Transcription
L'Empire romain a dominé l'Europe et la Méditerranée pendant les cinq premiers siècles de notre ère. Il a grandi, s'est divisé et s'est recomposé à travers le temps. Mais pourquoi un édifice de cette envergure s'est-il finalement effondré ? Des adversaires toujours plus impitoyables, des empereurs incapables d'assumer leurs charges ou pourrait-il s'agir de toute autre chose ?
Aujourd'hui, des archéologues soupçonnent les pandémies d'avoir changé la destinée de l'Empire. De nouvelles avancées scientifiques permettent d'identifier les pathogènes qui ont pu décimer sa population. Serait-ce la cause de son affaiblissement et des premières victoires de ses adversaires ?
Partout en Europe et jusqu'en Russie, d'autres scientifiques lissent dans les cernes du bois les changements du climat des derniers siècles de l'empire. Une soudaine baisse des températures aurait-elle mise en danger son économie et la santé de ses habitants ? Aurait-elle provoqué les grandes migrations qui ont bouleversé l'histoire de Rome ? Serait-elle à l'origine des affrontements qui ont précédé sa chute ?
Pour quelle raison les derniers empereurs ont-ils échoué à reconquérir les territoires perdus ? Et si finalement une immense catastrophe naturelle était la véritable explication de la disparition de l'Empire.
En l'année 165 après Jésus-Christ, quand commence cette histoire du déclin de l'Empire romain, deux hommes se partagent le pouvoir. Le premier, Marc Aurèle, est resté à Rome, tandis que son co-empereur, Lucius Verus, est parti combattre en Orient. Le territoire de l'Empire est alors à son maximum. Il s'étend de l'Espagne à la Grèce et aux Balkans et comprend toute la rive sud de la Méditerranée, du Maghreb à l'Anatolie. Rome est alors en guerre contre son voisin, l'Empire Parthe, un adversaire qui ne lui résiste pas longtemps. Pourtant, c'est à cet instant que commence le très long processus qui conduira 4 siècles plus tard à son effondrement.
Donc, on est en 165 après 4 ans de guerre entre Romains et Parthes disputée. Les Romains ont remporté des victoires qui leur donnent accès à la Mésopotamie et peuvent donc descendre en plusieurs colonnes, les fleuves, le Tigre puis l'Euphrate jusqu'au cœur de la Babylonie où sont les grandes capitales de l'Empire Parthe. La plus grande d'entre elles, c'est Ctésiphon, du Tigre, une très grande ville avec des centaines de milliers d'habitants. Quelque chose comme Rome ou Alexandrie du point de vue des Parthes, une population cosmopolite mais une histoire majoritairement grecque. C'est une cité grecque.
Dans cette ville, les portes ont été ouvertes et Rome peut y entrer pacifiquement. Assez rapidement, cependant, les choses se gâtent et la ville est pillée, incendiée. On massacre et on repart avec toutes les richesses qu'on peut y trouver. En pratique, ça veut dire que le grand temple de la cité qui était consacré à Apollon, à Apollon au cheveux longs comme on dit souvent à cette époque, bien il a été un des enjeux du pillage. On y a récupéré tout ce qui pouvait être précieux, tout ce qui pouvait être prestigieux et notamment la grande statue de cet Apollon particulier qu'on a ramené jusqu'à Rome. Et cette statue d'Apollon, tous les Romains l'ont vu évidemment au moment du triomphe à la fin de la guerre. Apollon, Apollon au Chevelu, c'est le Dieu de la peste. C'est le Dieu qui peut guérir, le Dieu médecin, mais c'est aussi le Dieu archer qui envoie la mort, qui envoie l'épidémie. Et c'est sans doute par cette statue que les Romains ont fait le lien entre ce sac, ce pillage et en quelque sorte la rétribution divine qui les a frappés.
Ensuite, l'épidémie qui touche Rome à peu près au moment où ce triomphe a eu lieu en 167, les Suèves, les Virus et ses armées victorieuses sont de retour à Rome. 75 millions de personnes vivent alors dans les frontières de l'empire et sa capitale dépasse le million d'habitants. C'est alors que frappe une épidémie d'une violence sans précédent. Mais ce n'est pas tout. Au même moment commence un conflit dans lequel Rome va se retrouver en sérieuse difficulté. Les guerres de Marc Aurèle, dont cette colonne conserve la mémoire. Des guerres qui coïncident précisément au moment où la pandémie prend toute son ampleur et qui se poursuivent pendant 5 ans dans la région des Balkans.
Que s'est-il passé ? L'épidémie a-t-elle affaibli l'Empire au point d'être à l'origine de cette guerre sans fin ? L'enquête commence dans l'une des catacombes de la ville où une équipe d'archéologues français a fait une découverte étonnante.
La catacombe de Saint-Pierre et Marcellin, 4 hectares et 22 000 inhumations. La plupart des défunts étaient placés dans ces entailles ménagées dans la roche, ce que l'on appelle les loculi. Quant aux plus favorisés, ils étaient disposés dans de petites pièces décorées de saints chrétiens ou de figures mythologiques, les cubicula. On trouve à Saint-Pierre et Marcellin parmi les plus belles et les mieux conservées. Mais ce qui a retenu l'attention des archéologues se trouve au cœur de la nécropole. Une dizaine de petites pièces découvertes par accident lorsqu'une fuite d'eau en surface provoqua un effondrement. Ce que les scientifiques y ont trouvé ne correspond en rien aux autres inhumations de la catacombe. Une accumulation de squelettes. Ils en ont déjà compté plusieurs centaines. Ah, c'est impressionnant. Quand on imagine tous les dépôts qui se sont enchevêtrés les uns dans les autres, les superpositions, on a dû fouiller à peu près 20 cm, on a sorti 200 corps. Donc on estime qu'il reste 70 cm à peu près à fouiller. Donc a priori, il reste encore au moins 700, un minimum, on pense, de 700 corps. Certains sont sur le dos, ici on en a sur le ventre. On a des individus qui sont aussi sur le côté et qui sont, ils sont imbriqués les uns dans les autres. Donc il y a une volonté de bien répartir, de structurer comme si on était aussi dans un moment où il fallait prévoir que d'autres corps allaient arriver. Donc il fallait exploiter au mieux tout cet espace funéraire.
On a des datations au radiocarbone sur les ossements, sur du tissu et sur des pépins de raisin qui ont été trouvés dans l'abdomen de certains individus. Toutes nous permettent de proposer une période plutôt entre la fin du 1er et le tout début du 3e siècle. On est donc dans une phase chronologique antérieure à la création de la catacombe telle qu'on la connaissait avec le réseau funéraire chrétien. Il y a eu une première hypothèse au tout début d'investigation dans ces salles comme quoi il pourrait s'agir de martyrs chrétiens. Et bien évidemment, nous nous sommes attachés à essayer de repérer des lésions osseuses de type traumatisme, c'est-à-dire des traces de coup qui évoqueraient des violences interhumaines. Or, nous, pour l'instant, nous n'en avons pas. Et l'hypothèse d'une épidémie, bah là est justifiée parce que justement dans le cas des grandes épidémies infectieuses, la mortalité est très forte et ces épidémies n'ont pas le temps de laisser se développer des lésions sur les ossements. Donc on peut dire finalement que c'est parce qu'il n'y a rien qu'on peut évoquer l'hypothèse d'une épidémie.
