Transcription
Voilà donc, j'aimerais partir de ce document qui montre l'inauguration, le 27 juin 2014, à Sarajevo, dans la partie de la ville qui est sous contrôle serbe, dans un parc qui porte son nom d'ailleurs, d'une statue donc de Gavrilo Princip, qui est un jeune étudiant qui étudie à Belgrade et qui, comme vous le savez, est l'auteur des coups de feu qui provoquent la mort de l'archiduc François Ferdinand, le 28 juin 1914. L'archiduc, héritier du trône d'Autriche-Hongrie, ainsi d'ailleurs que de sa femme.
Et Gavrilo Princip est considéré en Serbie, par une bonne partie de la population serbe, comme un héros, comme un héros national, d'où cette statue donc à sa gloire, érigée, inaugurée en tout cas, le 27 juin 2014, donc 100 ans presque jour pour jour après la date de l'attentat.
Alors que dans beaucoup d'autres pays, il est considéré comme un terroriste. Alors les Serbes de Bosnie, d'ailleurs, ont refusé de participer aux cérémonies communes qui avaient été organisées par plusieurs pays européens, dont la France, et qui devaient avoir lieu à Sarajevo en juin dernier, par crainte justement d'être accusés d'avoir été à l'origine de la guerre.
Et à vrai dire, il y a effectivement une tendance dans l'historiographie récente, qui est représentée par le livre notamment, qui a eu un gros succès, de Christopher Clark, "Les Somnambules, Été 14, comment l'Europe a marché vers la guerre", qui insiste effectivement sur les responsabilités des Serbes et du gouvernement serbe, d'ailleurs, dans l'attentat de Sarajevo et dans la crise qui a mené ensuite au déclenchement de la Première Guerre mondiale.
Donc, ceci pour vous montrer que 100 ans après les faits, en quelque sorte, la mémoire de la guerre et de ses origines continue d'être très vivace et de faire polémique. Et c'est souvent le cas, d'ailleurs, dans les commémorations qui sont des occasions privilégiées pour raviver un peu les polémiques du passé.
La question des origines de la guerre, elle a longtemps dominé l'historiographie de la Première Guerre mondiale, disons jusqu'aux années 70 à peu près. C'est une question évidemment fondamentale et dont les enjeux dépassent le champ purement historique. Une question fondamentale parce qu'elle pose la question des responsabilités de la guerre, avec évidemment des résonances politiques, voire morales, lorsque de la responsabilité on passe à la culpabilité. Et le lien peut se faire très rapidement, on va le voir.
Alors, à cette question des responsabilités, ou cette question plus vaste des origines, on peut apporter plusieurs types de réponses. Premier type de réponse, c'est effectivement désigner un responsable ou un coupable. La guerre a eu lieu parce qu'un pays, ou parce que plusieurs pays, la voulaient. C'est l'explication d'ailleurs qui prévaut durant le conflit, où le responsable de la guerre, c'est toujours l'ennemi, par définition. C'est l'autre qui est jugé responsable du conflit. Mais c'est aussi l'explication qui est reprise dans les traités de paix, dans le traité de Versailles. Là aussi, on va y revenir, dans l'article 231 du traité de Versailles, qui stipule donc que c'est l'Allemagne et ses alliés qui sont responsables de la guerre.
Par la suite, on peut s'attacher à définir effectivement la part plus ou moins grande de responsabilité de tel pays ou de tel autre. Mais en gros, la démarche est à peu près la même.
Il y a une autre un autre type d'explication aux origines de la guerre qui peut être avancé également. On peut insister sur des causes plus profondes, le choc des impérialismes, par exemple, économiques, coloniaux, qui ne pouvait que conduire à un affrontement. C'est la thèse marxiste qui est théorisée par Lénine dès les premières années de la guerre, et qui sera reprise ensuite par un certain nombre d'historiens ou de publications. Mais Jean Jaurès déjà disait la phrase fameuse : "Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage." Donc, l'idée d'une guerre qui s'avance et qui est presque inévitable, en quelque sorte.
Et puis, on peut aussi mettre l'accent sur d'autres facteurs : la montée des nationalismes, par exemple, des tensions, sur le système contraignant des alliances également. Et à ce moment-là, on a tendance à succomber à une vision un peu mécaniste de la crise de l'été 14, une thèse de l'engrenage, en quelque sorte. À partir du moment où on commence à mettre le doigt dans l'engrenage, les choses dépassent un peu les protagonistes et puis on aboutit à la catastrophe.
Et à vrai dire, d'une certaine façon, c'est un peu peut-être l'idée qui est suggérée dans le titre du livre de Christopher Clark, "Les Somnambules", qui donne un peu l'impression comme ça, de somnambules, c'est-à-dire les dirigeants en fait des grandes puissances européennes qui marcheraient vers leur destin sans maîtriser pleinement le cours de leurs actions.
Alors, il y a du vrai et du faux dans tous ces types d'explications. On ne peut pas en rejeter un a priori, on ne peut pas n'en privilégier qu'un. Le défaut, peut-être, qu'ils ont tous, c'est qu'ils présentent la guerre comme, en quelque sorte, inéluctable ou inévitable, et qu'ils peuvent verser dans une vision un peu déterministe de l'histoire.
Alors, on peut préférer aussi, puisque je présente là des ouvrages qui sont récents, plutôt que celui de Christopher Clark, qui est un excellent récit de la guerre, mais avec des affirmations un peu discutables parfois, ou en tout cas qui peuvent être discutées ou remises en cause, il y a cette synthèse également qui est parue en septembre de Gerd Krumeich, donc qui s'appelle "Le Feu aux poudres", qu'est-ce qui a déclenché la guerre en 1914 ? Gerd Krumeich, qui est un historien allemand, qui enseigne à Düsseldorf, qui est un spécialiste reconnu depuis longtemps de la Première Guerre mondiale, qui a travaillé aussi avec Jean-Jacques Becker du côté français, à plusieurs ouvrages et plusieurs articles sur la guerre, notamment "Les Origines de la guerre".
