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Une oeuvre en 15 minutes, L'Adversaire, Emmanuel Carrère

Le Bac Français18:06

Transcription

Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand assassine son père, sa mère, sa femme et ses deux enfants âgés de cinq et sept ans, avant de tenter sans succès de se tuer lui-même. Alors, Jean-Claude Romand, qui c'est ? C'est un médecin, un médecin de haut vol puisqu'il travaille à l'Organisation mondiale de la santé à Genève.

De l'avis de tous les proches, puisque l'enquête démarre, c'est quelqu'un d'absolument sans histoire. C'est un homme tout à fait ordinaire, banal, un bon père de famille, un bon fils pour ses parents, un mari sans histoire ou sans trop d'histoires. On se demande bien ce qui a pu pousser cet homme, comme vous et moi, à basculer ce soir-là dans la folie criminelle.

L'enquête démarre assez rapidement. Les gendarmes vont de révélation en révélation. Ce qu'ils découvrent a de quoi les sidérer. Jean-Claude Romand, tout d'abord, ne travaille pas à l'OMS à Genève. Jean-Claude Romand, ensuite, n'a jamais été médecin depuis 20 ans. Jean-Claude Romand ment systématiquement à tout le monde, à toutes les personnes de son entourage, sur toute sa vie sociale. Tout cela ne repose que sur des mensonges, un empilement de mensonges, et tout son entourage l'a cru. C'est aussi ça qui est extraordinaire dans cette histoire.

Alors, sur le point d'être découvert, malgré tout, au bout de dix-huit années de mensonges enchaînés, Jean-Claude Romand a préféré supprimer les siens plutôt que d'avoir à affronter le regard.

C'est ce fait divers tout à fait extraordinaire et tout à fait emblématique qui est le sujet du récit d'Emmanuel Carrère, qui s'appelle "L'Adversaire". L'adversaire, eh bien, c'est cet essai de comprendre ce personnage. C'est cette enquête menée sur Jean-Claude Romand pour essayer de cerner les contours de cette affaire absolument extraordinaire.

La narration mise en place par Emmanuel Carrère est tout à fait efficace, puisque l'on est plongé dès les premières pages dans la nuit du drame. On est embarqué à travers le regard d'un certain Luc, qui est son ami de toujours, et qui découvre, et qui nous fait découvrir par la même occasion, dans la sidération, ce qui se passe.

Sidération par rapport au fait déjà de voir toute cette famille, de voir ses voisins emportés dans des sacs en plastique à la morgue. Eh bien, ça produit sur lui un choc tout à fait extraordinaire. Mais ceci n'est encore pas grand-chose par rapport aux chocs qu'il va subir, lui et tous ses proches, après les premières révélations de l'enquête.

Après la non-existence, la révélation de la non-existence sociale de Jean-Claude Romand, c'est tout à fait difficile à avaler pour Luc, qui est son ami de toujours, ainsi que pour tous ses proches. Il se réfugie tout d'abord dans le déni, c'est-à-dire qu'il cherche à échapper à la réalité. Luc, d'abord, nous dit Emmanuel Carrère, a refusé tout net de le croire.

Quand on vient vous dire que votre meilleur ami, le parrain de votre fille, l'homme le plus droit que vous connaissez, a tué sa femme, ses enfants, ses parents, et qu'en plus il vous ment, surtout depuis des années, est-ce qu'il n'est pas normal de continuer à lui faire confiance, même contre ses preuves accablantes ?

Alors, malheureusement, devant l'insistance de ces preuves accablantes, devant l'insistance de la réalité, Luc se range du côté de la réalité et finit justement par accepter de la voir. On suit ensuite, on abandonne le point de vue de Luc et on suit le narrateur à travers le récit de la vie de Jean-Claude Romand, qui est également le récit du déroulement du procès.

On enquête sur son entourage, sur sa famille, sur sa vie d'enfant et sur sa vie d'adulte, et on essaye de comprendre ce qui a bien pu se passer le jour où, en deuxième année de médecine, il n'est pas allé passer son examen et où il a prétendu par la suite qu'il l'avait passé, qu'il l'avait passé avec succès.

