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Dans l'enfer du plus grand cimetière de navires au monde

Investigation25:31

Transcription

[Musique]

Au fond de la ruelle encombrée, le camion à part, et enfin la marchandise. Tendu et viens-là. [Musique] Ça, c'est des tables de salon, et table de bar, et les tables de snack. Il est dessus en marbre, des piétement en fonte. Jacques Forza, qui est arrivé hier soir à Bombay pour réceptionner la cargaison, il est un peu tendu. Il a expliqué : "Mais ça, c'est le travail. 1 an de négociation aujourd'hui." [Applaudissements]

Ce qui fait la valeur de ce mobilier d'occasion, c'est sa provenance. Sur le paquebot France, une fois rénové, il les revendre à aux enchères à Paris. [Musique]

En 1961, quand il sort des chantiers navals de Saint-Nazaire, le France fait figure d'emblème national. Les stars se pressent à bord. Johnny Hallyday, Juliette Gréco, fond route avec lui vers New York. C'est la grande époque. [Applaudissements] [Musique]

Depuis, le paquebot a été revendu quatre fois avant de rejoindre sa dernière demeure sur la côte ouest de l'Inde. La coque du bateau repose dans 1 mètre d'eau. Elle va être découpée. Le France ne l'a plus jamais. Mon cœur, ça a été pendant très longtemps le plus beau bateau au monde. Mais on démonte les complètement. Dans 1 an, il n'existera plus. [Musique]

J'adore ça. Tu n'auras pas le droit de s'approcher davantage. Le temps des antiquaires est terminé. Celui des fossoyeurs d'épaves commence. La langue est le plus grand cimetière de bateau au monde. Loin de nos côtes, à l'abri des regards, c'est là depuis des décennies que nous nous débarrassons aux épaves, sacrifiant au passage la vie de ce qu'il est résistant. Miettes.

Exerce une profession inconnue en Europe. Shipbroker. Traduction : casseurs de bateau. Ils sont avec moi. Pour l'instant, pas de problème. Je les ferai partir juste après. Ne vous inquiétez pas. Il nous accueille sur son chantier de la langue pour une très brève rencontre. 2 minutes sur place, pas plus. Le temps de délivrer un message simple : "C'est un très beau bateau. Je suis ravi. J'étais au café. Notre industrie va largement bénéficier. Pouvoir être fondu dans les usines et ensuite réutiliser. Et puis les ouvriers au chômage vont retrouver des emplois."

Nous tentons de rencontrer ces ouvriers si satisfait de leur sort. Un garde nous empêche d'approcher. "Arrêtez ! C'est interdit de filmer ici." "C'est interdit." "Pourquoi ?" "C'est comme ça. C'est illégal de filmer les chantiers." "Par qui ?" "Ce sont les propriétaires du chantier qui ont donné l'ordre."

Les casseurs de bateaux de la langue ont de bonnes raisons de nous éloigner du France. C'est ce que nous allons découvrir en remontant la trace du paquebot le long de la côte. [Musique]

Avant d'accoster en Inde, le France a fait une halte au large du Bangladesh. Il devait initialement être démantelé à Chittagong, l'autre chantier naval de la côte sud de l'Asie. C'est là, à 2000 km à l'est de la langue, que nous nous rendons. Quand nous arrivons à l'aube, les ouvriers se dirigent vers la côte pour leur journée de travail. [Musique]

Très peu de surveillance. Le garde ne quittera pas son poste. Le suivant un groupe qui se présente pour la peine. [Musique] En ce moment, le contremaître dirige une trentaine d'ouvriers, payés à la journée. "Allez tous au boulot ! Allez ! Ramenez les cordes ! Attachez les fermement aux plaques ! Allez vite, vite, dépêchez-vous ! On y va !"

Les ouvriers s'affairent autour de ce qu'il reste d'un supertanker japonais. Ils trient les plaques d'acier découpées sur la carcasse. [Applaudissements] 500 kg portés à la main, en chantant, sans gants ni chaussures de protection. [Musique] "C'est vraiment lourd." [Musique] "Pose !" [Musique] "On chante pour se soutenir. La plaque, on fait ce qu'on peut pour avoir à manger. On essaie juste de nourrir notre famille." "Arrêtez de parler au boulot ! Dépêchez-vous ! Allez !"

