Transcription
Alors bonjour, donc je m'appelle Marc Lévy et je suis euh auteur, écrivain. Euh, j'ai écrit quelques scénarios, euh participé à la création de quelques bandes dessinées, et j'ai écrit des romans, et aussi euh une collection de livres pour enfants, entre autres.
Entre autres, euh, raconter des histoires, c'est quelque chose de très important quand on écrit. Euh, je crois que la littérature, c'est très difficile de, enfin, personne n'a jamais réussi à définir la littérature. C'est un vaste sujet. Euh, il y a une question souvent plus précise et qui est rarement posée, c'est : à quoi sert un livre ? Euh, qui est, je dirais, plus humble que la définition de la littérature. Et moi, je crois qu'un livre est fait pour euh provoquer des émotions, comme d'ailleurs toute forme d'expression, hein, qu'on, que ça soit de la peinture, de la musique, de la danse, enfin toute forme d'expression corporelle, intellectuelle, elle est faite pour provoquer une émotion. Et raconter une histoire, eu, c'est comme on peut dire, raconter une histoire, c'est un moyen de provoquer des émotions. H, parce qu'au travers d'une histoire, il y a, j'ai, il y a plusieurs promesses qui s'offrent. La première, c'est celle de l'identification. Moi, par exemple, quand j'ai découvert la lecture jeune, la première chose que le livre a provoqué chez moi, c'est que c'est grâce à un livre que je me suis senti moins seul. Et c'est aussi, je crois, quelque chose de commun à beaucoup d'enfants qui découvrent la lecture. Donc, au travers de personnages de fiction, euh, on se reconnaît soi-même, ou on reconnaît des situations dans lesquelles on se trouve et dont on n'ose pas toujours parler. On est confronté à des émotions partagées par des personnages, et ces émotions, elles font partie de nos ressentis, et aussi la pudeur fait que, on n'en parle pas toujours.
La littérature, c'est aussi un moyen de comprendre au lieu de juger, de découvrir, de sortir de sa zone de confort. Alors, il y a, ce ne sont pas tous les livres qui vous offrent la possibilité de sortir de votre zone de confort, mais je crois que c'est très important. Je crois qu'un livre, c'est aussi fait pour vous secouer, pour, pour vous sortir de, comment vous dire, de, de vos certitudes, pour vous ouvrir au monde, pour vous faire découvrir d'autres vécus, d'autres façons de penser, d'autres, d'autres territoires, d'autres cultures. Et les livres, comme l'écriture d'ailleurs, l'écriture et les livres, ce sont des chemins de liberté sur lequel celui qui écrit et celui qui lit s'engage. Et, et, et au fur et à mesure qu'on avance sur ces chemins de liberté, on prend possession de nos libertés à nous.
Il y a, par exemple, dans la littérature, enfin dans l'écriture et dans le, dans le roman, il y a cette formidable découverte d'un soi intérieur, eu, et d'une identité. On est toujours à la quête d'une identité. Celle qu'on pense avoir trouvé à 15 ans, elle évoluera vers d'autres, vers d'autres horizons, à 20, à 25, à 30, à 50. Alors, il y a, il y a des choses qui restent ancrées. Moi, je crois qu'on conserve toute sa vie les racines de nos enfants. Elles restent très ancrées en nous, elles conditionnent beaucoup, beaucoup, elles conditionnent nos parcours de façon considérable. Mais, euh, le, le, comment dire, l'évolution ou le renouvellement de nos identités, les livres nous accompagnent dans ces processus qui sont parfois, comment vous dire, vertigineux, parfois très faciles, parfois très difficiles, et parfois enivrants, et parfois angoissants. Et donc, là, le, le, le livre joue un rôle extrêmement important.
