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Le monde que votre cerveau vous interdit de voir

Lacrimosophia23:26

Transcription

Voici une fourmie. Nous l'appellerons Pito. Comme vous pouvez le constater, Pito marche sur un microprocesseur. Pito perçoit le relief, les sillons, la chaleur qui monte des circuits. Elle explore, elle cartographie, elle fait ce pourquoi elle a été construite. En revanche, Internet et les milliards de connexions que cette puce traverse en ce moment n'existent pas pour elle. Elle ne peut pas les concevoir. Elle ne sait même pas que ça existe parce qu'elle n'a tout simplement pas les organes pour le percevoir.

À la différence de Pito, notre fourmi, nous savons qu'Internet existe. Mais combien de réalités autour de nous sont dans la même position qu'Internet pour Pito ? Totalement hors de notre portée. À chaque instant, votre cerveau ne vous montre pas le monde. Il vous montre une reconstruction de celui-ci calibré pour vous maintenir en vie et non pour vous montrer la vérité.

En 1960, un anthropologue britannique du nom de Colin Turnbull travaille avec un pygmée Kang dans la forêt du Congo. Kang n'a jamais quitté la forêt dans un monde où la visibilité maximale est de quelques mètres à peine. Un jour, l'anthropologue l'emmène en haut d'une colline et pour la première fois, il voit une vaste plaine ouverte. Au loin, ils aperçoivent un troupeau de buffles. Kang les voit et se demande quel genre d'insectes il est en train de regarder. Turnbull lui explique que ce sont des buffles, des animaux énormes et dangereux. Kang doit à ce moment-là penser qu'on se moque de lui. Alors, il s'approche en voiture et là, sous les yeux de Kang, les animaux grossissent. Ils grandissent à mesure qu'ils avancent. Notre pygmée troublé doit se demander quel genre de sorcellerie est en train de se passer.

En fait, ce qu'il a vu, et vous l'aurez deviné, c'est tout simplement la perspective. Quelque chose que vous utilisez des centaines de fois par jour sans y penser. Votre cerveau calcule automatiquement si quelque chose paraît petit ou loin. C'est parce que c'est loin, pas parce que c'est petit. Mais Kang avait grandi dans une forêt dense, jamais besoin de calculer de longues distances. Son cerveau n'avait tout simplement jamais appris ce programme. Donc il voyait exactement ce que son cerveau avait construit pour voir. Combien de buffles êtes-vous en train de prendre pour des insectes ?

Avant d'aller plus loin, qu'est-ce que voir ? Vous allez me dire percevoir la lumière, les formes, les couleurs ? Oui, d'accord. Mais laquelle ? La lumière, ce sont des ondes qui existent sur un spectre gigantesque. Des rayons gamma d'un côté, des ondes radio de l'autre. Entre les deux, des infrarouges, de l'ultraviolet, des rayons X. Des milliers de types d'ondes différentes qui traversent l'univers en permanence. Combien capte votre œil ? Une toute petite tranche entre 380 et 700 nanomètres de longueur d'onde, ce qu'on appelle la lumière visible. En dessous, vous êtes aveugle et au-dessus, c'est la même chose.

Et dans cette toute petite tranche, vous avez trois types de récepteurs dans la rétine. Trois cellules sensibles, chacune à une couleur différente : rouge, vert et bleu. Trois. Pourquoi trois ? Parce que nos ancêtres mammifères étaient nocturnes pendant des dizaines de millions d'années. La nuit, distinguer les couleurs ne servait à rien pour survivre. Alors, l'évolution a simplement abandonné deux des quatre récepteurs que nos ancêtres vertébrés possédaient. Quand les primates sont devenus diurnes, ils ont redéveloppé un troisième, probablement pour distinguer les fruits mûrs des feuilles vertes dans les arbres. Les scientifiques débattent encore de la raison exacte. Ce qui est sûr, c'est que trois récepteurs suffisaient pour survivre et se reproduire. Alors, l'évolution s'est arrêté là.

