📱

Get Our Mobile App

Take your business learning on the go!

Download on the App StoreGet it on Google Play

Il a vécu le PIRE des enfers en Ukraine !

Conte Fécond23:47

Transcription

Si je vous disais qu'au 21e siècle, il existe encore des camps de contion, un peu comme cette lointaine époque. Et là, pas besoin d'aller au Moyen-Orient, en Amérique du Sud, ou même en Afrique. Ça peut se passer très, très proche. Rapprochez-vous, je vous emmène aujourd'hui en Europe de l'Est, plus précisément en Ukraine, pour vous raconter l'histoire glaçante de Stanislav Assiev.

Parce qu'alors qu'il faisait simplement son boulot, bah, tout va changer de tout au tout. Il va passer d'un homme libre, fier de ses convictions, à une personne enchaînée, enfermée, et dont on a retiré toute l'humanité. Mais comment s'est-il retrouvé là-bas ? Qu'a-t-il subit, autant sur le plan physique que psychologique ? Alors, est-ce qu'il s'en est sorti ? Et si oui, qu'est-ce qu'il a eu comme séquelles ?

Eh bien, on voit ça ensemble, et on commence tout de suite par son arrestation. Alors, juste avant l'arrestation, faut savoir que Stanislav Assiev, bah, c'est un journaliste ukrainien qui est originaire de la ville de Makiivka. Alors, comme vous le savez sans doute, c'est un peu le bordel quand même dans cette région, le Donbass. Donc, ça se trouve ici en Ukraine, et ça depuis, bah, pas mal d'années. Et au fil du temps, bah, ça a coûté la vie à pas mal de gens. Et en 2017 déjà, cette zone, bah, elle est occupée par les séparatistes russes. Donc, en gros, des Russes qui viennent directement dans le pays pour dire que cette partie leur appartient.

Mais Stanislav, qu'on appellera souvent Stas dans le récit, bah, il décide de rester pour faire son travail au Radio Liberty. Alors, bien entendu, au bout d'un moment, il va se faire arrêter lui aussi. Très précisément le 11 mai 2017, alors qu'il a 28 ans. Mais il va pas atterrir dans une simple prison. Et là, il est à des années-lumière de savoir ce qui va lui arriver. Parce que après qu'on l'ait emprisonné quelques temps dans la cave d'une maison, il est transféré à ce qui sera son enfer : Isolatsia.

Et Isolatsia, en fait, c'est un bâtiment qui de base était une usine à coton, avant de devenir un centre d'art jusqu'en 2014. Où là, bah, ça a vraiment shifté, et c'est devenu une prison. Mais prison, ça n'en a que le nom. Parce qu'en vrai, officiellement, elle n'existe pas. Et donc, ce qui fait que ici aussi, on va aussi le balancer à la cave. Ce sera une cave juste différente, parce que là, les murs seront couverts de moisissure. Il aura d'ailleurs en guise de lit, un simple banc, et le droit à de la nourriture assez rance, voire même périmée. Donc, voilà, très clairement des conditions exécrables. Ce qui fait qu'il sera, bah, souvent obligé, par exemple, de pisser dans des bouteilles qu'il va ensuite utiliser, donc, la chaleur de son pipi pour se réchauffer.

Et puis, bah, voilà, le temps passe, et rapidement les premières tortures physiques comme psychologiques vont faire partie de son nouveau quotidien. Mais ça, on y reviendra plus tard. Mais ce n'est pas ça qui m'a brisé. Un jour, je suis conduit en ville, sac sur la tête, pour une reconstitution. Sauf qu'à un moment, on m'a enlevé le sac, et comme par hasard, on traversait à ce moment-là mon quartier. J'ai alors imaginé ma mère à quelques dizaines de mètres, assise seule dans son appartement, sans savoir où je suis. En regardant la route, je comprends que je vois sans doute ces arbres pour la dernière fois. C'est ici que je rêvais de la France, de la Légion étrangère, encore gamin. Ces 10 secondes m'ont brisé bien plus que n'importe quelle expérience dans la cave.

Bref, au bout d'un mois et demi de détention, Stas fait la rencontre de la personne qui incarne cet enfer : Palitch, qui est donc le boss des lieux. Et là, la rencontre va être un peu spéciale, on va dire, entre les deux. Parce que déjà, on a affaire à un homme affalé sur un divan, en short, maillot de corps, et avec des claquettes, ce qui tranche vraiment avec les autres gardes. Puisque les autres, bah, ils sont habillés austères, avec des trucs militaires et tout, quoi. Et là, bah, le boss des lieux lui présente ses chefs d'accusation, à savoir espionnage et non-reconnaissance de l'autorité russe. Et lui dit que, bah, il va devoir rester ici plusieurs années.

