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01 - Le voyage alchimique 🧙‍♂️

C.Personne54:10

Transcription

[Musique] [Musique] [Musique] Le monde, de quoi est-il fait ? Comment s'est-il créé ? Qu'est-ce que le temps ? Qu'est-ce que l'espace ? Qu'est-ce que la matière ? Qu'est-ce que l'esprit ? Et qu'est-ce que l'homme, là au milieu, qui se pose toutes ces [Musique] questions ?

Depuis toujours, l'homme a tenté d'y répondre par les religions, par les sciences, par la philosophie, par l'observation de tout ce qui est autour de lui. Mais parmi les savants, les artistes, les philosophes et les hommes d'Église, certains ont étudié et travaillé la nature de façon bien étrange. Ce sont les alchimistes. N'auraient-ils pas trouvé quelques réponses en cherchant cette extraordinaire pierre philosophale qui permettrait, dit-on, de transmuter les métaux en [Musique] or ?

Partir à la découverte de l'alchimie et de ses mystères pourrait donc nous apporter quelques lumières inhabituelles sur ces questions fondamentales de la condition humaine. C'est ce que les alchimistes laissent deviner dans leurs traités et sur quelques monuments. On nous a dit d'aller d'abord à Bruxelles, sur la Grand Place. Il paraît que les alchimistes y ont inscrit quelques-uns de leurs [Musique] secrets. Il y aurait donc, au cœur de l'Europe, une place [Musique] alchimique, et sous la protection de Saint-Michel.

C'est dans les décorations extraordinaires qui ornent les façades qu'il nous faut chercher la trace des alchimistes. On peut voir dans ce décor des évocations mythologiques, politiques, religieuses. On peut y lire les témoignages de la prospérité des propriétaires des maisons, les enseignes d'activité commerciale ou les emblèmes de diverses [Musique] corporations. Mais les ors de ces décors engendrent une étrange [Musique] fascination. Ces façades suscitent l'imaginaire, le rêve, comme si elles étaient des clés pour ouvrir d'autres dimensions de notre [Musique] monde.

L'histoire de la Grand Place épouse la démarche de l'alchimie. Elle connaît d'abord son œuvre noir, c'est-à-dire sa destruction. Et c'est Louis XIV qui s'en charge en 1695. Ses armées bombardent Bruxelles. À part le beffroi de l'Hôtel de Ville, il ne reste plus rien des constructions médiévales. Mais à peine 5 ans plus tard, tout est reconstruit comme par enchantement, selon un plan décoratif très précis, celui de Guillaume de Bruyn, architecte et magistrat de la [Musique] ville. À la fin des travaux, il monte sur un échafaudage, au pied de la statue de Maximilien de Bavière, et lance à ses ouvriers : "Vous avez eu la conscience de travailler pour l'éternité." Il avait donné à la Grand Place de Bruxelles une certaine forme d'immortalité grâce à ce décor qui continue aujourd'hui à questionner les visiteurs et les passants.

On dit qu'il avait dissimulé dans les ornements un véritable grimoire d'alchimie. Sur les façades, on retrouve souvent l'écho des gravures énigmatiques qui ornent les différents traités d'alchimie des 16e et 17e [Musique] siècles. Le Mutus Liber, [Musique] la splendeur du [Musique] soleil, le Musée [Musique] Hermétique, le lever de [Musique] l'aurore. Ces mystérieuses images alchimiques semblent avoir un étonnant pouvoir d'attraction. Que vient-on chercher ici ? Les sources intimes de la culture du monde occidental, peut-être.

En cette fin du 17e siècle, sur la Grand Place de Bruxelles, des alchimistes ont voulu, avec Guillaume de Bruyn, laisser une dernière trace de leurs extraordinaires connaissances. À l'aube du siècle des Lumières et de la raison, ils avaient compris que l'alchimie allait donner naissance à la chimie, et que leur conception de la matière et de l'univers était condamnée à rentrer dans l'ombre pour de nombreuses années. Afin que leur connaissance, précieuse mais dangereuse, ne soit pas perdue ni dévoyée, ils ont gravé de façon énigmatique quelques-uns de leurs secrets. Cette rose en est le signe. C'est la fleur du secret, et c'est aussi, dit-on, avec le phénix, une image de la pierre philosophale.