Dans le cas d'un cimetière classique, les défunts auraient été déposés à intervalle irrégulier. Les premiers corps se seraient décomposés et les nouveaux arrivants auraient dérangé les ossements des précédents. Les archéologues auraient donc retrouvé certains squelettes éparpillés. Au contraire, si ces corps étaient bien morts d'une épidémie, ils auraient été déposés à intervalle très rapproché. Ils se seraient donc décomposés ensemble et aucun désordre dans les ossements ne pourrait aujourd'hui être constaté. Pour s'en assurer, les scientifiques ont pris les mesures de chacun des ossements et tout a ensuite été numérisé. Tu vois que les ossements ont été numérotés. Évidemment, les squelettes ont été individualisés et on a pris toutes les cotes de profondeur, hein, pour tous les niveaux de squelettes. Là, on a un autre niveau où apparaît encore une fois, hein, cette juste apposition de corps avec des individus tête bêche. Bon, la particularité à certains endroits, c'est peut-être de faire apparaître des zones de plâtre qui concernent certains individus. Pour le crâne, on est sur 47. D'accord. Le haut de la colonne 53, le bas de la colonne 67, l'épaule droite 56. La base de tout travail là, c'est les relevés, les cotations qui permettent de d'extraire en fait les coordonnées X, Y, Z de chaque ossement, de chaque individu. Et après, à partir vraiment de cette base fondamentale X, Y, Z, les repositionner dans l'espace, os par os, individu par individu et volume par volume.
Géraldine Sachot a ainsi restitué les corps tels qu'ils furent inhumés il y a près de 2000 ans et elle a montré que ces personnes étaient mortes de manière suffisamment proche pour qu'elles se soient décomposées sans qu'aucun ossement n'ait été dérangé. Mais elle a aussi établi que leur volume aurait excédé les limites du plafond si elles avaient été déposées au même moment dans la tombe. Les corps y auraient été placés en plusieurs étapes, le temps que les premiers laissent de l'espace libre avant que d'autres ne soient ajoutés. Ça nous démontre clairement qu'on a plusieurs phases de dépôt simultané et successif dans le temps. Donc un minimum de trois phases de dépôt, peut-être plus et que ces trois phases de dépôt pourraient correspondre à des vagues épidémiques différentes. On suppose que ça doit être la même épidémie, ça pourrait être aussi des épidémies de nature différentes.
Les corps exhumés par les archéologues sont-ils les victimes de la grande épidémie ? Celle que les Romains associaient à l'incendie du temple d'Apollon, le dieu de la peste, et à sa statue rapportée en triomphe par l'armée romaine à son retour d'Orient. C'est très vraisemblable, mais ils n'en ont aujourd'hui pas la certitude. Cette épidémie aurait frappé Rome en 167, aurait ravagé les camps militaires romains pendant l'hiver de l'année 169 et aurait duré environ 30 ans. Nous le savons car, chose exceptionnelle, nous est parvenu le témoignage d'un acteur direct de ces événements. Il s'appelle Galien. C'est le plus grand médecin de l'Antiquité romaine. Et Véronique Boudon Miloot est la meilleure spécialiste de ses écrits compilés à la fin de sa vie dans les années 190 après Jésus-Christ.
"Je passais trois autres années à Rome et quand la grande peste se déclara, je quittais aussitôt la ville pour me hâter de rentrer dans ma patrie. Aucun médicament suffisamment puissant n'ayant pu être trouvé à ma connaissance pour lutter contre ce fléau qui se répandit partout avant de s'éteindre."
Galien a quitté Rome à la première annonce de l'épidémie et il s'est réfugié en quelque sorte dans sa ville natale où il a passé 2 ans dans une relative tranquillité apparemment puisqu'il nous dit simplement de cette époque qu'il s'est livré à ses occupations habituelles. Et puis il reçoit une lettre, une lettre des deux empereurs Marc Aurèle et Lucius Verus qui lui intiment l'ordre, il s'agit bien d'un ordre, de venir les rejoindre à Aquilée. Et quand il arrive à Aquilée, il découvre un camp où les soldats évidemment sont entassés. Il y a une certaine surpopulation et là, une terrible épidémie à peine est-il arrivé redouble d'intensité et décime les soldats.
"Effrayé, apparemment, les deux empereurs Marc Aurèle et Lucius Verus repartent, prennent la fuite, le mot est très fort, dit Galien, et repartent à Rome. Et Galien reste seul avec les autres médecins militaires devant affronter ces morts par milliers, nous dit-il, parmi les soldats."
"Une bête féroce. La pestilence elle aussi détruit affreusement en les dévorant non pas un petit nombre d'individus mais des villes entières. Les gens mouraient pour la plupart non seulement à cause de la peste mais aussi parce que cela se passait au cœur de l'hiver."
Le médecin, qu'il a et qui a pourtant vu beaucoup de choses auparavant, parle de "grande pestilence", quelque chose qu'il n'a jamais vu. Et il décrit des symptômes également inouïs. Il y a d'abord la fièvre plus ou moins modérée. Puis les malades se mettent à vomir ou avoir des diarrhées et à chaque fois ils expulsent des matières noires malodorantes, très impressionnantes. Mais la manifestation qui va le plus frapper les esprits, ce sont ces pustules qui vont couvrir le corps des malades. Et ces pustules, ces gros boutons emplis eux aussi d'un liquide noir vont évoluer plus ou moins favorablement selon les malades, vont se former des croûtes qui vont dans les cas les plus favorables tomber à la fin de la maladie en quelques jours.
L'hypothèse qui est aujourd'hui la plus fréquemment admise, ce serait la variole. Ce serait une première épidémie de variole apparue à cette époque-là dans le monde romain. Tout cela dans une population qui n'avait aucune défense face à une maladie jamais rencontrée auparavant. On peut imaginer que les ravages ont été importants mais de là à pouvoir les chiffrer, c'est très difficile.
Galien indique que les soldats romains ont été durement touchés par la maladie. Or, ce sont les mêmes soldats qui vont combattre au printemps suivant dans la région du Danube. Les guerres de Marc Aurèle, 5 années d'un conflit interminable contre les barbares. Un affrontement inédit de par sa durée et la résistance de ses adversaires. Ici, on est sur un verrou stratégique de l'Empire. On est au bord du Danube. Une ligne frontière qui va de la Bavière jusqu'à la mer Noire et on est aussi sur un passage avec les territoires romains qui sont sur l'autre rive. En face de nous, c'est la province de Dacie. C'est un territoire romain depuis à peu près 50 ans. Territoire conquis parce qu'il a des mines d'or, des villes romaines s'y sont installées. Mais tout cet espace est encerclé par des barbares. Et donc on jalonne tout ça de garnisons, de forts, de fortins et on patrouille. Ce dispositif défensif réputé invincible va pourtant s'avérer insuffisant à partir de l'hiver 169 et de la grande épidémie. Serait-elle donc la véritable cause des faiblesses de l'armée romaine ?
Dans la petite ville de Požarevac, en République de Serbie, à quelques kilomètres du Danube, se trouve la réponse à cette question. Dans les réserves de son musée sont entreposés deux blocs inscrits. Les scientifiques y ont trouvé de précieux indices. Ils permettent de mesurer les conséquences de l'épidémie sur les effectifs de l'armée romaine.