Mais il va lui demander aussi, bah, s'il a déjà eu des pensées suicidaires. Avant de lui préciser, de toute façon, mieux vaut pas y penser, puisque ce serait bien pire pour lui. À ce moment-là, Stanislav ne comprend pas trop ce que Palitch veut dire, et il se dit, mais comment ça pourrait être pire, en fait ? Et là, bah, ça, en vrai, on ne le saura, on ne le comprendra que plusieurs mois plus tard. Parce qu'en vrai, au bout de plusieurs mois, bah, un autre détenu sera tellement déprimé, au fond du trou, qu'il va tenter de se couper le visage avec une petite cuillère. Il devait vraiment être motivé. Puis il se jettera contre ses barreaux, avant d'essayer de s'ouvrir les veines avec du carrelage. Bon, ça marchera pas trop. Les gardes l'en empêcheront, avant de le menotter et le battre, puis ils le laisseront croupir dans ses excréments pendant une semaine. Donc, voilà, c'est ça qu'il voulait dire par, bah, ça sera pire si tu essaies de te suicider.

Bref, cette entrée assez lugubre dans la matière, bah, ce ne sera que la phase visible de l'iceberg. Et ça, Stas va malheureusement le découvrir. Et après pas mal de semaines dans cette cave, et ben, Stas remonte enfin à la surface. Enfin, il est ramené à la surface, il a pas choisi. Et là, à présent, il est détenu au rez-de-chaussée d'Isolatsia, dans des cellules partagées, parfois par 12 détenus. Donc, bon, c'est pas une évolution de fou. Bref, là, il va découvrir qu'il y a des codes bizarres en fonction des cellules. En tout cas, dans les grandes lignes, dès que quelqu'un utilise les toilettes, tous les autres détenus doivent arrêter de manger et de boire. Et bah, ça logiquement, vous imaginez, sur une cellule avec 10 personnes, ça doit arriver beaucoup de fois.

Et le truc, c'est que si les prisonniers ne respectent pas la règle, bah, il va y avoir plusieurs punitions, comme par exemple, bouffer du savon. Et autre chose pesante, là, c'est la désorientation temporelle. Parce que les détenus n'ont ni radio, ni horloge, rien du tout. On se base alors sur la sirène de l'usine métallurgique de Donetsk, qui retentit à 22h et à 6h du matin, qui sont nos heures de coucher et de lever. Et on a bien sûr une pression constante. Parce que si on n'est pas debout ou couché assez rapidement, on reçoit des coups, encore et encore.

J'ai aussi oublié de vous préciser que bien sûr, il y a des caméras de sécurité dans toutes les pièces. "Quelques mois après mon arrivée, j'étais tellement sous tension, tellement stressé, que je me suis mis à réveiller tous mes camarades en pleine nuit, pensant avoir entendu la fameuse sirène de l'usine." De quoi céder à la folie. Car en fait, ouais, tout est prétexte à violenter les détenus. Et ben, en fait, le menu des tortures est assez varié.

Déjà, la principale, c'est celle avec des câbles branchés un peu partout sur le corps, avant de balancer le courant. Je peux vous le dire, Stas, il compte même plus le nombre de fois où il peut plus sentir ses doigts à cause de ça. Et comble du vice, en fait, la plupart des détenus, après les tortures électriques, retournent dans leurs cellules, mais on leur donne du "corps vasal", qui est en fait un médoc qui prévient les crises d'angine de poitrine. Donc, voilà, on leur donne un médicament pour que ça aille mieux, pour qu'on puisse continuer évidemment à les torturer, sans qu'ils claquent.

Et bien sûr, bah, il n'y a pas de médecin sur place. En fait, c'est juste un sadique qui s'occupe du poste. Il a tellement pas l'expertise que c'est une personne qui est alcoolique, et qui n'hésite pas à frapper les détenus en pleine nuit. Et le lendemain matin, bah, c'est lui qui les ausculte pour constater les dégâts. Bref, Stas subit encore des coups à l'aide de bâtons en caoutchouc, et il est toujours frappé au même endroit, un peu en dessous du genou. Et après quelques minutes, la peau gonfle tellement qu'on dirait une bulle de savon. En fait, tous les détenus qui sont torturés de la sorte sont surnommés les feux de signalisation, parce qu'en fait, la couleur des hématomes passe du violet pour aller jusqu'au vert, en passant par le jaune.