Pour déchiffrer ce grimoire que sont toutes ces façades, il nous faudrait les lumières d'un [Musique] alchimiste. Mais où le trouver ? Loin de la foule de la Grand Place, car dans le calme discret de leur maison, il existe encore de nos jours des alchimistes. Leur laboratoire est un laboratoire d'aujourd'hui, pas de toile d'araignée ni de chauve-souris. Patrick Burenstenas est devenu alchimiste après avoir fait des études de physique dans une grande école d'ingénieur.

"J'ai travaillé sur la résistance des matériaux, particulièrement sur la mécanique des poudres, pas des poudres explosives, mais des poudres métalliques. Et puis, j'ai travaillé plus particulièrement sur ce qu'on appelle, c'est, c'est un peu barbare, les paliers de roulement autolubrifiants. Mais loin de moi l'idée de penser qu'il y avait une arme qui avait un esprit à l'intérieur du métal. Et on franchit le pas en faisant de l'alchimie une matière première ici, un minerai métallique, et un sel pour provoquer la fusion. Là, je prépare mon sel de rosé, et je vais mettre mon creuset. C'est en faisant fondre ce métal que l'alchimiste espère un jour découvrir la pierre philosophale. Mais s'agit-il vraiment de la simple fusion d'un métal ? Tout scientifique se heurte, à un moment, à un mur. Alors, j'ai cherché ailleurs, et c'est comme ça que je suis tombé par hasard sur l'alchimie.

Alors, je suis tombé sur un vieux livre de Joliv Castello, et ce vieux livre parlait de l'âme de la matière. C'est-à-dire qu'il considérait qu'il y avait quelque chose d'impalpable associé à la matière, sur lequel on avait une action qui donnait une réaction. Je dis : 'Ça, c'est très intéressant. Il y aurait donc pas que la matière inerte, mais il y aura autre chose.' Alors je me suis intéressé à cette autre chose, et dans ce livre, pour la première fois, j'ai entendu parler d'alchimie. Alors, évidemment, ma première réaction, ça a été : 'Qu'est-ce que c'est que ce fatras de superstition moyenâgeuse ?' Sauf que, à l'intérieur de ce livre, il y avait des expériences. Alors je me suis dit : 'Qu'est-ce que ça me coûte d'essayer ?' Alors j'ai essayé, et puis, bah, il s'est passé des choses que je n'ai pas [Musique] comprises.

Alors, à partir de ce moment-là, je me suis dit : 'Qu'est-ce que je fais ? Est-ce que je mets ça de côté en disant : 'Oh là là, c'est un truc bizarre, dangereux, ça va pas me donner de réponse, mais ça va m'apporter d'autres questions ?' Ou alors, j'essaie de continuer dans la branche pour voir un petit peu ce qui va se passer ?' Et j'ai continué dans cette branche, c'est-à-dire que j'ai monté mon laboratoire, et puis j'ai travaillé dedans pendant une vingtaine d'années. Et puis, bah, je suis arrivé à un certain nombre de conclusions qu'effectivement, la matière ne se limitait pas au visible, mais qu'il y avait autre chose, et que finalement, l'autre chose, bah, c'était ça l'important, c'était l'essentiel. Et puis, ça rejoint assez bien aujourd'hui les théories de physique quantique ou d'hypercordes. On dit finalement que la matière, c'est jamais qu'une onde qui tourne, et que le plus important dans un corps, et bien, est-ce que c'est la matière ou est-ce que c'est le plan qui est [Musique] dedans ?

