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La théorie des points roses (ou pourquoi le monde va mal)

CroustiJu22:12

Transcription

Est-ce que ce point est rose ? Bon, déjà, j’espère que vous n’êtes pas daltoniens, sinon c’est un peu maladroit de ma part, mais je pense que votre réponse est oui et qu’on est à peu près tous d’accord là-dessus.

Maintenant, si je vous mets une série de points de différentes couleurs et que je vous demande de dire lesquels sont roses, vous en trouvez combien ? Et même si ça paraît bizarre, vraiment, essayez, jouez le jeu et comptez combien il y en a. Vous pouvez le noter sur une feuille, dans les commentaires, ou même dans votre tête si vous vous sentez plutôt chaud niveau mémoire. OK, normalement vous avez fini. Voici d’autres points et toujours la même consigne : trouver le nombre de points roses. La même chose pour ces points-là, et vous inquiétez pas, ça va bientôt prendre tout son sens. Toujours la même chose, on passe au suivant. Et voici les derniers points. Là, vous devez vous retrouver avec six chiffres différents en fonction du nombre de points roses que vous avez trouvé. Ça doit ressembler à quelque chose comme ça, sauf que pour la dernière liste, est-ce qu’on peut vraiment dire qu’un ou plusieurs de ces points est roses ?

Si je vous l’avais affiché directement en début de vidéo en vous disant de quelle couleur sont chaque point, il y a très peu de chance pour que vous ayez désigné l’un d’eux comme rose. D’ailleurs, pour ceux qui ont dit que ces points sont roses et qui en sont persuadés, je les avais aussi mis au début et je doute que vous les ayez choisis, ou peut-être que si, et dans ce cas-là, bah je me suis planté. On peut expliquer ce phénomène des cercles roses de plusieurs façons. Déjà, vous êtes sur un écran et en fonction de vos réglages, les couleurs peuvent être altérées. Ensuite, c’est évident, mais on a tous une notion différente du rose, c’est relatif à chacun. Quelqu’un peut appeler ça rose alors que pour moi c’est plus du violet. Et pour finir, il y a la consigne qui vous influence. Quand je vous dis de chercher les points roses, vous êtes poussé à en trouver plus facilement, alors que si j’avais donné une consigne plus neutre, le résultat aurait été probablement différent.

Mais il y a une autre explication beaucoup plus importante qui fait que la majorité des gens, et même peut-être vous, avez cité un ou plusieurs points comme étant rose dans la dernière liste. Pour comprendre pourquoi, on va se pencher sur cette étude. Je vais vous épargner mon terrible accent en anglais et vous traduire le titre en français : changement de concept induit par la prévalence dans le jugement humain. C’est un peu flou, mais cette étude, c’est exactement le petit test que je vous ai fait juste avant, en beaucoup plus poussé et pas avec des points roses, mais bleus. À première vue, l’article ne paye pas de mine, mais il analyse un concept qui nous touche absolument tous et qui est fondamental. Ces petits points nous donneraient en partie l’explication de pourquoi le monde d’aujourd’hui va mal.

On va tenter un truc. En général, dans ce genre d’étude, les chercheurs partent d’une hypothèse, c’est-à-dire d’une idée à tester, et ils construisent ensuite une expérience pour vérifier si cette hypothèse se confirme ou non. Sauf que là, on va essayer de fonctionner à l’envers. Je vais vous dire ce qu’ils ont fait, vous donner les résultats, et vous allez tenter de déterminer leur but d’origine et d’en conclure quelque chose. Ils ont présenté aux participants une série de 1000 points allant d’un bleu pur à un violet intense en leur demandant de définir lesquels étaient bleus. La différence avec le test que je vous ai fait, c’est que pour eux chaque point était affiché les uns après les autres et ce pendant une demi-seconde. Ça ressemblait plus à ça. Pour la vidéo, je vous ai présenté tout ça sous la forme d’une liste pour aller plus vite et pour que ce soit plus clair. Donc il faut garder en tête que ça peut avoir influencé votre jugement car vous n’étiez pas dans les mêmes conditions. Pour les 200 premiers, la moitié des ronds était clairement bleue, mais sans prévenir, au fil du temps, la proportion de se considérer comme telle diminuait. Il y avait de moins en moins de points bleus, pour que dans les 200 derniers essais sur les 1000, il n’en reste que très peu, contrairement au début. Et les résultats sont vraiment fous. Le graphique de droite représente l’expérience que je viens de vous décrire, alors que celui de gauche est le témoin, celui où le nombre de points bleus n’a pas diminué au fil des essais. En gros, on ne le touche pas et on se sert de lui pour le comparer avec l’autre qui nous intéresse.

