Transcription
Un téléphone, sauf erreur de ma part, a une vocation quand même principale, et c'est écrit dans son nom. Alors, pour ceux qui pensent que je suis une vieille conne, rassurez-vous, je le vis très bien.
Vous avez testé le casque à réalité virtuelle ou pas ? Oui. Euh, c'est assez terrifiant. Ouais. Ouais. C'est assez terrifiant. Il y en a un, je ne l'ai pas fait, mais l'affichiste, mon affichiste légendaire, qui est un des plus grands affichistes en France, c'est Laurent Lufroid, a testé un casque virtuel il y a quelques années. Il m'a raconté que ça : dans une pièce, ils mettent le casque virtuel et puis ils vont se promener, et à la fin, il y a un type qui vous braque avec un flingue, et neuf et demi personnes sur dix se mettent à genou, tellement ils ont… Non, il y en a pas un. Il y en a un, il ne s'est pas, il ne s'est pas mis à genou, mais il ne pouvait pas. Il était âgé, il ne pouvait pas. Mais c'est, c'est fou quand même.
Et mon, et j'étais, on a été reçu au GGN. Moi, c'est toujours des gens, j'admire ces mecs-là. Donc, ils nous ont invités. J'ai un tout petit gamin qui est très rigolo, qui a neuf ans et cetera et tout. Puis alors, il voit, on voit, il y a une barrière au sol comme ça. Il y a, il y a une petite poutre sur le sol, et on leur met un casque virtuel, et on leur dit : « Vous, vous allez marcher dessus avec le casque virtuel. » Et mon gamin, très prétentieusement, a dit : « Je vais être plus fort que mon cerveau. » Donc, il est monté sur le truc, mais au bout, avec le casque virtuel, il y a le vide. Personne, personne ne va sur le parquetin. Ça, c'est terrible ça.
Vous parlez de ChatGPT, machin et tout. Oui, on peut court-circuiter notre conscience. On a beau savoir que c'est virtuel, n'empêche qu'on ne saute pas, et où on se met à genou parce qu'un flingue vous est présenté sous le pif. C'est, c'est terrifiant. Et on rentre dans un monde où la réalité est tellement enlisée justement par des politiques qui sont hors sol, ou par une parole qui est, qui est pas bonne, que le gros refuge des gamins, c'est le virtuel. Et moi aussi d'ailleurs, moi à l'orage, je me réfugie dans les songes, parce que je préférais le virtuel à la réalité.
Donc, aujourd'hui, virtuel ou l'archaïsme ? Bah, c'est pas l'archaïsme, c'est, c'est, c'est, il y a des gens qui drapent notre réalité d'une lisière. La consommation est une lisière. La publicité est une lisière. Le discours politique, tel qu'il est pratiqué, est une lisière. Il finit par voir que ça. Alors, le gamin, bouh, il se réfugie dans le virtuel, comme moi je me réfugie dans les bouquins, dans les films. Je passe, je vois deux films par jour. Moi, je, je, je rêve dans les films, je m'évade dans les films, je vis dans les films, j'existe dans les films, quotidien. Vraie nuance.
Écoutez, il va falloir être un peu sérieux euh avec ce qui fait sens. Voilà, il faut comprendre à un certain moment que tout n'est pas compatible avec tout. Donc, quand vos enfants, le soir, passent trois heures de suite à jouer à Fortnite en haute définition, en très haut débit, et bien ils ne lisent pas l'Iliade. C'est l'un ou l'autre. Nous avons un temps limité. Le temps que nous passons sur Instagram ou sur Twitter, nous ne le passons pas dans les livres. Et de la même manière, euh, le, l', l'attrait que nous pouvons euh développer pour un certain nombre de jouissances euh essentiellement euh artificielles ou artefactuelles est un pouvoir d'émerveillement que nous ne développons plus par rapport à un autre réel.
Pour être très concret, nos enfants et nous-mêmes, pour être honnête, savons reconnaître à l'oreille les sons Snap, WhatsApp, Facebook, Twitter, euh et cetera, mais ils ne savent pas reconnaître les trois chants d'oiseaux que nous entendons encore dans les villes. Bon, rassurez-vous, hein, nous perdons, nous avons perdu 400 millions d'oiseaux en Europe, vraisemblablement un milliard aux États-Unis. Donc, bientôt, on entendra plus ces chants d'oiseaux, et la question ne se posera plus. Mais enfin, aujourd'hui, c'est pratiquement le seul son non humain qu'on peut encore entendre en ville. Personne parmi les jeunes ne sait reconnaître les trois chants d'oiseaux les plus banals. Et donc, ce qui doit être posé sur la table aujourd'hui, c'est simplement la question du choix. Voilà. Qu'est-ce qui fait sens ? Qu'est-ce que l'on souhaite valoriser ? Et qu'est-ce qui nous, qu'est-ce qui nous rend désirable finalement ? Qu'est-ce qui me pose dans une posture méliorative aux yeux de l'autre ? Parce que je crois que c'est ça le cœur du problème. Nous aimons tous être aimés. Qu'est-ce qui me rend aimable finalement : de pouvoir effectivement poster des voyages, des images de mon dernier week-end passé aux Bahamas virtuels – je ne l'ai pas fait – ou est-ce que c'est au contraire être invité à un peu d'émerveillement face à cette, on pourrait appeler ça cette étrange banalité que nous avons perdue, perdue de vue ?