"Le Feu aux poudres", bon, c'est un titre beaucoup plus classique que "Les Somnambules", j'avoue, mais qui rend peut-être mieux compte de la situation et qui donne toute sa place aussi aux circonstances, aux événements, à l'impondérable. Et dans une situation finalement qui, lorsqu'on examine la crise de l'été 14, on s'en rend assez vite compte, peut-être à la merci du moindre événement, et qui la fait basculer dans un sens ou dans un autre.
Et après tout, l'image de la poudrière, elle n'est pas totalement fausse, c'est-à-dire que on peut accumuler effectivement des matières explosives, et toutes les puissances européennes s'y emploient durant les années, peut-être même les décennies qui précèdent la guerre. Mais tant qu'il n'y a pas une étincelle, ces matières explosives n'ont pas d'effet. Donc, l'étincelle, elle est quand même importante, et elle est même essentielle pour déclencher le feu, déclencher l'incendie.
L'objet de cette conférence sera de présenter les grandes orientations de l'historiographie et leurs évolutions, à grand trait, parce que je n'ai pas énormément de temps, en insistant sur les enjeux qui sont sous-jacents à ces débats. Lorsqu'on a discuté ou lorsqu'on continue à discuter des origines de la guerre et aussi des responsabilités, souvent, et peut-être même encore maintenant, on a plus cherché à démontrer qu'à comprendre. Et en démontrant, peut-être à charger tel ou tel. Les enjeux du débat, ça vise aussi à comprendre justement ce que l'on peut chercher à démontrer à travers ces différentes thèses historiographiques.
Alors, une remarque aussi supplémentaire, peut-être au préalable. Il faut essayer de se replonger dans le climat de l'époque, dans l'atmosphère de l'époque, et de comprendre comment les contemporains percevaient une éventuelle guerre future ou une éventuelle perspective de guerre. Quand on dit, ou quand on a dit, "un tel voulait la guerre" ou "acceptait le risque d'une guerre", ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'il ne voulait pas, ou qu'il n'acceptait pas, le risque de cette guerre-là, de la guerre qui va effectivement avoir lieu, c'est-à-dire cette guerre de 14-18, qui va durer 4 ans, qu'on va appeler Grande Guerre, et qui va prendre des proportions considérables en termes de violence, d'intensité, de changements géographiques, et cetera.
Donc, il ne faut évidemment pas juger les actes des dirigeants de l'été 14 à la lumière des années qui ont suivi. Personne ne voulait une guerre généralisée, ça c'est une évidence, et encore moins une guerre de cette ampleur et qui allait durer aussi longtemps. Et même personne ne l'imaginait que cette guerre allait durer aussi longtemps. On s'attendait à une guerre violente, sans aucun doute, même si là-dessus les avis étaient peut-être partagés au sein des états-majors. Enfin, on avait assisté au spectacle des guerres balkaniques, notamment de la guerre russo-japonaise, on comprenait quand même assez bien la violence que des armes nouvelles pouvaient exercer, une mitrailleuse par exemple. Donc, on s'attendait à une guerre violente, mais une guerre courte, ça c'est sûr. Et là encore, les guerres balkaniques qui étaient là pour montrer que ces guerres duraient quelques mois, pas plus. Et il n'y avait pas d'ailleurs de préparatifs particuliers, les pays n'avaient pas prévu de réserves en matière de munitions, par exemple, qui les auraient permis de tenir au-delà de deux à trois mois de combat.
Donc, en août 1914, lorsque commence cette guerre, tous les belligérants sont persuadés d'une part que la guerre sera effectivement courte, deux à trois mois pas plus. Tous les belligérants sont persuadés également que cette guerre est juste, ou qu'ils mènent une guerre juste. Une guerre défensive pour la France, qui est attaquée, en tout cas qui se perçoit comme telle. Pour la Serbie aussi, une guerre justifiée. Pour l'Autriche-Hongrie, qui doit répondre à l'attentat de Sarajevo. Guerre justifiée aussi en droit pour la Grande-Bretagne, qui va répondre à la violation de la Belgique, de la neutralité belge, par les troupes allemandes. Guerre justifiée pour la Russie, qui va au secours de son allié serbe. Guerre justifiée aussi pour l'Allemagne, qui conçoit cette guerre comme une guerre préventive, on peut dire les choses comme ça. L'Allemagne, qui se considère depuis plusieurs années comme encerclée et menacée, et qui a pour idée d'aller déclencher, tant qu'il est encore temps et tant qu'elle peut avoir le dessus, peut-être une guerre.
Mais ça, ce sont des questions sur lesquelles on va revenir. Et toutes les puissances sont aussi persuadées que, évidemment, elles seront victorieuses dans cette guerre. Et ceci d'ailleurs, surtout du côté allemand, où les Allemands, et notamment l'état-major allemand, est tout à fait optimiste quant aux chances de victoire rapide, sur l'armée française notamment. On estime qu'en l'espace de trois semaines, l'armée française sera réduite à un néant, en tout cas que la France demandera l'armistice. Tous les plans d'état-major, et pas seulement le plan allemand, sont fondés sur l'offensive. Et donc, à partir de là, si vous voulez, à partir du moment où la guerre est déclarée, les états-majors n'ont plus le choix, c'est la victoire ou c'est le désastre.
Alors, je reviens un petit peu aussi sur la chronologie sommaire de cette crise de l'été 14, pour remettre un peu les choses en place, en quelque sorte. Donc, le 28 juin 1914, l'attentat de Sarajevo que j'ai évoqué tout à l'heure en introduction. Une première phase, voyez, qui va du 28 juin en fait jusqu'au 23 juillet, l'ultimatum autrichien à la Serbie. Une première phase qui dure presque un mois, et durant laquelle, finalement, pour le commun des mortels, pour les opinions publiques, il se passe quasiment rien. Il n'y a pas d'événement qui soit particulièrement visible ou qui fasse progresser la situation. Donc, on a l'impression un peu, puisque l'ultimatum, finalement, la réaction de l'Autriche-Hongrie a été assez tardive après l'attentat de Sarajevo, on a un peu l'impression, d'autant plus que l'attentat de Sarajevo n'avait pas provoqué énormément de remous dans les opinions publiques et dans la presse, on a un peu l'impression que l'affaire, et puis c'est l'été, que l'affaire est en train d'être plus ou moins enterrée.