On s'intéresse donc à la mythomanie, ce trait de caractère de Jean-Claude Romand. Emmanuel Carrère ménage savamment les allers-retours entre récit des faits eux-mêmes et récit du déroulement du procès, et réflexions personnelles à propos d'un épisode, par exemple, de mensonges, de mythomanie.

Un mensonge gratuit qu'il a fait un jour d'avoir été agressé sans raison par des hommes inconnus. Qui finalement, lâché, eh bien, Jean-Claude Romand s'explique et s'est lui-même analysé un petit peu la mécanique ou le mécanisme de cette mythomanie.

Il explique par rapport à ce mensonge : "Mais après, je ne savais plus si c'était vrai ou faux. Je n'ai bien sûr pas le souvenir de l'agression réelle. Je sais qu'elle n'a pas eu lieu, mais je n'ai pas non plus celui de la simulation d'avoir déchiré ma chemise ou de m'être moi-même griffé. Si je réfléchis, je me dis que je l'ai forcément fait, mais je ne me le rappelle pas, et j'ai fini par croire que j'ai vraiment été agressé."

On a donc cette narration qui est ensuite assumée pleinement par Emmanuel Carrère lui-même, et qui quitte un petit peu la relation du procès. Il nous raconte la vie de ce personnage, qui essaye de nous la faire partager, de nous faire partager son intimité.

Jean-Claude Romand prétendait voyager très souvent, aller assister à des congrès internationaux de médecine. En fait, il passait ses journées à ce moment-là que dans des chambres d'hôtel. C'est Emmanuel Carrère qui nous donne une vue de sa vie à ce moment-là.

Enfin, il y avait les voyages, congrès, séminaires, colloques partout dans le monde. Il achetait un guide du pays, Florence, sa femme lui préparait sa valise. Il partait au volant de sa voiture, qu'il était supposé laisser au parking de Genève, dans une chambre d'hôtel moderne, souvent près de l'aéroport.

Il ôtait ses chaussures, s'allongeait sur le lit et restait trois, quatre jours à regarder la télévision, les avions qui, derrière la vitre, décollaient et atterrissaient. Il étudiait le guide touristique pour ne pas se tromper dans des récits qu'il ferait à son retour.

Chaque jour, il téléphonait aux siens pour dire où il était et le temps qu'il faisait à São Paulo ou Tokyo. Il demandait si tout se passait bien en son absence. Il disait à sa femme, à ses enfants, à ses parents qu'il leur manquait, qu'il pensait à eux, qu'il les embrassait.

Il n'a pu l'être personne d'autre. Qui en est-il appelé ? Au bout de quelques jours, il rentrait avec des cadeaux achetés dans une boutique de l'aéroport. On lui faisait dire qu'il était fatigué, qu'à cause du décalage horaire.

Donc, c'est l'intimité, en fait, de Jean-Claude Romand que Emmanuel Carrère nous invite à partager. Et il a, à propos de cet homme, ce jugement tout à fait lourd, qui résonne comme une espèce de formule facile à retenir à propos de ce personnage : "Il y avait pire que d'être découvert."

Mais ça, Jean-Claude Romand ne pouvait pas s'en douter. Il y avait pire que d'être découvert, c'était de ne pas être découvert.

Alors, le patronyme de Jean-Claude Romand semble bien le prédestiner à l'affabulation, le roman étant ce genre littéraire axé sur la fiction, donc en quelque sorte sur le mensonge. En vérité, il y a quelque chose, il y a un côté tragique dans cette histoire.

C'est un peu l'image tragique que Jean-Claude Romand lui-même essaye de proposer au monde, d'un personnage victime de ses propres machinations et victime surtout de forces incontrôlables qui le dominent, qui l'auraient poussé, comme malgré lui, à commettre ces actes incompréhensibles.

Alors, c'est vrai qu'il y a cette dimension tragique, mais aussi, à côté, il y a une dimension tout à fait banale et tout à fait ordinaire, qui concerne notamment le volet financier de toute cette histoire.

Puisque pendant dix-huit ans, eh bien, Jean-Claude Romand a dû se procurer de l'argent qu'il ne gagnait pas. Il s'en est procuré à travers de multiples escroqueries, dont Emmanuel Carrère nous donne le détail, mais qui le font descendre de son piédestal de tragédien au rang de banal petit escroc, un petit combinard pour essayer de gagner l'argent qui lui permettait de continuer à mentir.