Au début, j’ai mis un peu de temps à comprendre exactement ce que ces schémas représentaient, donc je vais vous expliquer très simplement avec mes mots pour que tout soit bien clair. Sur l’axe des abscisses, donc la barre horizontale, est représentée la couleur objectif des points. Donc si un point est violet, il sera ici, et s’il est bleu, ici. En revanche, sur l’axe des ordonnées, donc la droite verticale, se trouve le pourcentage de points identifiés comme bleus par les participants. Si ce point est considéré comme bleu par tous les gens qui ont participé au test, qu’il le soit réellement ou non, alors on le place ici. Par contre, si seulement 25 % d’entre eux le considère comme tel, on le place ici. Prenons celui-ci par exemple : 75 % des gens le considèrent comme bleu, et objectivement la couleur se trouve ici sur le spectre du trait violet à trait bleu, alors le point se place là. On fait ça pour les 200 premiers et on obtient un nuage de points duquel on peut tracer une courbe. La même chose pour les 200 derniers et on se retrouve avec notre fameux graphique de l’étude. L’effet qui nous intéresse est donc dans le B, c’est la différence entre la courbe bleue et la courbe jaune, entre les 200 premiers essais, là où il y avait la moitié de points considérés comme bleus, et les 200 derniers, là où leur nombre avait grandement diminué. Et je rappelle que la seule différence entre les deux, c’est que dans l’un le taux de cercle bleu est resté le même, alors que dans le second il a diminué progressivement. Et tout naturellement, on se demande pourquoi une telle différence ? Pourquoi quand on réduit leur nombre au fil du temps on a tendance à considérer plus facilement du violet comme du bleu ? Quand la courbe se déplace vers la gauche, ça signifie que les participants ont inconsciemment élargi leur notion de ce qui était bleu. Si je simplifie au maximum, ce qui est à droite de la courbe, c’est ce que les gens considèrent comme bleu, et à gauche ce qu’ils considèrent comme violet. Donc si la courbe se décale, ça veut dire qu’ils agrandissent leur concept de ce qui est d’une certaine couleur ou d’une autre. Ils ont augmenté leur définition du bleu, et c’est pour ça que l’étude a pour titre : changement de concept induit par la prévalence dans le jugement humain. Si on reformule, on pourrait dire : changement de définition provoqué par le nombre d’apparitions dans les jugements humains. En gros, quand quelque chose diminue, on a tendance à le voir plus facilement là où il n’y était pas.

Je ne sais pas si vous voyez ce que ça veut dire, mais il est l’heure que je vous parle de l’hypothèse que les scientifiques voulaient vérifier. En fait, ils se sont demandés pourquoi certains problèmes sociaux semblent impossibles à résoudre, et l’explication viendrait du fait que quand un problème diminue objectivement avec le temps, notre perception de celui-ci s’élargit pour le voir là où auparavant il n’y était pas, comme avec nos points qui au début étaient considérés comme plutôt violets, mais qui au fur et à mesure ont fini par être définis comme bleus. Les chercheurs prennent comme exemple un stand de banane au marché, mais je trouve vraiment qu’il est nul, donc je vais me permettre de donner le mien pour vous. Pour vous la faire courte, je monte mes vidéos sur un vieux PC que j’avais acheté pour la fac, sauf que comme vous vous en doutez, il est extrêmement lent, et pour pouvoir faire le montage, c’est vraiment pas le top. Et récemment, un ami m’a prêté son PC qui met une vitesse au mien sur tous les points, et depuis je peux monter sans aucun problème et je gagne un temps fou. Les bugs sur les montages sont devenus très rares, sauf que maintenant pour les moindres moments de lag ou de latence, je soupire et je vois ça comme quelque chose de problématique, et c’est tellement bête car mon confort de travail a considérablement augmenté, mais dans ma tête c’est toujours gênant, et je pense que peu importe le PC, je continuerai à me plaindre, ce qui est malheureusement bien triste. Maintenant, imaginez que ce même mécanisme s’applique à des choses beaucoup plus sérieuses, comme les crimes par exemple. S’ils deviennent plus rares, un policier ou un juge pourrait inconsciemment élargir leur définition au point d’y inclure des comportements plus mineurs, et c’est là que ça devient dangereux, parce que notre définition de certains concepts devrait rester constante quelles que soient les circonstances, elle ne devrait pas s’élargir juste parce qu’on les voit moins souvent. Sauf que notre cerveau, lui, n’est pas forcément programmé pour ça, il a tendance à juger les choses en fonction de ce qu’il voit autour et à comparer sans arrêt au lieu d’évaluer chaque chose de manière absolue et individuelle, et c’est pour ça que ce phénomène peut devenir problématique dans de nombreux domaines. On l’appelle couramment the blue dot effect, ou l’effet point bleu, mais comme vous l’avez vu avec le titre, je me suis permis une petite liberté en reformulant ça en la théorie des points roses, parce que ça sonne clairement mieux que l’effet point bleu.