Bon, et puis soudain, 23 juillet, ultimatum autrichien à la Serbie, et là les choses se précipitent. Et là, en l'espace de 10 jours quasiment, du 23 juillet au 3-4 août, les ultimatums s'enchaînent, les mobilisations, enfin les ultimatums non, il n'y a que l'ultimatum autrichien à la Serbie, mais ensuite les mobilisations, les déclarations de guerre, et on passe finalement très rapidement, et ça, tous les contemporains ont été extrêmement marqués par cela, par cette chronologie justement, on passe très rapidement d'un conflit austro-serbe, donc localisé, et même localisé dans cette région des Balkans, à un conflit austro-serbe, à une guerre généralisée, et une guerre, voyez, qui implique des États qui, a priori, comme par exemple la France, l'Allemagne ou la Grande-Bretagne, qui, a priori, n'était pas concerné du tout par l'événement initial, cet attentat de Sarajevo.
Alors, à partir de là, on peut mettre l'accent, lorsque l'on évoque les responsabilités des uns ou des autres, on peut mettre l'accent sur tel ou tel événement si l'on veut appuyer justement sur la part prise par tel pays ou par tel autre pays. Par exemple, on peut mettre l'accent sur l'ultimatum autrichien à la Serbie, ou alors le 7 juillet, sur le conseil qui se tient à Vienne entre tous les ministres et les dirigeants de la double monarchie, durant lequel l'Autriche-Hongrie décide effectivement de riposter à la Serbie et de lui proposer un ultimatum qu'elle sait sciemment que la Serbie refusera. L'Autriche-Hongrie, effectivement, elle souhaite profiter des circonstances de l'attentat de Sarajevo pour en finir, en quelque sorte, avec la question serbe, et lorsque elle rédige l'ultimatum, elle sait très bien, elle le rédige en des termes choisis et pour faire en sorte qu'il soit refusé.
L'Allemagne, elle, alors là, on peut mettre en avant l'entrevue du 5 juillet à Berlin entre Guillaume II et puis l'envoyé diplomatique de François-Joseph, le comte Hoyos. L'Allemagne, elle, donne un chèque en blanc, c'est l'expression consacrée, à l'Autriche-Hongrie, c'est-à-dire qu'elle va l'assurer qu'elle sera derrière elle, quel que soit la riposte qu'elle choisira. Donc, elle ne lui dicte pas la riposte, mais elle l'assure qu'elle la soutiendra. C'est le chèque en blanc. L'Allemagne va pousser aussi l'Autriche-Hongrie à agir vite dans cette guerre qu'elle a prévu d'engager avec la Serbie, de façon à placer l'Europe devant le fait accompli. C'est la stratégie allemande : placer les grandes puissances devant le fait accompli, agir vite, de façon à aboutir à un résultat définitif avant que les autres grandes puissances, notamment la Russie ou la France, n'aient le temps de réagir, en quelque sorte.
Donc, l'Allemagne va faire le pari d'ailleurs que la Russie ne réagira pas, mais elle accepte quand même un risque. C'est comme ça en général qu'on voit les choses. Elle accepte le risque malgré tout d'une guerre généralisée, mais en se disant que finalement, si la guerre est déclarée avec la Russie, le plutôt sera le mieux, et les circonstances de 1914 sont plutôt bien choisies. Et en fait, l'Allemagne, en tout cas, c'est la thèse que développe Gerd Krumeich dans son livre, on a l'impression en quelque sorte que l'Allemagne veut tester la Russie sur ce conflit austro-serbe. Est-ce que la Russie réagira ? Est-ce qu'elle ne réagira pas ? Si elle réagit, la guerre reste localisée et l'Autriche-Hongrie remporte une victoire diplomatique et une victoire politique, donc tout est positif. Si la Russie réagit, c'est la guerre effectivement dans des proportions plus vastes, mais l'Allemagne estime que finalement, tant qu'à choisir un moment, le moment en 1914 est plutôt le bon.
La Russie, elle, elle va soutenir la Serbie. Alors, est-ce qu'elle a poussé la Serbie à rejeter l'ultimatum ? Le 25 juillet, réponse serbe, donc qui rejette effectivement en partie l'ultimatum que les Serbes lui avaient soumis. Est-ce que la Russie a, le 25 juillet ou le 24, poussé la Serbie à la fermeté face à l'Autriche-Hongrie ? C'est un point qui continue de faire débat entre les historiens. Les uns disent qu'effectivement la réaction russe a été décisive pour pousser la Serbie à la fermeté. D'autres estiment que les Serbes n'avaient pas besoin de l'appui de la Russie et qu'il s'était décidé avant que celle-ci ne se manifeste. C'est elle aussi la Russie qui, le 30 juillet, est la première à décréter la mobilisation générale. Alors là aussi, c'est un point sur lequel les historiens qui souhaitent mettre en avant les responsabilités russes ont beaucoup insisté. Et puis d'autres ont fait remarquer à juste titre que la Russie, de par l'étendue de son territoire, de par la difficulté justement de rassembler son armée, avait besoin de mobiliser tôt pour que ses troupes soient effectivement en état d'entrer en action. Et que ça, en effet, a poussé la Russie à décréter une mobilisation générale.
Alors, la question de savoir si la Russie aurait pu peut-être simplement décréter une mobilisation partielle, ce qu'elle a fait déjà dans un premier temps, uniquement dirigée contre l'Autriche-Hongrie, mais les responsables de l'armée russe ont très vite poussé les dirigeants, le Tsar et puis les ministres compétents, à décréter la mobilisation générale, faisant valoir que l'organisation et les plans de mobilisation étaient prévus pour une mobilisation générale, et que la mobilisation partielle, en fait, venait désorganiser l'ensemble. Donc, c'était mobilisation générale ou rien. Et là, évidemment, l'Allemagne a compris que cette mobilisation générale pouvait être dirigée contre elle.
