Transcription
C'est le lieu où s'entrechoquent toutes les histoires dans la jungle de Calais. Chaque tente abrite un récit, parcours d'exil qu'on raconte et qu'on brandit comme s'il pouvait ouvrir les portes de l'Europe.
Il y est souvent question de guerre et de famine, car la plupart viennent de Syrie, d'Irak ou d'Afghanistan. Mais juste derrière, les plus nombreux, ce sont eux. Ils sont érythréens, ont une toute autre histoire. Plus que des réfugiés, ce sont des évadés.
Vous êtes arrivé quand ? Il y a de jours. Ni guerre ni famine. Sous leurs tentes, ce sont d'autres mots qui résonnent : travail forcé, disparition, torture. On est à et vous vous demandez où ? Moi, juste là. Ils ont à peine 20 ans, témoignent avec un visage masqué, car ils ont peur pour leur famille restée au pays, un pays dont on ne sait presque rien.
On dit : "Si je vous parle à haute voix comme ça, quelqu'un va venir me chercher et je vais me retrouver enfermé dans une prison souterraine. Ma famille ne saura jamais où j'ai été emmené." Ils sont venus me chercher chez moi. Ils ne m'ont pas trouvé, alors ils ont arrêté ma sœur et l'ont jetée en prison. Dès que je l'ai appris, je n'avais plus le choix. Il fallait que je me rende.
Ils m'ont emmené à Sawa, dans un camp de travail, un camp de travail et l'embrigadement au sein de ce qu'ils appellent le service national. Voilà ce qu'il faut en masse. On vous envoie au service militaire, mais comment dire, comment expliquer ? C'est plutôt une prison, en fait. On vous frappe pour un rien, on vous attache.
Ce qu'ils dénoncent se passe à 5000 km d'ici, loin dessous, dans ce petit pays de la Corne de l'Afrique, coincé entre le Soudan et l'Éthiopie, l'un des plus fermés au monde. Quel est ce goulag tropical que décrivent les évadés ? À quoi ressemble ce service national qui fait de l'Érythrée la terre des vies confisquées ?
Il nous a fallu deux ans de négociation pour franchir ces montagnes et obtenir nos visas pour Asmara, la capitale. Une ville déconcertante, pas un coup de klaxon, pas un papier par terre. On circule librement, on s'attarde volontiers en terrasse aux nombreux cafés légués par l'Italie, l'ancienne puissance coloniale.
Dans les rues, pas de militaires, très peu de policiers, du moins en uniforme. Le président Isaias n'a pas de statue à son effigie, juste quelques posters délavés. Il règne pourtant sans partage depuis un quart de siècle. À première vue, l'Érythrée est loin de son image de Corée du Nord de l'Afrique.
Mais notre voyage est strictement encadré. Le chauffeur et le guide qui nous accompagnent en permanence travaillent pour le ministère de l'Information. Qu'est-ce qu'on vous a dit de faire avec nous ? Juste de vous accompagner à Asmara et Bicha. Mais vous faites un rapport sur nous, non ? Non, je suis juste là pour vous présenter des gens.
Pour le reste, vous êtes libre de faire tout ce que vous voulez. En réalité, impossible de nous déplacer à notre convenance à travers le pays. Notre itinéraire a été décidé en amont. Il commence par ce marché du recyclage.
Les gens, de plus en plus isolés, rêvent d'autosuffisance. Monsieur Simon est menuisier et, à l'entendre, son pays ne connaît aucune difficulté particulière. "Je m'en sors bien, mon travail me suffit. Ça va, les affaires marchent bien." Oui, vous êtes riche ? C'est la nouvelle monnaie.
C'est vous qui avez choisi ce métier ou c'est le gouvernement qui l'a décidé ? Non, non, c'est moi qui l'ai choisi. Il est vraiment libre dans ses réponses. Certaines questions, cependant, le gênent. "Il y a des gens qui s'échappent. Pourquoi, à votre avis ?"
Je ne sais pas. Et vous, vous ne pensez jamais à quitter le pays, aller en Angleterre, en Italie ? Non, non, moi je suis content. Je suis content en Érythrée. Les bras en l'air et toujours un regard derrière notre caméra en direction de cet homme en jaune, le fonctionnaire qui nous accompagne et n'a pas perdu un mot de la conversation.
En sa présence, toutes les paroles que nous recueillons ont la même tonalité. À la mosquée d'Asmara, nous en avons un nouvel exemple. Ici, on nous dit : "Pas de trouble religieux, chrétiens et musulmans vivent en harmonie." Et toujours cette petite musique, cette impression d'un discours mécanique.