Alors, le récit d'Emmanuel Carrère, je l'ai déjà dit, est très bien fait, très bien structuré. Il y a ce côté tragique aussi lorsque l'on arrive dans le récit de la vie de Jean-Claude Romand. Plus on se rapproche de cette nuit fatale, plus on se rapproche des faits, plus le récit se ralentit, plus les détails abondent.

Il y a une focalisation, l'intérêt du lecteur est projeté avec force et avec efficacité vers cet accomplissement fatal, car cet acte qu'il aura commis, le jugement.

Emmanuel Carrère semble s'interroger à plusieurs reprises sur son rôle à lui, son rôle d'auteur et son rôle de narrateur. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire, pouvoir signifier que moi, Emmanuel Carrère, je m'intéresse à cette histoire ?

Il instaure dès le début du livre, dès la première page en fait, un parallélisme entre ce personnage de Jean-Claude Romand et lui-même. Le matin du samedi 9 janvier 1993, pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants, j'assistais avec les miens à une réunion pédagogique à l'école de Gabriel, notre fils aîné.

Il avait 5 ans, l'âge d'Antoine Romand. Nous sommes allés ensuite déjeuner chez mes parents, Herman, chez les siens, qui l'a tué. Après le repas, j'ai passé seul dans mon studio l'après-midi du samedi et le dimanche, habituellement consacré à la vie commune, car je terminais un livre auquel je travaillais depuis un an, la biographie du romancier de science-fiction Philip K. Dick.

Le dernier chapitre racontait les journées qu'il a passées dans le coma avant de mourir. J'ai fini le mardi soir et le mercredi matin, j'ai lu le premier article de Libération consacré par la sphère Romand.

Il y a aussi ce qui fait l'intérêt de ce livre, c'est l'exploration non seulement de la vie de Jean-Claude Romand, mais de manière rétrospective et de manière flexible, de la vie et de la personnalité de l'auteur, de l'écrivain. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire que moi, Emmanuel Carrère, je m'intéresse de façon aussi passionnée et que je sois autant investi dans le mystère de la vie de ce personnage ?

Alors effectivement, le récit d'Emmanuel Carrère est tout à fait efficace, et ça tient autant au fait qu'à ce côté réflexif, car l'auteur réfléchit sur la signification de son intérêt. Parce que la signification de son intérêt, c'est aussi celle d'une autre, à nous lecteurs.

Cette histoire, effectivement, nous fascine, et on peut se demander à un certain moment ce qui retient notre attention, ce qui nous fascine dans cette histoire exemplaire de ce personnage qui a l'air si loin de nous. Mais est-il réellement si loin que ça de nous ?

C'est cette réflexion qu'a Luc, l'ami de Jean-Claude Romand, au début, lorsqu'il est dans le déni dont je vous avais parlé, lorsqu'il refuse de croire que les choses se soient passées ainsi.

Il a un moment donné, dans sa tête, l'impression d'être en train de rêver ou d'avoir rêvé. Il dit : "J'ai rêvé que ta maison brûlait", s'adressant à Jean-Claude Romand de façon imaginaire. "J'ai rêvé que ta maison brûlait, que ta femme, tes enfants, tes parents étaient morts assassinés, que toi, tu étais dans le coma et que personne ne te connaissait."

Est-ce qu'on peut dire ça à un ami, même à son meilleur ami ? L'idée a traversé Luc, elle devait le hanter par la suite, que dans ce rêve, Jean-Claude faisait office de double et que s'il faisait jour, il s'y faisait jour des peurs qu'il éprouvait à son propre sujet.

Peur de perdre les siens, mais aussi de se perdre lui-même, de découvrir que derrière la façade sociale, il n'est rien. Effectivement, le lecteur, chaque lecteur, vous et moi, qui sommes-nous exactement ?

Nous savons que nous avons tous des rôles sociaux, mais qui n'est qu'une façade pour les autres et qui nous définit par retour du calme. Dès que l'on se pose la question, quel drôle de sentiment nous nourrissons, le sentiment que nous avons de notre propre identité.