Et là, certes, il y a la violence des geôliers, mais il y a aussi la violence des autres détenus. Et là, un jour, alors que tout le monde est à cran dans la cellule, et bien, Stas et un autre détenu se comprennent mal. Et là, le ton se met un peu à monter pour rien. Et au final, quelques secondes après, Stas se prend une patate dans la gueule. Il se retrouve là, le nez cassé, et avec un mec sur lui qui essaie d'enfoncer ses pouces directement dans ses orbites pour lui faire éclater les yeux, comme dans une scène de Game of Thrones, si ça vous parle.

Là, heureusement, les autres détenus sont un peu au aguets, et ils empêchent l'autre type d'aller plus loin. Parce que là, clairement, s'ils avaient été que deux, Stas, il était vraiment pas en bonne posture, et il serait mort. Et pourtant, c'est assez fou, mais il n'arrive pas à en vouloir à l'autre qui a failli le tuer. En fait, il sait que c'est à cause de ce climat que ça a pété, et pas à cause du fait qu'il était foncièrement mauvais, quoi.

On subit également un harcèlement verbal constant. Ça peut paraître dérisoire à côté des violences physiques, je sais, mais ce n'est pas le cas. Être traité toute la journée de traître à la patrie, peuple du Donbass, fils de pute, pédéraste, c'est usant, c'est déshumanisant. Surtout qu'il faut répondre pour ne pas être encore plus frappé. Ce qui fait qu'avec l'usure, la réaction la plus courante, en ayant perdu toute dignité et toute volonté, c'est un sourire narquois quand on se fait insulter. On se sent plus vraiment humain. Honnêtement, on flippe à chaque coup de matraque dans la porte, à chaque fois que le lit n'est pas fait parfaitement. Et on se dit qu'il faudra se rebeller.

Et ce qui est assez étonnant, c'est que Stas, il explique, ils sont 80 à être enfermés ici dans cette cellule, ce qui fait que donc, ils sont 10 par cellule. Et quand un gardien ouvre pour en tabasser un, bah, les autres, en vrai, ils pourraient peut-être se jeter sur le gardien ou essayer de se barrer. Mais ils n'ont jamais essayé. Peut-être parce qu'ils savent que, ils ont peu de chance que ça marche. Et s'ils se font rattraper, ils sont bien dans la merde. Bref, les pressions psycho comme physique étant de plus en plus dures à supporter avec le temps, et Stas songera à mettre fin à ses jours. Malgré les avertissements, vous savez, du big boss Palitch, au début, où il disait "improbable", mais avant de vraiment songer à le faire, il tentera le tout pour le tout pour essayer de s'enfuir.

Alors, un jour, Stas demande de la nitroglycérine à un autre détenu. Parce qu'en fait, là, son plan, c'est d'imiter les symptômes d'une crise cardiaque. C'est ce qui vous arrive si vous pissez de la nitro. Et là, il imagine dans son plan que si ça mime les symptômes, mais qu'il meurt pas, il peut se retrouver à l'infirmerie. Et à partir de là, il peut essayer de tenter de se barrer, et donc, du coup, de s'évader de cette prison. Et s'il meurt, tant pis. Donc, il demande ça à un autre détenu, mais l'autre, il lui dit que, bah, s'il fait ça, ce serait crever pour rien. Et il lui dit que le pire qu'il pourrait faire à cette prison, c'est justement de survivre, de s'en sortir, et de tout raconter.

"Lorsque j'ai commencé à écrire ce livre, je ne soupçonnais pas moi-même combien de questions il allait soulever. Lorsque j'en ai terminé l'écriture, je n'arrivais pas à croire que je n'avais pas pu dégager la moindre réponse. Peut-être que la réponse est le livre en lui-même. Pour l'écrire, je devais survivre. Pour survivre, je devais savoir que j'aurais à l'écrire." En tout cas, concernant le suicide qu'il avait songé, comme je vous ai dit, Stas explique que, bah, ce serait pour lui la seule chose qui lui reste pour se barrer dans la dignité. Et en vrai, il y a pensé très tôt, quand il était déjà encore dans la cave. Mais c'était compliqué à cause des fouilles permanentes. En fait, à ce moment-là, Stas, il n'avait qu'un boulon, un bout de crayon, et puis un peu de PQ. Donc, pas des armes assez fortes pour essayer de se suicider.