Je crois qu'il va falloir oser poser les vraies questions axiologiques, c'est-à-dire relatives aux valeurs. Donc, si vous êtes pour la vie, vous êtes contre la croissance. C'est problématique en terme de mot. Et c'est exactement la même chose avec le progrès. Moi, on m'a demandé très souvent : « Et pourquoi les écolos sont antiprogrès ? » Bon, ma seule réponse est : effectivement, avoir supplanté les réseaux sociaux aux livres est-il un progrès ? C'est uniquement ça la question. Ce n'est pas un progrès, c'est une addiction en réalité dont nous tous avons, avons fait les frais d'une manière ou d'une autre. Donc, le, l'enjeu aujourd'hui, c'est pas de s'opposer au progrès. Moi, je suis chercheur en astrophysique, et je suis ravi qu'on comprenne des choses sur les trous noirs. Je suis ravi que les médecins apprennent à nous soigner. Je suis ravi que les biologistes découvrent des relations commensales insoupçonnées, y compris même, je l'ai lu récemment, entre les arbres. C'est merveilleux le progrès de la connaissance. C'est merveilleux de décupler nos interactions et nos moyens d'aimer. Simplement, il y a une sorte de drogue assez claire qu'on appelle, je sais pas, fascination technologique, qui aujourd'hui est perdante, perdante. C'est-à-dire que intrinsèquement, elle nous abrutit, et indirectement, elle contribue de façon majeure à l'affaiblissement de la vie sur Terre. Voilà ce qu'il faut regarder en face. Mais quelque part, ça signifie qu'il faut engager une mutation de nos valeurs, quelque part. Ça, ça pose vraiment la question des valeurs, de l'éventail des valeurs à partir desquelles nous déterminons ce qui est progrès ou ce qui ne l'est pas. C'est exactement cela.
Moi, je crois que l'enjeu majeur aujourd'hui, il est axiologique et symbolique, parce que finalement, écoutez, pourquoi est-ce qu'on veut une voiture de sport ? Pourquoi est-ce qu'on veut le téléphone portable dernier cri ? Pourquoi, pourquoi est-ce qu'on veut ça ? En fait, c'est pas pour ce que ça nous apporte, parce qu'en fait, on sait tous que ça nous apporte absolument rien. C'est une manière d'acheter le regard de l'autre. C'est une manière de se rendre désirable. Et donc, si le désir change de camp, si aujourd'hui on dit, franchement, ça fait plouc, vous vous faites photographier en jet-ski pendant vos vacances, c'est plouc. C'est juste ridicule. Si on comprend que ça devient un marqueur de délinquance environnementale, si ça devient un marqueur d'incompréhension du monde dans lequel nous sommes, si ça devient un marqueur d'égocentrisme à un point qui est un peu grave quand même, hein, parce que je rappelle 800 000 morts par an en Europe dû à la pollution, c'est pas simplement pas sympa, c'est grave, d'autant plus grave bien sûr quand on a des responsabilités. Si tout cela apparaît, alors je crois que la mutation sous-jacente devrait se faire naturellement.
Parmi les sept types de déchets qui existent dans le monde et qui sont reconnus à l'international, il y a un segment de déchets qui évolue beaucoup plus vite que les autres, à une vitesse exponentielle. Vous l'avez vu tout à l'heure, c'est les D3. Et à l'intérieur de ça, on a un très gros problème avec le numérique. En l'occurrence, cette question du numérique, elle est extrêmement importante. Si ce texte propose, enfin propose, en fait, appelle, appelle là, il faut dénumériser la société. Et quand on dit dénumériser, c'est pas juste moins utiliser son téléphone, ça. Sinon, j'aurais dit qu'il fallait avoir, je sais pas moi, du numérique responsable ou je sais pas quoi. Parce que j'ai dit : « Il faut dénumériser, il faut enlever l'électronisation. » Enfin, en fait, actuellement, on a une électronisation jusqu'au frigo. Vous avez remarqué, vous pouvez parler à vos frigos maintenant, je sais pas pourquoi ça parle à votre femme ou à votre mari plutôt que de parler à votre frigo. C'est quelle, quelle idée sagrénue ? On peut parler à son frigo, on peut parler à une Google machin qui vous explique, qui fait les choses à votre place. Vous êtes incapable de trouver quoi que ce soit sans avoir un téléphone dans la main, parce que c'est lui qui vous dit où aller et quand faire pipi, limite, on est quasiment à ça, hein, pour certaines personnes.