Et là vous pouvez vous dire quelque chose de très légitime, c’est qu’il y a une grande différence entre comparer de simples couleurs et des problèmes sociétaux très complexes. Mais attendez, l’étude ne s’est pas arrêtée là, elle a poussé l’expérience bien au-delà de simples cercles colorés. Mais juste avant, on va faire un tour vers les autres tests qui ont été effectués, car ils sont cruciaux. En effet, ce dont je vous ai parlé n’est que la première expérience sur les sept. Les autres ont clairement la même base, sauf qu’à chaque fois ils ont changé une petite chose. Dans la seconde, au lieu de diminuer progressivement la proportion de bleu, ils ont prévenu les participants en leur disant clairement qu’il y en aurait de moins en moins au cours du test, et malgré ce changement, le résultat est très similaire. La courbe jaune, donc celle des derniers essais, se déplace vers la gauche. Même chose pour la 3e expérience. Dans la A, rien ne bouge, la B ça diminue sans qu’on leur dise, donc pour l’instant exactement pareil qu’auparavant. Par contre, pour la C, on dit clairement aux participants que le nombre de points bleus va réduire, et qu’en plus ils doivent être consistants, qu’ils ne doivent pas laisser leur définition du bleu s’élargir. Et dans la D, même chose, sauf qu’on leur apportant en plus une motivation financière : s’ils ont raison, ils gagnent de l’argent. Malgré tous ces changements, la courbe jaune se déplace encore une fois vers la gauche, et ce dans tous les cas. Pour la 4e, ils ont juste essayé en diminuant progressivement les points bleus, et ensuite en les diminuant radicalement d’un coup. Et la 5e, que je trouve extrêmement intéressante et importante pour la suite, ils ont fait exactement la même chose que pour la première, sauf qu’au lieu de diminuer, ils ont augmenté au fil du temps leur nombre pour voir si l’effet inverse pouvait se produire. Donc si quand un problème augmente, on pourrait inconsciemment le minimiser. Et évidemment, comme on pouvait s’y attendre, la courbe se déplace sept fois vers la droite, la définition du problème s’est rétrécie, et comme vous pouvez l’imaginer, ça a des implications assez terribles, notamment par rapport à une certaine fenêtre que vous connaissez peut-être.