Ce matin, on a sorti ces deux blocs de pierres assez lourds des réserves du musée de Požarevac. Elles viennent du même lieu, le camp légionnaire de Viminacium qui est à quelques kilomètres d'ici au bord du Danube. Elles ont été trouvées dans des circonstances assez proches mais à des moments différents. La première vient d'une découverte de la fin du 19e siècle par les premiers archéologues. Elle est restée donc depuis plus de 100 ans dans les réserves du musée. Et heureusement, en 1991, un siècle après la première découverte, quasiment à peu près au même endroit, dans les mêmes circonstances, on trouve le second bloc.
"Publius Candidus. Cette stèle, c'est la liste de soldats qui partent en retraite. En 169, ils ont accompli leurs 25 ans de service professionnel. Ils sont libérés. Ils touchent une prime importante pour s'installer à leur compte s'ils veulent acheter une ferme. Ils célèbrent cette libération, cette promotion sociale aussi par un beau monument où figurent tous leurs noms."
"Pumius et tous ces gens, ce monument le dit, ont été enrôlés la même année en 169. C'est l'année de l'épidémie. 169, c'est le moment où la peste frappe durement à Aquilée et on peut le penser dans les autres camps de cette région danubienne."
Première chose qui frappe, c'est le nombre des soldats. Il y avait 270 noms. On a d'autres listes pour d'autres périodes antérieures en d'autres endroits en Afrique, en Égypte et même sur le Danube. On voit qu'ici en 169, on recrute en une seule fois autant que ce qu'on recrutait en 2 ans ou en 3 ans aux autres périodes. Mais non seulement ce nombre, il est important, mais il faut lui rajouter un nombre encore considérable de soldats qui ne sont pas nommés, c'est-à-dire tous ceux qui sont morts durant leurs 25 ans de service. Ça exprime des besoins en hommes urgents.
La deuxième chose qui frappe, c'est le nom des soldats. C'est des noms de gens qui n'étaient pas citoyens et qui le sont devenus juste avant d'être enrôlés. Titus Flavius, Marcus Aurelius, Titus Aurelius, Titus Aurelius encore. Le nom Aurelius qui revient souvent, plus de 60 fois, c'est celui de Marc Aurèle. C'est celui de l'empereur qui règne qui leur donne la citoyenneté au moment où ils deviennent soldats pour en faire de vrais légionnaires. On peut penser même que des noms comme Valerius, terriblement banal, correspondent aussi à ces noms d'enrôlement que le centurion doit marquer pour remplacer un nom barbare. Ces noms indigènes qui doivent sonner bizarrement à l'oreille du Romain, on les retrouve dans les surnoms des soldats. Muo pour un Thrace, Dasius pour un Illyrien, des noms même dont l'origine nous échappe un peu tellement ils sont rares comme Curia ici et ici. Ce sont les véritables noms de ces gens avant la transformation en citoyens. Ce sont des gens issus des peuples vaincus de l'empire et en temps normal ces gens-là n'auraient pas dû être légionnaires. C'est le signe qu'il fallait compléter les pertes dans la troupe. C'est le signe qu'on ne fait pas la fine bouche pour trouver de nouveaux soldats.
Des soldats de toutes origines recrutés dans l'urgence au risque d'affaiblir la cohésion de l'armée romaine. Ce sont eux qui pour la première fois vont laisser des guerriers barbares traverser la frontière et atteindre la Grèce, le cœur du territoire de l'Empire romain. Au mois d'août de l'année 170, ils vont piller un sanctuaire parmi les plus sacrés. Le temple d'Éleusis, un lieu de pèlerinage célèbre dans tout le monde romain. Partout dans l'empire, le retentissement de l'événement va être considérable.
Par cette porte, chaque année, des centaines d'initiés vont venir en procession. Ces initiés, ce sont des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des libres, des esclaves. L'initiation est ouverte à tout le monde à deux conditions : parler grec et ne pas avoir de sang sur les mains. Ces deux conditions de pureté étant remplies, n'importe qui est apte à recevoir les bienfaits des déesses à Éleusis. Selon la mythologie grecque est née l'agriculture. Ici même la déesse Déméter en a fait don à l'humanité. On y a édifié un temple aux proportions impressionnantes qui conserve un trésor dédié aux divinités comme tous les sanctuaires de la Grèce antique. C'est lui qui va être la cible de l'incursion barbare. Donc un espace immense, une forêt de 42 colonnes, 54 m de côté, 20 m de plus que le Parthénon. Et au cœur de cette grande salle bordée de gradins sur lequel s'asseyaient les initiés, il y a un espace très particulier qu'on appelle l'anactoron qui est le cœur de ce sanctuaire qui n'a pas bougé au fur et à mesure des 10 remaniements du site qui est le lieu central du rituel. Dans cet espace là, on garde les objets sacrés qui sont révélés aux initiés. L'initié découvre quelque chose que pour l'essentiel nous ignorons car on lui demande ensuite de garder le secret. Et nous ne pouvons que présumer de ce qui se passait à cet endroit-là. Deviner ce que pouvaient être ces mystères.
C'est ce lieu à l'immense réputation qui est attaqué par des guerriers Costoboc, une tribu barbare du sud des Balkans. Ils pillent le sanctuaire puis incendient le temple. À Éleusis, aujourd'hui existe un témoignage direct de ces événements. L'hommage rendu à un homme, un certain Julius, qui s'est illustré dans la tragédie.
"Ce texte, il raconte comment un personnage très important ici parce que le grand prêtre a au moment décisif sauvé l'essentiel, sauver les meubles en emportant les objets sacrés lors du pillage, en les enlevant au pillage, en les soustrayant à la rapacité des Costoboc. Et ce, ce fait de la part de ce notable local qui est le responsable principal du sanctuaire qui est celui qui initie, qui montre les objets, permet ensuite à la cérémonie de recommencer."
"Sage fameux illuminant les nuits sacrées, voyez-le, fuyant jadis, l'œuvre des Sarmates impie. Il a sauvé pour sa patrie les rites et sa vie."
La fuite témoigne de l'incapacité locale à se défendre face au barbare. Témoigne de cette peur, de cette terreur qui s'empare de l'empire. Quand on découvre qu'on est aussi vulnérable que ça. Athènes était en paix depuis plus de deux siècles et le sanctuaire lui-même peut être regardé comme ayant été un violé avec des arrangements sur l'histoire la plus lointaine, mais ça correspond à un vrai sentiment de quelque chose qui est vécu, présenté en tout cas comme une première fois, une rupture. C'est l'empereur Marc Aurèle. Ces armées ont laissé passer les Costoboc qui portent la responsabilité de la catastrophe, du pillage, de la destruction. Et il est ici parce qu'il a dû tout reconstruire. Entre 171 et 176, ce sont 50 guerres acharnées dans la région du Danube pour ramener la paix et éloigner ces barbares. Du point de vue des Grecs et des Romains, on peut imaginer que les choses sont rétablies, qu'on veut oublier l'insulte faite par la violence et le pillage. Du point de vue des barbares, la leçon doit être différente. C'est que désormais, on sait qu'on peut passer. Désormais, on peut penser que les chefs de guerre, au-delà des frontières de l'Empire vont guetter les fragilités pour espérer saisir à nouveau cette capacité à venir faire du butin et à repartir chercher de la gloire dans leur peuple. À Éleusis, le pire s'est produit et chacun sait désormais qu'à la moindre occasion, les barbares reviendront.
