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L’origine africaine du créole d'après Charles F. Pressoir

Haïti Inter10:31

Transcription

Les langues créoles, notamment le créole haïtien, sont en réalité des langues africaines à vocabulaire français. C'est la thèse du poète écrivain haïtien Charles Fernand Prévost, publiée dans un ouvrage paru en 1947. Pour prouver cela, il fait une brillante démonstration en s'appuyant sur l'histoire haïtienne, le vaudou et la structure des langues africaines.

Charles Fernand Prévost était avant tout un poète indigéniste, très préoccupé par les conditions de vie du peuple haïtien. Il est d'ailleurs l'auteur d'un magnifique recueil de poèmes intitulé *Au rythme des combes*, où il décrit des scènes vaudou et la vie quotidienne des paysans à travers des tableaux pleins de réalisme et de sensualité. Il s'est montré très attaché à l'identité et à la culture haïtienne. C'était un défenseur farouche du créole et de son usage dans l'enseignement. Il prenait part, dans les années 50, aux grands débats sur l'orthographe du créole.

Pourtant, Charles Fernand Prévost naît et meurt à l'étranger. Il est né à Paris en 1910 et meurt au Canada en 1973, mais il a quand même vécu et travaillé très longtemps en Haïti. Outre son activité de poète, c'est surtout ses travaux sur le créole qui nous ont le plus intéressés. En 1947, comme nous l'avons dit, Charles Fernand Prévost publie *Débat sur le créole et le folklore*, un ouvrage de vulgarisation et de combat, comme il dit lui-même, et qui doit être utile au monde créolophone en général, pas seulement aux Haïtiens.

L'originalité du livre tient au fait qu'il aborde la question du créole en le mettant en rapport avec d'autres thématiques, comme l'origine du peuple haïtien et la civilisation africaine, formant ainsi un tout dont chaque partie aide à comprendre l'ensemble. Avant d'entrer dans le vif du sujet, Charles Fernand Prévost donne quelques éléments de définition du créole.

Le créole n'est pas du français déformé, qui serait né de l'incapacité des esclaves à parler comme les colons, comme l'ont soutenu des chercheurs européens au 19e siècle. À ce sujet, il rapporte les propos d'un éminent professeur autrichien qui supposait que le créole est né chez l'esclave parce que le maître a dû parler de telle manière à l'esclave, et que ce dernier a dû agir comme un enfant qui apprend à parler. De telles absurdités paraissent impensables aujourd'hui, et bien des professeurs distingués l'ont imaginé, c'était considéré comme vrai par certains à l'époque.

Et il y a pire : l'écrivain américain Edward Lanzinger écrit en 1936 que l'esclave a formé le créole parce qu'il était trop stupide pour comprendre la subtilité du français. C'est sûrement aussi pour répondre à ces jugements à la fois absurdes et insistants que Charles Fernand Prévost a voulu écrire ce livre de combat.

Donc, selon l'auteur, le créole est une langue mixte, et à sa base, le vocabulaire français est agencé selon les principes des grammaires africaines, dont la simplicité et la clarté dépassent tout ce qu'ont pu concevoir les cerveaux européens. Toutes les langues créoles présentent une certaine unité, et cela est dû au fait que presque toutes les grammaires africaines se ressemblent. Les colonies françaises, fondées au XVIIe et au XVIIIe siècle hors d'Afrique, comme c'est le cas d'ailleurs de Saint-Domingue, ont d'abord été peuplées d'esclaves venus de l'Afrique de l'Ouest, où l'on parle des langues soudanaises qui ont des principes communs de grammaire.

Le grand principe des langues africaines est la variabilité, qui se trouve dans toutes les langues créoles. Ainsi, en créole, comme dans les langues africaines, un adjectif n'a ni masculin ni féminin, ni pluriel, mais une seule forme. Il en est de même pour le nom et le pluriel. Par exemple, pour dire "il est grand" ou "elle est grande", le créole utilise "li gran". L'adjectif est donc variable.

Prenons aussi en créole les pronoms personnels : ils n'ont ni masculin ni féminin, mais une forme unique pour les deux. "Li" traduit à la fois "ils" et "elles". En plus, les verbes, tout comme les autres parties du discours, sont variables et se réduisent à l'infinitif, qui sert pour toutes les personnes. Cette construction du créole, qui peut paraître simpliste aux yeux de certains, trouve sa raison dans l'ensemble des grammaires de l'Ouest africain, symbole de la simplicité du génie noir.

Donc, les langues créoles sont essentiellement des langues néo-africaines. Concernant la prononciation du créole, Charles Fernand Prévost est même allé consulter des personnes âgées qui ont fréquenté des esclaves. Ils disent tous que les anciens esclaves africains qui l'ont connu en Haïti parlaient de manière nasale. L'auteur conclut que la très forte tendance à la nasalisation se rencontre non seulement dans les langues soudanaises les plus importantes, comme le mandingue, le wolof et le fon, mais aussi dans les langues congolaises. Or, le créole haïtien est extrêmement nasal.