Moi, je veux rester en Érythrée. C'est ce qu'il y a de mieux pour nous. Il faut rester en Érythrée, c'est notre pays. On a payé le prix du sang. Toute parole autre que patriotique paraît impensable ici. Cet homme à qui nous tentons de parler murmure : "Police, police," en jetant un coup d'œil aux hommes qui nous entourent avant de disparaître.
Mais un autre va prendre plus de risques encore en m'attirant à l'écart, loin de nos accompagnateurs. Nous masquerons son visage et sa voix. Il me dit de ne pas croire ce qu'on nous affirme devant la caméra et me parle de ce service national qui s'impose à tous.
Lui rêve d'être enseignant, l'État en a décidé autrement. "Je suis en service national, mais vous faites quoi comme métier ?" Mécanicien depuis quatre ans. Et pour combien de temps ? Pour toujours. Le gouvernement, s'il vous surprend à parler aux médias, il vous jette en prison.
En prison ? Oui, en prison illégale, dans des prisons secrètes. Un service national à perpétuité que l'Érythrée justifie par un état d'urgence permanent. Le pays s'est figé il y a 25 ans, après avoir arraché son indépendance à l'Éthiopie au terme d'une longue lutte armée.
Au bord des routes et jusqu'à l'impressionnant cimetière des tanks d'Asmara, tout est là pour rappeler au peuple le sacrifice des générations passées et le besoin de nouveaux petits gardiens de l'indépendance. C'est ce qui légitime aux yeux du pouvoir l'enrôlement dans le service national, un message martelé en permanence depuis ce bâtiment, le ministère de l'Information.
Le ministre contrôle l'intégralité des médias et de la propagande du régime. "Les Éthiopiens continuent à occuper notre territoire. Ils refusent d'obéir aux arbitrages internationaux. Presque tous les mois, l'Éthiopie fait raisonner les tambours de la guerre. Donc oui, la menace est toujours là."
Mais l'Érythrée a emprisonné plusieurs journalistes du pays. "Écoutez, à l'époque de la guerre, il y a eu des problèmes internes et quelques journalistes et politiciens ont été arrêtés. C'est vrai, mais c'était il y a longtemps, il y a 16 ans."
Ça, plus courant aujourd'hui. "Peut-on échapper à l'enrôlement forcé ?" Nos guides nous l'assurent et nous conduisent à l'université. C'est la fierté du pays, son système éducatif gratuit et obligatoire jusqu'à 16 ans. À la fac d'Asmara, tous les étudiants parlent très bien anglais.
Mais les salles, comme ici en quatrième année de pharmacie, sont au 10% d'une classe d'âge menant des études supérieures. En terminale, on a un examen juste avant la fac. Ceux qui échouent n'ont plus la possibilité de faire des études. Pour ça, ça s'arrête là.
Pour moi, je dirais que c'est parce qu'ils sont trop faibles. Les opposants en exil, stratégie d'étudiant, c'est aussi moins de risque de contestation. Et une jeunesse sous contrôle. "Est-ce que vous avez des associations, des syndicats étudiants, quoi que ce soit de mouvement politique ?" Non, non, ça c'est sûr, non, c'est interdit.
C'est illégal. Je crois que c'est illégal. Enfin, je ne sais pas, c'est juste que ça ne nous intéresse pas. On s'occupe de nos études, la politique, tout ça, on s'en fiche. Pourtant, loin de nos accompagnateurs, les langues se délient.
C'est un étudiant en médecine qui vient me trouver. Là aussi, nous protégerons son identité. "Donc ceux qui ne font pas d'études, ils deviennent quoi ?" À 17 ans, c'est le service national. Oui, au sein de l'armée ou toute la vie, service national que beaucoup d'ONG qualifient d'esclavage.
L'Érythrée a systématiquement refusé que nous le filmions, mais un jour, vers 5h du matin, avant l'arrivée de notre accompagnateur, nous tombons sur cette scène que nous n'aurions jamais dû voir. Je filme avec mon téléphone.
Environ 2000 conscrits armés de vieux fusils défilent sous mes yeux. Ils sont jeunes, à peine sortis de l'adolescence. "Vous êtes de l'armée ou du service national ?" Service national. "C'est votre première ou deuxième année ?" Prérecrutement. "Vous allez où, là ?" À l'entraînement. "C'est très difficile ?" Un peu dur, c'est un peu difficile.
Depuis combien de temps ? De mois ? Ah oui, pas très longtemps. Impossible de leur parler davantage. Il leur reste 16 mois d'entraînement intensif et, pour beaucoup, toute une vie au service de l'État.
Nous quittons les hauts plateaux de la capitale, direction les régions semi-désertiques du sud-est du pays. Une sécheresse exceptionnelle sévit en Afrique de l'Ouest depuis plusieurs années, mais officiellement, la famine qui frappe toute la Corne de l'Afrique épargne miraculeusement le pays.