Et là, vous allez me dire "Attends, si on a que trois récepteurs, pourquoi on voit du jaune, du violet ou encore de l'orange et cetera et cetera." Le jaune que vous voyez en ce moment, c'est votre cerveau qui reçoit simultanément le signal de votre cône rouge et de votre cône vert, qui les mixe et qui produit ce que vous interprétez comme du jaune. En fait, votre cerveau reçoit trois signaux et les mixe pour produire toutes les couleurs que vous percevez, donc seulement trois couleurs. Et vous appelez savoir, vous appelez ça la réalité.

Maintenant, allons voir du côté de nos amis les animaux. Prenez une abeille. Elle voit l'ultraviolet. Une fréquence que vous ne percevez jamais, quoi que vous fassiez. Et dans cette fréquence, les fleurs ont des pistes d'atterrissage, des marquages précis comme des guides lumineux qui indiquent exactement où trouver le nectar. Vous avez regardé des milliers de fleurs dans votre vie et vous n'avez jamais vu ces pistes. Et pourtant, elles étaient bien là. Elles sont là en ce moment sur chaque fleur que vous croiserez demain. Invisible pour vous, mais évidente pour elle. C'est la même fleur avec deux réalités radicalement différentes.

Même chose pour la chauve-souris. Elle, elle n'utilise presque pas la lumière. Elle vit dans un monde de son. Elle émet des ultrasons et reconstruit mentalement son environnement à partir des échos qui lui reviennent. Elle ne voit pas une structure ou un objet, elle l'entend. Son monde est fait de formes sonores d'une précision chirurgicale. Essayez d'imaginer ce que ça fait de vivre dans ce monde. Vous ne pouvez pas. Même avec votre imagination débordante, vous n'avez pas les organes pour le ressentir. Ce monde-là existe en ce moment autour de vous et celui-ci vous est définitivement fermé.

Un petit dernier pour la route, la pieuvre. Elle va encore plus loin puisqu'elle ne distingue pas les couleurs comme vous. Et pourtant, elle change de couleur avec une précision spectaculaire. Elle imite son environnement à la perfection. Des textures, des motifs, des nuances infinies. Mais comment fait-elle ça ? Les scientifiques ont découvert qu'elle possédait des photorécepteurs dans la peau.

Toutes les formes de perception que je viens d'énumérer à l'instant ont été nommées "Umwelt" par un certain biologiste, Jacob von Uexküll. Donc une bulle sensorielle dans laquelle chaque espèce est enfermée. Ce n'est pas le monde qu'elle perçoit, mais plutôt son univers personnel et inaccessible aux autres. Chaque Umwelt est aussi réel que le vôtre. Aucun n'est plus vrai que l'autre. Ils coexistent. Ils sont superposés sans jamais vraiment se toucher. Mais alors, combien de ces mondes existent autour de vous en ce moment sans que vous en ayez la moindre idée ?

Et attendez, on a parlé que de ce qu'on voit. La limitation ne s'arrête pas aux yeux puisqu'elle s'étend jusqu'à la façon dont on perçoit le temps. Et cette fois-ci, je vais prendre l'exemple de la mouche. Elle traite environ quatre fois plus d'images par seconde que vous. Votre main qui se déplace rapidement, parfaitement lisible. C'est pour ça qu'elle est si difficile à attraper. Vous êtes littéralement au ralenti dans son monde. Vous et elle occupez le même espace mais ne vivez pas dans le même univers. Le temps que vous considérez comme universel et partagé par tous les êtres vivants ne l'est pas. C'est votre temps et votre rythme biologique à vous.

Une sorte de prison temporelle particulière, mais la prison va encore plus loin que ça. Chaque œil humain a un point aveugle. L'endroit précis où le nerf optique quitte la rétine pour rejoindre le cerveau. À cet endroit précis, aucune cellule photoréceptrice. Il y a un trou dans votre champ visuel que vous ne percevez jamais parce que votre cerveau invente ce qui devrait s'y trouver.

