Transcription
[Musique] Si on imagine souvent l'intelligence artificielle comme fonctionnant de manière totalement autonome sans intervention humaine, elle a en réalité besoin d'une armée de petites mains pour être opérationnelle.
[Musique] À Antananarivo, la capitale de Madagascar, David Rat Thompson, 32 ans, est l'une d'entre elles.
>> Pour faire vivre sa famille, il cumule emplois.
>> Bonjour, prenez place.
>> La moitié du temps, ce père de trois enfants tient un snack juste en face de la gare routière de la ville. Oui,
>> sa femme Ariel, institutrice, vient l'aider à l'heure du déjeuner.
[Musique] Saucisses,
>> qui a commandé les saucisses ? Moi, c'est le poulet. Les saucisses, c'est pour lui.
>> Lorsque les enfants sont à l'école, moi, je suis entre le restaurant et la maison. Je gère le restaurant de 9h à 16h à peu près. Le plus important pour nous, c'est de rentrer de l'argent. On a trois enfants à élever.
C'est la fin du service. David rentre chez lui.
>> Bonjour, vous allez bien ?
>> Au bout de cette ruelle, une maison modeste où il vit avec sa famille. Là, c'est la cuisine qui sert aussi de salle de bain. On se lave là tous les 5.
>> Et là, c'est mon bureau. C'est ici que je travaille.
>> Justin,
>> est-ce que tout fonctionne chez toi ?
>> Oui. Oui.
>> Ah super.
>> Pour pouvoir travailler, David est parfaitement équipé avec la fibre. Tous les jours de la semaine, il se connecte après 16h à une plateforme de travail en ligne qui lui fournit des tâches à réaliser. Il faut noter des images, trier des objets pour entraîner des IA à faire de meilleures suggestions à leurs utilisateurs. On appelle ça de l'annotation de données. Sur cette photo là, la tâche est facile car il n'y a qu'un seul élément à noter, le signe. Là, il identifie donc un signe. Ensuite, quand un utilisateur du Nia cherchera une photo de signe, on pourra lui proposer celle-là grâce à l'intervention de David. Mon travail, c'est d'identifier tout ce qui est sur chaque image.
[Musique] Un animal, une personne, un objet.
[Musique] Par exemple, sur cette photo, il y a à la fois des gens, des voitures, des parasols.
[Musique] >> Actuellement, je gagne environ 1 € toutes les 3 heures de travail. Ce que je gagne dépend de la difficulté de la tâche. On peut gagner un peu plus quand les tâches sont complexes comme avec ce tableau où il y a beaucoup d'éléments.
[Musique] [Musique] >> David rêve de fonder sa propre société d'intelligence artificielle. Mais en attendant, pour contribuer aux dépenses familiales, il doit continuer à être un simple exécutant.
[Musique] À Madagascar, il serait près de 100 000 à faire la même chose que David. Des petites mains de l'IA qui entraînent les algorithmes de ChatGPT, Google ou Amazon. Dans l'un des pays les plus pauvres du monde, où les trois quarts des 31 millions d'habitants vivent sous le seuil de pauvreté, l'industrie de l'intelligence artificielle a trouvé une main d'œuvre disponible, qualifiée et surtout très bon marché. Beaucoup travaillent sans contrat, sans statut ni protection sociale et gagnent très peu. Mais pour d'autres, ceux qui sont embauchés dans de bonnes conditions, cette révolution de l'IA est vue comme une grande opportunité.
[Musique] Dans le quartier d'Ambohimanarina, au sud-est de la capitale malgache, Elina, 25 ans, fait partie des privilégiés. Calme-toi, ne pleure plus.
>> Grâce à son travail dans l'IA, elle a un train de vie plutôt confortable avec sa famille.
>> Tu ne pleures pas, tu restes avec papa. D'accord papa. Bisous,
>> va avec papa maintenant.
>> Bisous. Bisous maman. Bye bye !
>> Bye bye. À ce soir.
>> À 8h précise, le bus de la société d'intelligence artificielle pour laquelle elle travaille vient la chercher.
[Musique] >> Un avantage réservé aux salariés en contrat comme elle. À bord, une dizaine de collègues.
[Musique] >> Je commence à 9h et je termine à 13h, et puis je recommence à 17h et je termine à 22h. Mon travail précédent, il n'y avait pas de transport personnel. Ce sont des conditions de travail.
Elina a son bureau dans un immeuble moderne du quartier d'affaires de la ville.
[Musique] >> Bonjour.