Comme tout chercheur, l'alchimiste a pour désir de voir agir devant lui les ressorts cachés de la nature et s'ouvrir le secret des formes. [Musique]

"J'ai fait des trucs bizarres qui aujourd'hui seraient parfaitement acceptés, puisque la physique quantique ne fait que ce que je suis en train de faire finalement. Mais c'était un peu trop étrange. J'avais le choix que de rester dans un milieu académique standard ou alors partir dans un milieu fantaisiste, mais avec une ouverture. Alors, j'ai préféré partir dans un milieu fantaisiste, et je loue chaque seconde le choix que j'ai fait." [Musique]

L'alchimiste espère voir se projeter dans son creuset le film de la création du monde et de la nature. C'est le grand œuvre. Un rêve qui peut paraître irréalisable. Pourtant, tous les traités d'alchimie disent que c'est un jeu d'enfant. Encore faudrait-il avoir gardé son âme d'enfant. Un enfant peut le faire, mais c'est peut-être pour ça qu'on n'y arrive pas, c'est sans doute trop simple. [Musique]

Entreprendre ce voyage alchimique, c'est donc partir à la rencontre de son âme [Musique] d'enfant. [Musique]

"J'espère ne pas vous faire abandonner tous vos carrières, mais en tout cas, montrer qu'il y a peut-être une autre manière de voir le monde. Alors, bien sûr, on a une manière officielle de voir les choses, et puis on a une manière religieuse, et puis on a une manière politique, et puis on a une manière commerciale, et puis... Mais la manière de l'alchimiste, et bien, c'est peut-être une manière de plus. Mais c'est une manière de voir le monde qui s'affranchit de tout dogme, de toute culture, de toute religion, de tout pays, et qui se retrouve dans, j'allais dire, aux quatre coins du monde. Car tous les alchimistes, quel que soit leur point de départ, et bien, cherchent la même chose, et le cherchent de la même manière. C'est comme si, tout à l'heure, je parlais d'onde qui crée la matière, et bien, derrière tout ça, il y avait une onde unique, et que tout le monde est à la recherche de cette onde [Applaudissements] unique."

Le voyage alchimique est un voyage hors du [Musique] temps. Passé, présent et même futur se mélangent dans la quête de cette onde unique. On va mettre nos pas où nos anciens ont mis leurs pas pour essayer de comprendre si c'était des fous furieux ou s'il y avait vraiment quelque chose. Et puis, on va voir aussi qu'il y a des lieux mythiques et mystiques qui ont été construits avec des messages alchimiques à l'intérieur. Donc, on peut imaginer que si des gens se sont donné la peine de mettre ces messages au cours des temps, pendant presque 1000 ans, ils avaient quand même une certaine suite dans les idées pour continuer à à à semer ces informations sur ce [Musique] chemin.

Chaque lieu va fonctionner un peu comme une machine qui va nous transformer. On va apprendre des choses, on va laisser des choses, on va comprendre des choses, un peu comme les pièces d'un puzzle. Petit à petit, on va accumuler des informations, et puis, j'espère, par moments, on aura des illuminations qui vont faire que : "Ah tiens, telle pièce va avec telle pièce, et je comprends enfin ce que ça veut dire." On doit comprendre d'abord le principe, et ça, c'est toute notre démarche. Et quand seulement on a compris le principe, alors on pourra le mettre au creuset. Mais ce n'est pas forcément nécessaire.

Le sel va faire fondre la matière première. Une braise accélère la [Musique] [Applaudissements] [Musique] réaction. La réaction va se déclencher, et le métal va lâcher son feu. Donc, le creuset va monter en température. [Musique] Voilà, la flamme violette sort. Ça, c'est le métal qui libère son feu. Voilà. Et à l'intérieur se produit ce que les alchimistes appellent le volcan. [Musique]