Et d'ailleurs, on, on ne se retrouve pas toujours dans des personnages qui nous ressemblent. Moi, j'ai, j'ai lu, par exemple, il y a très peu de temps, un livre dans le, le personnage principal est une femme, et je, dans ses émotions, dans son vécu, dans ce qu'elle raconte, et il y avait beaucoup de choses auxquelles je m'identifiais, voyez. Donc, c'est aussi ce qui est magique dans le livre, c'est que le livre fait tomber les barrières. Il fait tomber les barrières des sexes, il fait tomber les barrières sociales, il fait tomber les barrières des âges. Euh, vous pouvez rencontrer, il a, comment, il y a un, il y a un délit de faciès qui est universel. Euh, moi, je me souviens, je vous donner une anecdote, j'avais dit un jour à une amie asiatique que j'ai, le, que j'ai, que je la trouvais très belle et qu'elle ressemblait à à une actrice asiatique que, elle trouvait très moche. Donc, voyez, il y a des critères de, de, mais, mais il y a, il y a quand même une, une considération par l'apparence qui est évidente. Et dans les livres, elle disparaît. Le livre va au-delà de cela parce que, à la différence d'ailleurs du cinéma, le livre ne nous impose aucune image. Voilà.
C'est une réponse un peu longue. Mais alors, non, et oui. C'est-à-dire que moi, j'ai, j'ai pour moi, l'écriture, c'est un outil de liberté. Donc, par définition, j'ai toujours cherché à ne jamais m'ancrer. Que dès que vous vous ancrez dans quelque chose, c'est pour ça que je n'ai eu de cesse, dans mon écriture, de changer de genre. Je ne veux pas escalader la même montagne toute ma vie. Et je, je préfère d'ailleurs ne jamais atteindre. Parce que si, si vous travaillez, comment vous dire, le, le même outil toute votre vie, bon, vous allez peut-être atteindre à force de, euh, un niveau de perfectionnement. Mais moi, j'aime l'imperfection. Et je préfère, comment dire, la spontanéité à la perfection. Et puis, j'ai jamais eu, à mon avis, le niveau de, d'être parfait en quoi que ce soit. Mais c'est, donc, j'aime, enfin, je prends énormément de plaisir à, à recommencer à chaque fois. Et à recommencer avec les mêmes peurs, les mêmes trouilles, les mêmes doutes. Et ça fait vraiment partie du voyage. C'est que si tout à coup le voyage se fait sur une autoroute et que je connais le début et que je connais la fin, et je sais à quelle vitesse je roule, je vais m'ennuyer. Et j'aurais pas envie de ça. Donc, donc, non, je n'ai jamais voulu m'ancrer. Je recherchais votre question. Je n'ai jamais voulu m'ancrer.
Est-ce que des auteurs m'ont influencé énormément ? Parce que le, le, je, je crois très sincèrement que pour écrire, il faut lire. Euh, à moins d'être un génie, voyez, qui s'autosuffit. Euh, il faut lire. L'écriture est un métier qui s'apprend. Alors, ce n'est pas, c'est, je, c'est très contradictoire ce que je vais vous dire. Je pense qu'il y a énormément de choses en écriture qu'on n'apprend pas et qu'on découvre. Euh, on ne peut pas dire d'un aventurier, voyez, qu'il apprend l'aventure. Enfin, ça serait un peu complexe. Mais un aventurier, au fur et à mesure qu'il vit ses aventures, il apprend un certain nombre de choses et de comportements qui vont lui éviter, euh, de se casser la gueule, voyez, sur la première pierre. Mais, euh, le, le, je trouve que le, le voyage, euh, est, est, est vraiment ce qu'il y a de plus important. Alors, on peut apprendre. On apprend un certain nombre de choses en écrivant. Euh, on apprend surtout, euh, ce qui est inutile. On apprend aussi à se connaître un peu soi-même. Et, et comme je vous le disais tout à l'heure, le, le, la rencontre des personnages dans des livres, l'émotion provoquée, la découverte, la stupéfaction, elle vous donne, en fait, elle, elle enrichit votre palette de couleurs. Et donc, elle vous donne la possibilité d'aller à chaque fois un peu plus loin, euh, ou un peu plus à droite, ou un peu plus à gauche, ou, euh, et à sortir justement, euh, enfin, des sentiers battus.