La monnaie romaine est l'expression de cette crise de confiance. Jusqu'ici, symbole de stabilité, elle connaît à la fin du 2e siècle ses premiers signes de faiblesse. Le trésor de Nanterre date de cette période charnière. Alors, il s'agit d'un trésor de monnaie romaine qui a été découvert à Nanterre au début du 20e siècle dans une maison, ce qu'on appelait une maison départementale, donc l'équivalent d'une maison de retraite, par l'un des pensionnaires qui en bêchant a trouvé à plus d'un mètre 50 de profondeur un vase en terre rouge dans lequel se trouvaient ces presque 1900 monnaies romaines. Donc la plus ancienne, c'est un denier de Septime Sévère. Donc là, on est vers la fin du 2e, début 3e siècle et la plus récente, ce sont des monnaies des règnes de Valérien et de Gallien. Donc là, milieu du 3e siècle. Le trésor de Nanterre et ses quelques 1900 pièces de monnaie raconte l'histoire d'une manipulation, celle de l'abandon du denier, la monnaie qui avait cours depuis plus de 200 ans, décidée par l'empereur Caracalla en 215 après Jésus-Christ. Ces monnaies servent avant tout à payer les troupes. Il y a beaucoup de menaces extérieures. Les barbares s'agitent sur le Rhin, sur le Danube. Il doit frapper de plus en plus de monnaie pour payer ses soldats. Au début, il commence par diminuer la quantité d'argent dans le denier et au bout d'un moment, ça ne suffit plus et il doit prendre une mesure assez drastique et créer une nouvelle monnaie.
Caracalla décrète que la valeur de l'Antoninien, la nouvelle monnaie, sera deux fois plus élevée que celle du denier, la monnaie utilisée jusqu'à présent. Mais le problème, c'est qu'il n'y met pas deux fois plus d'argent. Avec le temps et les difficultés, il y aura d'ailleurs de moins en moins d'argent et de plus en plus de bronze. Un alliage de cuivre et d'étain dans l'Antoninien pour qu'à la fin l'argent ait quasiment disparu. Ainsi que le trésor de l'empire va financer ses dépenses toujours croissantes consécutives de la pandémie et des incursions barbares. Si bien que 40 ans plus tard, les monnaies romaines ne seront plus que l'ombre d'elles-mêmes. Mais avant d'en arriver là, le nouvel Antoninien va donner à l'Empire les moyens de ses ambitions.
C'est ainsi par exemple que Caracalla offre à Rome de nouveaux thermes parmi les plus spectaculaires jamais construits. Ils sont inaugurés en 216 après Jésus-Christ. Le gigantisme des thermes de Caracalla, leur luxe, leur ampleur expriment la prospérité d'un empire qui a récupéré ses forces, qui a fait le plein de ressources fiscales. Avec ces 11 hectares, ce sont les thermes les plus grands de Rome à ce moment-là, une construction énorme. Mais il faut aussi envisager la technicité formidable de ces bâtiments. C'est à la fois construire des voûtes énormes et s'assurer qu'elles vont résister à la température et à l'humidité. C'est un cauchemar de maçonnerie. L'empereur offre en quelque sorte un environnement complètement contrôlé parce que la température de l'eau, de l'air y est maîtrisée et on y vient donc en foule pour s'y retrouver, prendre soin de sa santé et avoir une hygiène de vie qui pour les Romains est salutaire. Mais cette hygiène, de notre point de vue à nous, elle est illusoire car elle ignore les micro-organismes. On se baigne tous dans la même eau qui évidemment n'est pas chlorée, n'est pas purifiée, n'est pas filtrée. Tout le monde partage les microbes, les parasites intestinaux et donc les thermes organisent aussi la circulation des maladies dans la cité. Les thermes participent de l'art de vivre des habitants de l'Empire. Ils sont partout dans toutes les provinces et dans toutes les villes. Mais chacun d'entre eux est un vecteur puissant de diffusion des épidémies.
Le règne de Caracalla n'est qu'une brève accalmie. À partir de 251, une deuxième pandémie, sans doute une fièvre hémorragique partie d'Égypte frappe tout l'empire romain. Comme à l'époque de Marc Aurèle, on retrouve la concomitance entre la pestilence et les problèmes militaires sur les frontières de l'Empire. Mais en quelque sorte à partir de 250, on est à un niveau bien plus grave pour l'empire. Il s'agit véritablement de passage en force avec des pillages plus nombreux, plus durables et un enjeu militaire bien plus grave. Les incursions barbares entraînent de la part des provinces de l'Empire un besoin en sécurité. Celui qui procure cette sécurité, c'est l'empereur et son armée. Et comme les fronts sont multiples et simultanés, quand l'empereur n'est pas chez soi, on décide de s'en choisir un. On arrive à une situation où de nombreux empereurs, parfois trois ou quatre peuvent coexister pour des règnes très brefs. À la défaite s'ajoute la guerre civile. En l'espace de 30 ans, on compte une vingtaine d'empereurs et usurpateurs, la plupart ne régnant que quelques mois, souvent loin de Rome auprès de leurs soldats. L'Empire se fragmente et quand finalement à la fin du 3e siècle la situation semble s'apaiser, on sait qu'il s'agit d'un simple répit.
Au 2e siècle, la ville de Rome n'a pas de limite très nette. C'est Aurélien dans les années 270 qui décide de redonner à Rome une muraille et fait fortifier cette ville. C'est le signe des inquiétudes qui pèsent désormais parce que l'on sait que les barbares comme les Goths, les Alamans descendent en Italie du Nord désormais régulièrement. Ils ont menacé Milan, ils peuvent menacer Rome. Pourtant, même avec ces nouvelles enceintes, Rome reste une cible bien trop facile pour les barbares. Si bien qu'à peine 30 ans après leur construction, le pouvoir doit s'installer à Byzance. Plus proche de ses ennemis les plus dangereux, la défense de la nouvelle capitale est plus rapide en cas d'invasion. Mais cette réorganisation est un ferment de division. Il y aura bientôt deux empires romains : l'empire d'Orient et celui d'Occident.
L'Empire est attaqué, divisé, mais ce n'est pas tout. Car au même moment, il est également affaibli par un autre danger, celui du changement climatique. 2000 ans après les faits, en République tchèque, aux frontières de ce qui fut autrefois le territoire de l'Empire, de nouvelles avancées scientifiques permettent de le mesurer.
Tous les végétaux qui vivent pendant plus d'une année en dehors des tropiques où il existe un cycle des saisons dans le système climatique produisent des cernes de croissance. On les appelle les anneaux. Et comme la plupart des végétaux qui nous intéressent sont des arbres, on parle des anneaux des arbres. Et en fonction des conditions de croissance, si elles sont favorables ou moins favorables, l'anneau sera plus large ou plus étroit. Nous avons donc la possibilité de voir l'empreinte de l'environnement et du climat saisi dans la succession des anneaux des arbres. Je m'attends à quelque chose comme 80 à 100 anneaux sur ce chêne. Donc on devrait pouvoir remonter l'essentiel du 20e siècle. Si on fait un prélèvement sur un arbre, on sait que l'anneau extérieur, juste avant l'écorce, c'est-à-dire l'anneau qui a été produit l'été dernier, est daté de l'année 2021. Et ensuite, il suffit de compter les années en arrière. Les arbres vivants indiquent ainsi le climat de ces 300 dernières années environ. C'est la première étape d'une machine à remonter le temps qui va conduire les scientifiques jusqu'à l'Empire romain. Mais pour cela, il faut travailler sur des bois de tous les siècles et de toutes les époques, sans qu'aucune d'entre elles ne soit oubliée.