D'ailleurs, un autre jour, il pensait qu'il s'était mis à perdre l'ouïe. Et là, en vrai, c'est pas peur d'être con, mais en fait, c'était peut-être à cause de trop de cérumen. Vous savez, donc le caca des oreilles. Donc, à partir de ça, il essaie de bricoler un coton-tige avec du PQ et le boulon. Mais quelques secondes après l'avoir sorti, bah, les gardes sont arrivés comme des bombes, directement dans sa pièce, pour tout lui retirer. Donc, ils étaient en train de l'espionner derrière pour voir s'il était pas en train de vouloir se tuer. Et en faisant ça, eux, ils pensaient qu'il allait tenter de se suicider, alors qu'il se grattait juste l'oreille.

Et plus tard, pour vous dire que Stas, il a pensé vraiment loin, bah, il avait songé à se suicider en pétant l'ampoule de sa cellule, et directement ensuite prendre les bouts de verre pour essayer de se s'ouvrir les veines ou se couper la gorge. Mais bon, il l'a pas fait. Parce que encore une fois, en fait, les gardiens arrivent si vite qu'il sait que jamais il aurait eu le temps de simplement de se vider de son sang, quoi. Et un jour, alors qu'il était en train de projeter de se suicider, bah, Stas a été arraché de sa cave pour être foutu à Isolatsia, donc à la surface.

Et là, petit moment parfait pour revenir sur les gardiens. Il y en a de plusieurs sortes. Vous n'avez pas d'autres noms depuis le début à part celui de Palitch, le big boss. Mais en fait, c'est normal. Stas, lors de son témoignage, n'a pas voulu donner leur nom pour pas que là, les anciens détenus puissent se reconnaître. Donc, là, pour éviter d'aggraver le traumatisme. Et puis, de toute façon, selon ses mots, en fait, balancer le nom de ses geôliers, bah, ça servirait pas à grand-chose. Déjà, parce que du coup, de toute façon, personne ne serait puni. Et en plus, parce que tous les geôliers n'étaient pas méchants. Dans le sens où il y avait des bons et des mauvais geôliers.

"Un jour, un des gentils gardiens m'a dit : 'Penses-tu qu'un homme normal peut attacher un fil électrique à un torturé pendant 4 heures de suite, puis rentrer chez lui auprès de sa femme et dîner tranquillement ? Moi, je ne peux pas. C'est pourquoi on a des hommes particuliers qui en sont capables. Quelqu'un doit faire ce travail.'" Je me suis dit que ça voulait sans doute dire que même entre eux, tout n'était pas cautionné. Dans les gentils, d'ailleurs, il y avait parfois des gardiens intérimaires qui restaient peu de temps. Et l'un d'eux avait un chien que je pouvais parfois caresser. Et quelle bouffée d'air frais c'était.

Et là, pour reparler justement du big boss Palitch, quelques mois après l'arrivée de Stas, en février 2018 précisément, là, le bourreau va aller trop loin. Parce que, il tire sur la corde depuis trop longtemps. Il y a trop de violence gratuite. Il y a des agressions qui vont trop loin, des méthodes qui sont trop inhumaines. Bon, on l'a un peu compris. Et bah, finalement, il finit lui aussi dans la cave, comme un prisonnier. Et à partir de là, Stas n'en entendra plus jamais parler. Alors, c'est pas précisé comment il finit lui-même dans la cave, s'il y a eu une rébellion ou alors un supérieur, on sait pas. Et là, comme par hasard, une fois que, ben, il disparaît, tout redevient un peu plus calme.

Bon, à partir de ce moment-là, le temps passe pour Stanislav. Et là, c'est bon, il a passé le cap. Il ne songe plus au suicide. Et donc, là, pour lui, il va falloir trouver d'autres solutions pour tenir le coup. À partir de là, Stas nous parle d'une forme d'hygiène psychique. En fait, en réussissant à devenir indifférent aux souffrances des autres, bah, il se rend compte qu'il arrive à se préserver, comme s'il avait coupé quelque chose. Et il explique qu'au bout d'un moment, il perd même la compassion, et il tombe dans une forme d'agacement à juste entendre des cris.