En ce sens, euh, là, euh, moi, il y a eu des auteurs qui ont énormément compté pour moi. Je peux vous demander lesquels ? Oh oui, bien sûr. Enfin, euh, quand on fait ce genre d'exercice, on se dit toujours après : mince, j'ai oublié un tel. Mais par exemple, Romain Gary a été, euh, un auteur déterminant. Mais par exemple, je, moi, je peux vous dire que c'est, je, je sais aujourd'hui qu'un livre a eu une, une incidence considérable dans ma vie, c'est Les Raisins de la colère de Steinbeck. Et quand j'ai découvert ce roman, j'étais très jeune, et ce roman m'a absolument, comment dire, enfin, il a provoqué une émotion incroyable chez moi. Et surtout, il a fait naître la, une passion qui est, une passion pour l'Amérique. Et pourtant, le, le, Les Raisins de la colère se passe dans une Amérique qui n'existe plus. Mais quand on découvre l'Amérique, on se rend compte qu'elle existe encore. Et, et Les Raisins de la colère, ça a été mon premier voyage en Amérique. Et je crois que si je vis aujourd'hui, depuis maintenant presque 20 ans, aux États-Unis, c'est en partie grâce à ce livre. Et je, je crois que si je n'avais pas découvert ce livre à 13, 14 ans, je n'aurais pas, je n'aurais pas entrepris ces voyages. Alors, donc, voilà. Donc, il y a eu, il y a eu Steinbeck. Et puis, il y a eu Kent Taruf. Et puis, il y a eu, donc, Romain Gary. Euh, et puis, il y a eu, dans, dans les classiques, Victor Hugo, qui a joué un rôle très important pour moi.
Et Pagnol. Et c'est, voyez, par exemple, Pagnol. J'ai, j'ai une partie de mon enfance s'est déroulée dans le Midi. Et quand je suis rentré du Midi, je vous parlais tout à l'heure de, de du rôle que je joue, que joue le livre dans la façon dont on vit notre propre différence. C'est assez paradoxal, mais l'école fait tout pour gommer notre différence. L'école, c'est l'apprentissage de la meute. Et quand on entre dans la meute, on veut absolument, à part quelques, je veux dire, quelques personnes qui ont tout de suite cette, cette capacité d'assumer leur identité, à l'école, on veut se fondre absolument dans le groupe. On a peur. C'est la découverte des complexes, c'est la découverte du leader, c'est la découverte des cool et des pas cool. Quel groupe on va être ? Enfin, bon, c'est un, c'est un apprentissage de la vie absolument redoutable. Et qui n'est pas dans les manuels, voyez, qui se passe là-haut, dans la tête. Et le livre, c'est un moyen extraordinaire de, de faire ce voyage terrifiant. Parce que c'est dans ces livres, dans les livres qu'on va trouver des personnages qui font que justement, tout à coup, on se sent pas seul. Et donc, moi, quand j'ai lu Pagnol, alors que j'étais à l'école dans le Sud, j'aimais bien Pagnol. Et quand je suis revenu vivre à Paris, et que les copains au lycée et les copines se foutaient de mon accent, et que c'était très cruel, voyez, parce que bon, les personnages de Pagnol sont devenus mes meilleurs amis. Parce que je trouvais en eux une fierté de ce qu'ils étaient, de leur, de leur parler, la beauté de leur, de leur langue, que je trouve, trouvais beaucoup plus belle que, voyez, que la langue de Paris. Je dis pas qu'elle l'est, mais je l'ai trouvée beaucoup plus belle. Et les personnages de Pagnol ont été pour moi des compagnons d'adolescence. Mais mon père, qui n'avait aucun accent du Midi, j'aurais voulu tout à coup qu'il en ait un. Voyez. Donc, c'est, donc, voilà. Les livres, un livre, c'est aussi, mais c'est vrai aussi d'ailleurs pour certains films, un livre, c'est la rencontre d'une histoire à un moment donné de votre vie.