On sait que ce vieux moulin remonte au début du 18e siècle. Donc il a à peu près 200 ans. Mais la matière première, le bois de chêne utilisé pour le construire avait lui-même entre 150 et 200 ans. Cela signifie qu'avec les cernes de ce bois de chêne, nous remontons entre 300 et 400 ans en arrière. Nous avons besoin de beaucoup, beaucoup d'anneaux prélevés sur beaucoup d'arbres. C'est pour ça que nous ne faisons pas seulement un ou deux carotages sur cette construction, mais que nous allons en prélever 20 ou 30 de poutres différentes.
Pour remonter plus loin encore dans l'histoire du climat, les scientifiques s'intéressent ensuite aux vestiges archéologiques. Dans le centre de la ville de Brno, des travaux viennent de mettre au jour un puits de l'époque médiévale. Il date du 12e siècle, une nouvelle étape pour atteindre l'époque de l'Empire romain. Mais pour y parvenir, il faut trouver et collecter une ressource rare. Un bois en partie fossilisé, conservé profondément dans le sol depuis des millénaires et extrait de temps à autre par l'activité humaine. Les carrières de gravier sont une source particulièrement utile pour du bois subfossile aussi ancien parce que les arbres doivent être enterrés sans contact avec l'oxygène. Ils se trouvent enfouis dans le gravier sous la nappe phréatique. Et vous pouvez voir qu'ici nous sommes à un endroit très plat. Donc la rivière serpentait et a changé son lit au cours des derniers siècles et millénaires. Les arbres morts tombaient dans l'eau et étaient enterrés. On ne sait pas encore son âge. Il pourrait avoir entre 1000 et 8000 ans. Les possibilités sont donc immenses et c'est très important parce que ce matériau nous permet de remonter très loin dans le temps.
Les dendrochronologues collectent ainsi des centaines d'échantillons de chênes de toutes époques, sans savoir au départ à quelle période ils appartiennent exactement. À l'université Mendel à Brno, chacun de ces échantillons est ensuite soigneusement poncé et chacune des cernes du bois est précisément mesurée. Ensuite, nous passons à une technique appelée la datation par recoupement. Nous faisons des recoupements entre nos différentes sources : les arbres vivants, les matériaux anciens, le bois des bâtiments historiques, celui des fouilles archéologiques et enfin le bois subfossile. Et si nous avons assez de recoupements, si les anneaux se superposent, nous pouvons alors les dater de manière certaine.
Ces courbes indiquent les variations de largeur des cernes du bois à travers le temps. Chacune d'entre elles se recoupe. C'est ainsi qu'il est possible de remonter aux époques les plus anciennes. Une fois que nous avons identifié tous ces anneaux et que nous pouvons dire "Oui, celui-ci correspond à l'année 1258, celui-là à l'année 505", on prend le bois qui a été daté avec certitude. On le découpe avec une lame très fine de façon à être sûr qu'il n'y a pas de matière du cerne précédent ou du cerne suivant dans l'échantillon. On dispose ainsi de milliers et de milliers d'échantillons. Et ensuite le processus commence. On extrait la cellulose. On produit un mélange très homogène et on le place dans une capsule en argent ou en étain. À la fin, on obtient deux échantillons par anneau : un pour le carbone, l'autre pour l'oxygène. Carbone et oxygène indiquent les niveaux de température et de pluviométrie. C'est ainsi que les scientifiques parviennent à déterminer avec précision l'évolution du climat sous l'Empire romain.
Donc si nous partons de l'époque romaine, mettons de 100 avant Jésus-Christ jusqu'à 150-180 après Jésus-Christ, on peut voir que c'était une période généralement sèche, ce qui veut dire pour nous également chaude. On pourrait dire une période favorable et une période dont le climat était moins fluctuant. Et c'est une chose importante. Sans parler de chaude ou froide, c'était une période plus stable. Et ensuite, on entre dans une période aux alentours de l'an 200 où les fluctuations apparaissent. En l'occurrence, le climat devient plus humide, plus humide et potentiellement plus frais. Et ces fluctuations sont toujours défavorables parce que les sociétés ne sont pas capables de s'adapter si elles sont trop rapides et elles sont imprévisibles.
Les siècles de douceur et d'opulence, ce que l'on appelle aujourd'hui l'optimum climatique romain, appartiennent désormais au passé. Cyprien, évêque de Carthage qui vit au 3e siècle, évoque un monde où les rayons du soleil sont moins brillants, un monde où la récolte moins abondante qui n'est plus qu'un pâle reflet au bord de la tombe. Mais il y a plus grave encore. Car à la même époque, au cœur de leur Asie, un adversaire redoutable, les Huns, s'apprêtent à prendre la direction de l'Empire romain. Le changement climatique pourrait avoir joué un rôle crucial dans ces événements.
En plus de nos recherches en Europe centrale, nous dépensons beaucoup d'énergie à travailler avec nos collègues russes au sud de la Sibérie. Il s'agit de la grande région de l'Altaï, à la frontière de la Russie au nord, de la Mongolie au sud, de la Chine au sud-ouest et du Kazakhstan à l'ouest. La lisière actuelle de la forêt de l'Altaï se trouve à environ 2400 m. Et nous montons à cette altitude et même plus haut. L'Altaï est particulièrement important pour nous pour reconstruire les températures d'été parce que nous y trouvons de très vieux arbres et du bois mort très ancien au niveau de la limite supérieure de la forestation. Il y a une raison pour laquelle ils ne peuvent pas pousser plus haut parce qu'il fait froid. Donc même de petits changements dans les températures d'été laissent une indication particulière dans les cernes des arbres. Il fonctionne presque comme un thermomètre. Le fait est qu'en haute montagne, les conditions naturelles sont caractérisées par de très basses températures et ces basses températures empêchent le bois de se décomposer. Ensuite, dans ces zones montagneuses, très souvent le bois mort ne repose pas sur le sol mais sur des pierres, ce qui empêche également la destruction du bois.
Une fois la collecte du bois terminée, les scientifiques russes prennent le chemin de l'université de Novossibirsk en Sibérie. C'est ici qu'il sera daté et mesuré. Les données seront ensuite transmises à...
l'université de Cambridge en Angleterre. La particularité de ce bois, la particularité des arbres qui poussent en haute altitude, c'est qu'il forment des anneaux très étroits parce que les basses températures et la courte saison de croissance ne donnent pas le temps à l'arbre de former de plus larges anneaux. Et ce qui est intéressant, c'est que la reconstruction des températures d'été dans l'Altaille, c'est-à-dire de l'urasie intérieure à environ 5000 km à l'est des Alpes est très similaire. Nous avons des preuves d'une période romaine plus stable et plus chaude. Et puis aux alentours du 2e siècle après Jésus-Christ, les températures deviennent plus instables. Il y a davantage de fluctuation. Les systèmes agricoles de cette époque ont alors été poussés à leur limite. Et les empires nomade des step, ceux que nous connaissons de leur Asie intérieure, ont sans aucun doute été affectés de telle façon que les populations ont commencé à bouger, à migrer sur de plus grandes distances.