Donc, voilà pour ce qui est de la Serbie. La Serbie, alors là aussi, c'est une question qui pose débat, qui fait débat entre historiens. On sait que derrière l'attentat de Sarajevo, il y avait l'organisation de la Main Noire, qui était dirigée par le chef des services secrets serbes. Et on sait donc que les services secrets serbes étaient non seulement au courant, mais même qu'ils étaient derrière cet attentat, que l'armée serbe était aussi tout à fait de connivence. En revanche, est-ce que le gouvernement serbe, qui était certainement au courant, est-ce que le gouvernement serbe a poussé à l'attentat et a travaillé aussi à cet attentat ? Là, on ne sait pas exactement ce qu'il en est sur la part de responsabilité du gouvernement serbe dans l'attentat de Sarajevo. Les historiens sont aussi là-dessus en discussion. On remarque aussi que la Serbie a fourni une réponse à l'ultimatum autrichien qui était très alambiquée et qui, évidemment, a tout de suite poussé l'Autriche-Hongrie à déclarer la guerre, en tout cas à ne pas tenir compte des réponses serbes.
Bon, pour la France. Alors, la France, elle, a assuré son allié russe de son soutien. Est-ce que ça a renforcé la détermination russe ? Très certainement. Là aussi, c'est la grosse question de savoir ce qui s'est dit entre Poincaré et Nicolas II et le ministre des Affaires étrangères russe Sazonov, entre le 20 et le 23 juillet. Que Poincaré, qui est le président de la République, et Viviani, qui est le président du Conseil, se rendent à Saint-Pétersbourg. Bon, là, on a beaucoup glosé sur cette question-là.
Et puis, pour la Grande-Bretagne, on peut estimer aussi que, notamment lorsqu'elle décide le 26 juillet, lorsqu'elle fait une proposition de conférence internationale pour résoudre la crise, on a pu estimer que la Grande-Bretagne, au contraire, elle n'avait pas suffisamment fait preuve de détermination, et que si elle avait dit clairement dès le départ qu'elle soutenait la France et la Russie en cas de conflit général, et bien l'Allemagne aurait peut-être modéré son ardeur.
Bon, donc, voyez d'ailleurs en quoi ces questions sont parfois difficiles à résoudre, puisque d'un côté, on peut accuser la France d'avoir poussé à la guerre en affichant trop clairement son alliance avec la Russie, et puis d'un autre côté, on peut accuser aussi la Grande-Bretagne d'avoir, d'une certaine façon, poussé à la guerre au contraire, en n'affichant pas suffisamment son soutien à ses alliés.
La première interprétation, celle qui prévaut à la fin de la Première Guerre mondiale, c'est la plus radicale : c'est de dire, l'Allemagne est responsable, elle est l'unique responsable avec ses alliés. Mais en 1919, l'Autriche-Hongrie n'existe plus, donc c'est essentiellement l'Allemagne qui va porter le poids de cette responsabilité. Donc, l'article 231 du traité de Versailles, c'est l'article central du traité, c'est certainement l'article qui est le plus important dans ce traité. La rédaction de cet article fait l'objet de nombreuses discussions entre experts dans un premier temps, et puis au sein du Conseil des Quatre ensuite. Il a été adopté finalement dans sa version presque finale le 7 avril 1919, au moment de la Conférence de la paix.
Alors, il se situe pas au début du traité, mais il se situe en tête de la partie 8, d'où sa numérotation 231. C'est le premier article de la partie 8 consacrée aux réparations. Alors, c'est l'article en fait fondamental, l'article clé du traité, sur lequel repose toute la logique de l'édifice construit à Versailles. L'objectif du traité de Versailles, mais là je ne vais pas m'attarder trop là-dessus, mais ce n'est pas seulement de mettre fin en droit à l'état de guerre, mais c'est aussi de bâtir un nouvel ordre mondial fondé sur le droit. C'est le projet notamment du président américain. Dans cette perspective, l'Allemagne est coupable, elle est jugée, elle est condamnée à des réparations. Et l'idée du traité, dans cette logique, c'est de dire qu'elle pourra réintégrer le concert des nations une fois sa peine purgée, c'est-à-dire une fois qu'elle aura payé les réparations ou qu'elle aura exécuté en grande partie les articles du traité. Elle pourra alors entrer à la Société des Nations, ce qu'elle fera d'ailleurs en 1926.
Alors, les réparations dans cette perspective, vous voyez, ce sont un ensemble de dispositions, mais qui ne relèvent pas du droit du plus fort, comme dans les conflits traditionnels, on pouvait, du simple fait qu'on était vainqueur, imposer au vaincu une indemnité, par exemple, dont le montant était fixé de façon totalement arbitraire. Par exemple, en 1871, l'Allemagne qui réclame à la France une somme de 5 milliards de francs-or. Là, les réparations, dans l'esprit des rédacteurs du traité de Versailles, elles doivent être justifiées en droit, et le montant de ces réparations doit être justifié aussi en fonction des dommages qui ont été causés réellement par l'Allemagne.
Donc, on a un article 231 qui est le fondement juridique de ces réparations, et un montant des réparations qui va être effectivement établi en fonction des dommages causés. Le montant sera établi beaucoup plus tard, en mai 1921, parce qu'il faut laisser le temps à des experts, à une commission des réparations, d'évaluer ces dommages et de savoir ce qu'on va comptabiliser dans ces dommages.
Donc, l'article 231 : "Les gouvernements alliés et associés", donc alliés et associés, et associé, c'est pour parler des États-Unis, donc qui refuse le terme d'allié au sens strict du terme, "déclarent, et l'Allemagne reconnaît, que l'Allemagne et ses alliés sont responsables pour les avoir causés de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre qui leur a été imposée par l'agression de l'Allemagne et de ses alliés." Voyez, les termes sont très durs : "agression de l'Allemagne et de ses alliés", d'une part, "responsable pour les avoir causés", donc vraiment un lien de cause à effet entre la volonté allemande et les origines de la guerre et les dommages qui ont été ensuite subis.
Et l'article 232 : "Les gouvernements alliés et associés exigent, et l'Allemagne en prend l'engagement, que soient réparés tous les dommages causés à la population civile de chacune des puissances alliées et associées, ainsi qu'à ses biens, pendant la période où cette puissance a été en état de belligérance avec l'Allemagne, par la dite agression, par terre, par mer et par les airs, d'une façon générale, tous les dommages tels qu'ils sont définis à l'annexe 1 ci-jointe, et cetera, et cetera." Et donc, à l'annexe, on a effectivement la liste de tous les dommages et le montant total, donc 132 milliards de marks-or, ne sera donné à l'Allemagne que en mai 1921. Donc, l'Allemagne s'engage en fait à payer, en signant le traité de Versailles, une somme dont elle ne connaît pas encore le montant.