Non, ça, c'est, c'est très différent. Enfin, ça se passe pas dans ce sens-là. Ce n'est pas en lisant tel livre que je vous ai dit : tiens, je vais me mettre à écrire. Et puis, je vais me mettre à écrire comme lui. Et je crois que ça, c'est la pire des choses qu'on puisse faire. Pour deux raisons. Enfin, pour une raison. Comme je vous le disais, écrire, danser, chanter, écrire de la musique, c'est, c'est entrer sur un chemin de liberté. Mais c'est surtout trouver un moyen de, de s'exprimer autrement qu'avec des mots prononcés à l'oral. Euh, je crois, je peux me tromper, hein, ça m'arrive très souvent, mais je crois que, que l'on peigne, que l'on se mette au piano, à la guitare, ou au stylo, c'est pour dire des choses qu'on n'arrive pas à dire à voix haute. Et, [Musique] et pour que ces choses soient dites, il faut que ça soit les vôtres, pas des choses que vous avez empruntées à, à quelqu'un. Il faut que ça vienne de vous.
Il m'est arrivé de faire quelques masterclass. Il m'arrive très souvent d'aller dans des lycées ou dans des collèges, ou même parfois dans des facs, à la rencontre d'étudiants qui ont envie d'écrire, plutôt qui ressentent ce besoin d'écrire. Et, et je vous disais tout à l'heure, je crois pas qu'il y a de leçon d'écriture. Il n'y a pas de grandes leçons d'écriture. Et il n'y a pas de vérité absolue en écriture. Il y a des règles de grand-mère, il y a des règles de syntaxe, il y a des règles d'écriture que sur lesquelles on peut travailler. Comment vous dire ? Parce que il y a une, dans, dans l'écriture, il y a une musique. Et donc, comment vous dire, si vous répétez six fois le même mot dans une page, c'est à l'oreille, c'est désagréable. Mais en même temps, à l'inverse, si vous cherchez systématiquement un an pour ne pas répéter, c'est Julien Green qui disait : s'il pleut deux fois dans la même page, surtout ne me racontez pas la deuxième fois que c'est une averse. Donc, c'est un très juste équilibre. On apprend sur le métier. Mais il faut que ça vienne de soi. Et c'est pour ça que, il faut absolument pas avoir peur de, de faire des erreurs. Tous les auteurs du monde. Je, je disais il y a pas très longtemps un entretien qui avait été fait avec Philippe Roth, où il disait qu'il avait un mal fou à relire ses premiers romans. Et c'est normal. Le, le, on se, on, je crois qu'à tort, quand on parle des écrivains, on va parler d'un livre de tel livre ou de tel livre. Alors que ce qui est intéressant quand on aime un écrivain, moi par exemple, j'ai une passion pour Romain Gary. Et moi, ce qui m'a toujours passionné chez Romain Gary, c'est de comprendre son chemin d'écriture. Et pas juste. Alors, il y a des livres que j'ai aimés encore plus que d'autres. Mais ce qui est passionnant, c'est ça. C'est par exemple, si vous lisez Chien blanc, qui est un livre très dur, et probablement un de ses livres les plus âpres, et les plus où il y a souffrance terrible. Si vous, si vous, si vous ne comprenez pas dans quel contexte il a écrit ce livre, et à quel moment de sa vie, ben vous passez à côté du livre, en tout cas de son intention. Donc, voilà. Je crois que c'est, c'est, c'est pour ça que je vous dis, ce n'est pas un, c'est l'émotion provoquée par un livre, l'identité, euh, que vous découvrez dans un livre, à votre part de soi de vous que vous découvrez. Un livre peut vous, peut-être l'étincelle qui vous donne envie d'écrire. Mais vous n'allez pas écrire en recopiant ce livre. Non.
