Transcription
Connaissez-vous Carl von Clausewitz, ce général prussien qui a théorisé, au début du 19e siècle, ce qui définit la guerre ? Il s'inspire notamment de la guerre de Sept Ans, qui dure de 1756 à 1763. Sa théorie s'appuie sur plusieurs règles clés. Tout d'abord, la guerre oppose deux adversaires, État ou coalition d'États. Ici, une alliance comprenant la France, l'Autriche et la Russie contre une autre avec le Royaume-Uni et la Prusse. Leurs armées sont constituées d'hommes en uniforme clairement identifiable, qui respectent le droit de la guerre.
Deuxième point clé : la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. Les deux camps cherchent à élargir et sécuriser des territoires riches en ressources. Dernier point : la guerre se termine par une négociation. Vainqueurs et vaincus se mettent d'accord sur un nouvel équilibre ; ils ne poursuivent pas inutilement les combats.
Cette analyse est-elle encore valable aujourd'hui, alors que depuis les années 1990, les conflits contre des groupes armés se multiplient ? Prenons d'abord l'exemple de l'Afghanistan et des talibans. En 2001, après les attentats du 11 septembre, les États-Unis envahissent l'Afghanistan, contrôlé par les fondamentalistes talibans qui abritent les terroristes d'Al-Qaïda. Un nouveau gouvernement afghan voit le jour sous la protection d'une coalition internationale. En face, les talibans mènent une insurrection, multiplient les attentats et les enlèvements. Plusieurs règles de Clausewitz ne s'appliquent pas ici : le conflit n'oppose pas des États et certains belligérants ne respectent pas le droit de la guerre. Pourtant, il s'agit bien de poursuivre un objectif politique à l'aide d'un outil : la guerre.
Les talibans utilisent les armes à leur disposition pour atteindre leur but : contrôler un territoire et y régner en appliquant leurs idées. Ils y parviennent en 2021 en chassant le gouvernement afghan et les derniers militaires américains.
Autre exemple : le conflit qui oppose aujourd'hui la Russie aux pays de l'OTAN, dont la France. Ce conflit est qualifié de guerre hybride. Pourquoi ? Parce que Moscou n'utilise jamais directement des troupes ou des armes conventionnelles, mais elle multiplie les attaques informatiques et les campagnes de désinformation. L'objectif est de fragiliser les infrastructures et les systèmes d'information pour déstabiliser les démocraties. Il n'y a ici ni armée ni respect du droit de la guerre, mais le concept clé de Clausewitz reste applicable. La Russie cherche bien à atteindre un objectif politique : étendre son territoire et garantir sa sécurité militaire comme économique. Pour cela, elle évite une guerre absolue contre l'OTAN, qui serait trop coûteuse. Elle pratique ce que Clausewitz appelle la guerre réelle. La Russie utilise les moyens à sa disposition pour forcer son adversaire à accepter, par la contrainte, un nouvel état de fait.
Alors, dépasser Clausewitz ? Pas forcément. Le théoricien est mort avant d'avoir terminé son œuvre, notamment sur les conflits insurrectionnels comme celui des talibans en Afghanistan. De sa pensée, deux aspects restent encore aujourd'hui fondamentaux : la guerre vise à atteindre un objectif politique et chaque guerre est différente, soumise à des réalités souvent imprévisibles. [Musique]