En l'occurrence, quand je vous parle de ça, c'est pas juste parce que j'ai envie de dire : « Bah, c'est pas bien d'utiliser beaucoup de numérique. » C'est parce que derrière, les réalités, elles sont catastrophiques sur les D3. C'est l'enfer les D3. On ne sait même pas, pour la plupart, on ne sait pas les recycler. Vous savez ce qu'on fait ? On les met en décharge. Et si on peut, et qu'on a de la chance, on arrivera à les exporter illégalement. Allez voir au Ghana ce qui est en train de se passer, quoi. Allez voir même les recycleurs chez vous en Suisse. Demandez-leur quelles sont leurs réalités, ce qu'ils arrivent à recycler, ce qu'ils n'arrivent pas à recycler, ce qu'ils jettent. Vous pouvez aller visiter les centres de recyclage. Rendez-vous compte de ce qu'on jette et de ce qu'on n'est pas capable de recycler. Le numérique, il a, en cela, il a une particularité si vous voulez par rapport aux autres secteurs comme la construction ou l'agroalimentaire, c'est qu'il a cette caractéristique de générer des trucs qui sont complètement inrecyclables et en très grande quantité, avec des taux de croissance qui sont énormes. Et il faut réserver le numérique pour les usages qui ne peuvent pas s'en passer, dans ce cadre-là. Dénumériser, c'est de dire : « On n'a pas besoin d'écrans qui ne seront pas recyclés en milliers d'exemplaires dans les transports en commun en Europe. » Mais mince, dites-le, quoi. Enfin, je ne vous oblige pas à vous le dire maintenant tout de suite, mais faites passer le message : ces écrans-là, pensez-y. À chaque fois que vous verrez un écran qui vous montre une information dont vous n'avez pas besoin et dont vous vous contrefoutez, excusez-moi de l'expression, en l'occurrence ceux-là, une fois qu'ils seront démontés au bout de trois ans, parce que vous comprenez marché public, je ne sais encore quelle histoire qui va vous expliquer qu'il faut renouveler la flotte de panneaux tous les trois ans, ça va partir en décharge, et on ne récupérera pas le métal dedans. Ça veut dire qu'il faut que vous assumiez collectivement qu'on crée des écrans en grande quantité qui ne servent à rien pour être jetés. Vous assumez, vous ? Moi, moi j'assume pas. Je vous, je vous le dis, pour ça que dans le métro, je suis toujours comme ça. Je ne veux pas avoir les écrans. J'assume pas du tout. Je suis très, très mal à l'aise. Et puis, il faut arrêter les idées mélioratives contre le numérique, quoi. Mais qu'est-ce que j'entends comme bêtise ?
Alors voilà, donc je vous en donne que quelques exemples, mais par exemple le rôle du numérique dans la transition écologique, bah vous allez me montrer des dispositifs sur lesquels vous avez mis de l'électronisation massive pour assurer je ne sais quelle fonctionnalité. On a travaillé par exemple, un petit peu sur l'agritech par exemple, puis on en reparlera. À partir du moment où vous électronisez un dispositif, ça va être compliqué à gérer, quoi. Ça veut dire une partie des petits métaux que je vous ai montré, ça veut dire diminution de la recyclabilité, ça veut dire augmentation des flux de matière. Donc du coup, il faut de l'écoconception. Mais alors, j'entends beaucoup de gens parler de l'écoconception qui enlève une pièce, ils disent : « Ah, y est, j'ai éco-conçu, c'est bon. » Alors, c'est pour ça qu'il faut parler plutôt d'innovation frugale. Il y a quatre enjeux pour nous, c'est développer des conceptions véritablement sobres. Aujourd'hui, il n'y a pas de conception sobre. C'est-à-dire que même sur les téléphones qui sont censés être sobres, on arrive à mettre en plus des hardware, enfin pardon, des software qui pompent au maximum toute l'énergie que vous avez sur votre téléphone et qui du coup vont réduire drastiquement l'autonomie ou les capacités de votre dispositif. Donc, quand je vous dis faire du vraiment du lot là, c'est : un téléphone, sauf erreur de ma part, a une vocation quand même principale, et c'est écrit dans son nom. Alors, pour ceux qui pensent que je suis une vieille conne, rassurez-vous, je le vis très bien. Mais par contre, dites-vous qu'à chaque fois que vous ajoutez soit une fonctionnalité, soit un saut de performance, c'est tout ça qui est derrière. [Musique]