📱

Get Our Mobile App

Take your business learning on the go!

Download on the App StoreGet it on Google Play

2004 11 17 L'Empire Ottoman 2 2 Un puzzle inachevé

jojo jojo10:33

Transcription

[Musique] chaque m [Musique] bon score.

L'actualité ne surgit pas de nulle part. Elle a toujours un passé. Elle procède toujours d'un contexte qui lui est propre. Et le débat sur la présence de la Turquie dans l'Union Européenne ne peut pas être complet sans connaître l'histoire de l'Empire Ottoman.

Alors, comme un précédent numéro nous avons parlé de l'expansion des Ottomans, et bien cette semaine, voici l'histoire du démantèlement de cet empire, c'est-à-dire ce qu'on a appelé la question d'Orient.

Au milieu du XVIe siècle, l'Empire Ottoman est à son apogée : Afrique, Europe, Asie. Et les choses vont basculer progressivement à partir de la fin du XVIe siècle. À l'extérieur, il y a les premières défaites face aux chrétiens en Moldavie, en Hongrie, et surtout à Lépante en octobre 1571. Les Ottomans sont vaincus par la flotte coalisée de la Sainte-Ligue qui réunit l'Espagne, Venise et le Saint-Siège. Ensuite, avec les Portugais qui prennent le contrôle de la route des Indes, la Méditerranée se ferme à l'ouest. Le commerce maritime ne rapporte pas d'argent.

Et à l'intérieur de l'empire, la fragilité vient des querelles de succession à la tête du sultanat, des rébellions au sein de l'armée comme celle des Janissaires qui assassinent le jeune sultan Osman II en 1622, la corruption d'une administration qui se délite, un net retard sur les Européens pour moderniser l'économie et la forte dévaluation de la monnaie. Fin XVIe siècle, cela entraîne difficultés économiques et révoltes dans plusieurs provinces du territoire européen de l'empire.

En 1783, les Ottomans sont battus à Vienne. Et avec cet échec de Vienne, la situation se renverse à l'ouest. Les Ottomans perdent la Hongrie, la Transylvanie et la Pologne avec le traité de Karlowitz en 1699, puis avec celui de Passarowitz en 1718, il cède le nord de la Serbie et la Valachie occidentale. La situation se renverse aussi à l'est face aux Perses chiites qui reprennent plusieurs provinces, et avec les Russes qui prennent le contrôle de la Crimée et d'une partie du littoral de la mer Noire.

Et bien, c'est ici qu'il faut expliquer ce qu'on a appelé la question d'Orient. Car pendant plusieurs décennies, cette question va désigner les rivalités russe et européenne sur l'Empire Ottoman. Il faut se souvenir que tout le long du XVIIIe siècle, la Russie poursuit la formation de son propre empire. Elle veut accéder aux mers chaudes et aux détroits ouvrant vers la Méditerranée, ce qui l'amène à vouloir s'emparer des terres ottomanes. De quelle façon ? Et bien, suivez bien, c'est très compliqué.

Au terme de la guerre russo-ottomane 1768-1774 que les Ottomans perdent, le traité de Koutchouk-Kaïnardji est au fond le point de départ de l'ingérence de la Russie dans les affaires ottomanes. Et l'annexion de la Bessarabie en 1812 par la Russie commence à préoccuper sérieusement les Britanniques, qui sont très inquiets d'un éventuel contrôle russe sur le Bosphore et les Dardanelles. Car les Anglais veulent protéger leur route des Indes en contrôlant la péninsule arabique et les sites.

L'Empire Ottoman devient cet "homme malade de l'Europe", expression du Tsar Nicolas Ier. L'empire se disloque un peu partout dans les Balkans. La répression des Ottomans ne fait qu'attiser les nationalismes régionaux où l'on voit poindre l'idée de nation. La Conférence de Londres en 1830 reconnaît l'indépendance de la Grèce. Des conflits éclatent vers 1870 en Bulgarie, en Serbie, en Bosnie, en Roumanie. Et à leur issue, le traité de San Stefano en mars 1878 consacre l'émergence des puissances orthodoxes sur les Balkans. Et en septembre de la même année, les grandes puissances se réunissent à Berlin pour procéder à une redistribution territoriale au détriment de l'Empire Ottoman. La Serbie, le Monténégro, la Roumanie deviennent indépendantes. Un royaume de Bulgarie est créé. La Grèce annexe la Thessalie. L'Autriche occupe la Bosnie-Herzégovine. L'Angleterre obtient l'île de Chypre. Et la Russie gagne les régions de Kars, Ardahan et Batoum.