Donc en résumé, qu’on soit conscient ou pas de la diminution des points, qu’on nous dise d’y faire attention, qu’on soit payé pour, ou qu’on inverse l’expérience, on retrouve toujours le même phénomène : notre perception du problème évolue. On a vu les cinq premières expériences, mais il reste les deux dernières qui prennent une toute autre dimension. Pour la 6e, on oublie les cercles de couleur et on les remplace par des visages allant du très menaçant à pas du tout, et avec la même demande qu’auparavant, mais on remplace la consigne par : trouver les visages menaçants. Vous vous en doutez, on obtient un résultat similaire aux cinq premiers tests. Faites-en la conclusion que vous voulez, mais j’ai une petite pensée aux gens qui ont grandi dans des contextes où ils étaient souvent exposés à ce type d’expression faciale et qui maintenant peuvent être plus susceptibles d’en voir là où il n’y en a pas. La dernière expérience a pour but de déterminer si l’effet des points bleus s’applique aussi aux concepts qui ne sont pas visuels. Les chercheurs ont donc demandé aux participants de se mettre dans la peau d’un juge qui évalue si les études scientifiques qu’on lui présente sont éthiques ou pas. Donc ici, pas de points, mais des propositions allant du très classique comme une étude sur les habitudes du sommeil des enfants à absolument contraire à l’éthique et à la morale, comme une expérience qui consiste à provoquer chez les enfants un énorme stress pour observer leur réaction. Et encore une fois, même constat : quand on diminue la présence des propositions non éthiques, la courbe jaune se déplace vers la gauche. La définition de ce qui n’est pas acceptable chez les participants a évolué et s’est agrandie. Et comme vous vous en doutez, l’inverse est tout aussi vrai. Notre recherche n’en parle pas, donc c’est plus une réflexion personnelle, donc ça vaut ce que ça vaut, mais j’ai l’impression qu’on fonctionne comme avec une sorte de jauge à problème qui s’équilibre. C’est comme si notre cerveau, pour certaines choses, voulait rester à un niveau constant. Quand le problème baisse, il élargit sa définition pour rééquilibrer la jauge, et inversement, quand il augmente, il relativise en enlevant d’autres qui auparavant auraient été considérés comme ayant leur place en tant que telle. Bref, ça c’est une autre façon de représenter cet effet des points bleus, et c’est comme ça que je le vois dans ma tête, comme si notre cerveau cherchait toujours un point d’équilibre.

Personnellement, la première fois que j’ai lu cette étude, j’ai directement pensé à la vision pessimiste que la plupart des gens ont. Je ne sais pas vous, mais tout autour de moi j’entends dire que tout va de plus en plus mal. Quand je demande à certains amis s’ils veulent des enfants plus tard, ils me répondent que non, au vu de l’état du monde et comment il évolue. Quand je jette un coup d’œil aux médias, j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de crime, d’insécurité, de conflits, de corruption. Bref, vous voyez très bien de quoi je parle. D’ailleurs, je vous ai fait un sondage sur mon compte Instagram, et vous étiez plus optimistes que ce que je croyais. Donc si ça se trouve, c’est moi qui ai une fausse idée de ce que la majorité pense, mais ça n’enlève pas le fait qu’on peut entendre certains dire qu’on est foutu, que notre société est de pire en pire, que nous sommes condamnés et que tout était mieux avant. Pourtant, quand on regarde les statistiques, tout porte à croire que c’est l’inverse. Évidemment, on a aucun indicateur précis pour savoir si le monde est meilleur aujourd’hui qu’avant, mais on peut quand même en avoir une idée globale si on regarde des facteurs tels que le taux de domicile dans le monde, la pauvreté, le taux d’espérance de vie, la mortalité infantile, etc., etc. Je vais pas tout vous citer, mais pendant que je parle, je vous en mets d’autres à l’écran, et on voit clairement que tout se porte mieux. Alors bien sûr, il y a des graphiques qui tendent vers le négatif, et certains sur des sujets super importants, c’est crucial de ne pas oublier ces aspects-là. Et même quand à première vue tout se porte pour le mieux, comme la pauvreté dans le monde, il faut noter que c’est une moyenne et que dans certains pays ce n’est pas le cas, comme à Madagascar par exemple. En gros, c’est pas parce que le monde, d’après ces graphiques, va de mieux en mieux qu’il faut minimiser ce qu’il ne va pas, et j’apporte tout mon soutien à ceux qui vivent en ce moment des situations très difficiles dans leur pays. J’en profite pour préciser que pour dire tout ça, je me base sur le travail d’autres personnes, je peux me tromper, et elles aussi. Quand j’utilise des statistiques ou quand je traite des études dans mes vidéos, elles peuvent être erronées en fonction du contexte, de la méthodologie, ou même à cause de simples erreurs humaines. En bref, faites attention à ce que vous voyez, rien n’est acquis.