Le but des rédacteurs de cet article, c'était de définir une responsabilité juridique de l'Allemagne, et non une responsabilité morale. Mais évidemment, l'Allemagne y a vu un verdict de culpabilité. Et d'ailleurs, l'expression "l'Allemagne reconnaît" implique quand même une sorte d'aveu de culpabilité de la part de l'Allemagne. Donc, il est bien clair que l'Allemagne, lorsque elle a lu, enfin lorsque la délégation allemande a reçu le 5 mai le texte du traité, qu'il l'a traduit, et puis qu'il a découvert cet article, il a tout de suite interprété ça comme une responsabilité morale. Et toute l'Allemagne, la population, toute la classe politique allemande, quelle que soit ses tendances, et c'est là où le poids des représentations, le poids des perceptions est souvent déterminant en histoire, notamment en relations internationales, a compris cet article comme un aveu, comme un verdict de culpabilité.
Cet article 231, il va, durant toute l'entre-deux-guerres, allier toutes les hostilités au traité de Versailles en Allemagne, fédérer en quelque sorte cette classe politique allemande. Et les dirigeants de la République de Weimar étaient prêts à reconnaître la responsabilité allemande dans les origines de la guerre, mais pas une responsabilité unilatérale. Et d'autre part, il n'était pas prêt non plus à reconnaître la préméditation. C'est ça aussi qui est important dans cette affaire.
Bon, en France maintenant. Alors, je vais passer la diapositive suivante. En France maintenant, dans l'entre-deux-guerres, vous avez des historiens qui vont petit à petit s'emparer de la question, parce que très tôt, on a publié des documents à des fins justement pour les différents pays en cause, bah, de se justifier. Donc, on a très vite eu connaissance d'une masse considérable de documents sur les origines de la guerre, que ce soit des documents français, allemands, autrichiens, russes, même. Et donc, les historiens ont pu travailler très rapidement sur ses origines et faire de l'histoire immédiate, en quelque sorte.
Alors, en France, le débat a opposé, mais de façon tout à fait pacifique, opposé deux grandes figures de l'histoire française : Pierre Renouvin, d'abord. Sa photo ici. Bon, Pierre Renouvin, qui est agrégé, normalien, qui a fait la guerre, qui a perdu un bras à la guerre, et qui est chargé au lendemain de la guerre de constituer une bibliothèque qui rassemblant tous les ouvrages publiés sur ce conflit et sur ses origines. Et ce sera l'origine d'ailleurs de la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine à Nanterre, qui est aujourd'hui à Nanterre. Il publie dès 25 un ouvrage intitulé "Les Origines immédiates de la guerre". Et c'est effectivement, même quand on relit ce texte, je l'ai relu là pour cette conférence, c'est un vrai chef-d'œuvre d'histoire immédiate sur le plan de la méthode, notamment.
Qu'est-ce qu'il dit en gros, pour résumer sa thèse ? D'abord, les empires centraux, pour lui, portent la responsabilité principale du conflit, incontestablement. Ils souhaitaient, dit-il, localiser le conflit, faire en sorte qu'on en reste à une guerre austro-serbe. Mais ils ont couru délibérément le risque d'une guerre européenne, à un moment où ils estimaient effectivement le moment, les circonstances favorables, avec l'idée que si on repoussait cette guerre, cette éventualité d'une guerre généralisée, le moment serait moins favorable plus tard.
D'autre part, les autres pays, dit Renouvin, ont aussi une part de responsabilité. Il ne charge pas que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. La Russie, dit-il, n'a effectivement pas poussé la Serbie à la modération. La France, pour lui, il lui reproche surtout d'être restée passive. Et la Grande-Bretagne, d'avoir laissé croire qu'effectivement elle pourrait rester neutre dans le conflit, ce qui a pu pousser en effet l'Allemagne à s'engager jusqu'au bout dans l'aventure. Il insiste aussi sur le poids des états-majors qui, dit-il, à la fin du mois de juillet, ont pris le pas sur les gouvernements, notamment Hœfer, le chef d'état-major autrichien, et puis Moltke, le chef d'état-major allemand, qui ont petit à petit imposé leurs conceptions fondées sur l'offensive, sur la surprise aussi, sur la soudaineté d'une attaque, et notamment au chancelier allemand Bethmann-Hollweg, qui aurait voulu à l'extrême fin du mois de juillet, le 30 juillet, peut-être faire marche arrière ou reconsidérer la situation. Et le chef d'état-major allemand Moltke a dit bien fait comprendre qu'il était trop tard, que le mécanisme était en effet lancé, et que les plans militaires étant fondés sur la surprise et sur l'offensive et sur la rapidité justement de mobilisation, il n'était plus temps de faire marche arrière.
Les thèses qui sont développées par Renouvin dans cet ouvrage, "Les Origines immédiates de la guerre", sont encore aujourd'hui partagées globalement par une grande majorité d'historiens, et ce sont elles qu'on retrouve, avec évidemment des nuances, bien entendu, en grande partie dans le livre de Gerd Krumeich, "Le Feu aux poudres".
Autre historien français bien connu, Jules Isaac, qui publie en 1933 un "Débat historique, le problème des origines de la guerre", et qui présente les choses de façon un peu différente quand même de celle de Renouvin, la manière dont Renouvin présente la situation. Jules Isaac, il est inspecteur général de l'Instruction publique, de l'Éducation nationale, comme on dirait aujourd'hui. Il est également l'auteur de nombreux et bien connus manuels de l'enseignement secondaire. C'est une figure tout à fait respectée de l'histoire en France dans l'entre-deux-guerres. Et il se sent investi d'une mission, en quelque sorte, au début de ces années 30, qui est d'éduquer la jeune génération dans la haine de la guerre. Et notamment, il prend, il a l'idée d'organiser des rencontres dans le cadre de la Société des Nations entre historiens français et allemands pour essayer justement de coordonner, ou en tout cas de mettre en place un enseignement de l'histoire de la guerre en France et en Allemagne qui pourrait présenter des versions compatibles, en quelque sorte. Il y a pas l'idée encore de faire un manuel franco-allemand, mais dans la pratique, c'est un petit peu l'idéal que rechercherait Isaac.