Écoutons l'alchimiste. Comme ces fleurs de papier japonais qui s'épanouissent d'un coup dès qu'on les trempe dans un verre d'eau, la rose et les façades de la Grand Place vont pouvoir se déplier, s'ouvrir, et nous dévoiler les principes de [Musique] l'alchimie. D'abord, le travail sur la matière. Il s'organise autour du nombre 3. Il y a 3 roses sur le rosier à diverses étapes de leur éclosion, et juste à côté, on trouve 3 drapeaux qui représentent 3 couleurs. On va passer par 3 étapes. Première étape : la décomposition de la matière, l'œuvre noir. Donc, ce sera la couleur noire. Ça sera aussi symbolisé par un corbeau, parce que décomposé, c'est la volatilisée, et donc prendre un volatile noir, et ben, tout naturellement, on a pris un corbeau. Première œuvre : le manuscrit médiéval, le lever de l'aurore, représente cette phase du travail alchimique, car l'œuvre noir, c'est la matière devenue noire comme le corbeau, c'est sa décomposition en ses divers éléments, en ses principes masculins et féminins, ce que montre aussi ce traité du 17e siècle, le très précieux Don de Dieu. L'œuvre au noir est encore évoquée par Salomon Trismosin dans son livre d'alchimie, La Splendeur du Soleil, ici le soleil noir. Évidemment, une fois qu'on a décomposé la matière, et bien, on va rassembler les morceaux de cette matière, et à ce moment-là, la matière devient blanche, et ça sera la deuxième étape, l'œuvre blanc, ou la licorne, liée par la corne par le milieu du front. L'œuvre au blanc est la matière recomposée et purifiée. Elle est symbolisée par la licorne. La fameuse tapisserie de la Dame à la Licorne, exposée au Musée du Moyen-Âge à Paris, et ici, sans doute à Bruxelles, à la fin du 15e siècle, célébrerait donc l'œuvre au Blanc, le secret de la Licorne. Un secret que le créateur des aventures de Tintin, qui traversa souvent la Grande Place de Bruxelles, connaissait sans [Musique] doute. Les trois licornes que convoitent les frères L'Oiseau ne conduisent-elles pas aux trésors de Rakham le Rouge ? Quand la matière est parfaitement purifiée, alors la lumière qui à l'extérieur rentre à l'intérieur de la matière, et la couleur qui en résulte est rouge. Troisième couleur, comme l'illustre une autre figure du traité de La Splendeur du Soleil. Et c'est pour ça que derrière nous, on a 3 drapeaux qui représentent un noir, un blanc et un rouge, des trois couleurs de l'œuvre. Ces trois couleurs trouvent un écho de l'autre côté de la place avec Saint-Nicolas. Souvenez-vous, ils étaient trois petits enfants qui s'en allaient glaner au champ. Trois petits enfants qui sont coupés en petits morceaux et mis au saloir. Comme pour sa Saint-Nicolas, arrive et sort ses enfants de ce saloir et les rend vivants. Il rassemble les morceaux. Donc, c'est exactement là qu'est notre quête. On prend une matière, on la découpe en morceaux, on la purifie grâce au sel, et une fois que cette matière est purifiée, et bien, on a plus qu'à rassembler les morceaux grâce à l'esprit qui est représenté par Saint-Nicolas. Saint-Nicolas, et bien sûr, l'ancêtre du Père Noël, puisque il a rendu la vie avec des enfants, donc il les a rendus heureux, ce qui est quand même aujourd'hui le rôle du Père Noël. Ce Père Noël possède ces trois couleurs : le noir, le blanc, le rouge, qui sont trois couleurs qu'on a vu sur nos trois [Musique] drapeaux.

Saint-Nicolas et les trois petits enfants mis au saloir évoquent encore trois autres grands principes de l'alchimie : le mercure, le soufre, et surtout le sel, le plus complexe de ces trois principes. Toute la façade que surplombe Saint-Nicolas illustre un des rôles de ce mystérieux sel. À l'entresol, des enfants, toujours des enfants, ils semblent s'amuser, faire la lessive, ils essorent des draps. Images qu'on retrouve souvent dans les traités. Les alchimistes se servent en effet de la rosée qu'ils recueillent sur de grands draps étendus dans les champs au printemps, entre le Bélier et le Taureau. Allô, comme le montre le Mutus Liber, le livre muet, car il n'est fait que d'images, un des plus célèbres traités d'alchimie du 17e [Musique] siècle.