Notre présence commence à agacer le contremaître. Nous reviendrons plus tard sur le chantier. En période de pleine activité, un navire accoste par semaine à Chittagong. En 3 mois, les ouvriers du Bangladesh peuvent démonter une carcasse de 40 000 tonnes. Tout ce qui provient des navires est découpé et revendu pièce par pièce dans des ateliers. Entre les chantiers et la route du front de mer, des grossistes viennent acheter au kilo les matériaux récupérés. Certains articles remis en détail ronds et qui pète autre bateau. [Musique]

"Nous, on a des batteries de moteur. Ça, c'est une bouée de bateau. Je récupère aussi des générateurs. Et là, il y a des câbles et des gaines." [Musique] [Musique] Les câbles, c'est ce qui rapporte le plus. Fort que la plupart vers l'Inde et vers d'autres pays. En roulant vers le centre de Chittagong, nous longeons des dizaines de shop semblables. Canot de sauvetage, bouée, tout se négocie. Les pièces les plus précieuses en acier seront vendues à prix d'or. Le France aussi aurait dû finir ici en pièces détachées. Mohamed Chahine est parvenu à le faire expulser avant son démantèlement. Depuis 10 ans, son organisation de défense des ouvriers s'oppose à l'importation d'épaves au Bangladesh. "Ça, c'est notre campagne contre l'importation du bateau."

Quand le France s'approche en 2006, il charge ce médecin d'évaluer les risques pour les ouvriers. Ce qu'il découvre est assez grave pour convaincre les autorités. Le France est interdit d'accoster. Il part vers l'Inde. "Ce fut une grande victoire pour nous. C'était la première fois que nous parvenions à envoyer un bateau." Il y avait plus de 1000 tonnes de produits contenant de l'amiante à bord, utilisé lors de la construction du bateau en France. Ces produits toxiques sont toujours à bord. Ils seront bientôt manipulés par les ouvriers indiens.

Des ouvriers travaillent depuis 20, 25 ans sans aucune protection contre l'amiante, le PCB, tous ces produits. Ils manipulent des peintures, des résidus d'essence. Ils vivent au jour le jour. Ils se disent : "Je veux manger demain. Je dois travailler aujourd'hui." Donc leur faire prendre conscience que dans 10 ans, ils pourraient développer un cancer, ce n'est pas vraiment facile. Notre recommandation, c'est qu'avant d'envoyer un bateau au Bangladesh, il faut qu'il soit nettoyé. Tous ces déchets toxiques doivent être retirés du bateau. Sinon, cela signifie que ce qui n'est pas bon pour vous, ce serait bon pour nous.

Après la campagne menée par Chahine et le docteur Gosh, des autorités ont rédigé des règles de sécurité, des normes antipollution. Elles ont été incapables de les faire appliquer. C'est ce que ça va nous montrer en retournant près des chantiers, le long de la côte. [Musique]

"Tu vas bien ?" Il nous guide vers un village de pêcheurs, collé au chantier. "Voilà un des chantiers. Il y a encore 20 ans, cette plage était bordée de palmiers. Aujourd'hui, tout est occupé par les épaves qui croupissent dans le bras de mer. Ce village de pêcheurs est le seul qui subsiste sur des kilomètres de côtes." "Fais attention, on ne perd pas de poisson."

Quand nous arrivons dans le village, les pêcheurs viennent d'accoster avec leur prise du jour. C'est la cohue. Les poissons sont tellement rares que ça reste aux enchères. "À 21, c'est vraiment trop cher." "OK, 20." Avant, on attrapait du poisson très facilement, on le vendait bien, et après, il en restait bien assez pour nourrir. Les affaires marchent très bien maintenant. On en a même plus assez pour manger. Et ça, les patrons des chantiers ne veulent pas le comprendre.

Le bateau contient plein de déchets toxiques à bord, dans ses cuves, et le cas sans aucune règle de protection de l'environnement et sans aucun équipement pour être inoffensif. Ces produits devraient être détruits dans des centres de recyclage spécialisés. Il n'en existe aucun au Bangladesh.

Nous avons obtenu l'autorisation de revenir sur le chantier. Je n'ai pas réussi. Désormais, le superviseur nous accompagne. Impossible de le cacher. Ces ouvriers manipulent des produits dangereux toute la journée, sans masque ni lunettes de protection. L'amiante, il la transporte à la main, du bateau à la décharge. [Applaudissements] "Bing ! L'amiante, on la met là-bas. Vous voyez ? Ensuite, on amène de la terre et on l'a recouvre avec elle. Elle est enterrée par ça." Quand tu es à l'extérieur du chantier, à la lisière du village de pêcheurs, autant que possible. Quand la saison des pluies commencera, l'eau lavera la terre et les déchets ruisselleront dans la rivière et les plantations.