Attends, sur la rive sud de la Méditerranée, l'Égypte devient autonome avec un certain Méhémet Ali qui se fait proclamer gouverneur avant de s'imposer au Hedjaz en Arabie et au Soudan. En 1869, l'ouverture du canal de Suez est un symbole de la perte de souveraineté ottomane sur la région. Le canal est construit et contrôlé par des capitaux français, puis anglais. Et les Ottomans ne retirent rien de cette nouvelle voie commerciale majeure. Et puis enfin, la France prend pied en Algérie en 1830, puis plus tard en Tunisie. Et les Italiens débarquent en Tripolitaine en 1891.

Alors, on l'a compris, dès la fin du XIXe siècle, les Ottomans sont vaincus. Et ils sont vaincus pas seulement militairement. Les réformes lancées pour moderniser le sultanat et son administration sont bien trop tardives. La domination occidentale est nette dans les secteurs scientifiques et industriels. Idem sur le plan économique et financier. Pour assurer les services publics, l'État ottoman dépend de la Banque Ottomane à capitaux turcs, mais surtout à capitaux franco-anglais. Et en échange des capitaux disponibles, les Ottomans cèdent aux Européens des concessions pour l'exploitation des ressources, la construction des routes, la gestion du chemin de fer de Bagdad, où l'exploitation des premiers gisements pétroliers.

Et bien, cette fin d'empire est à un tournant important à retenir pour comprendre l'histoire que nous vivons aujourd'hui. Faut bien mesurer, pour les Ottomans et puis plus largement pour le monde musulman, le choc majeur que provoque l'impérialisme européen dans tous les domaines à cette époque.

La dernière scène du démantèlement, c'est évidemment la Première Guerre mondiale. En 14-18, les Ottomans ont été les alliés de l'Allemagne. En 1915 commence la déportation, puis le génocide des Arméniens qui vivaient sur le territoire ottoman. Et le Proche-Orient, avec le pétrole que l'on commence à découvrir, devient l'objet des ambitions rivales de la Grande-Bretagne et de la France. Alors pour atteindre leurs objectifs, ces deux grandes puissances de l'époque vont d'une part soutenir les mouvements nationalistes arabes pour fragiliser le centralisme ottoman, et de l'autre, négocier un partage de la région. Il s'agit de ce qu'on appelle l'accord Sykes-Picot, dont je vous ai parlé plusieurs fois dans "Le Dessous des cartes".

Conclu en 1917, les accords de Sèvres du 10 août 1920, c'est-à-dire l'accord de paix signé entre les Alliés victorieux et l'Empire Ottoman vaincu, reprennent les grandes lignes de partage des accords Sykes-Picot. La Thrace et la région de Smyrne sont cédées à la Grèce. Un État arménien est prévu, tout comme l'autonomie des Kurdes. Et les provinces arabes de l'empire sont placées sous mandat de la Société des Nations et confiées à la France et à la Grande-Bretagne, tout comme le contrôle des Détroits qui sont internationalisés. Voilà le démembrement de l'empire quasi total, puisqu'il ne reste plus aux Ottomans qu'un morceau de l'Anatolie.

Et bien, c'est dans ce contexte que va naître la Turquie d'aujourd'hui. Face à l'impuissance d'Istanbul pour résister au dépeçage du territoire ottoman, un officier ottoman, Mustafa Kemal, décide d'organiser l'indépendance de la Turquie. Il est soutenu par la classe politique, par une population humiliée. Il fonde un gouvernement à Ankara. Il rejette les clauses du traité de Sèvres dont je vous ai parlé, et il reprend le combat. Les troupes turques en 1921 reprennent Kars, Ardahan, ainsi que la Cilicie au sud. Surtout, les troupes chassent les Grecs d'Anatolie. Un an plus tard, un armistice est conclu en octobre 1922, bientôt suivi du traité de Lausanne en juillet 1923, qui fixe les frontières actuelles de la Turquie. Les Turcs reconnaissent l'indépendance des anciennes provinces arabes. On procède à un échange des populations turques de Grèce avec les Grecs d'Anatolie. Il n'est plus question ni d'État arménien, ni d'État kurde, comme c'était prévu par les accords de Sèvres.

Du sultanat, l'Empire Ottoman disparaît définitivement le 29 octobre 1923 avec la proclamation de la République laïque de Turquie. Sa capitale est Ankara et son premier président de la République est Mustafa Kemal.

Voilà. Ce survol est évidemment beaucoup trop rapide pour une histoire militaire et diplomatique extrêmement complexe. Mais vous voyez cette combinaison entre guerres, occupation, religion, pétrole, humiliations des peuples. Ça rappelle une autre époque : les Balkans hier, le Proche et le Moyen-Orient aujourd'hui. Comme si le passage de l'ex-Empire Ottoman n'en finissait pas de se défaire et de se refaire. Vous le voyez, la connaissance de l'histoire donne un sens très particulier à l'hypothèse de l'entrée de la Turquie en Europe.

[Musique]