Et vous allez me dire "Ok, d'accord pour les yeux, mais le toucher, la matière qu'on tient dans la main, la douleur qu'on ressent, ça c'est bien réel." Sauf que quand vous posez la main sur une table, vos atomes et les atomes de la table ne se touchent jamais. Ce que vous ressentez comme un contact physique, c'est en fait une répulsion électromagnétique entre vos électrons et les leurs. Voyez ça comme deux charges qui se repoussent. Vous n'avez donc jamais touché quoi que ce soit de votre vie. Jamais. Ce que vous appelez toucher, c'est simplement sentir une résistance. Vos récepteurs cutanés traduisent cette résistance en signal électrique et ce signal remonte jusqu'au cerveau et le cerveau construit la sensation de dureté, de texture et de froid, de chaleur et cetera et cetera. Vous ne touchez pas la table. On pourrait dire que vous touchez l'interprétation que votre cerveau fait d'une répulsion électromagnétique.

Et pour la douleur, il existe des personnes qui ressentent une douleur intense dans un membre qui n'existe plus. C'est la preuve que le cerveau peut construire cette sensation sans que rien de physique ne soit là. C'est encore le cerveau qui parle et non la réalité directe. Encore et toujours une reconstruction. Ce qu'on perçoit, est-ce le monde tel qu'il est ou est-ce le monde tel que notre cerveau nous permet de le voir ?

Et c'est là qu'un nouveau philosophe qu'on n'a pas encore traité sur la chaîne fait son apparition car il a passé sa vie à répondre à cette question. Emmanuel Kant, philosophe prussien du 18e siècle. Il répond que l'espace, le temps, la causalité, cette idée que tout a une cause et un effet ne sont pas des propriétés du monde réel. Ce sont des structures que votre cerveau impose à la réalité avant même que vous commenciez à penser, avant même que vous ouvriez les yeux le matin, votre cerveau a déjà décidé que le monde allait se présenter dans l'espace, dans le temps, avec des causes et des effets. Vous ne découvrez pas le monde, vous le formatez et le monde tel qu'il est vraiment, ce que Kant appelle la chose en soi, et bien ce monde-là est définitivement inaccessible. Inaccessible à jamais pour tout le monde. Comme Kang ne voyait pas les buffles parce que son cerveau n'avait pas appris la perspective, vous ne voyez pas la chose en soi parce que votre cerveau n'a pas été construit pour ça.

Alors peut-être que vous dites que OK, nos sens sont limités mais on a quand même les mathématiques. Les mathématiques ne mentent pas. 2 + 2 font 4 dans la forêt d'Amazonie comme dans un laboratoire de physique quantique. Les maths sont universelles et sont la vérité. Bon, ok, d'accord. Parlons des mathématiques.

En 1928, un enfant né à Berlin et avec ses parents, il fuit la dictature nazie. Il grandira dans des camps de réfugiés dans une Europe en feu, monsieur Alexandre Grothendieck. Et il va devenir probablement le mathématicien le plus visionnaire du 20e siècle. À la différence des mathématiciens classiques, celui-ci construisait des continents. Laissez-moi vous expliquer. En gros, quand celui-ci bossait sur un problème, il construisait autour de lui un territoire mathématique si vaste que le problème finissait par s'y dissoudre de lui-même. Pour que vous puissiez bien visualiser, pour éteindre un feu, on retire tout ce qui peut brûler. Est-ce que vous voyez l'idée ? Il disait lui-même qu'un bon problème de mathématique ressemble à une noix. Le mathématicien ordinaire prend un marteau et tape fort jusqu'à ce que la coque cède. Lui, il plongeait la noix dans l'eau et attendait que la coque s'amollisse jusqu'à ce qu'une simple pression suffise à l'ouvrir. Il cherchait la règle qui gouverne toutes les règles, comme une carte qui ne représenterait pas un pays en particulier mais la loi selon laquelle tous les pays possibles sont construits, et ils s'en approchaient réellement. Mais avant de vous révéler ce qu'il adviendra de notre mathématicien, il faut s'arrêter sur quelque chose que le physicien Eugene Wigner a formulé en 1960 dans un texte intitulé "L'efficacité déraisonnable des mathématiques dans les sciences naturelles". Des mathématiciens inventent des choses abstraites sans aucune application pratique en tête. Ils jouent et construisent pour la beauté de la chose. Et des décennies plus tard, parfois un siècle plus tard, des physiciens découvrent que ces structures décrivent exactement la réalité physique.