"C'est vraiment un travail dangereux. C'est pour ça que nous prenons toutes les mesures de sécurité pour réduire les risques d'accident." "Quel genre de mesure vous prenez ?" "Il porte des équipements de protection : des casques, des bottes, des gants, des masques." En utilisant tout ça, pendant cette journée, nous ne verrons pas un seul casque de protection, aucun équipement de sécurité. Personne n'en porte, pas même ces adolescents très nombreux sur le chantier. Un tiers des ouvriers semble mineur. Il y en a à tous les postes de travail, même les plus exposés. "Toi, tu as quel âge ?" "17, 18 ans." "Et toi ?" "Pareil, 17." "Et tu travailles ici depuis longtemps ?" "2 ans et demi." "C'est un travail dangereux ?" "Oui, disons qu'il faut avoir de la chance. Si tu as pas de chance, tu risques un accident. Si tu en as, je t'en sors et tu gagnes combien par jour ?" "Il me paye 40 centimes par jour."

"Bon, je vous demande de venir par ici. Ils vont abattre une paroi. C'est très dangereux. OK, venez ici. Il faut prendre toutes les mesures de sécurité. Restez à distance." [Musique]

Demain, la dernière partie du navire sera découpée. La journée de travail des ouvriers s'achève. Celle des ramasseuses de restes commence. À marée basse, tous les soirs, les femmes du village de pêcheurs viennent fouiller le sable à la recherche de résidu d'acier. [Musique] "Allez, dégagez !" "Est-ce que ces gens n'ont pas le droit d'être dans cette zone ?" Elles vendent ça au marché pour leur profit personnel, et elles ne font pas partie de l'entreprise. Celle-ci se fait confisquer son sac par un garde. Sa journée de travail dans la boue est perdue. "Vous avez trouvé beaucoup d'acier ?" "Quelqu'un m'a volé mon sac." "Combien vous vendrez ça ?" "Pas plus, vraiment pas plus."

Les femmes rentrent au village de pêcheurs. Maigre moisson. En ce moment, il y a peu de carcasses sur la plage. Des journées de travail finissent plus tôt que d'ordinaire. Après 14 heures de labeur, les employés peuvent regagner leurs dortoirs. Ils doivent même louer leur logement. Des cabanes en bois de 5 mètres carrés. Saint Boudiné Cooper d'acier, une fonction réservé aux ouvriers confirmés. Il partage sa chambre avec deux collègues. Il vient d'un village du nord du Bangladesh, à 500 km de Chittagong. "Voilà ma femme et mes trois enfants. Mon fils est né, le plus jeune. Et voilà ma fille." [Musique]

"Je n'arrive pas à envoyer assez d'argent à ma famille. Je ne gagne que 40 € par mois. Nous manquons tout. Par exemple, nous n'avons pas de carte fournie par l'entreprise avec notre nom dessus. Nous ne sommes pas identifiés. Si le numéro travail, personne ne peut prévenir sa famille." "Vous avez assisté à des accidents ?" "Oui, plein." "Le premier accident que j'ai vu sur une épave, c'était une explosion. Il y avait une cuve fermée où elle n'avait pas été ouverte depuis très longtemps. Beaucoup de gaz s'étaient accumulés à l'intérieur. À côté, un ouvrier était en train de couper des plaques d'acier au chalumeau. Soudain, il y a eu une déflagration. Tous les ouvriers qui étaient sur le bateau ont été essoufflés tellement l'explosion a été forte. Près de 20 personnes sont mortes dans cet accident."

Demain, réveil à 5 heures et début du travail. Plutôt que d'ordinaire, un nouveau bateau accoste à l'aube sur la plage de Chittagong. 4 drapeaux plantés dans le sable lui indiquent sa place dans la baie. Nous embarquons avec les pêcheurs et Chahine pour assister à son arrivée. Le bateau est petit à l'échelle du chantier, 10 000 tonnes. Il sera réduit en miettes en 2 mois. Démanteler un bateau en Asie, coup de 100 fois moins cher qu'en Europe. Avec quelle conséquence ?

Les pêcheurs, témoins directs des accidents, confirment les témoignages des ouvriers. Les décès sur les chantiers, disent-ils, sont très fréquents. "Quand le bateau est immobile comme ça, s'il y a un ouvrier meurt, il jette son cadavre dans l'eau." "Oui, il le jette et il le laisse se décomposer. Ensuite, le corps dérive vers le large." "J'ai vu des corps dans un tel état, il était méconnaissable. Il ne restait plus que le squelette." "Au moins 1000 ouvriers sont morts en disant rien, oublié." "Clairement, baisser. Chaque jour, il n'y a jamais d'enquête." "Non, non, personne ne s'en soucie." "Nous, on essaie de réunir des informations sur les ouvriers décédés. Quand un accident survient, mais pour ceux qui meurent sur les chantiers, c'est impossible. Ils jettent leurs cadavres à la mer. Il coule en attachant une plaque d'acier au corps, donc on ne peut pas tous les comptabiliser."