La rosée est pour les alchimistes une eau singulière. Elle est descendue du ciel, c'est le fruit de l'air, de la lumière, des étoiles et du soleil. C'est une eau qui contient du feu. L'alchimie est une poésie de la nature. "Une fois que j'ai récupéré le liquide et que je veux pouvoir en extraire le sel, alors on va le passer au four et on le séchera avec grande industrie. Et pour montrer que quand on sèche une matière, le feu doit être vif, vif comme le renard qui est dessous, un animal rouge comme le feu. Le sel de rosée, on dirait aujourd'hui d'ammonium, qui est un explosif très puissant. Ce sel est capable de faire fondre la matière première, de l'ouvrir, disent les alchimistes. Cette matière ouverte pourra être travaillée, rectifiée, rendue droite, ce qu'évoque la justice avec son épée. Cette matière recomposée est une promesse d'abondance, comme nous suggèrent les statues des quatre continents de part et d'autre de la justice. Pour réussir le grand œuvre, l'alchimiste ne doit pas dévier dans sa démarche, il doit suivre un droit chemin, ce qu'il nomme la voie du milieu, que montre la justice. Ce droit chemin conduit au soleil, symbole de l'or. L'alchimiste a percé les secrets de la nature, figurés par les quatre saisons dont le soleil est la [Musique] clé."

Cette façade est ainsi couverte de figures féminines, des enfants qui sont à l'entresol. Elle illustre cette définition de l'alchimie que l'on trouve dans de nombreux traités, comme La Splendeur du Soleil : "Travail de femme et jeu d'enfant", car les femmes et les enfants, dit-on, sont proches de la nature, et l'alchimie est un jeu et un travail avec la nature. On a trouvé un sel caché à l'intérieur de l'eau qui nous donne le feu du soleil, l'abondance et le secret de la nature. Et en haut, bien sûr, on trouve Saint-Nicolas qui nous donne le mode d'emploi, qui nous dit : "Pour réussir à faire ça, et bien, il suffira que tu récupères les enfants de la nature, que tu les passes au sel, et que tu les réassembles." L'alchimiste ne fait qu'accélérer le travail de la nature. Pour lui, les métaux sont aussi des êtres vivants : ils croissent, fleurissent, s'épurent et deviennent de l'or, ce qui prend des milliers de siècles. L'alchimiste le ferait en quelques [Musique] années.

Traditionnellement, la justice est dotée d'une balance, mais cette balance peut avoir un sens particulier pour l'alchimiste. Elle est répétée à l'angle opposé de la Grand Place. L'alchimiste devra avant tout avoir le sens de la mesure, parce que s'il veut trouver la voie du milieu, et bien, il va falloir que les deux plateaux soient parfaitement équilibrés. Cette balance est entourée de deux petits anges avec des ailes. Ils disent à l'alchimiste que s'il a bien respecté les proportions, sa matière première va devenir plus légère, plus volatile, plus précieuse, plus près des [Musique] cieux. Cet allègement de la matière est confirmé sur la maison d'en face avec l'enseigne de son restaurant, L'Auberge du Cerf. Le cerf bondit. C'est un cerf volant, un cerf assis, un cerf couché, mais un cerf bondissant, c'est quand même assez particulier pour une auberge. On peut se dire qu'il y avait quelque chose d'autre qui était caché à l'intérieur. Le cerf représente toujours, d'un point de vue symbolique, la matière première de l'œuvre. Sur cette gravure de l'Atalante Fugitive, alchimiste du 17e siècle, le cerf, la matière première, donc, rencontre une licorne. Elle transforme le pour accomplir l'œuvre au blanc, puisqu'on le sait, la licorne est un symbole de l'œuvre au [Musique] blanc. Dès le moment où la matière est purifiée, et bien, elle devient légère, bondissante, comme le cerf qu'on a derrière. Cette matière s'est tellement allégée que le cerf ne touche plus [Musique] terre.