>> Elle est employée d'une entreprise BPO, qui est l'une des plus importantes sociétés du digital à Madagascar. Dans l'open space où elle travaille, ils sont 80 à entraîner l'intelligence artificielle en cliquant toute la journée.
[Musique] Mon collègue.
>> Je crois que ce clavier est à toi.
>> Chaque opérateur traite des centaines d'informations, d'images et de chiffres. Ils sont contrôlés par des certificateurs sous la supervision de Ra, le manager en poste lui depuis 4 ans.
>> Bonjour tout le monde.
>> Bonjour.
>> Tu commences à recevoir des documents là de temps en temps ou
>> euh Oui, ça commence. Il faut toujours le rafraîchir.
>> Le rôle de chaque opérateur aujourd'hui, c'est vraiment d'entraîner cette intelligence artificielle qui se cache derrière la plateforme. C'est la base de l'amélioration de ChatGPT. Aujourd'hui, il faut qu'il y ait un être humain derrière qui entraîne la machine pour que, à un moment donné, au fait, la machine arrive à euh automatiser euh le process, automatiser le traitement et pour que, voilà, pour qu'il soit autonome.
>> La tâche d'Elina consiste en ce moment à annoter des factures, des documents d'entreprise du monde entier qu'elle lit et corrige en vérifiant, par exemple, que la TVA a bien été comptabilisée au bon taux. Notre mission consiste à entraîner une IA pour qu'elle puisse identifier les factures qui sont correctes et celles qui ne le sont pas. Lorsque l'IA maîtrisera cette tâche, elle pourra le faire de manière automatique.
>> Pendant ces sessions de travail, Elina ne doit pas quitter son poste une minute. Objectif : 150 factures par jour. Mais il y a des personnes qui font, par exemple, 4000 ou 2000 factures par jour.
>> Et vous, vous en faites combien ? Pour moi, c'est environ 1500 et quel piège.
>> Un travail qui lui rapporterait à peu près 120 € par mois. Un salaire bien plus élevé que la moyenne nationale, autour de 80 €. Avec ces tarifs, les métiers de l'intelligence artificielle attirent les jeunes Malgaches et de nombreuses formations ont vu le jour dans le pays ces dernières années, à l'université ou dans des écoles spécialisées. L'une des plus performantes est l'école 42. Elle est dirigée par un Français, Anthony Lacoste.
>> J'ai 267 étudiants à l'école 42. Aujourd'hui, c'est 100 % euh des, je veux dire, des jeunes Malgaches.
[Musique] Ils ont tous plein d'idées dans l'artificiel et je dirais qu'ils n'ont pas, entre guillemets, compromis par ce qu'ils ont déjà vu. Je pense que l'intelligence artificielle, c'est extrêmement intéressant.
>> Ici, pas de professeur. Les étudiants apprennent seuls avec des programmes automatisés sur l'ordinateur et ils sont nombreux à rêver d'une vie meilleure grâce à l'IA. J'aimerais vraiment créer une société avec une mission principale, du coup, créer plusieurs solutions pour élever le niveau des étudiants collégiens, lycéens à Madagascar avec des petites solutions IA.
>> L'intelligence artificielle fait rêver la jeunesse malgache. Donc les jeunes sont très attirés par, qu'est-ce que, qu'est-ce que je peux faire avec ça ? Quel apport je peux avoir dans l'intelligence artificielle ? Est-ce que je dois en créer ? Est-ce que je dois travailler avec ? Des grandes questions aujourd'hui. Donc ils sont vraiment très attirés par ce genre de métier.
>> Pourtant, pour certains diplômés qui ont démarré sur le marché du travail ces dernières années, c'est loin d'être l'Eldorado qu'on leur avait promis. Beaucoup ont déchanté, comme cet employé qui témoigne anonymement. À 32 ans, malgré de très bons diplômes en informatique, il enchaîne depuis 5 ans les contrats précaires comme simple annotateur de données.
>> C'est très abrutissant parce qu'on ne fait que cliquer, cliquer, cliquer. On a des horaires de nuit comme dans les call centers avec très peu d'indemnités de nuit. Son salaire n'a jamais dépassé 80 €, beaucoup moins que ce qu'il attendait du secteur. Et surtout, selon lui, la pression est constante. Au départ, on te promet monts et merveilles, mais rien ne devient concret. Un jour, on m'a dit que j'allais être augmenté, mais je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas d'augmentation. Quand j'ai osé réclamer, ils se sont fâchés. Ils ont décidé de me licencier sur le champ, juste comme ça.