En naviguant le long de la côte, nous apercevons un incendie sur une épave. Des résidus d'essence ont pris feu dans la cale d'un tanker. Cette fois, pas de victimes. Le chantier est encore en deuil. Nous retournons à Chittagong pour un dernier rendez-vous avec le propriétaire du chantier. Misano Raman possède plusieurs usines dans lesquelles il fait fondre l'acier des bateaux. Entouré de ses associés, il reçoit ce matin un acheteur jordanien qui tente d'obtenir un rabais sur les frais de stockage. "C'est 1400 € par jour de stockage par jour pour 8 containers." "Tu me prends pour un débutant ?" "Vous verrez quand le bateau sera arrivé, vous serez satisfait et nous aussi."

Les conditions de travail de ces ouvriers, il le concède, sont difficiles, mais moins que sur les autres chantiers. Il se présente comme un patron social. Il est l'un des rares à verser une indemnité en cas d'accident. "En fait, si quelqu'un meurt, qu'est-ce qu'on peut y faire ? Un accident, ce n'est pas nous qui l'avons tué. Donc on invite ses proches, sa famille, on se met d'accord et on leur verse une somme, et ils sont contents." "Ok, il y a combien ?" "Entre 500 et 2000 €." "Ok, et ça, ça leur convient ? Ça leur permet de refaire leur vie." "C'est toujours mieux que rien."

Pour ce que nous avons découvert au Bangladesh, et exactement ce qui attend les ouvriers qui travailleront sur le France. Pour terminer notre enquête, nous retournons en Inde, plus précisément en Auris. Chaque semaine, des centaines d'hommes qui cette région pauvre pour aller travailler à Alang. Notre prestigieux paquebot sera démantelé. Sur la route, pour aller dans une auberge, sur fond de comédie musicale indienne. [Applaudissements]

Au fond de la salle, à Marina 56, en fait la vaisselle. La main gauche inerte posée sur la jambe. [Applaudissements] "Je fais tout le travail avec une main. Au début, c'était difficile, mais maintenant, ça va. Il faut bien, de toute façon." Il travaillait à Alang sur un chantier. Une plaque d'acier m'est tombée dessus. [Musique]

Le village de Ramari est peuplé d'anciens ouvriers de la langue, comme lui. Ils sont des dizaines à être revenus blessés, souffrant de maladies inexpliquées ou handicapés. Avis dès l'entrée du village, il nous mène à une première maison où la famille est en deuil. [Musique] "Voilà la photo de mon mari. Il est allé à Alang, il y a travaillé 2 mois, et puis un jour, il est mort. Le patron m'a dit qu'il avait été tué en plein travail. De l'acier lui tomber dessus. Ils m'ont donné 100 €."

Avec un de ses anciens collègues, Amari nous emmènera ainsi de famille en famille, de tragédie en tragédie. "Vous voyez cette maison ? L'homme de la famille est allé à Alang. Il a été blessé à la jambe, et ils n'ont plus aucun moyen de se nourrir." "C'est dommage. Et c'est son fils qui est mort sur le chantier." Dans ce village, presque tout le monde a été frappé. Dans chaque maison, celle-ci, celle-là, des blessés, des morts. Juste dans ce hameau, plus de 20 personnes ont été tuées. C'est un village de veuves et d'orphelins.

Dans la dernière maison, le mari est mort il y a 10 ans. "Qui change 27 ans et et son fils aîné." "Mon père et elle est là-bas pour gagner de quoi nous nourrir. Il est mort écrasé par une plaque d'acier." "Voilà, c'est tout." "Et vous, vous voulez aller à Alang ?" "Il faut pour gagner ma vie." "Je suis prêt à y aller." "Après ce qui est arrivé à votre mari, vous n'avez pas peur pour votre fils ?" "Bien sûr, mais qu'est-ce que je peux faire ? Est-ce que ça sert à quelque chose se lamenter ? Ce n'est pas la tristesse ou le malheur qui vont nous donner un toit et de quoi manger. Si n'y va pas, qu'allons-nous devenir ?" "Dites-le-moi."

Comme son père, il y a 10 ans, qui change, l'orphelin d'Alang, va prendre bientôt le bus vers la côte. Il veut arriver à temps pour le démantèlement du France. Le chantier Mobilis sera 200 ouvriers. Des petites mains pour qui le prestige du navire apporte peu. La peur au ventre, qui change, laissera son fils au village. Il sait mieux que personne qu'à Alang, les bateaux ne sont pas les seuls à mourir.