Et cette sorte d'hygiène mentale, elle passe aussi par le séparatisme psychologique, comme le décrit Stanislav. Lorsqu'il était question de scrotum déchiré par des électrodes ou des violences, il n'était pas rare d'entendre les autres détenus rire de façon hystérique. Normalement, on aurait dû avoir peur, être dégoûté. Mais ici, dans le Donbass, à Donetsk, il est impossible de prendre ça au sérieux sans conséquence pour le psychisme. C'est si horrible qu'il faut reconnaître que c'est la norme pour ne surtout pas perdre la raison. D'où l'indifférence, et même l'ironie à l'égard de la souffrance des autres.

En plus de ça, Stas nous dit que la religion est très présente. Mais que lui, de son côté, il a rompu avec Dieu depuis longtemps. En fait, pour lui, si Dieu existe, pourquoi ne fait-il rien pour empêcher ces tortures ? Et justement, à ce moment-là, il repense aux études qu'il a fait en psychologie, en philosophie, et il se dit qu'il a été stupide. Alors que maintenant, il est confronté à la réalité, qu'il n'y a pas tout ça. Mais bon, en vrai, qui croit ou pas en Dieu, en fait, ici, il n'y a que la foi qui compte, quelle qu'elle soit. Parce qu'en fait, il n'y a rien d'autre. Si vous ne croyez en rien, bah, vous mourrez plus vite que les autres.

Et par exemple, il y a certains prisonniers qui se mettent à croire à l'araignée. Façon de parler, l'araignée, dans la culture pénitentiaire, c'est le maître de maison, le maître de la cellule. On n'a pas le droit de les tuer, ni même de les toucher. Et beaucoup de détenus se réfugient là-dedans. Ils voyaient en ces araignées une forme de Dieu, tout simplement. "Autrefois, j'embrassais ma petite croix en bois avant de dormir. Mais depuis que je suis enfermé, je l'ai remplacée par une petite photo. Étais-je au final si différent d'autres détenus qui croyaient en cette araignée et qui s'en servaient pour se rassurer ? Ça ne change rien. Enlevez-leur cette araignée et enlevez-moi cette photo, le résultat sera le même : le vide complet."

Mais avec le temps, il n'y a pas que l'araignée qui le laisse. En fait, il développe aussi une certaine forme d'humour, mais un humour super noir, très grinçant et cynique. Et Stas le dit, en fait, dans ces conditions, il pense que c'est sans doute l'une des rares choses qui les différencient des animaux. Et donc, en fait, quand l'ancien big boss Palitch était au pouvoir, bah, il se mettait à hurler "Travaillez, fils de pute !" pour dire aux détenus d'aller bosser. Mais après qu'il soit disparu, les autres gardes mettent juste un petit coup sur la porte pour dire d'aller bosser, et plus de gueuler, quoi. Par exemple, c'est pas rare que certains détenus se mettent à gueuler "Travaillez, fils de pute !" à leurs potes, les autres détenus, juste pour se foutre de la gueule de l'ancien boss. Et ça, il le gueule en allemand, juste pour faire une petite référence aux SS. Bref, chacun des détenus se fout de la gueule des uns des autres, ça leur permet de tenir plus facilement.

Et malgré toutes ces choses pour essayer de tenir, bah, par exemple, les plus gros durs d'entre eux, qui ont parfois même tué des gens, bah, ils pouvaient s'écrouler sur des trucs paradoxaux mais très humains. J'ai deux souvenirs très, très précis. Pour le premier, j'étais encore dans la cave, et un détenu d'à côté a reçu un colis alimentaire. Rien de bien spécial, sauf que dedans, il y avait un mot écrit par sa fille. Il a alors été pris de sanglots, sans pouvoir s'arrêter. Le deuxième, c'était un mec dans ma cellule qui avait tiré 21 ans. Là encore, il reçoit un colis alimentaire, et un petit mot était caché dans la nourriture. Et alors qu'il paradait encore fièrement une heure avant, cet homme de 50 ans se retrouvait maintenant à serrer ce petit mot de papier en sanglotant, car il venait de sa mère.

Et dans cet enfer, Stas a un tout petit peu de chance, façon de parler. Car en fait, il ne subit pas les mêmes tortures que certains détenus. Parce qu'en fait, il y a plusieurs types de prisonniers ici. Lui, comme il est journaliste, bah, il peut servir de monnaie d'échange. Donc, on évite de lui faire des tortures trop grosses. Par exemple, les os brisés, les cicatrices ou les brûlures, ça laisse des traces. Voilà. Mais pour les autres, là, clairement, c'était de la chair fraîche, un peu une matière d'entraînement qui n'avait aucune valeur.