Il est partisan d'un Locarno moral, c'est comme ça aussi qu'il le dit, qui permettrait donc de rapprocher la France et l'Allemagne, non seulement sur le terrain diplomatique ou économique, mais aussi dans les esprits, dans les mentalités. Tout ça va le conduire justement à interpréter les origines de la Première Guerre mondiale d'une façon qui se veut être le plus impartial possible. Et Isaac reconnaît, effectivement, bien entendu, la part de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie dans ses origines, et continue aussi à estimer qu'il s'agit d'une part tout à fait essentielle. Mais il va insister beaucoup plus que ne le faisait Renouvin sur les responsabilités françaises. Par exemple, il met en avant la loi des 3 ans de 1913, il met en avant justement les rencontres entre Poincaré et puis Nicolas II, entre le 20 et le 23 juillet 1914, le rôle de l'ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, Maurice Paléologue, qui a poussé indéniablement la Russie à la fermeté, en tout cas qui a assuré que la France soutiendrait la Russie dans ce conflit quoi qu'il advienne.
Bon, et également Jules Isaac considère que la mobilisation générale russe du 30 juillet est un événement décisif. Il y a justement cette phrase là assez subtile : "Aurait-on évité la guerre si l'ordre de mobilisation générale n'avait pas été lancé le 30 juillet par la Russie ? Très probablement non. La mobilisation russe rendait-elle la guerre inévitable ? Certainement oui. La mobilisation russe signifiait la guerre du seul fait qu'elle entraînait la mobilisation allemande." Phrase extraite de son ouvrage publié en 1933. Et on retrouve dans le livre de Christopher Clark finalement un héritage peut-être assez lointain, mais de cette tendance de l'historiographie qui essaie d'équilibrer un peu les responsabilités de part et d'autre.
Jules Isaac insiste aussi, et ça c'est assez novateur, sur la faillite du système, du système du concert européen, de l'équilibre, d'un équilibre européen à bout de souffle. Et lui qui est partisan justement de la Société des Nations, et bien il introduit ici un élément qui dépasse les responsabilités des uns ou des autres, et qui met en avant le système international en lui-même, qu'il estime en 1914 profondément épuisé et profondément perverti.
Alors, ces controverses, elles vont s'apaiser dans les années 50. Et puis, il y a la Seconde Guerre mondiale qui est passée par là, et qui évidemment domine les débats historiques à ce moment-là. Donc, on oublie un peu la Première Guerre mondiale, jusqu'à la publication donc en 1961 du livre de Fritz Fischer, donc un historien allemand, qui sera traduit en 1970 en français sous le titre "Les Buts de guerre de l'Allemagne impériale, 1914-1918". Et Fritz Fischer met en avant des thèses qui font vraiment l'effet d'une bombe dans l'Allemagne, et pas seulement dans le petit milieu des historiens allemands. Des thèses qui vont être discutées pendant de très longues années, qui vont donner lieu à des querelles entre historiens, entre écoles. Et Fischer va avoir toute une école de disciples qui vont même radicaliser, et même peut-être à l'excès, ses thèses.
Alors, ce qu'il dit, c'est que l'Allemagne, pour lui, est effectivement la principale responsable, si ce n'est l'unique responsable réel du premier conflit mondial. Mais il va même plus loin, puisqu'il dit que l'Allemagne souhaitait, d'une certaine façon, une guerre européenne dans cette dimension, dans la dimension qu'elle aura effectivement, depuis pratiquement 1912, pour s'imposer comme une grande puissance mondiale. Elle a tout fait pour qu'elle ait lieu cette guerre, et pour qu'elle prenne une dimension plus vaste qu'un conflit austro-serbe. Il insiste aussi sur la volonté de l'état-major allemand, la volonté de Guillaume II également, mais aussi du chancelier Bethmann-Hollweg, qui avait été plutôt épargné par l'historiographie précédente. Bethmann-Hollweg, qu'il présente comme poussé justement par une opinion violemment nationaliste, d'élite pangermaniste, et cetera, et qu'il présente comme quelqu'un qui a d'emblée des objectifs, des buts de guerre annexionnistes, expansionnistes.
Alors, le problème, c'est qu'il s'appuie en grande partie pour justifier ces thèses sur un document que Bethmann-Hollweg, le chancelier allemand, effectivement rédigé, mais après coup, une fois la guerre déclarée, et précisément le 9 septembre 1914, c'est-à-dire au moment de la bataille de la Marne, mais au moment où l'issue de cette bataille n'était pas encore décidée, puisque c'est le lendemain seulement qui...
va apprendre la déroute des troupes allemandes. Donc, il rédige ce programme très expansionniste et très annexioniste, ce programme maximum en quelque sorte. Il le rédige à un moment où, un peu, l'euphorie de l'avancée des troupes allemandes, il est encore persuadé que l'Allemagne va remporter un succès très rapide sur la France. Donc, on ne peut pas, à partir de ce texte, euh, supposer, si vous voulez, que le chancelier allemand avait des idées identiques avant euh août 1914. En tout cas, ce serait extrapolé. En fait, l'étude de de Fritz Fischer, elle porte plus sur les ambitions de l'Allemagne impériale sur une période longue finalement, que sur la crise à proprement parler.
Le 2 juillet 1914, c'est un ouvrage qui est finalement, comme le souligne Gard Kromich, qui est finalement révélateur surtout des interrogations que cette génération d'historiens allemands dans les années 1960 pouvait se poser sur le nazisme et et sur une certaine continuité de la politique allemande, de Bismarck à Hitler. Et c'est un un ouvrage finalement et une thèse qui procède plus d'une analyse du nazisme, que Fischer refuse de considérer comme un accident de l'histoire allemande, que un livre qui proposerait une véritable analyse de la crise de l'été 1914. C'est plutôt comme cela, si vous voulez, qu'il faut comprendre ce livre et qu'il faut l'interpréter. Donc, les enjeux de la controverse Fischer, elle dépasse, voyez, très largement l'étude de la crise de 1914 et plus à replacer dans un contexte propre à l'Allemagne et à une réflexion de la génération des Allemands des années 60 sur leur passé et sur le long terme.