Alors justement, parce que moi, je suis un fou de liberté, et, et un très mauvais élève. Ce que la seule chose que j'aime, c'est, c'est écrire un livre dans un genre, en ne me servant d'aucun code de ce genre. Ben, non. Mais les codes, entre guillemets, vous les connaissez en tant que lecteur. Vous voyez, parce que bon, si vous avez lu 50 polars, bah, au bout d'un moment, vous connaissez les codes du polar. Si vous avez lu, enfin, je veux dire que, je vais prendre un exemple trivial, mais, mais si vous aimez les films d'horreur, vous vous demandez toujours : mais pourquoi il descend seul à la cave ? Voyez, c'est absurde. Voyez, il y a de l'orage, tout le monde a peur, et coup, il va descendre seul avec une bougie à la cave. Je, personne ne ferait ça. Mais dans un film d'horreur, le code, c'est qu'il va le faire, sinon on n'aurait pas peur. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de trouver comment, euh, vous allez avoir peur sans qu'il descende dans la cave avec une bougie. Et c'est ça que je, c'est là que on, ça le travail devient passionnant. C'est de comment est-ce qu'on écrit un thriller sans être, sans, sans emprunter tous les codes des thrillers américains ? Comment est-ce qu'on écrit un polar noir sans que le policier soit nécessairement alcoolique, drogué, voyez, détesté par sa direction, et qu'il ait perdu sa fille dans un accident, ou parce qu'elle a été violée par un tueur qu'il n'a jamais trouvé ? Enfin, tous ces codes qui, en bon, moi, j'aime, j'aime pas les codes. Voilà.
Alors ce qui, ce qui, ce qui est délicieux, c'est quand vous arrivez, quand vous avez contourné ces codes, et que vous allez en chercher un, et que vous le mettez plein phare, et qu'il devient pratiquement second degré, euh, ou quand vous arrivez dans les dialogues justement à démystifier le code, parce que c'est, c'est le personnage lui-même qui le démystifie. Moi, ça, ça, c'est mon truc à moi, c'est, j'adore ça. Alors moi, je l'ai fait pas mal, ça, c'est, mais, mais de façon inconsciente. C'est-à-dire que, encore une fois, c'est toujours la quête de liberté. Vous êtes sur le chemin d'un polar, et rien ne vous interdit que tout à coup, vous dites : ah tiens, là, il y a un petit chemin sentimental. Pourquoi est-ce que je vais me l'interdire ? Voyez, pourquoi est-ce que dans un polar noir, le personnage principal ne peut pas avoir une histoire d'amour épanouie ? Il n'y a rien qui l'interdit. Et c'est tout à l'heure, j'ai utilisé le mot aventure. Je crois que si je devais, j'aime pas donner des conseils, parce que ça vieillit terriblement, mais si je devais partager, on va dire, pas donner de conseil, le, il faut prendre du plaisir. Même quand c'est de la souffrance. Vous allez dire que c'est un plaisir masochiste, mais la souffrance en fait partie. Un alpiniste qui est en train d'escalader une montagne, il souffre énormément, mais il prend, il prend un plaisir dingue à chaque fois qu'il dépasse sa souffrance, sinon il ne monterait pas. Et quand il arrive en haut, il est presque triste d'être arrivé en haut. D'abord parce qu'il faut redescendre, et puis parce qu'il a déjà peur de la prochaine montagne qu'il va escalader. Il faut, il faut. Moi, chaque fois que j'ai entrepris un livre, je, et je peux vous le dire, parce que là, je viens d'en commencer un, je me dis à chaque fois : je ne vais pas y arriver. Et ça fait partie. Et, et c'est une souffrance. Parce que quand vous écrivez, quand vous passez trois mois de votre vie pour écrire les 100 premières pages, et vous vous demandez chaque jour si vous n'allez pas le, à la poubelle. Et c'est, mais, c'est, c'est l', c'est ce qui constitue en fait le bonheur absolu, c'est ce doute là, de savoir qu'on ne va pas y arriver. Alors que si vous partez en vous disant : bombarde.