[Musique] [Musique] L'alchimiste écoute les saisons, les plantes, les animaux, le ciel et les astres. Au sommet de la maison qui est à côté du cerf, une lune descend. L'ange a renversé son bougeoir, une chauve-souris est clouée par les ailes, une lanterne est éteinte. Une mise en garde des anges destinée à l'alchimiste distrait et imprudent qui a laissé s'éteindre son feu. "Ma chandelle est morte, je n'ai plus de feu." Ces étranges façades donnent à la Grand Place de Bruxelles une poésie proche du surréalisme. Elles nous invitent à la deuxième grande direction du travail de l'alchimiste : la transformation de lui-même. Et c'est par la musique, la sculpture, la littérature et tous les arts qu'il va pouvoir ouvrir sa conscience et s'unir à l'harmonie du monde. Les arts vont l'amener au grand œuvre.

Regardez cette riche demeure dite du Roi d'Espagne. Des personnages mythologiques ont été placés sur le toit. Ils suggèrent quelques éléments proches de l'alchimie. On peut reconnaître Minerve et le coq qui annonce la lumière et le feu du soleil, Mercure qui apporte les messages des dieux, Neptune, l'eau, Éole, l'air, Cérès, la terre et ses moissons, Hercule qui présente la force et les travaux les plus fabuleux. Six figures emblématiques. Mais en haut d'un kiosque octogonal, on voit un 7e personnage, et ce personnage a une trompette et représente donc un son plus qu'autre [Applaudissements] chose. Et si c'est Dieu, et ce personnage représenterait finalement les sept notes de la gamme ? Car une des clés qui va nous conduire à l'intérieur de notre chemin, et bien, c'est des clés musicales aussi. Car s'il y a une porte, elle doit bien porter quelque chose, et s'il y a des clés, et bien, ces clés doivent bien ouvrir des [Musique] portes. Et bien, des portes seront ouvertes grâce à la musique, aux sept notes de la gamme représentées par ces sept dieux qui nous conduiront aussi sur cette voie du milieu.

L'alchimie est d'abord art de musique. Monteverdi, considéré comme l'inventeur de l'opéra, avec son Orfeo où le héros, par son art, peut franchir les barrières de la mort, était passionné d'alchimie. À Prague, il avait rencontré Michel Mayer, auteur d'un célèbre traité d'alchimie, l'Atalante Fugitive. Le grand œuvre est expliqué par un ensemble de fugues, de gravures et de poèmes, un essai d'art total, comme l'opéra qui veut dire œuvre. L'alchimiste écoute la musique de son [Musique] creuset. Il doit aussi pouvoir comprendre les couleurs qui en sortent. De grands peintres furent proches des alchimistes, les Flamands en particulier : Jérôme Bosch, van Brugel l'Ancien, ou Brugel dit de Velours, qui consacre une série de tableaux aux éléments : le [Musique] feu, l'eau, la terre, [Musique] l'air. [Musique]

Les sept couleurs de l'arc-en-ciel, comme les sept notes de la gamme, nous mènent à [Musique] l'infini. Le paon incarne pour l'alchimiste l'infinité des couleurs. On le retrouve sur la Grand Place, transformé en or, juste à côté de la maison des sept dieux. On sait qu'il faudra passer à travers des notes, et bien, le paon nous donnera la clé des couleurs. Et quand on aura les deux, c'est-à-dire le chant du paon et ses couleurs, et bien, on aura enfin le secret de la gamme chromatique. Car c'est curieux comme nom, de parler de gamme chromatique. La gamme, c'est de la musique, du son, et pourtant, on parle de chromatique, de couleurs. Il y aurait-il un lien entre les couleurs et la [Musique] musique ? On s'apercevra, quand on ira à Chartres par exemple, que les couleurs sont une clé et la musique la serrure. Et bien entendu, Salomon Trismosin, dans son traité d'alchimie, La Splendeur du Soleil, associe le paon à un [Musique] concert.