Alors, il y a une autre tradition historiographique qui va privilégier les forces profondes, disons. Alors, je termine là-dessus assez rapidement puisque l'heure tourne, qui va privilégier les forces profondes, les origines à long terme du conflit, sans que cela d'ailleurs soit incompatible avec l'action de décideurs évidemment et des causes plus immédiates, hein, bien entendu. Pierre Renouvin, Renouvin a bien montré cela, voilà, en relation internationale, il y a les causes immédiates et puis il y a les causes profondes.
Alors, on a pu mettre en avant effectivement, et notamment l'historiographie marxiste, le poids des rivalités coloniales, notamment entre la France et l'Allemagne, qui s'étaient affrontées dans un passé proche à deux reprises sur les questions marocaines, en 1905 et en 1911. On peut mettre l'accent aussi sur le poids des rivalités commerciales entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne, par exemple. Il y a une véritable guerre commerciale qui s'est mise en place depuis la fin du 19e siècle, au moins entre ces deux puissances, dans la conquête des marchés. On peut mettre en avant aussi le poids de la course aux armements, euh, peut-être dans la vision marxiste des choses, encouragé par des milieux industriels qui y trouveraient leur compte. Et de fait, hein, il y a au début du 20e siècle une course aux armements, notamment dans le domaine naval, entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Dès 1900, la marine allemande qui décide de se doter d'une flotte de guerre égale à celle de la Grande-Bretagne, et les Britanniques en effet qui veulent conserver leur suprématie et donc qui se mettent à fabriquer de nouveaux modèles de cuirassés.
Bon, donc voilà, là par exemple, vous avez un un modèle de cuirassé britannique, le Dreadnought, donc qui est lancé en 1906, hein, et qui inaugure une nouvelle génération, hein, de bâtiments de guerre. On peut mettre en avant aussi le poids des opinions publiques et du sentiment nationaliste, le poids de représentations aussi à caractère racial qui créent des solidarités nouvelles dans cette Europe de l'avant-guerre, le pangermanisme par exemple, d'un côté, le panslavisme de l'autre. Bon, l'idée d'une veillée d'armes en quelque sorte, hein, que les sociétés européennes tout entières se seraient finalement prêtes à en découdre. Et d'ailleurs, dans son livre "Les Somnambules", Christopher Clark insiste, et à juste titre, sur ce plan-là, sur le nationalisme de la société serbe durant la crise de l'été 14, qui aurait poussé justement le gouvernement serbe à la fermeté dans la crise avec l'Autriche-Hongrie.
Bon, tous ces facteurs jouent incontestablement à des degrés divers, mais ils ne sont pas décisifs dans le déclenchement de la guerre. Ce n'est pas pour des raisons coloniales que la guerre éclate. Les affaires marocaines ont été réglées en 1911, il y a eu un accord entre la France et l'Allemagne sur le Maroc, sur le Congo, le Cameroun également. Bon, et depuis 1911, les tensions coloniales sont retombées. Et puis la guerre éclate dans les Balkans, hein. Ce n'est pas pour des raisons coloniales. La course aux armements, elle a eu lieu certes, mais l'Allemagne a renoncé déjà, euh, à peu près vers 1910, à ses projets d'égaler la flotte britannique. Et puis la course aux armements ne mène pas automatiquement à la guerre, elle peut aussi avoir un effet dissuasif.
On a pu aussi calculer que en France, avant 1914, c'était 2,5 % de l'acier et du fer consommé qui servait effectivement à fabriquer des armes. Donc, c'est finalement une proportion assez faible. Et on ne peut pas dire que toute l'industrie sidérurgique française travaille à la fabrication d'armement avant 1914. Et puis sur le nationalisme, c'est la la la montée du nationalisme est indéniable en France ou en Allemagne, notamment depuis 1905, justement lié à ces questions marocaines, les affaires de Tanger notamment. Mais cette poussée nationaliste a été était largement surestimée. Et les travaux de Jean-Jacques Becker notamment ont bien montré que ce nationalisme, il touchait surtout les grandes villes, il touchait surtout certaines catégories de la population qui justement faisaient beaucoup parler d'elle, des étudiants par exemple, hein, qui voilà, bon, publiaient, manifestaient et cetera. Mais que les sociétés européennes globalement étaient plutôt pacifiques et en tout cas ne souhaitaient pas la guerre.
On peut rappeler qu'en 1912, il y a des élections en Allemagne au Reichstag, et que le parti politique qui gagne ces élections et qui s'impose comme la plus grande force politique en Allemagne, c'est la social-démocratie. Alors, évidemment, le Reichstag n'a aucun pouvoir dans l'Allemagne impériale, ou quasiment aucun pouvoir, mais il n'empêche que il est quand même l'expression du vote de la population. Il y a des élections législatives en France en juin 1914 qui voit la victoire plutôt du centre-gauche, dirons-nous, et en tout cas, la la nouvelle chambre est une chambre où il y a une majorité de députés hostiles ou qui s'étaient prononcés contre la loi des 3 ans adoptée l'année précédente. Viviani d'ailleurs, qui est le président du Conseil et qui est le ministre des Affaires étrangères, s'était opposé en 1913 à la loi des 3 ans, par exemple.
Bon, vous avez deux représentations de l'entrée en guerre. Une première, c'est une photographie qui illustre assez bien la manière dont la propagande française souhaitait représenter ses entrées en guerre, donc des femmes qui encouragent ici des soldats qui partent, la fleur au fusil, dirions-nous. Et puis une gravure de Max Beckmann, donc un artiste allemand, qui est beaucoup plus tragique et qui illustre peut-être mieux la réalité des sentiments qui ont animé les populations au moment où ils apprennent la déclaration de guerre : la surprise, peut-être l'incrédulité, et puis une certaine angoisse évidemment face à l'avenir.