Est-ce bien là tout ? N'y a-t-il pas une faille dans tout ça ? Sommes-nous réellement quelqu'un ? Quelle est l'essence profonde de notre identité ? C'est cette histoire exemplaire de Jean-Claude Romand qui ébranle à l'intérieur de chacun de nous cette belle construction bien régulière et qui fait sur cette façade sociale.

Alors par rapport à ça, et pour la petite histoire, l'enquête des policiers a montré, de façon un peu anecdotique mais tout à fait emblématique, qu'au bac de philo, eh bien, Jean-Claude Romand est tombé sur un sujet qui lui correspondait relativement bien : "La vérité existe-t-elle ?"

Il a obtenu 16 sur 20, parce qu'il avait probablement pas mal de choses à dire et qu'il les a dites de manière sûrement assez cohérente. Toujours est-il qu'après son crime, eh bien, Jean-Claude Romand est incarcéré.

En prison, il mène une vie de converti, en quelque sorte, une vie de prière, une vie de mysticisme, une vie tournée vers Dieu et vers cet espoir de rédemption.

Emmanuel Carrère s'interroge sur la sincérité d'un tel débordement de mysticisme et déclare finalement, dans les dernières pages, que le problème est indécidable.

Sait-il que ce sont des mensonges ? Ou est-il lui-même persuadé d'avoir fait ce qu'il prétend ? C'est ambigu, c'est indécidable. On est dans l'entre-deux, et du même coup, Jean-Claude Carrère reste dans l'entre-deux pour lui-même également, par rapport à sa position, par rapport à son intérêt pour le thème et pour le sujet.

Ce sont les dernières lignes du livre. Il conclut là-dessus : "J'ai pensé écrire cette histoire ne pouvait être qu'un crime ou une prière."

Alors cette histoire de faits divers s'inscrit dans une longue tradition, en fait, dans la littérature. Il n'est pas rare que les faits divers inspirent des œuvres littéraires. On peut citer l'exemple de "Madame Bovary", qui, en un sens, s'ancre dans une certaine réalité, dans un fait divers dont Flaubert aurait eu connaissance.

"Le Rouge et le Noir" également. On peut penser au XXe siècle aussi à l'histoire fameuse des sœurs Papin, dont Jean Genet a fait "Les Bonnes", quoi qu'il se défende d'avoir été inspiré de ce fait divers, qui a été aussi le support de la thèse de doctorat du jeune Jacques Lacan.

Donc, la connexion entre les faits divers apparus dans la réalité et la littérature est là. Dans le cas de Jean-Claude Carrère, eh bien, c'est très peu fictionnalisé finalement, parce que le nom est repris tel quel, Jean-Claude Romand.

Il y a quelques changements, puisque les personnages ne voulaient pas apparaître par leur nom, notamment cet ami Luc. Eh bien, c'est un nom qui a été changé, mais ce récit est efficace par le fait qu'il met en jeu la personne même du narrateur.

On peut terminer par l'adaptation cinématographique de ce livre, qui a été faite en 2002 par Nicole Garcia, avec Daniel Auteuil dans le rôle de Jean-Claude Romand. C'est une interprétation tout à fait réussie, puisque Daniel Auteuil parvient à y faire vivre un peu la brisure du personnage.

On sent qu'il arrive à nous faire sentir la psychologie profonde de cet être dissimulateur, la psychologie profonde que jamais, justement, n'aperçurent les proches de son entourage.

Donc voilà pour cette présentation de "L'Adversaire" d'Emmanuel Carrère. Si vous commencez à ouvrir le livre et à lire la première page, vous allez littéralement tomber, vous engouffrer dans le récit comme dans un entonnoir. Ça a été mon cas, je l'ai lu en une soirée.

Donc n'hésitez pas à partager la vidéo, à liker, à mettre vos commentaires. Moi, j'ai un dernier commentaire à faire par rapport à toute cette histoire, une réflexion, un aphorisme de Nietzsche qui m'est revenu en tête et qui donne un petit peu à penser par rapport à cette histoire.

C'est très court, c'est lapidaire. C'est tiré de "Par delà le bien et le mal" en 1886, et ça dit aussi : "Le criminel n'est souvent pas à la hauteur de son acte. Il le rapetisse et le calomnie."