Mais l'expérience qu'il a le plus révolté, c'est celle où il surveillait à distance des magasins à l'étranger via des systèmes de vidéosurveillance. Alors qu'officiellement, une intelligence artificielle détectait les vols. On devait s'occuper de la sécurité de supermarchés ou de petits magasins. On devait observer tous les faits et gestes des clients sur les vidéos. Derrière notre écran, vérifier chaque client, chaque séquence une par une. Ce n'était pas du tout de la lecture.
Malgré ses déboires, il continue dans l'intelligence artificielle, sa seule possibilité d'emploi pour le moment. À Madagascar, les conditions de travail sont considérées comme si pénibles pour certains que des géants de la tech comme Amazon ont préféré blacklister le pays. L'entreprise ne voulait pas être accusée d'exploiter ses employés. Officiellement, impossible donc de travailler pour l'IA d'Amazon depuis Madagascar. L'accès est bloqué, mais certains astucieux ont réussi à contourner l'interdiction et un marché noir s'est organisé. Dan, 37 ans, est une autre petite main de l'IA. Nous le retrouvons dans le quartier populaire de Ditso.
>> Bonjour, il me faudrait deux paquets de pâtes et deux œufs.
>> Ça fera 1,60 €. Et un sac en plastique également, s'il vous plaît. Merci madame.
1,60 €, c'est à peu près ce qu'il gagne en une demi-journée. En moyenne 80 € par mois. Salut, salut. Ce n'est pas grand-chose, mais suffisant pour nourrir des ambitions. J'ai
>> juste acheté une voiture pour faire de la location, du transport et tout ça, et au plus tard construire ma propre maison. C'est déjà un petit lopin de terre à moi.
[Musique] >> Danny vit au jour le jour, mais il a récemment trouvé une faille dans le système qui lui permet d'en profiter. Au départ, il a travaillé clandestinement pour Amazon grâce à un compte acheté à un intermédiaire étranger.
[Musique] J'ai acheté mon premier compte à un intermédiaire indien pour 600 €, et cette somme est assez conséquente par rapport à ce que gagne un Malgache. J'ai donc commencé à travailler pour la plateforme d'Amazon en faisant de l'annotation de données, mais ça ne me convenait pas du tout parce que je me sentais vraiment exploité.
Pour gagner plus et avoir un travail moins pénible, il se met à organiser la vente de comptes. Il rachète plusieurs autres comptes à son intermédiaire indien dans le but de les revendre ou de les louer à des Malgaches en prenant une commission au passage. Au départ, un ami m'a proposé de racheter mon compte. Il était prêt à payer deux fois ce qu'il m'avait coûté. Je lui ai donc vendu mon compte et j'ai récupéré pas mal d'argent. En parallèle, mon contact indien m'a proposé de me vendre plusieurs autres comptes à un bon prix. J'ai accepté et je les ai aussi revendus.
Danis s'est inventé un nouveau métier d'intermédiaire hors des clous et des règles. Il n'est pas une exception. 80 % des employés du secteur travaillent sans cadre légal et échappent à tout contrôle. Pourtant, le gouvernement de Madagascar mise beaucoup sur l'intelligence artificielle pour développer son économie. Il voudrait inciter les travailleurs à se mettre en règle. C'est l'un des objectifs de Stéphanie Delmot, la ministre des télécommunications, chargée d'attirer les investisseurs internationaux de l'IA.
>> Alors, nous, à tous, c'est d'abord cette main d'œuvre jeune. Aujourd'hui, 64 % de la population malgache est âgée de moins de 25 ans. C'est une main d'œuvre qui est assez peu coûteuse pour l'instant. Le salaire euh minimum euh imposé par la loi, c'est 250 000, 260 000 ariary. Donc ça reste quelque chose qui est autour de 55 € par mois.
>> Mais pour être crédible auprès des grandes entreprises mondiales, encore faut-il leur proposer des lois strictes avec notamment un encadrement du statut des travailleurs. Une tâche immense. Pour
>> pouvoir contrôler, il faut déjà savoir à qui on a affaire. Et encore une fois, euh, il y a, il y a, il y a vraiment une révolution à faire pour inciter les gens à sortir du secteur informel. Donc, ce n'est pas uniquement des sanctions négatives, comme je dis tout à l'heure, la punition des amendes, mais expliquer aux gens qu'est-ce qu'ils y gagnent. Les entreprises aussi, si réellement elles s'intéressent à l'avenir de Madagascar, elles doivent faire être prudentes dans la manière de signer ces contrats-là et dénoncer aussi des pratiques qui semblent douteuses.