Si on revient à nos points, ça serait eux qui expliqueraient en partie pourquoi on a tendance à avoir une vision pessimiste de notre monde. La majorité des problèmes sociétaux vont beaucoup mieux qu’il y a 30 ans, mais comme ces problèmes sont moins fréquents, on élargit notre définition de ceci pour y introduire des aspects qu’on n’aurait pas pris en compte auparavant. J’aimerais aussi ajouter que cet effet n’est clairement pas le seul acteur de la vision négative que l’on a du monde. J’en ai un peu parlé juste avant, mais je pense que les médias jouent un très grand rôle là-dedans, et je vous apprends rien en vous disant ça, on est tous conscients que les JT, les journaux, en fait tout ce qui parle et relate l’information, expose plus souvent du négatif que le reste, tout simplement car on a tendance, nous les êtres humains, à porter plus d’importance à ce qui ne va pas qu’à l’inverse. C’est beaucoup plus impactant d’entendre une hausse du taux de la mortalité infantile qu’une baisse, et comme leur but reste d’être regardé pour pouvoir vivre de leur programme, ça les incite à continuer dans cette direction. Ces médias font un peu comme moi au début de la vidéo : au lieu de nous demander de quelle couleur sont les points, ils nous influencent avec la consigne. Donc quand ils nous disent de chercher les ronds bleus, nous sommes poussés à en trouver beaucoup plus facilement. Il y en a même qui visent certains points très précis qui sont tout sauf du bleu, mais ça c’est une autre histoire.

Après avoir vu tout ça, on peut se poser une question : dans un monde utopique où toutes les difficultés ont disparu, est-ce qu’on verrait encore des problèmes ? Je vous laisse y répondre si vous le souhaitez dans votre tête ou dans les commentaires, mais je pense que malheureusement oui. On vient de voir une vision très large de ce que cet effet des points bleus implique, mais il n’y a pas que les problèmes sociétaux, on a aussi des problèmes personnels. Regardez un exemple tout bête, je suis sûr que vous allez y reconnaître un proche ou peut-être vous-même. Imaginez quelqu’un d’assez mince qui décide de se mettre au sport car il trouve que son apparence physique est un problème. Il finit par changer progressivement et à ne plus être considéré comme maigre, mais pourtant dans sa tête le problème est encore là, et il commence à se focaliser sur de minuscules détails, comme sa morphologie, l’asymétrie de ses abdos, ses biceps courts, etc. Peu importe ses efforts, ça risque d’être jamais assez pour lui. Même chose pour certaines personnes qui essayent de perdre du poids jusqu’à atteindre des stades dangereux car leur perception d’elle-même est totalement biaisée. Si on revient sur nos expériences, vous vous rappelez de la 5e, celle où ils ont testé l’effet inverse : ils ont augmenté les points bleus, et donc les participants étaient plus exigeants pour les détecter. Je vous avais parlé d’une certaine fenêtre, certains ont déjà deviné. On va parler d’un concept crucial, surtout avec le contexte du moment. Vous avez peut-être déjà entendu ce terme : c’est la fenêtre d’Overton. C’est un concept en sociologie politique qui désigne l’ensemble des idées considérées comme acceptables dans une société à un moment donné. En gros, c’est la zone de discours autorisé, normale, qu’on peut dire sans passer pour quelqu’un de fou. Ça sera plus simple avec un exemple. On trouve tous acceptable de penser que la démocratie est importante et que tout le monde doit avoir le droit de vote. C’est une idée au cœur de la fenêtre d’Overton car elle est acceptable et acceptée par l’opinion publique. Si demain on entend une personne dire quelque chose du genre : on devrait supprimer les élections, au début tout le monde trouverait ça absurde, mais si on commençait à entendre cette idée extrême à la télé, sur les réseaux, dans les tribunes, notre cerveau sera plus confronté à des idées du genre : « La démocratie a ses limites, le peuple ne vote toujours pas bien, le système est à revoir ». À force d’être face à ces avis, la fenêtre de notre société peut s’élargir ou se déplacer pour commencer à accepter ce qui était auparavant impensable. Et même si on n’arrive pas jusqu’à l’idée extrême de supprimer les élections, on finit par être plus réceptif à des idées qui s’en rapprochent. Si vous voulez, imaginez que cette fenêtre est un t-shirt, il est parfaitement ajusté pour vous et vous va super bien, sauf que si quelqu’un de beaucoup plus grand et imposant l’enfile, il risque de le déformer et de l’élargir. Et ben la fenêtre d’Overton fonctionne un peu comme ça. Ce n’est pas que les gens ont changé d’un coup d’avis, c’est que la norme a glissé, la perception de ce qui est normal s’est déplacée avec le temps, exactement comme dans l’expérience des points bleus. Plus il y en a, plus notre seuil d’acceptation s’adapte, et en vrai notre cerveau fonctionne comme ça tout le temps, que ce soit pour juger une couleur, une idée, un comportement ou même une personne, on ne juge jamais dans l’absolu, sur le moment, on juge par contraste, en fonction de ce que l’on voit autour.