Et c'est le moment parfait pour vous introduire une suite de nombres qui a fait son apparition au 12e siècle. Certains la connaissent déjà, c'est la suite de Fibonacci. En gros, c'est une suite de nombres entiers dont chaque terme successif représente la somme des deux termes précédents et qui commence par 0 puis 1. Ainsi, les 10 premiers termes qui la composent sont 0, 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34. C'est une suite logique assez simple qui est considérée comme le tout premier modèle mathématique en dynamique des populations. Cette suite est assez célèbre aujourd'hui parce qu'elle a un taux de croissance exponentielle qui tend vers le nombre d'or, symbolisé par phi, étant associé à de nombreuses qualités esthétiques au sein de notre civilisation. Le nombre d'or est souvent appelé la clé de l'harmonie universelle. On le retrouve dans les formes géométriques simples comme le rectangle, le pentagone ou le triangle. La suite de Fibonacci, elle s'en rapproche de manière fascinante. Plus on avance dans la suite, plus le rapport entre deux nombres consécutifs se rapproche du nombre d'or. 21/13 donne 1,615. Puis 34/21 donne 1,619 et ainsi de suite à l'infini. Mais ce qui est vraiment remarquable, c'est que ces deux constantes dépassent largement les mathématiques puisqu'on les retrouve partout dans la nature, dans la ramification des arbres, la disposition des feuilles, la spirale d'un escargot ou encore les pétales d'une marguerite. Et l'être humain les a naturellement intégrés dans ses créations : architecture, musique, peinture, photographie. La notion de proportion du nombre d'or traverse les arts et les cultures depuis des siècles. Comme si notre œil et notre esprit y reconnaissaient instinctivement quelque chose d'harmonieux. D'ailleurs, je vous encourage à aller voir ma vidéo sur les fractales, ça pourrait compléter la réflexion. Personne n'a demandé à la nature d'utiliser ces nombres. Elle l'a quand même fait.

La géométrie de Riemann, inventée au 19e siècle comme exercice purement abstrait, s'est révélée être précisément l'outil dont Einstein avait besoin pour formuler la relativité générale. Les nombres complexes sont aujourd'hui au cœur de la mécanique quantique. Comment est-ce possible ? Il y a deux possibilités. Soit les mathématiques sont la langue secrète dans laquelle l'univers est écrit, qui pourrait possiblement être une extension de la réponse au langage de Dieu que j'avais évoqué dans ma vidéo précédente. Soit notre cerveau, en cherchant des structures, touche accidentellement quelque chose de réel. Dans les deux cas, ce qu'il touche, il ne peut pas le voir directement. Les maths ne sont pas la réalité, elles en sont l'empreinte. On a l'impression de retrouver le dessin de l'architecte.