Il doit également savoir jouer avec les mots. La maison dite du Duc de Brabant, riche de ses pilastres dorés, lui parle de l'alchimie du verbe. Certaines figures sont des hiéroglyphes, disait-on à la Renaissance, c'est-à-dire des rébus dont les solutions livrent quelques secrets utiles. Comme ce pot en étain. L'étain est un métal très particulier, c'est le métal de Jupiter, la foudre. Et c'est étrange parce qu'on entend "éteint", "éteint" pour la foudre, c'est bizarre, sauf si on utilise un produit tiré de l'étain, qui est le sel d'étain, alors l'étincelle, bien sûr. Donc, le sel d'étain permettra de capturer la foudre, capturer une énergie particulière pour compléter notre [Musique] œuvre.

Après le feu du ciel, l'air, le vent caché dans le hiéroglyphe du moulin. Avant le Moulin de la Galette, disent les alchimistes, il moule la farine pour fabriquer la galette des rois, [Musique] l'or. Le moulin à vent signifiera quelque chose de particulier en alchimie : arrondir le vent, le porter dans son ventre, le ventre du vent, pour pouvoir explorer les rouages cachés de la matière. L'alchimiste doit en même temps explorer ceux de sa propre conscience. Cette gravure de style médiéval, placée par Camille Flammarion dans son livre sur l'atmosphère, est le reflet de cette curiosité, de cet altruisme de l'alchimiste. Le ventre du vent, Michel Mayer, dans son Atalante Fugitive, en fit bien entendu une fugue, une image et un [Musique] poème.

De nombreux écrivains se sont évidemment intéressés à ce vent mystérieux qui donne vie à l'[Musique] œuvre. Je pense particulièrement à Cervantes qui a expliqué ça dans son texte Don Quichotte, car bien sûr, Don Quichotte est un roman [Musique] alchimique. Don Quichotte, grand et maigre, sans cha, pense petit et gros. Le couple infernal, souffre et mercure, à la quête justement du souffle à l'intérieur des géants. Et qu'est-ce qu'il y a à l'intérieur de ces géants ? Bien sûr, les moulins à vent. Et qu'est-ce qu'il y a dans le ventre des moulins à vent ? Et bien, le secret caché à l'intérieur du [Musique] vent.

Pour l'alchimiste, comme pour Don Quichotte, il faut donc savoir regarder au-delà de ce qu'on croit voir. La quête nous dira donc : "Vois au-delà des apparences, et tu trouveras le souffle caché à l'intérieur de la matière." En désirant comprendre ce qui est au-delà du monde sensible, l'alchimiste, homme de science et artiste, devient enfin un philosophe, un sage. La richesse matérielle et donc la possession de l'or ne peut être le but de l'alchimiste. En alchimie, on dit : "Si tu cherches pour faire de l'or, tu ne trouveras jamais. Mais si tu sais en faire, tu n'en as plus besoin."

La question qu'on pourrait se poser sur notre quête, quelle est-elle ? Cette quête, pour l'alchimiste, c'est la quête de l'unité, de l'indifférencié. Mais le fait de désirer quelque chose est la seule manière de ne pas l'obtenir, car dès l'instant que je vais désirer l'indifférencié, je vais le différencier. Nous sommes obligés de trouver quelque chose sans savoir ce que c'est. À la seconde où je vais imaginer ce que c'est, je ne peux plus le trouver. Et c'est pourquoi cette fortune doit rester [Musique] aveugle.

À côté de la fortune, un voyageur, un alchimiste peut-être, vient voir un ermite, ce personnage, un vieillard, ce qui veut dire que cette quête est bien longue et difficile, et qu'elle nécessitera une longue, longue, longue [Musique] [Applaudissements] [Musique] patience.

La matière première sera fondue et refondue de nombreuses fois, une vie entière, bien souvent passée dans l'œuvre noire, jusqu'à ce qu'à l'intérieur du lingot se forme un jour la pierre philosophale. Mais en attendant, il faudra que le métal s'organise, que les lignes de la cristallisation convergent, et que parviennent à se dessiner dans le lingot la forme d'une étoile. Quand elle aura cinq branches, on dira que l'œuvre au blanc, la deuxième phase de l'œuvre, est accomplie. Il restera à réussir l'œuvre rouge. La pierre philosophale ne sera peut-être plus très [Musique] loin. Mais pour l'obtenir, l'alchimiste, on l'a vu, transformé lui-même, et souvent, c'est un grand voyage qui provoque cette transformation. La tradition lui fait ainsi rejoindre les chemins de [Musique] Saint-Jacques.