Je ne sais pas si vous avez fait le lien, et je peux me tromper, mais j’ai l’impression que c’est justement la stratégie de certains politiciens, comme Donald Trump. On voit bien récemment qu’il enchaîne les scandales et les idées choquantes en dehors de la fenêtre. Peu importe qu’on soit d’accord avec sa politique ou pas, à force d’introduire chaque jour des propos extrêmes dans le débat public, ces idées deviennent moins choquantes, moins surprenantes, et donc moins exclues des discussions. Ce qui paraissait impensable hier peut le devenir demain. C’est bien beau tout ça, mais est-ce qu’on peut esquiver ou réduire cet effet des points bleus ? Parce que comme on l’a vu, en être conscient ne suffit pas. Quand on prévient les participants, quand on leur demande de ne pas se faire influencer, et même en leur donnant de l’argent, ils ont toujours leur courbe jaune qui se déplace vers la gauche. Alors comment faire ? Je suis tombé sur une deuxième étude qui vient compléter la première. Elle reprend la même expérience, sauf qu’elle ajoute un feedback. En gros, à chaque fois que les participants vont donner leurs réponses, ils vont être corrigés directement et donc savoir s’ils ont eu raison ou tort. Donc pour rappel, dans notre graphique de base, sur les derniers essais, la courbe se déplace vers la gauche, et donc la définition de ce qui était bleu s’élargissait. Mais à votre avis, que se passe-t-il avec le feedback ? Je pensais avant de voir le résultat que ça allait corriger l’effet point bleu et que les deux courbes resteraient au même endroit, donc dans la meilleure disposition, puisque ça veut dire que les participants restent objectifs. Sauf que non, étrangement, la courbe se déplace vers la droite, les gens deviennent plus stricts quand ils sont corrigés. Les chercheurs concluent que le feedback supprime, voire inverse, l’effet de la première étude. Malheureusement, on ne revient pas à une définition stable, mais on évite au moins le dérapage progressif et inconscient qu’on voit dans l’effet point bleu. Et dans la vraie vie, ce feedback, c’est tout ce qui contredit ou confirme ce que l’on pense. Mais comme notre monde est bien plus complexe qu’une simple expérience avec des cercles colorés, ces feedback ne sont pas toujours justes. C’est le discours de nos proches, nos expériences, ce qu’on voit dans la rue, sur internet, dans les médias. Bref, tout est biaisé, donc impossible de se reposer sur ça, surtout que ça peut carrément avoir l’effet inverse. Donc comment faire ? Est-ce qu’on est condamné à avoir une vision pessimiste de la réalité même quand celle-ci s’améliore ? À continuer de voir des points bleus même quand ils disparaissent ?

D’après moi, la meilleure façon de ne pas les voir partout, c’est de constamment remettre en question ce que l’on voit et de garder un esprit critique. C’est pas parfait, mais gardant en tête qu’on est humain et que c’est normal d’être influencé par ce genre de biais, je pense qu’il ne faut surtout pas chercher les cercles bleus, mais observer chacun comme il est réellement. Continuez sans cesse de vous demander de quelle couleur sont les ronds et de ne pas vous imposer de consignes. Chaque point est une forme avec une couleur qui est bien plus complexe qu’un simple bleu, violet ou rose. Ils ont chacun des nuances bien différentes, comme nos problèmes. Et pourquoi se concentrer sur eux ? Admirons aussi les autres, les marrons, les oranges, les verts, les rouges, les gris. Regardons-les comme ils sont vraiment, sans mal les interpréter ou les comparer aux autres. Ou peut-être que depuis le début, le secret s’est de… observer différemment. Qu’on va trop vers la facilité en cherchant la cause, le cercle qui dérange, alors qu’on est en face d’un système complexe qui prend un tout autre sens quand on le regarde de plus loin. Si on récupère tous les points qu’on a vu depuis le début de cette vidéo, ceux pour lesquels je vous ai dit…

De chercher les roses et qu'on les regroupe en les mettant côte à côte. Si on dézoome un peu, on pourra peut-être mieux les comprendre et avoir une vision globale. Et pour ça, il suffit de prendre du recul. [Musique] [Applaudissements] [Musique] [Musique] [Musique]