En 1931, un autre mathématicien, Kurt Gödel, démontre que dans tout système mathématique suffisamment puissant, il existe des vérités qu'on ne peut pas prouver de l'intérieur de ce système. C'est le théorème d'incomplétude. Des vérités que le système ne peut pas atteindre parce que la preuve ne peut structurellement pas exister à l'intérieur de ce système. Pour voir la vérité d'un système, il faut en sortir. Mais sortir nous place dans un autre système dont on ne peut pas non plus voir toutes les vérités. Il faut en sortir aussi et ainsi de suite à l'infini. Ce n'est pas un problème technique qu'on résoudra un jour. C'est une limite fondamentale structurelle inscrite dans la nature même des mathématiques. Donc les maths, cet outil que vous pensiez infaillible, ne peuvent pas se valider elles-mêmes. Elles contiennent des angles morts. Et finalement, c'est exactement comme votre œil ou comme Kang dans la plaine. L'outil le plus rigoureux que l'humanité ait jamais construit possède des zones d'ombre qu'il ne peut pas éclairer.

Où se trouvent les cercles parfaits, les nombres, les structures abstraites ? Pas dans le monde physique, puisqu'un cercle parfait n'existe dans la nature. Et pas non plus dans votre tête, car si vous mourez, le cercle parfait continue d'exister. Mais alors où ? Gödel dit qu'ils sont dans une couche de sens construite collectivement par la conscience humaine à travers le temps. Quelque chose entre le physique et le mental, quelque chose que l'humanité a créé ensemble et qui maintenant la dépasse. Ce qui veut dire que les mathématiques sont à la fois une invention humaine et quelque chose qui nous transcende, les deux à la fois simultanément. Et cette contradiction ne se résout pas, elle se contemple simplement.

Bon, revenons à Grothendieck. En 1970, au sommet de sa gloire, il abandonne tout. Il aura par la suite une petite parenthèse militante. Et puis en 1983, il écrit un texte qu'il intitule "Récolte et semailles". C'est une méditation de plusieurs milliers de pages sur sa propre vie intellectuelle. Après ça, quelque chose bascule. Certains témoins rapportent qu'il aurait commencé à avoir des visions mystiques. Il disparaît en 1991 dans les Pyrénées. Il coupe les ponts avec tout le monde et pendant 23 ans, il va vivre seul en ermite face aux montagnes. Il écrit des milliers de pages sur le rêve, sur Dieu, sur les limites de la raison humaine. Mais peut-être qu'il n'a pas perdu la raison. Peut-être qu'il a simplement vu quelque chose que les mathématiques lui avaient montré en s'approchant près de leurs propres limites. Quelque chose qu'il ne pouvait pas formuler parce que ce quelque chose était précisément ce qui existe au-delà de tout ce que l'intelligence humaine peut saisir. Et ce mur qu'il a rencontré, ce n'est pas uniquement le sien, mais c'est le même mur que chaque humain rencontre un jour dans sa propre existence, parce qu'on est la seule espèce qui sait qu'elle ne voit pas tout et qui en souffre.

Voilà ce qu'on ne vous dit jamais. On vous dit que l'humain est limité, que notre cerveau est trop petit pour l'univers, que nos sens sont insuffisants, et on vous laisse avec ça comme si c'était une tragédie ou quelque chose à corriger. Le problème, c'est peut-être bien la façon dont nous vivons cette limitation. Regardez toutes les autres espèces. Chacune d'entre elles vit dans son Umwelt et cette bulle lui suffit parfaitement. Elle n'en souffre pas. Elle n'en sait même rien. C'est exactement là que l'humain diverge radicalement et douloureusement.

Il y a environ 2 millions d'années, quelque chose se passe dans le cerveau de nos ancêtres. Le cortex préfrontal se développe de façon spectaculaire et en parallèle la capacité à planifier, anticiper, se représenter des choses qui n'existent pas encore. Ça permet la chasse coordonnée, les outils, le feu, le langage, la civilisation. C'est une révolution totale. Mais ce même cerveau, construit pour survivre, se retrouve soudainement confronté à des questions pour lesquelles il n'a absolument pas été conçu. L'infini, l'origine de l'univers, la nature de la conscience, la structure des mathématiques. C'est comme demander à un marteau de visser. L'outil est remarquable, oui, mais pas pour cette tâche.