L'Érythrée ne communique aucune donnée sur le nombre de personnes sous le seuil de pauvreté ou en sous-nutrition. Selon l'ONU, un Érythréen sur quatre serait en insécurité alimentaire. L'effort national est dirigé ailleurs, vers les infrastructures.
Au bord des routes, nous croisons régulièrement des hommes en train de travailler sur des chantiers. Beaucoup sont des vieillards au regard résigné. On nous interdit de leur adresser la parole. Nous devons poursuivre notre route jusqu'au port de Massawa, au bord de la mer Rouge.
L'accès à la mer est stratégique pour l'Érythrée. Les ouvriers des chantiers sont là aussi, par 50 degrés. Ils parlent différents dialectes, viennent de toutes les régions du pays. Nous profitons de l'absence momentanée de notre guide pour entamer la conversation.
"Ça fait combien de temps que vous travaillez là ?" Moi, je suis là depuis près de 6 mois, mais on a presque fini ici. En tout, le chantier a duré 2 ans. Ils font tous partie du service national. "Arrête, arrête, laisse tomber, ça suffit." Le contremaître intervient. Tout le monde se fige hors caméra.
On me confirme qu'ils sont bien en service national, une main-d'œuvre quasi gratuite, corvéable à merci, qu'on déplace de chantier en chantier. Plutôt que ces ouvriers auxquels nous ne pourrons pas parler, nos accompagnateurs ont choisi pour nous un travailleur modèle sur le port de Massawa.
AB, lui, a eu la chance de faire des études. Il est ingénieur. "Je suis responsable des grues, les grandes et les petites. Tout fonctionne bien aujourd'hui ?" Oui, oui, tout va bien. Le pays subsiste en exportant ses ressources minières : cuivre, zinc et or.
Ce débouché maritime, arraché à l'Éthiopie au terme d'une guerre qui fit 80 000 morts, et dont la ville porte encore les stigmates, permet à l'Érythrée de ne pas sombrer tout à fait. L'ingénieur en chef, Abad, joue donc un rôle clé.
Il refuse de nous dire combien il est payé exactement, sans doute un peu plus que les 30 € mensuels du salaire moyen, mais sait que son sort est préférable à celui de l'immense majorité. Le gouvernement lui accorde cette maison de fonction où il vit avec ses deux enfants et son épouse.
Ma femme s'appelle, ça veut dire quelque chose. Dire indépendance, c'est l'année de l'indépendance. La famille, c'est le R qui n'a pas que le pays. "Je fais des études, j'ai un bon salaire, je peux nourrir ma famille dans de bonnes conditions. J'ai ma maison, tout va bien."
Mais toujours ce coup d'œil vers le fonctionnaire qui nous accompagne. "J'aimerais que mon fils devienne ingénieur comme moi, parce que c'est un bon métier. Et ma fille, si Dieu veut, j'aimerais qu'elle devienne médecin." Des études brillantes, c'est aussi la seule façon d'échapper à l'embrigadement au sein du service national.
"Il y a des jeunes qui quittent le pays pour aller ailleurs." Oui, peut-être, mais je ne sais pas pourquoi ils font ça. Ils partent, c'est tout. Aucun pays n'est aussi beau que notre Érythrée. Vous pensez qu'ils partent à cause de la situation politique ? Non, je ne crois pas.
Aucun Érythréen n'acceptera de nous parler de conditions uniques. Selon Amnesty International, l'Érythrée se défend pourtant d'être une dictature. Les anciens héros de l'indépendance s'accrochent au pouvoir.
Officiellement, conseiller spécial du président Isaias, Yemane Gebreab est le nouvel homme fort d'Asmara. "Est-ce qu'il n'est pas temps de quitter le pouvoir ? Est-ce que ce ne serait pas un bon signal donné au monde d'avoir des élections ?"
Mais quelle est la durée idéale d'un mandat pour diriger un pays ? Est-ce que c'est 8 ans ? Est-ce que c'est plus ? L'essentiel, c'est que le chef d'État ait le soutien de son peuple. Et tout ce qu'on entend sur les prisons secrètes, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées que racontent les exilés, là encore, les Érythréens savent très bien ce qu'il faut dire pour obtenir l'asile politique.
Ils savent très bien ce qu'il faut raconter aux officiers chargés de l'immigration en Europe. "Les gens se plaignent, bon et alors ?" Mais les voix de la dissidence commencent à se faire entendre et à faire trembler le régime depuis l'étranger, notamment via une radio qui émet jusqu'en Érythrée, mais qui est basée à des milliers de kilomètres, ici à Paris.
