Transcription
[Musique] La colonisation, c'est le fait de conquérir, dominer puis exploiter un territoire, ses ressources et ses habitants. Parfois, cela s'accompagne d'une politique de peuplement du territoire. Par exemple, la France a invité des centaines de milliers d'Européens à s'installer en Algérie. On appelle ces personnes des colons. Le pays qui a conquis le territoire, le domine et l'exploite se nomme métropole, tandis que le territoire conquis, dominé, exploité, bref, colonisé se nomme colonie.
Les facteurs et les motivations de la colonisation au 19e siècle sont divers. Ces conquêtes sont étroitement imbriquées avec l'exploration par les Européens de régions qui leur étaient jusqu'ici inconnues en Afrique et en Asie. On peut citer l'exemple célèbre de David Livingstone, médecin, explorateur et missionnaire protestant, qui a consacré une bonne partie de sa vie à l'exploration de l'Afrique, notamment à chercher la source du Nil. Perdu lors d'une exploration, c'est l'aventurier et journaliste Henry Stanley qu'il retrouvera près du lac Tanganika en 1871. Ces diverses explorations connaissent de grands succès de presse et construisent le mythe de l'homme européen à la conquête d'un monde sauvage et hostile. Elles permettent aussi aux Européens de cartographier le continent africain, ce qui facilite par la suite sa conquête.
Une autre motivation est morale et culturelle. Les Européens pensent être supérieurs aux autres et estiment qu'ils ont le devoir d'éduquer les peuples et de les amener à un degré supérieur de civilisation. On nomme cela la mission civilisatrice. Cela va de pair avec l'envoi de missionnaires, catholiques et protestants, qui veulent évangéliser de gré ou de force les populations colonisées.
Mais l'exploration de terres inconnues ou la mission civilisatrice sont souvent des prétextes pour une autre motivation bien plus concrète : l'exploitation des richesses des terres colonisées. L'Europe est alors en pleine révolution industrielle. Elle cherche donc des matières premières mais aussi des débouchés pour son industrie. Les conquêtes s'intensifient à partir des années 1870. Les grandes puissances européennes se livrent à une course aux colonies. Elles se partagent l'Asie et l'Afrique. Cela crée des conflits entre pays européens, notamment entre la France et l'Allemagne, comme au Maroc en 1905 et 1911.
Ces puissances sont la plupart du temps confrontées aux résistances locales. En Algérie, on peut citer Abdel Kader, mais aussi la grande Lalla Fatma N'Soumer, ici représentée par les colonisateurs à cheval, ou encore le cheikh Bouamama, dont la lutte se poursuit jusqu'au tout début du 20e siècle, ici représenté dans un film algérien sur son épopée. En Afrique sub-saharienne, on peut citer Béhanzin, le roi du Dahomey, aujourd'hui le Bénin, qui lutte jusqu'en 1894 avant d'être vaincu et exilé en Martinique, où on le voit ici. Évoquons également Ranavalona Ire, dernière reine de Madagascar, qui refusa toute sa vie le protectorat français. En Asie, citons le célèbre Hàm Nghi, qui mena la lutte contre l'invasion française en Indochine, aujourd'hui le Vietnam, et dont l'assassinat en 1913 marque la fin de la résistance vietnamienne. En 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, on aboutit à des mondes africains et asiatiques partagés entre puissances coloniales, dont les deux plus grandes sont la Grande-Bretagne, ici en rose, et la France, en bleu.
Penchons-nous à présent sur l'organisation économique et sociale dans les colonies. Dans ces territoires dominés, l'économie est organisée pour servir de réservoir de matières premières. Au Congo, le caoutchouc. En Algérie, le blé, le vin. Au Vietnam, le caoutchouc, les minerais, le riz. Et dans l'Inde sous domination britannique, le thé, le café, le coton, mais aussi le pavot, dont on tire une drogue nommée opium. Si des infrastructures comme les ponts, les chemins de fer, les ports sont construites, c'est dans le but d'exporter ces matières premières et non pour développer ces territoires. Les grandes cultures d'exportation viennent remplacer les cultures locales, ce qui rend les colonisés très dépendants économiquement de la métropole.
Nulle part, les colonisés n'ont accès aux mêmes droits que les colonisateurs. En témoigne le code de l'indigénat imposé aux Algériens en 1881. Les autochtones n'ont pas de droit politique et sont soumis à une justice particulière. Dans de nombreuses colonies, la métropole a recours au travail forcé, voire à l'esclavage. Les colonisés sont souvent privés des meilleures terres que l'on donne à cultiver à des colons. La mission civilisatrice semble loin. Peu d'enfants sont scolarisés, comme on le voit sur ce graphique, et les campagnes de vaccination servent surtout à s'assurer une main-d'œuvre saine.
Au final, quel bilan tirer de la colonisation ? La colonisation, c'est beaucoup de choses à la fois. Premièrement, c'est un facteur de tension entre puissances européennes qui comptera pour beaucoup dans l'éclatement de la Première Guerre mondiale en 1914. Ensuite, c'est un moteur de la révolution industrielle qui trouve là des matières premières et des débouchés. Troisièmement, c'est une mise en contact de mondes très éloignés les uns des autres qui accélère la mondialisation.
On peut ajouter que c'est un crime contre l'humanité par les nombreux massacres perpétrés contre les populations, le recours au travail forcé et la répression des contestations. Ajoutons à cela que c'est une déstabilisation forte et durable des sociétés coloniales qui voient leur culture, leur économie, leur organisation sociale et religieuse bouleversées. Enfin, on peut dire que c'est une brutalisation des sociétés et des armées européennes qui sont marquées par les massacres et la réduction des colonisés à des sous-humains dans la culture européenne.
Ici, il faudrait citer Aimé Césaire. Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral et montrer que chaque fois qu'il y a au Vietnam une tête coupée et un œil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort. Une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe et le progrès lent mais sûr de l'assagissement du continent. En effet, cet enchaînement du colonisateur sera certainement indissociable des deux guerres mondiales qui vont secouer l'Europe au 20e siècle. M.