Et justement, dans cette prison, il n'y a pas que des hommes, c'est mixte. Et il se trouve que quand on entend de la part des gardes "Lave-toi", on sait que du coup, c'est pour aller les violer juste après. Parce que ouais, les pressions et les agressions sexuelles étaient monnaie courante dans cette prison, malheureusement. Mais bon, le temps continue de passer, et Stas, qui en aura pour 5 ans ici, doit continuer à essayer de trouver des solutions pour s'échapper. Mais ça ne va pas du tout se passer pour lui comme prévu.

Alors, avec le temps, Stas a pu voir sa mère à peu près une fois tous les trois mois. Et là, il se dit que c'est peut-être l'une de ses seules chances de sortir d'ici. Et donc, à plusieurs reprises, bah, il fait parvenir des lettres à un juge d'instruction pour être transféré. Mais sa réponse, toujours la même : "Vous ne serez jamais transféré, et vous resterez ici jusqu'à la fin, s'il y en a une." Ça, c'est la réponse du coup du juge d'instruction. Bon, là, vous imaginez bien, Stas, c'est pas content. Et donc, il menace de faire une grève de la faim tant qu'il ne recevra pas un représentant de l'ONU. Sauf que, il se trouve que ce sera l'une des pires idées du monde.

Parce que suite à cette décision un peu fâcheuse, il ne verra pas sa mère pendant plus d'un an. Mais il va quand même tenter de faire cette grève. Sauf que, bah, il tiendra pas longtemps, juste à peine 5 jours. Parce qu'on lui a clairement dit que s'il tentait de le faire, on s'en prendrait directement à sa mère. Et j'ai aussi pris un nouveau coup de pression concernant les tentatives de suicide. Un gardien m'a dit : "Tu comprends qu'on te laissera pas crever ? On n'a pas besoin de ton cadavre." Il a alors utilisé de nombreuses métaphores pour me dire que si j'allais trop loin, j'allais être drogué et ressembler à un camé pour ne pas avoir la force de mettre fin à mes jours.

Et je me demande si tout ça n'aurait pas été pire si j'avais pas été journaliste. Même si j'en suis pratiquement sûr. Mais là, à cause de ce statut, Stas est sous une pression constante. D'ailleurs, parmi les détenus, bah, il y en avait un, c'était un ancien militaire qui était ami des Russes. Et pour le rappel, en fait, les Russes et les Ukrainiens, ils s'aiment pas du tout, surtout à ce moment-là. Bon, ça n'a pas changé depuis. Et très clairement, il aurait pu le tuer. Parce que, bah, ils étaient ennemis concrètement. Sauf que, il se trouve que comme lui-même, il a été torturé, ça a un peu levé les animosités entre eux. Et donc, ils ne se sont pas foutu sur la gueule.

Et donc, là, l'ancien militaire pro-russe a dit à Stanislav : "Ces gens m'ont mis des électrodes dans le cul, ils m'ont fait griller à feu doux toutes les nuits pendant une semaine. Après, quand j'ai repris mes esprits, ils m'ont enroulé dans un matelas et ils m'ont suspendu comme une poire. Et maintenant, ils font semblant que ça n'a jamais eu lieu, comme si j'allais oublier." Et le compte de l'histoire, là, bah, c'est que Stas, il l'a aidé pour son audience au tribunal. Rendez-vous bien compte de la situation cocasse : moi, un ancien capitaine de l'armée russe, je demande à Stas, le journaliste ukrainien, qui a six chefs d'accusation pour la négation de la souveraineté de la République, de me rédiger un plaidoyer pour cette même République à laquelle je ne crois plus.

Et ça, en vrai, bah, c'est l'une des nombreuses situations qui sont absurdes, pour rester poli. En dehors de l'habituelle dépression qui touche les détenus, plusieurs fois par mois, je ressens des accès de panique lorsque je pensais au temps que je risquais de passer ici. Toutes ces pensées faisaient que parfois, la nuit, je manquais d'air dans la cellule. Et il me fallait faire semblant d'aller aux toilettes, situé près d'une fenêtre légèrement entrouverte. J'avalais alors avidement de faibles courants d'air nocturne qui parvenaient dans la cellule, alors que je savais parfaitement que l'air ne manquait pas, et que le problème était dans ma tête.