À présent, nous nous trouvons sur un site archéologique que l'on appelle le cimetière de Kika. Il correspond parfaitement à l'ire historique de l'époque des. Il a toujours été un territoire que l'on pourrait qualifier de carrefour pour de nombreuses populations. C'est un territoire où l'on trouve des traces de nomades de toutes les époques, des nomades qui se sont succédés ici sur plusieurs millénaires. Lorsqu'une vague de froid survient et que la courbe climatique indique une baisse des températures, on voit que la population évolue et que le territoire de l'Altaille se dépeuple. Généralement, la population quitte cette région parce que les conditions de la pratique de l'élevage se détériorent. Au 4e siècle, ces tombes semblent progressivement disparaître. Le signe pour les archéologues que les tribus nomades de Rasi, celles que nous connaissons sous le nom des Huns, sont en train de quitter la région. Ces cavaliers vont arriver en Europe avec une arme nouvelle. L'arc composite, fait de plusieurs matériaux aux propriétés complémentaires, est à la fois plus résistant et surtout plus puissant. Une arme qui va changer les règles du jeu quand les Huns vont parvenir aux portes de l'empire romain. Ils arrivent donc jusque dans la plaine russe, le long de la Volga, redescendent vers la Crimée et la mer Noire pour trouver, et bien, ces peuples barbares que les Romains connaissent bien, notamment les Goths, les Sarmates, et prendre leur place. Ces peuples barbares voisins de l'Empire se retrouvent donc pris entre le marteau d'Attila et l'enclume de l'Empire et décident de demander à Rome d'intégrer son territoire. Les Goths sont très mal accueillis et, ayant passé le Danube, ils se retrouvent en quelque sorte exposés à la cupidité des officiels romains dans la province et décident donc de se révolter. À Andrinople, en l'an 378, deux immenses armées vont s'affronter. Celle de Valens, l'empereur romain d'Orient, et celle de Fritigern, le chef des Goths. Des renforts venus d'Occident doivent rejoindre l'armée de Valens, mais celui-ci décide d'attaquer avant leur arrivée. L'erreur lui sera fatale. Les Goths sont supérieurs en nombre. Et les Romains se trouvent pris en étau, débordés par la cavalerie ennemie et réduits à se battre au corps à corps. Andrinople est la plus grande défaite de toute l'histoire de l'Empire. Des dizaines de milliers de soldats sont tués et l'empereur Valens lui-même trouve la mort dans la bataille. L'armée romaine est décapitée. La fin de l'Empire d'Occident, la partie la plus fragile, n'est plus qu'une question de temps. D'autres peuples sur toutes ces frontières prennent l'exemple des Goths, envahissent une région et s'y installent, progressant ainsi jusqu'au cœur de l'Empire. Le sac de Rome en 410 est l'un des épisodes de cette terrible descente aux enfers. Et quand les Vandales parviennent à s'emparer de l'Afrique du Nord, à partir de 429 après Jésus-Christ, l'empire d'Occident disparaît corps et bien. Il ne reste de l'Empire romain que sa partie orientale, la mieux armée et la moins exposée aux invasions. Il en sera ainsi jusqu'au début du 6e siècle quand il va tenter de prendre sa revanche et de récupérer les territoires perdus. Mais cette fois, c'est une catastrophe climatique qui va briser son élan. Imaginons que nous soyons en l'an 535. Les provinces orientales de l'Empire vont bien. Elles ont un tout nouvel empereur né dans les provinces d'Occident, dont la langue maternelle est le latin, et qui rêve de reconstituer l'Empire romain. Et il se donne comme premier objectif de reconquérir l'Afrique. L'Afrique tombe en à peine quelques mois. L'Empire romain a reconquis le grenier de sa partie occidentale et est maintenant sur le point de se diriger vers l'Italie. En 536, ils vont de la Sicile vers le cœur de l'Italie et commencent leur marche sur Rome, et ils progressent avec succès au printemps 536, jusqu'à ce qu'arrive quelque chose d'entièrement inattendu. Le soleil s'arrête de briller pour une période de 12 à 18 mois. Les contemporains disent qu'à midi, la puissance du soleil était à peu près celle de la lune. Que s'est-il passé en ce printemps 536 ? Pourquoi l'empereur Justinien a-t-il échoué dans son offensive alors même que l'ensemble de l'empire semblait à sa portée ?
Dans la petite ville de Reno, aux États-Unis, l'origine de ce phénomène inédit vient d'être identifiée. Une collaboration entre spécialistes du climat et historiens des universités de Harvard et du Maine a permis de comprendre comment un événement d'origine naturelle a pu précipiter la fin de l'Empire romain. La pièce à conviction clé dans cette enquête sur le climat du 6e siècle se trouve dans un grand réfrigérateur de l'université du Maine. Il s'agit d'une carotte glaciaire. Ce segment se trouvait à environ 60 m de profondeur. Nous le conservons dans notre réfrigérateur à une température de -25°. Et ici, je prépare la glace pour l'analyse par prélèvement laser. Je gratte la partie extérieure pour éliminer toute contamination et faire en sorte que la surface soit plate, aussi plate que possible. Cette carotte glaciaire garde la mémoire de l'atmosphère des 4000 dernières années en Europe. Elle a été prélevée à la frontière entre la Suisse et l'Italie, sur le Mont Blanc, au cœur de ce qui fut autrefois l'Empire romain. Jusqu'à présent, l'essentiel du travail sur les carottes glaciaires a été réalisé en Antarctique. Là-bas, la technologie est parfaitement adaptée à des carottes glaciaires qui, comme au Groenland, font 3 km de long. En Europe, la situation est complètement différente. La carotte glaciaire, de la surface au rocher, fait 72 m et jusqu'ici, nous ne disposions d'aucune technologie qui permette de collecter des informations dans de la glace si fortement compressée. L'Institut du changement climatique, sous la direction du professeur Maevski, a mis au point un nouvel instrument qui permet non pas de faire 100 mesures par mètre, mais plus de 40 000. Ce qui est remarquable avec cet instrument, c'est qu'il utilise un laser pour prélever l'échantillon, et vous pouvez le voir sur cet écran. C'est presque comme un verre qui se déplace. Ce qu'il fait en réalité est un peu comme un tout petit marteau-piqueur qui découpe des copeaux de glace. Une fois que ces petits morceaux de glace se détachent, ils sont mêlés à un gaz, et ce gaz les conduit dans cet instrument qui est capable de mesurer de très petites concentrations de matière comme du cuivre, du plomb, du sodium, qui nous donnent des informations différentes sur le climat, sur l'activité humaine et sur toutes sortes de choses. Quand les scientifiques se sont intéressés à l'année 536, ils ont trouvé une quantité supérieure à la normale de soufre, le signe d'une éruption. Mais ils ont surtout découvert des poussières de verre volcanique dont la composition très caractéristique les a mis sur la piste d'un volcan situé en Islande. C'est lui qui aurait explosé au moment où Justinien était sur le point de reconquérir tout l'empire romain. Déterminer la puissance de l'éruption à partir d'une carotte glaciaire est difficile, sauf si vous examinez les niveaux de soufre, de bismuth et d'étain, qui sont remarquablement élevés pour les 2000 dernières années. Ce qui nous suggère que 536 a été un événement très important. L'éruption a projeté une quantité si considérable de dioxyde de soufre dans l'atmosphère que la période qui a suivi a vu les températures chuter d'environ 2 degrés. Ce fut l'époque la plus froide de ces 2000 dernières années. Et donc 536, c'est le début. Un autre volcan en 540, un autre en 547. Il fait de plus en plus froid et le climat est de moins en moins favorable aux récoltes. Et ensuite, en 541, dans le delta du Nil, explose un nouveau pathogène. L'année 541 marque le début d'une épidémie d'une violence sans précédent qui va changer pour toujours l'histoire de l'Empire.