Je vais encore vous présenter quelqu'un. Un homme qui a passé sa vie à regarder l'immensité de l'univers en face. Blaise Pascal, un mathématicien, un physicien et aussi philosophe. Il écrit quelque chose de si juste que je ne vais pas essayer de le reformuler. "L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue puisqu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. L'univers est immense. L'humain est minuscule. Mais l'humain sait qu'il est minuscule. Et l'univers ne sait pas qu'il est immense. Ce n'est pas l'humain qui est en position d'infériorité. C'est l'univers qui est aveugle à lui-même. Et l'humain, ce roseau ridicule, est la seule chose dans l'univers connu qui se retourne sur lui-même et dit : 'Je suis là et je sais que je suis petit.'"

Pascal ne répond pas entièrement à ma question. Pourquoi souffrons-nous de nos limites ? Je crois que la réponse est plus simple que tout ce qu'on a dit jusqu'ici. On souffre de nos limites parce qu'on est la seule espèce qui les perçoit. Pito ne sait pas qu'elle marche sur quelque chose qui connecte des millions d'êtres humains à l'autre bout du monde et elle ne le saura jamais. Et pourtant, elle fait ce pourquoi elle a été construite parfaitement, sans jamais souffrir de ne pas comprendre pourquoi. Vous, vous savez, vous savez qu'il y a quelque chose au-delà de ce que vous voyez. Vous ne savez pas quoi, mais vous savez que c'est là. Cette conscience du manque, c'est ce qui vous distingue de tout le reste du vivant. Le fait que vous sachiez que vous ne savez pas, comme Socrate le disait si bien. Mais Socrate était humain. La fourmi ne sait même pas qu'elle ne sait pas. Et c'est précisément cette différence, cette conscience du vide qui est à la fois votre souffrance et votre dignité. Les deux en même temps, indissociable. On ne choisit pas de chercher, on ne choisit pas de souffrir du mystère. C'est constitutif, c'est ce qu'on est.

Mais voilà, cette souffrance et cette conscience du manque a peut-être une fonction. On pourrait voir ça comme une protection. Pito a été conçue pour coopérer et si elle percevait soudainement les milliards de connexions qui traversent le microprocesseur, elle ne serait plus Pito, elle ne serait plus une fourmi, elle serait autre chose, quelque chose pour lequel elle n'a pas été conçue et probablement quelque chose qui ne pourrait plus fonctionner. Et si on était exactement dans la même situation, maintenu dans un périmètre perceptif précis dans le sens où voir plus nous détruirait parce que ce qu'il y a de l'autre côté de nos limites n'est pas fait pour être vu par ce que nous sommes.

Pourquoi Grothendieck a-t-il fui ? Sûrement parce qu'il avait réussi à approcher de très près cette limite, parce qu'il avait entrevu quelque chose de l'autre côté. Et pendant des millénaires, cette limite a tenu parce qu'on n'avait pas les outils pour l'affranchir. Mais aujourd'hui, quelque chose a changé. L'intelligence artificielle, les interfaces neuronales, les modèles capables de simuler des réalités que nos sens ne peuvent même pas percevoir directement. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, des outils existent pour commencer à franchir cette limite. On arrive à une étape charnière où la porte s'entrouvre. Alors, est-ce qu'on devrait ?

De l'autre côté de cette limite se trouvent d'autres dimensions que les trois dimensions dans lesquelles nous interagissons. Des réalités structurellement incompatibles avec ce que nos cerveaux sont capables de traiter. Et un truc encore plus flippant, peut-être que ces dimensions ne sont pas vides. La théorie des cordes postule l'existence de 10 ou 11 dimensions. La matière noire et l'énergie noire représenteraient 95 % de l'univers. Elle est présente partout autour de nous en ce moment et vous ne l'apercevez même pas. Quelque chose qu'on ne voit pas, qu'on ne détecte pas directement et qui n'émet aucune lumière, n'en réfléchit aucune, n'interagit avec rien de ce qu'on connaît. Donc dans ces dimensions et cet univers invisible évoluent peut-être des formes d'existence qui ont fait le même chemin que nous ou étaient là depuis le début dans leur propre réalité, sans jamais ressentir le besoin de nous percevoir jusqu'à maintenant. Parce que tant qu'on restait dans notre périmètre, on n'était pas intéressant. On était comme Pito sur son microprocesseur. Mais si on commence à franchir cette limite et à percevoir ce qu'on n'était pas supposé percevoir, alors on devient autre chose.