Et bon, au fur et à mesure, en fait, bah, la prison, elle change. Certains détenus ont accès à un sauna le dimanche, par exemple. Il y a un bon glouglou parce qu'on va passer d'un climat où on tapait sur des gens, où on les torturait, où ça organisait des prises sur des combats de détenus, où ça les obligeait à bouffer, où on les électrocutait, où on les humiliait, un bordel au sens propre, avec de la prostitution qui se met en place. Et quelques mois plus tard, Stas nous dit qu'il est transféré à la centrale de Donetsk. Il n'y aura pas plus d'infos sur le sujet.

Et après avoir entendu parler de lui, il se trouve que Amnesty International, Human Rights Watch, ou encore Reporters sans frontières demandent sa libération. Bon, là, Stas ne donne pas plus de détails supplémentaires, mais d'un coup, là, il est transféré cette fois-ci dans la ville où il avait habité, Makiivka. Et là, ce sera dans une sorte de prison de transition. Et là, il va se retrouver avec plusieurs gars d'Isolatsia, mais également avec des ex-détenus d'autres pénitentiaires du pays. Et là, d'ailleurs, il assure, mais à chaque fois, quand les gens reviennent en fait du Donbass, de Donetsk, donc le nom qui est donné à Isolatsia, bah, il sait qu'ils sont toujours dans un état pire que les autres.

Et bon, finalement, le 29 décembre 2019, après 2 ans et demi de détention, là, il est enfin libéré au cours d'un échange. Et tout ça parce qu'il avait simplement fait son métier. Après, là, vous dites, est-ce qu'il est tiré d'affaires sur le plan psychologique ? Eh bien, en vrai, on en est très loin. Alors, une semaine après avoir été libéré, et entre-temps être amené à Kiev, et bien, il fait un petit constat un peu bizarre, un peu mignon, on va dire. Parce que là, en fait, il n'arrive pas à détacher son regard de toutes les tours d'habitation. En fait, elles ont toutes leur lumière allumée, et si bien que ça ressemblait à une sorte de sapin de Noël. Et ça peut paraître un peu bête, mais quand vous sortez de 2 ans et demi d'emprisonnement, bah, simplement la vue de ça, ça peut prendre des proportions très émouvantes.

Mais Stas, il va encore plus loin, en disant que c'était à ce moment-là le sommet de son euphorie, et qu'après, ça n'a fait que redescendre, descendre émotionnellement parlant. Et d'ailleurs, pour ce qui est des retrouvailles avec sa mère, en fait, c'est comme si quelque chose n'allait pas. Il la voit, il est content, mais il y a un truc qui cloche. Comme si il était censé être plus heureux que ça, après tant d'années sans l'avoir. Le truc, c'est qu'à ce moment, sa mère, elle est fatiguée, elle ne comprend pas pourquoi son fils, il est si froid avec elle. Et elle ne s'en rend pas compte, mais c'est parce qu'en vrai, à ce moment-là, il est brisé. On avait bien amoché son humanité, et donc, il arrivait pas à être aussi humain qu'avant.

Mais il y a eu aussi pas mal d'autres chocs, d'autres retours à la réalité. Comme par exemple, la première fois où il est, ben, retourné dans le métro. Et rien que le fait de voir, bah, simplement des filles qui sont souriantes et insouciantes, ça a été un choc pour lui. Et d'ailleurs, en regardant le téléphone de l'une des filles qui cherchait par exemple des vêtements pour des enfants, ça lui a coupé toute envie de vivre. Et là, il se dit qu'en fait, ce qu'il a vécu, lui, bah, c'est complètement ignoré. Ça a été inutile, en fait. Les gens, ils n'ont pas envie d'entendre parler de tortures dans des caves. Et bah, en fait, il se dit, leurs préoccupations, c'est juste d'habiller leurs gosses, et puis remplir leur frigo.

D'ailleurs, en parlant de frigo, bah, Stas, bah, il a toujours peur en l'ouvrant. Il a peur, en fait, que sa bouffe aurait disparu d'un coup. Voilà, encore des traumatismes qui ressortent d'Isolatsia. Et en plus, il l'avoue, il a pleuré beaucoup de fois la nuit après avoir été libéré, alors que ça ne lui arrivait jamais durant son emprisonnement. Et dans un premier temps, bah, il n'arrivait qu'à s'endormir qu'au petit matin, avec la lumière du jour, tellement, bah, il avait été conditionné par la lumière artificielle en prison. Je rappelle, hein, mais en prison, ils éteignaient jamais la lumière, jour comme nuit.