Alors, parmi, euh, les, là, ce n'est pas les conseils, mais parmi les, les, comment vous dire, les vérités sur l'écriture, écrire, c'est 15 % du boulot, et les 85 % restants, c'est réécrire. Je, je, je vais vous, alors tout le monde croit que Mozart était un génie. Il était un génie, mais il ne s'est pas mis à jouer au piano en sortant de son berceau. Il a fait comme tout le monde, il a fait ses gammes, et il est devenu un génie parce qu'il travaillait 16 heures par jour, vous voyez ce que je veux dire. Donc, euh, même si vous avez la chance d'être un génie, si vous ne travaillez pas, vous serez un génie qui est passé à côté de son génie. En revanche, si comme moi, vous n'êtes pas un génie, en travaillant 15 heures par jour, vous allez quand même réussir, peut-être pas à faire quelque chose de génial, mais en tout cas, à faire quelque chose. Donc, euh, réécrire. Est-ce que vous imaginez, vous avez déjà vu la statue d'un cheval sur une place de village, enfin, ou sur une place de cour ? Au début, le cheval, c'était un bloc de marbre ou de pierre. Est-ce que vous imaginez que le sculpteur arrive, il fait : bing, et il y a le cheval qui sort ? Donc, donc, il donne des milliers de coups de marteau sur son ciseau, mais pour arriver au sabot qui est extrêmement poli. Il fait ce que, on fait en écriture, il réécrit en permanence. Et il n'arrête pas de réécrire jusqu'au moment où il va regarder le sabot qui lui plaira toujours pas, mais qui va, mais où il va se dire : je ne peux pas faire mieux. En écriture, et je fais exprès de prendre cette image là, parce que c'est toujours plus facile de visualiser les choses. En écriture, il faut énormément réécrire. Et réécrire, c'est énormément couper. Je crois.
Alors, c'est drôle. J'y crois pas. Non pas parce que, bon, je suis un optimiste, parce que le pessimisme m'a beaucoup déçu. Mais je n'y crois pas, en tout cas, pas avant une ou deux générations d'intelligence. Et pour une raison simple. Je, je, enfin, j'ai commencé ma vie dans l'informatique. Parce que justement, la première chose dont je vous ai parlé en parlant du livre, c'est de l'émotion. Et pour l'instant, les intelligences artificielles n'ont pas d'émotion. Nous, nous en avons. Et puis, comme je vous le disais, le choc d'une lecture, ça n'est pas seulement le livre, c'est le moment de votre vie où vous allez le lire. Et bien, le choc de l'écriture, c'est exactement le même. C'est-à-dire qu'il y a des livres, euh, qu'on écrira à 40 ans, et si on a commencé à écrire à 14 ans, on n'aurait pas pu les écrire à 20 ans, parce que le vécu n'était pas encore là, parce que l'émotion n'a pas encore été là, parce que la découverte ne s'est pas encore faite. La découverte de telle chose, de tel fait, de de tel sentiment, de tel contradiction, de tel moment, enfin, de telle partie de votre identité. Et donc, la grande supériorité de l'homme par rapport à l'intelligence artificielle, en tout, en tout cas, pour jusqu'à aujourd'hui, c'est que nous, on vit. Et donc, on change en permanence. Eu, et puis, euh, même si les calculateurs et les ordinateurs quantiques, chaque être humain, chaque vie, c'est une histoire. Et nous, on a cette possibilité de se transposer. L'intelligence artificielle ne l'a pas encore. Donc, elle arrivera certainement à pondre, comment vous dire, des livres de la collection rose, voyez, très formatés. Elle arrivera peut-être à pondre de très bons romans érotiques, voyez, très bons. Euh, mais quel que soit le genre du livre, pour aller toucher à la profondeur, je pense que pour l'instant, euh, on fait mieux.