En cette veille de Noël, nous allons donc quitter Bruxelles et prendre la route de Compostelle, un peu comme les Rois Mages, guidés par leur étoile. [Musique]

Sur la Grand Place de Bruxelles, nous n'avons fait qu'entrevoir, et de façon allégorique, les premières bases de l'alchimie. Il va nous falloir les vivre et les mettre en [Musique] pratique. Saint-Michel sera notre compagnon de route, et Saint-Gilles annonce le but de notre voyage, avec la coquille qui le surplombe. Pour quitter la Grand Place, il faut passer sous le beffroi de l'Hôtel de [Musique] Ville. Cette porte s'ouvre sur un voyage qui peut-être [Musique] périlleux.

La recherche de l'alchimiste est placée sous le signe de la prudence et de la lumière, avec le flambeau que tient cette prudence. Nous irons visiter des mondes obscurs et souterrains, ce qu'illustre une gravure de l'Atalante Fugitive. Comme Saint-Michel, et comme un preux chevalier, l'alchimiste doit partir à la rencontre du dragon, car le dragon représente l'énergie ou la lumière cachée à l'intérieur de la matière et de ses atomes, une énergie qu'il va falloir récupérer pour accomplir les phases de l'œuvre. Le dragon du Lever de l'Aurore invite à ce travail. Mais Saint-Michel n'est pas seul pour servir de guide dans cette quête de la lumière. Sur un côté, on voit Saint-Christophe qui tient l'enfant sur les épaules. Saint-Christophe veut dire le Chrisophore, le porteur de l'or, ou le porteur de la lumière. Et de l'autre côté, on a Saint-Georges, Saint-Georges terrassant le dragon, aussi, qui représente la lumière récupérée par l'homme. Le portail de l'Hôtel de Ville de Bruxelles résume toute la démarche de l'alchimiste, qui doit réunir ce qui est en bas avec ce qui est en haut, et livrer le même combat que l'Archange [Musique] Michel.

Mais comment faire ? Nous allons le découvrir peu à peu, à chaque étape de notre voyage. Nous apprendrons à nous aligner sur la vibration des énergies du monde, comme semble le signifier une bizarrerie architecturale de la façade de l'Hôtel de Ville. Quelque chose de très particulier, c'est que le portail ici n'est pas aligné sur cette tour. C'est en prenant ce chemin qu'on va vers l'alignement, car le portail du fond, celui qui donne sur la place où est le départ du pèlerinage, est aligné. C'est comme si, à travers ce chemin de l'extérieur non aligné, on faisait un passage, ou plutôt trois passages à l'intérieur de la voie du [Musique] milieu.

Cette étoile figure la queue du dragon, c'est-à-dire l'endroit où la lumière est tombée à l'intérieur de la Terre. Donc, il suffit de courir sur les échines du dragon pour retrouver son feu, qui nous conduira jusqu'à son souffle, à l'endroit où le feu d'en haut rejoint le feu d'en bas, c'est-à-dire l'endroit où les étoiles sont tombées dans la terre. Bien sûr, Compostella. Compostelle, à l'image du dragon de l'Atalante Fugitive, notre voyage décrira une boucle. À l'emplacement de l'Hôtel de Ville, il y avait un marécage avec un menhir qui marquait le début du [Musique] chemin. Notre route sera jalonnée de pierres levées, de mégalithes et de tours, comme si les vertèbres de ce dragon souterrain affleuraient parfois à la surface du [Musique] sol. Nous irons à Chartres, au Mont-Saint-Michel, à Rocamadour et à Compostelle. Et puis, nous reprendrons la direction de Bruxelles, mais nous nous arrêterons à Paris, au pied de Notre-Dame. Et grâce à ce grand voyage alchimique, nous pourrons comprendre comment réaliser la pierre [Musique] [Musique] philosophale. [Musique]