Même si les termes africains sont relativement rares en créole, à part dans le vaudou où ils sont omniprésents, il est démontré, selon l'auteur, que les langues créoles sont liées à l'esclavage. Elles proviennent de la fusion complète du vocabulaire français et des grammaires africaines. Pourquoi y a-t-il autant de vocabulaire français dans le créole ? C'est simple : à leur arrivée à Saint-Domingue, les esclaves parlaient en général différentes langues ayant toutes la même structure grammaticale. Pour éviter des révoltes, les colons français mélangeaient sur leurs habitations ces esclaves de plusieurs nationalités. Donc, pour eux, le seul moyen de s'entendre était l'emploi du vocabulaire français.

Abordons à présent le rapport entre le vaudou et la formation du créole. Il faut noter que Charles Fernand Prévost réfute le terme vaudou ; il préfère le terme "religion afro-haïtienne". Nous allons revenir là-dessus dans quelques instants. Pourquoi s'intéresser au vaudou si l'on veut comprendre l'origine du créole ? L'auteur estime que les croyances populaires aident à comprendre la langue populaire, d'où l'importance de comprendre la religion afro-haïtienne si l'on veut comprendre le créole.

Il cite à l'appui ce très bel extrait du philologue et historien russe Fiodor Bout : "La langue est le principal et le plus naturel véhicule de la tradition. C'est en elle, comme en un foyer, que se concentrent les fils de notre passé national, tout ce qui est grand et saint, tout ce qui alimente la vie morale du peuple." Cette citation est à la fois belle et pleine de vérité. Celui qui n'a jamais appris une langue étrangère ne pourra pas comprendre cette belle citation.

Les étrangers qui comprennent mieux Haïti sont ceux qui comprennent le créole, et c'est valable pour tous les peuples. Pour mieux comprendre la France, la mentalité et les traditions françaises, par exemple, il faut comprendre la langue française. Idem pour les Américains, les Canadiens et tous les autres peuples. Donc, pour l'auteur, la religion, aussi bien que la danse et la langue, fait partie des éléments qu'il faut étudier ensemble si l'on veut comprendre un peuple.

On ne peut pas comprendre la formation du créole haïtien, par exemple, si l'on ne s'intéresse pas au folklore et à la religion populaire d'Haïti. D'abord, quelques mots sur le vaudou, qu'il considère comme les éléments du folklore. Rappelez-vous que je vous avais dit que Charles Fernand Prévost réfute le terme vaudou pour parler de la religion afro-haïtienne. Voilà pourquoi il classe la religion en trois rites, dont trois danses : le vaudou, le pétro et le congo.

Dans le rite vaudou, on trouve des subdivisions comme le bandah, le ibo, le rada, l'eau, etc. Pour la série, comme pour l'Afrique, la danse est étroitement liée aux pratiques religieuses. Le vaudou n'est donc pas la religion, mais l'un des trois groupes qui constituent cette religion. Le terme générique vaudou, employé par les ethnologues, ne convient pas pour parler de la religion afro-haïtienne, selon Charles Fernand Prévost.

Il admet tout de même que parmi les trois rites, le vaudou prédomine par son ampleur et sa variété. Si l'on veut remonter à l'origine de ce rite vaudou, il faut aller au Dahomey et comprendre l'importance des langues du fon dans la formation du créole, sans oublier l'apport des Congolais qui sont à l'origine de nombreux mots et expressions créoles, comme le mot "marassa", qui désigne des jumeaux et qui est très utilisé dans la religion populaire, c'est-à-dire dans le vaudou.

Charles Fernand Prévost s'efforce ensuite de montrer qu'un certain nombre de mots du vaudou ou de la religion afro-haïtienne, comme il l'appelle, sont d'origine africaine, n'en déplaise à ceux qui veulent y voir des mots français. Par exemple, le mot "loi", qui désigne les esprits vaudou, qu'on écrit parfois "loi l'eau" ou "loi l'oa". Il réfute cette orthographe qui fait beaucoup trop référence au français.

Il le répète : le créole n'est pas un français déformé, mais c'est une langue avec ses principes et une structure propre. Le mot "loi" serait donc, d'après l'auteur, le terme le plus approprié. Il vient probablement de la déformation du mot "ouah", car dans l'Ouest africain, notamment au Dahomey, la consonne "r" est souvent remplacée par un "l", qui n'existe pratiquement pas.

On sait que les Dahoméens, comme d'ailleurs d'autres peuples, divinisaient les rois. On croyait que ces rois des cieux pouvaient posséder les gens, comme le faisaient les autres esprits. Donc, pour conclure, la religion afro-haïtienne, qu'on appelle à tort vaudou, est un mélange des pratiques africaines, du christianisme, d'habitudes et de traditions locales. Malgré ces apports de surface, elles demeurent d'essence purement africaine. De la même manière, conclut Charles Fernand Prévost, le créole, malgré l'apport et l'abondance du vocabulaire français, et parfois aussi d'autres langues, demeure dans son essence et sa structure une langue africaine.