Derrière le micro, un réfugié en France depuis des années. "La nuit dernière, de nombreux migrants sont morts en tentant de gagner l'Europe. La marine italienne indique avoir secouru 135 personnes." Ce qu'on ne voit pas de l'extérieur, c'est la peur qui habite les gens. Dans leur tête, ce n'est pas le soldat, le policier qui vous fait peur, c'est la personne assise juste à côté de vous.
Beaucoup racontent que vivre en Érythrée, c'est vivre comme des zombies. Au ministère de l'Information, lui, est parvenu à s'échapper après avoir vu plusieurs de ses collègues, de ses proches disparaître. "Ne posez pas de questions à ce sujet. On ne vous met pas un pistolet sur la tempe, mais si vous demandez où est-ce qu'ils sont passés, alors votre supérieur vous convoque et vous dit : 'Toi, tu poses beaucoup de questions.' Ma sœur, heureusement, a survécu. Aujourd'hui, elle vit avec moi en France."
Lorsqu'elle vous raconte ce qui lui est arrivé, c'est insupportable. Moi, je ne peux pas l'écouter jusqu'à la fin. Ça fait plusieurs fois que j'essaie, je n'ai jamais pu aller au bout de son récit. C'est trop dur, trop dur d'imaginer.
Le gouvernement est prêt à aller à l'encontre de ses propres citoyens. Peu à peu, les Érythréens réfugiés à l'étranger ont fini par raconter toute leur histoire. L'ONU s'est saisie du dossier. Une commission d'enquête, dirigée par l'Australien Mike Smith, ancien ambassadeur, expert en renseignement, a compilé plusieurs centaines de témoignages, des entretiens consignés par écrit et en vidéo.
"Il faudrait vraiment que ce soit un complot très, très bien mené pour que les gens vous racontent tous des histoires similaires, mais pas exactement les mêmes. Les gens en service national sont sujets à la discipline de l'armée, vivent dans des camps, ne peuvent pas se déplacer librement, sont corvéables à merci. Avec un peu de chance, ils voient leurs proches une fois par an, sont payés 15 dollars par mois et ne savent pas s'ils en sortiront un jour. Nous, c'est ce que nous appelons de l'esclavage moderne."
Très souvent, des femmes sont choisies par les gradés et forcées à accomplir des tâches ménagères et parfois même contraintes à des rapports sexuels. Après deux ans d'enquête, Mike Smith présente aujourd'hui ses conclusions dans les couloirs feutrés du Palais des Nations.
C'est un coup de tonnerre diplomatique. Le gouvernement érythréen a commis des crimes contre l'humanité : esclavage, emprisonnement, disparition forcée, torture, persécution, viol et meurtre ont été perpétrés de façon massive et systématique à l'encontre de la population civile depuis 1991.
Nous recommandons que le Conseil de sécurité de l'ONU saisisse le Tribunal pénal international. Si le conseil de l'ONU suit ses recommandations, le gouvernement érythréen, et en particulier Yemane Gebreab que nous avions rencontré à Asmara, pourrait être poursuivi pour crime contre l'humanité.
Les accusations sont lourdes pour votre gouvernement : crime contre l'humanité, torture, esclavage, disparition forcée. Qu'est-ce que vous répondez à cela ? Ce n'est pas vrai, c'est sans fondement. Ils disent que ces faits ont eu lieu de façon massive et systématique et il n'y a aucune preuve.
Nous sommes allés sur place. Devant la caméra, les gens, en effet, nous disent. Mais d'autres, la caméra éteinte, nous disent que la situation est terrible, qu'ils craignent d'être emprisonnés, qu'ils craignent pour leur vie. Non, les gens n'ont pas peur pour leur vie, ils parlent à la caméra.
Donc oui, tout n'est pas rose, mais tout n'est jamais vraiment rose dans aucun pays au monde. Les défenseurs du régime ont fait parvenir à l'ONU 40 000 lettres de soutien afin de contrer le rapport d'enquête. Pour la vieille garde au pouvoir depuis un quart de siècle, ce sera sans doute la dernière bataille.
Mais ce qui se joue, c'est surtout l'avenir de la nouvelle génération. Comment savoir ce qui les attend, s'ils échapperont à un autre uniforme, celui du service national ? Leur pays leur offre l'éducation avant de les mettre au garde-à-vous, leur dit de compter les uns sur les autres, alors qu'il leur faudra se méfier de tous leurs voisins.
L'Érythrée, ton indépendance valait tous les sacrifices, chante l'hymne national. Mais encore combien d'années de sacrifice si rien ne change ? Des milliers d'entre eux continueront à survivre ici, en affirmant quand on leur pose la question que tout va bien.
Des milliers d'autres prendront la dangereuse route de l'exil et raconteront une toute autre histoire, celle de vies confisquées au service de l'Érythrée.