Un peu partout en Europe aujourd'hui, des archéologues en cherchent les traces. Sur l'île de Maguelone, près de Montpellier, ils la suspectent ainsi d'avoir provoqué l'effondrement d'un centre d'échange avec la Méditerranée. On est dans un lieu assez magique. En fait, c'est une cathédrale posée sur une île. C'est l'île la plus proche de Montpellier. C'est une île qui n'est pas loin du continent. Elle est posée entre les étangs et la mer. C'est surprenant aujourd'hui parce qu'on y arrive en voiture, mais dans le passé, c'était une île bien détachée du continent. On a retrouvé des poids et mesures de type byzantin qui montrent qu'il y avait là des marchands de, de, de pistes, peut-être des commerçants qui échangeaient avec la Méditerranée. En premier, en arrivant sur l'île, à mon avis, on devait voir les bateaux. Il devait y avoir toute une noria de bateaux de mer et des bateaux plus petits, des bateaux à fond plat pour la navigation dans les étangs. On pense qu'il y a des entrepôts, essentiellement des entrepôts. Il est bien probable qu'on ait échangé des draps et de la laine et des fromages et toutes sortes de marchandises qui ne laissent pas de trace pour les archéologues. Dans les années 560-580, on s'aperçoit que le site se dépeuple et l'on commence à découvrir des choses assez étranges. On trouve des corps, des sépultures qui qui n'en sont pas vraiment, qui sont des corps dont on se débarrasse dans les gravats de démolition des des édifices. On a là un problème d'épidémie ou un problème de guerre, ou en tout cas, on est là dans une phase de déclin de l'occupation. On essaie d'éclairer les aspects un peu sombres de cette période qui couvre les 5e-7e siècles. C'est la charnière entre le monde romain, le monde byzantin et le monde médiéval qui s'annonce avec la création des royaumes germaniques. Alors là, il y a les deux fémurs. Donc c'est l'os de la cuisse et qui plonge vers le bas. L'individu ne semble pas avoir été mis à plat dans une sépulture comme d'habitude. Ici, on voit bien, on a cette partie-là qui est qui repose plus ou moins à plat, et quand on arrive sur ces os-là, il plonge dans la terre. Il a peut-être été jeté comme ça, sans aucun, comme on jette un détritus à la poubelle. Parfois, ils sont jetés, jetés dans un dépotoir avec les poubelles. Parfois, ils ont été déposés avec soin, sans richesse apparente, sans coffre, sans construction, mais avec un certain soin. On a trouvé par exemple un corps enterré face contre terre, ce qui était une punition terrible pour un chrétien, puisque c'est la privation absolue de la lumière éternelle. Et ben voilà, voilà une dent. Souvent, les dents, c'est enfin, c'est ce qui se conserve mieux sur les individus très, très anciens. C'est souvent ce qui nous reste parce que ça se fossilise extrêmement bien. Après, ce qui est beau là, c'est qu'elles sont toutes en place, et ça va nous permettre, via l'ADN qui se qui se conserve très bien dans les dents, de pouvoir faire des recherches de maladie, notamment la peste, rechercher le bacille de la peste.
Pour quelle raison ce centre d'échange apparemment si prospère aurait-il été soudainement délaissé au cours du siècle ? Pourquoi des enterrements si nombreux dans un apparent désordre survenu précisément au moment où les bâtiments étaient détruits et le site abandonné ? La réponse se trouve à l'Institut Max Planck en Allemagne, où une équipe spécialisée dans les maladies anciennes parvient aujourd'hui à identifier des pathogènes de l'époque romaine. De toute l'Europe convergent ici des ossements prélevés sur des fouilles archéologiques. On commence habituellement par des dents de périodes anciennes d'une personne qui est potentiellement décédée d'une maladie infectieuse. La dent est un matériau très intéressant parce qu'à l'intérieur, vous avez du sang séché, et à l'intérieur du sang, bien sûr, le pathogène a dû circuler. Alors, comment peut-on l'extraire ? On doit simplement couper la dent en deux. Donc, on fait une incision, et ensuite on force cette cavité, et on prélève de la poudre d'ossement, des petits résidus d'os qui, sur leur partie extérieure, doivent avoir de l'ADN de l'agent pathogène. Ensuite, il nous faut extraire l'ADN de cette poudre d'ossement issue de la dent, et nous faisons cela en la dissolvant dans un liquide. Et ce que nous obtenons ainsi, c'est un extrait de l'ADN de l'os ancien avec des petits fragments de l'ADN de la personne, peut-être le pathogène qui l'a tué. Mais l'essentiel de l'ADN que l'on obtient d'un squelette ancien n'est en réalité pas celui de la personne, ni celui du pathogène, mais celui de l'environnement. Parce que le squelette est resté dans la terre pendant plus de 1000 ans, et on trouve donc une accumulation de l'ADN d'un grand nombre de micro-organismes. On a une véritable soupe d'ADN, et seulement une petite partie appartient au pathogène qui nous intéresse. Quelque chose comme 0,001 % de l'ADN, et celui du pathogène que nous recherchons. Alors, ce qu'on fait ensuite, c'est ce qu'on appelle la capture par hybridation. C'est comme une partie de pêche. On utilise la merveilleuse propriété qui veut que si on prend un brin d'ADN qui comprend les éléments de base A, C, T et G qui constituent l'ADN, si vous avez un A, un T, un C et un G sur une partie de la molécule d'ADN, et si vous avez ensuite la partie complémentaire, un T avec un A, un C avec un G et un G avec un C, ils vont se joindre l'un à l'autre comme deux aimants. Ils vont vraiment s'attirer l'un l'autre, ils vont matcher, alors que tout le reste va demeurer dans le mélange et vous pourrez l'éliminer. Donc, de 0,001 %, on monte à 50 % d'ADN du pathogène. Et cet ADN va ensuite dans une machine de séquençage. Une machine qui peut lire et produire des milliards de séquences d'ADN en un temps très court, en l'espace d'une journée environ. Et ce que cette machine nous livre, ce sont des séquences d'ADN A, C, T, T, C, A, G, et cetera, des milliards de séquences qui sortent de cette machine. L'ADN du pathogène recherché a été brisé en une multitude de segments en raison des conditions dans lesquelles les dents ont été conservées. Pour recomposer cette immense puzzle, il faut comparer chacun de ces segments à l'ADN de plusieurs pathologies. C'est ainsi, par exemple, que la tuberculose ou encore le typhus ont été écartés, et que la présence du bacille de la peste a pu être identifiée. Nous avons recherché Yersinia pestis de l'époque de la peste justinienne, c'est-à-dire du 6e siècle. Nous avons examiné des centaines de restes humains de cette période pour voir à quel endroit en Europe on pourrait trouver la peste du temps de Justinien. Et nous avons été vraiment très surpris parce que nous l'avons trouvé sur des individus de la péninsule ibérique, c'est-à-dire de l'Espagne d'aujourd'hui, de France, d'Allemagne, d'Angleterre, donc de très larges parties de l'Europe de l'Ouest. Sur une douzaine d'anciens squelettes humains, nous avons trouvé de l'ADN préservée de Yersinia pestis, et nous avons pu reconstruire des génomes entiers de cette ancienne bactérie de la peste. Progressivement, les scientifiques dessinent la carte de la peste justinienne, dont l'activité, fonctionnant par vagues, aurait duré environ un siècle. Au moins un tiers de la population de l'empire en aurait été victime. Une terrible épidémie qui s'ajoute à un spectaculaire refroidissement climatique.