L'autre facteur qu'on peut invoquer, je vais arrêter là-dessus, c'est, j'ai déjà fait allusion tout à l'heure en en parlant de Jules Isaac, la faillite du concert européen, c'est-à-dire un système fondé sur l'équilibre, fondé sur la souplesse aussi des alliances, puisque dans le cadre du concert européen, le principe fondamental, c'est de voir se grouper contre un État qui manifesterait des ambitions hégémoniques, de voir se grouper l'ensemble des autres grandes puissances pour le ramener à la raison et rétablir l'équilibre. Bon, les systèmes d'alliances qui se mettent en place dans les années 1880 pervertissent profondément ce mécanisme même du concert, en lui faisant perdre la souplesse qui lui était inhérente. En quelque sorte, à partir du moment où on a des systèmes d'alliances, même si en fait, dans ces systèmes, il n'y a que deux alliances militaires réellement solides avec des conventions d'état-major et cetera, c'est l'alliance qui unit l'Allemagne à l'Autriche-Hongrie, et puis c'est l'alliance qui unit la France à la Russie. Les autres ne sont pas réellement des alliances militaires avec obligation d'intervention et cetera, à proprement parler. Mais on a quand même des alliances en temps de paix qui figent le système et qui vont conduire effectivement à cette impression d'engrenage qui se réalise dans la dernière semaine de juillet.
Bon, chaque déclaration de guerre entraînant forcément une autre déclaration de guerre par le biais des des de ces alliances. Ces systèmes d'alliances, ils vont développer aussi en Allemagne une véritable psychose de l'encerclement, notamment l'alliance franco-russe, bien sûr, mais aussi l'Entente cordiale de 1904, mais aussi le rapprochement entre le Royaume-Uni et l'Empire russe en 1907. Une véritable psychose de l'encerclement qui gagne le gouvernement, l'état-major, mais aussi une grande partie de la société, et qui vont persuader justement les dirigeants allemands, civils et militaires, de leur bon droit, si vous voulez, et la nécessité d'une certaine façon de se lancer dans une sorte de guerre préventive, hein, bon, de façon à rompre cette menace.
Et puis le système d'alliance, il introduit aussi des considérations en termes de mobilisation, de plans d'attaque, qui vont précipiter les événements en 1914. En août 1914, le plan Schlieffen, qui est le plan allemand justement pour éviter que l'Allemagne ait à combattre sur deux fronts en même temps, prévoyait une attaque brusque sur la France, comme vous le savez bien. Une attaque brusque sur la France, tablant sur les lenteurs de la mobilisation russe. Les Allemands estimaient qu'il fallait trois semaines, un mois, pour que l'armée russe puisse mobiliser, et donc ça impliquait qu'en trois semaines, un mois, il fallait en finir avec la France, de façon à ce que les troupes allemandes engagées à l'ouest puissent se reporter sur le front oriental lorsque l'armée russe aurait été en état d'entrer en jeu. Donc, un plan qui est fondé sur la la rapidité d'exécution, évidemment.
Les plans français et russes prenaient un peu le contre-pied, évidemment, du plan Schlieffen. C'est-à-dire que l'objectif des Français, c'était que les Russes mobilisent le plus vite possible, de façon à ce qu'il y ait un deuxième front qui puisse s'ouvrir le plus rapidement. Et donc, justement, les Français font tout pour que des voies de chemin de fer soient construites, mises en place, ils donnent des capitaux pour ça aux Russes, de façon à ce que les les Russes puissent très rapidement masser leurs troupes aux frontières allemandes. Bon, donc ça signifie, voyez, que en fait, dès que la situation devient un peu grave, les Russes sont poussés à mobiliser parce qu'ils savent que ça va leur prendre du temps, donc ils vont le faire le plus vite possible. Et dès que la Russie commence à mobiliser, l'Allemagne se dit, il faut qu'on se dépêche nous d'agir contre la France, parce que chaque journée qui passe finalement va remettre en cause la validité de la stratégie du plan Schlieffen. Donc, tout ça, ça va effectivement, et c'est lié au système d'alliance, tout ça, ça va effectivement hâter le mécanisme de l'engrenage.
Alors, pour conclure rapidement, on a durant cet été 14 une succession d'événements qui sont autant de surprises en fait pour les les populations européennes et aussi pour les diplomates et aussi pour les dirigeants, finalement, qui ne sont pas véritablement plus informés que les autres, ou en tout cas, s'ils sont plus informés, il n'en tirent pas forcément des conséquences plus plus plus plus réalistes. Sarajevo, c'est une première surprise incontestablement, mais ça ne provoque pas encore d'angoisse trop forte. L'ultimatum autrichien et les termes de l'ultimatum sont aussi une certaine surprise. Et puis la rapidité avec laquelle les événements vont se précipiter dans la semaine qui suit l'ultimatum autrichien, après le 23 juillet, ça aussi, c'est une surprise pour beaucoup de contemporains. Surprise parce que, enfin, on s'en rend compte, hein, justement, a posteriori, parce que rien n'est prêt finalement pour réellement entrer immédiatement en action et pour en tout cas mener une guerre qui pouvait être longue. C'est aussi peut-être la preuve que personne ne voulait, si ce n'est la guerre, au moins cette guerre-là, hein, cette guerre qui qui allait se se déclencher.
La complexité des débats sur ses origines montre bien le caractère multicausal de cette guerre, le caractère multidimensionnel aussi de cette guerre, et puis son caractère multiscalaire, hein, comment on passe d'un conflit localisé à un conflit généralisé, comment on passe d'un conflit austro-serbe à une guerre franco-allemande, ce qui a paru totalement pour de façon euh euh bon, en allant un petit peu vite, hein, évidemment, mais c'est un peu la manière dont on peut résumer ces ces événements de de la fin du mois de juillet. Tout ça, ce sont des choses évidemment qui vont frapper beaucoup les contemporains. Mais ces caractères-là, multicausal, multidimensionnel, multiscalaire, montrent bien que sur ce point aussi, la Première Guerre mondiale peut apparaître comme l'archétype des guerres contemporaines, celles qui ouvrent finalement l'histoire du 20e siècle. Voilà, je vous remercie.