On ne perçoit pas la réalité. Nos sens la filtrent pour nous éviter une réalité peut-être trop insupportable. Notre limitation est peut-être un avertissement. Franchir cette limite peut déclencher quelque chose qu'on n'est pas prêt à affronter. Ou alors, c'est tout l'inverse. La souffrance de notre imperfection nous pousse à vouloir transcender notre condition humaine. Retirer le mystère et la souffrance de ne pas comprendre, et vous retirez toutes ces grandes figures qui ont marqué l'histoire par leur art et leur innovation, permettant ainsi l'évolution de notre espèce.

Il existe une théorie pour expliquer le silence de l'univers. L'univers serait une forêt sombre. Chaque civilisation avance en silence, sachant que toute présence détectée est une menace potentielle. La règle de survie est de rester invisible, ce qui voudrait dire que le silence qu'on entend dans l'univers est une sorte de prudence collective. Tout ce qui vit se tait parce que se faire entendre, c'est probablement mourir. Nos sens nous maintiennent dans notre périmètre. On n'émet rien vers les dimensions qu'on ne perçoit pas et donc nous sommes invisibles. Mais si on franchit cette limite par le biais de l'IA ou une quelconque avancée technologique nous permettant de percevoir et d'interagir avec des dimensions supérieures, et bien à partir de ce moment, cessons d'être invisible. Nous allumons une lumière dans la forêt noire.

Mais j'ai peut-être une autre hypothèse à ce sujet. Connaissez-vous le grand filtre ? En gros, c'est un obstacle que toute civilisation intelligente rencontre dans son évolution. Et je pense que ce n'est peut-être pas une destruction. C'est peut-être l'étape ultime de toute espèce qui évolue assez loin et passerait par une forme de dissolution. Une conscience qui transcende ses limites au point de ne plus être séparable de l'univers qui l'entoure. Elle ne disparaît pas mais fusionne avec ce que certains appellent Dieu, avec ce que d'autres appellent conscience universelle, avec ce que la physique appelle, faute de mieux, l'énergie noire. Et de là, de partout et de nulle part à la fois, ces consciences qui sont passées avant nous observent. Des entités qui ont fait le même chemin et qui ont regardé vers le haut un jour et réalisé qu'il y avait quelque chose au-delà de ce qu'elles percevaient et qui à leur tour ont franchi cette limite afin de se dissoudre dans le tout. Des êtres qui arrivent à destination les uns après les autres, chacun croyant être seul dans son périmètre, chacun découvrant qu'il n'était qu'une étape vers quelque chose d'immense, impossible à conceptualiser, transcendant toute forme d'organisme dans l'univers et au-delà. Et nous sommes peut-être bien les prochains.

Au début de cette vidéo, vous regardiez Pito, vous saviez ce qu'elle ne savait pas. Vous étiez l'entité supérieure qui observait avec bienveillance une créature trop limitée pour comprendre sa propre réalité. Et pendant que vous regardiez, peut-être que vous regardez exactement comme ça. Pendant que je construisais cette vidéo, que je cherchais des mots pour dire l'indicible, que j'essayais d'interpréter un monde qui me dépasse. Des consciences peut-être dissoutes dans le tissu même de l'univers observent un homme faillible qui hurle sa détresse en silence. Un homme qui cherche, qui ne trouve pas et qui recommence. Exactement comme vous, essayant tant bien que mal d'interpréter un monde qu'il considère absurde mais qui finalement ne l'est peut-être pas.