Bref, là, il essaie de relativiser en se disant que, en fait, pleurer, c'est sans doute mieux que de tomber dans l'alcool, comme beaucoup d'anciens détenus. Et d'ailleurs, l'épisode du frigo, bah, il l'a aussi connu avec la douche. Un mois après avoir été libéré, j'ai une fuite dans la douche de mon appartement, une broutille, quoi, c'était juste un joint qui avait lâché. Mais j'ai failli me jeter par la fenêtre. Je me suis demandé pourquoi ça m'arrivait, pourquoi maintenant, après toutes les tortures, pourquoi cette foutue douche n'était pas capable de fonctionner correctement.

Et étrangement, pendant ces épisodes, c'est du frigo ou de la douche, je prends conscience qu'il serait stupide de s'y mettre. Et là, douloureusement, Stas doit réapprendre à vivre en liberté. Et ce qui est en vrai, bah, super compliqué, parce qu'en fait, son esprit, il est en permanence complètement bouffé par les anciens souvenirs horribles, comme des flashs. Trois mois après sa libération, Stanislav passe par Strasbourg. Et là, en fait, il vient pour faire un discours sur les droits humains, puis il rentre à l'hôtel, dans la partie historique de la ville. Et là, dans une superbe chambre, où on peut d'ailleurs voir la cathédrale, en prenant un petit bain chaud, à ce moment-là, vous imaginez à quoi pense-t-il ?

Bah, tout simplement, un ancien détenu d'Isolatsia qui avait tellement été torturé que sa rate avait fini par péter. "Une heure plus tôt, on m'a dit que j'avais mérité ce Strasbourg, cet hôtel, ce clocher gothique illuminé. Mais ce jeune homme, alors sa récompense à lui, c'était quoi ? Tout ce qu'il a gagné, c'est dans la cave, à la place de sa femme, juste avant de crever." En fait, Stanislav éprouve ce qu'il appelle la détresse du survivant. Et là, bah, lui, en vrai, il n'a pas besoin de soutien à ce moment-là, mais plus d'être en paix avec lui-même. En fait, la compassion, c'est sympa de la part des gens, parce que certes, ça parle d'une bonne intention, mais en vrai, ça l'aide pas tant que ça.

Et quand il parle des tortures qu'il a reçues, et qu'on lui répond des trucs du genre : "C'est bon, oublie, oublie simplement", ouais, "On comprend, allez, passe à autre chose", parce qu'en vrai, même après plusieurs mois de liberté, et même si ça peut sembler bizarre, bah, Stas se met à régresser émotionnellement. Et en fait, il explique qu'il est perdu dans le temps, et il comprend pas le passé, ni le présent. Et il arrive pas à réaliser qu'on lui a tout pris d'un coup, en un jour. Et pour lui, à ce moment-là, bah, se projeter, c'est compliqué. Car il se demande, est-ce que ça va pas recommencer un jour ? Peut-être d'une autre façon, légèrement différente.

Mais bon, en tout cas, loin de l'Ukraine, Stas nous dit quand même qu'il est un peu soulagé. Par contre, quand il est à Kiev, donc la capitale de l'Ukraine, là, il pense à se procurer quand même une arme au cas où. Et quand il est là-bas, il se retourne sans cesse après chaque interview donnée pour voir juste s'il n'est pas suivi jusqu'à chez lui, au cas où on voudrait peut-être essayer de le faire taire. Et d'ailleurs, il nous dit que l'un des moyens qu'il a de couper avec son traumatisme, bah, c'est de courir, de faire du sport, voilà, la course à pied, quoi. Juste du sport. Bon, voilà, ça fait du bien au corps et à l'esprit, mais par contre, ça ne soigne pas non plus. Mais bon, même à partir de là, il lui reste encore sans doute de très nombreuses années avant de s'en sortir pour de bon.

Bref, si l'histoire de Stanislav Assiev vous a captivé, bah, je ne peux que vous conseiller ce bouquin. Alors, faut s'accrocher pour le lire, mais d'un point de vue humain, psychologique ou historique, c'est une mine d'informations, écrit par l'auteur lui-même. Et bon, si en tout cas, ce genre de vidéo où l'on parle d'histoire d'une seule personne, plus focus, ça vous intéresse, n'hésitez pas à le dire. Et si vous avez des noms en tête, vous connaissez la musique, en commentaire. Voilà, sur ce, moi, je vous souhaite une bonne nuit, et je vous dis à la prochaine vidéo. Bye.