Dans le désert du Néguev, en Israël, des scientifiques retrouvent aujourd'hui les traces de ces terribles années où l'empire a finalement mis le genou à terre. Comment la société romaine a-t-elle réagi à cette succession d'épreuves d'une ampleur et d'une nature sans précédent ? Pour répondre à cette question, les archéologues emploient aujourd'hui les grands moyens. Cette colline artificielle a été formée par les déchets accumulés d'une cité à présent disparue, la ville de Halutsa. Elle contient dans ses profondeurs les traces d'environ deux siècles d'activité, des débuts de la cité aux dernières phases de son existence. Halutsa, mais aussi Shivta, à une trentaine de kilomètres, offrent ainsi une photographie des derniers instants de l'Empire romain. Si vous remontez dans le temps et que vous venez à Halutsa il y a environ 1500 ans, c'est une grande ville. Cela signifie qu'elle possédait un théâtre, un gymnase, des bains publics, qu'elle disposait de plusieurs grands bâtiments publics, qu'elle avait plusieurs églises. Les archéologues estiment qu'elle pouvait compter quelque chose comme 20 000 habitants. Donc, même pour aujourd'hui, c'est une ville de taille moyenne. C'était une belle époque pour visiter la ville. Je veux dire, la prospérité était à son maximum. Ça, c'était au début du 6e siècle. Ensuite, quelque chose s'est produit. Un prêtre nommé Jérôme visite Halutsa aux alentours de l'année 540. Et ensuite, il envoie un message. Il écrit une lettre à Procope qui se trouve à Césarée. Et Jérôme lui écrit : "La prochaine fois que tu viendras à Halutsa, tes yeux seront remplis de larmes à cause de la poussière que tu auras dans les yeux et de la sécheresse des vignobles." Les vestiges de la cité se trouvent aujourd'hui sous le sable du désert, et ces collines artificielles sont les seules manifestations de sa grandeur passée. Dans ces tubes métalliques sont glissés des tuyaux de plastique qui contiennent les couches successives de sédiment. Merci David. Alors ici, c'est l'extrémité. On peut voir des morceaux épars avec des détritus d'origine humaine. Peut-être ici des cendres. Ensuite, une couche blanchâtre, probablement de la pierre. Chacun de ces sondages raconte l'histoire de la cité disparue, son activité économique, ses habitudes alimentaires ou encore ses produits d'importation. Le principe, c'est que nous nous enfonçons dans le temps. La profondeur ici, c'est une matérialisation du passé, et les couches successives de sédiments que nous perçons, ce sont en fait les pages d'un livre d'histoire. Disons que la société se soit effondrée. Ce sera une rupture. Ce sera la fin de quelque chose. La constitution de ces dépôts d'ordure nécessite un haut degré d'organisation. Ils suivaient probablement des règles, et il y avait une personne qui dirigeait la collecte des ordures et leur transport en dehors de la ville. À un moment donné, au 6e siècle, ce système s'arrête, et cela peut-être une indication que l'administration ne fonctionnait plus correctement. Et on peut voir alors des ruines de maisons remplies d'ordures. Certaines rues ont été remplies d'ordures. Dans l'un des laboratoires de l'université de Haïfa, chacun des prélèvements est ensuite soumis à un examen qui vise à déterminer sa densité et sa composition. Tu vois le laser ? Oui. Ah, il fonctionne déjà. Là, il prend des mesures. Et cet examen indique que dans la première moitié du 6e siècle, les collines de déchets ont été progressivement abandonnées, préfigurant certainement un déclin de la cité. Et bien, je vois un changement net au début, avec ensuite une série de variations et finalement un effacement, un blanc, puis la fin. Les cités romaines du Néguev se sont éteintes par étapes dans la première moitié du 6e siècle. C'est vrai de Halutsa, mais également du village de Shivta. Un village qui produisait à cette époque un vin blanc réputé dans tout l'empire romain. Shivta, c'est un peu comme si le temps s'était arrêté. Si vous regardez autour de vous, vous pouvez voir que les maisons sont encore intactes. Tous les murs sont encore debout. Les pierres n'ont pas été emportées parce que nous sommes à l'écart des voies de circulation. Une fois Shivta abandonné, elle a été oubliée. On connaît le niveau de vie des gens qui vivaient à Shivta par la dimension des maisons. Ils vivaient dans de grandes maisons, chacune d'entre elles comprenant plusieurs pièces. Au côté de plusieurs de ces maisons, il y avait aussi des écuries, ce qui signifie qu'ils avaient des chevaux. Cela vous donne une indication simple et directe que ces gens étaient prospères et qu'ils avaient l'intention de rester ici pour toujours. Nous trouvons dans les déchetteries un grand nombre de céramiques en forme de jarre. Nous voyons plusieurs pressoirs, certains sont de très grande taille. Tout cela nous indique que la viticulture était une chose essentielle ici. Le niveau de vie que nous pouvons voir autour de nous est la parfaite expression de la prospérité issue de l'activité agricole. Regardez ces maisons l'une après l'autre. À un moment donné, les gens ont bouché leur portes d'entrée. Ils les ont scellées avec des pierres. Ils sont partis et ne sont jamais revenus. Cela nous donne une bonne indication que l'ensemble du processus d'abandon a été très bien organisé, un peu comme si les gens étaient arrivés à la décision qu'ils ne pouvaient pas rester ici plus longtemps, qu'il devaient prendre leurs affaires et partir. Ce sont probablement les derniers instants du village de Shivta. Nous avons fouillé plusieurs de ces maisons juste derrière ces portes à la recherche de restes organiques pour dater les dernières phases de leur occupation. À partir des graines que nous avons trouvées et des analyses radiocarbones que nous avons obtenues, nous savons que chacune de ces maisons a été fermée au milieu du 6e siècle. Alors que l'épidémie de peste se répandait dans tout l'empire, les difficultés pour exporter le vin de Shivta ne nous ont sans doute guère laissé le choix à ses habitants. L'énergie investie pour maintenir les pieds de vigne dans un climat si hostile n'avait plus de raison d'être. Ils ont renoncé, à l'image de ceux de tout l'empire romain. Alors que l'empire de Justinien était en pleine reconstruction, le froid et la peste ont stoppé la reconquête et ces armées ont fini par refluer définitivement. Et si l'Empire d'Orient a survécu encore plus de 1000 ans, il n'a plus été ensuite que l'ombre de lui-même.