>> Si l'État avance doucement, des Malgaches préfèrent s'organiser de leur côté pour tenter de faire valoir leurs droits et améliorer leurs conditions de travail. À quelques kilomètres du centre d'Antananarivo, il y a la Foire Internationale de Madagascar ce week-end là, avec des centaines d'exposants, des grandes entreprises, des jeunes start-ups ou des institutions publiques. Parmi eux, le stand de Mada All Star, une association du numérique fondée par Dimitri, un Malgache qui a longtemps travaillé à l'étranger. On a euh nouvellement les métiers aussi liés à l'intelligence artificielle et notamment aux intégrations et aux annotations IA. Donc comment est-ce que du coup l'IA pourrait vous aider à augmenter votre productivité ou à créer des workflows ?
Le principe de l'association, c'est de faire un lien entre les entreprises qui ont besoin de petites mains de l'IA et les travailleurs. On a les métiers du Community Management. Donc
>> Dimitri tente là de convaincre un professionnel du tourisme de Madagascar de recruter un employé pour faire son site web. On est passé comme ça par hasard, donc c'est un peu par curiosité, mais en fait, en discutant, on se rend compte qu'il y a des très bonnes initiatives.
>> Et bah, nous, on est plutôt dans du recrutement freelance comme ça.
>> Donc vous avez plutôt vous un projet plus un site web.
>> L'association impose des conditions à tous. Côté employeur comme côté travailleur, il faut respecter une charte. On constate qu'il y a beaucoup de travailleurs de l'intelligence artificielle qui font face à des abus de la part de leurs recruteurs. Donc nous, on va agir en tant que tiers de confiance, au sens où les recruteurs vont nous faire confiance, certes, pour leur trouver des talents qui sont à la hauteur de leurs demandes et des compétences requises, mais inversement également, les talents vont nous faire confiance pour qu'on vérifie que ces recruteurs soient des sociétés solvables, respectueux de la dignité humaine.
>> L'association veut instaurer des garde-fous, mais ne remet pas en cause le modèle dominant, celui d'un pays sous-traitant du monde de l'IA.
[Musique] Des entrepreneurs malgaches essaient néanmoins de renverser ce paradigme. Dans la petite commune d'Anjo Mamel, dans la banlieue de la capitale, deux ingénieurs testent une solution d'intelligence artificielle qu'ils ont eux-mêmes conçue. Fitain et Faasu Avan ont créé une application d'IA destinée à aider les agriculteurs de l'île. Elle analyse de nombreux paramètres des plantes qu'ils cultivent : le niveau d'hydratation, la toxicité ou encore leur comestibilité. Ce jour-là, ils la testent chez une Malgache qui cultive du manioc, une plante très répandue en Afrique, utilisée notamment pour produire de la farine.
>> Là, on prend la la photo de la feuille de de manioc et on va laisser nous dire le résultat. Ça détecte non seulement qu'il y a la la feuille, elle est malade, le symptôme en fait, c'est que on a une nécrose.
>> C'est-à-dire que même si apparemment les plantes sont en bonne santé, on peut voir que les racines sont très endommagées.
>> Grâce à l'application, les paysans peuvent faire le tri : ceux à soigner et ceux à abandonner. Cette application est très intéressante parce qu'elle nous permet de détecter les maladies des plantes et de prévenir le pire avant la cueillette. Cette technologie peut vraiment nous être utile.
Les deux ingénieurs ont conçu l'application à partir d'un programme d'IA librement accessible en ligne. Ils l'ont ensuite entraîné en utilisant des photos de milliers de plantes.
>> C'est un système qui a été inventé par des Malgaches, par nous, et c'est un message aussi au monde entier que nous ne sommes pas que des annotateurs de données. Nous créons aussi notre propre intelligence artificielle. Mada.
>> L'intelligence artificielle, c'est un levier de développement, de croissance économique actuellement à Madagascar, et c'est une opportunité. C'est la révolution industrielle. Et avec quelques ingénieurs seulement actuellement, on peut créer une IA qui, dans l'avenir, générera plus de valeur en fait que des milliers d'ouvriers, des milliers de main d'œuvre, en fait.
Pour développer leurs différentes inventions, ils ont créé le LIAM, le Laboratoire d'Intelligence Artificielle de Madagascar, hébergé dans un lieu atypique à l'écart de la ville. Une communauté protestante dans laquelle on trouve une église, une école et les bureaux du LIAM, où viennent régulièrement travailler des chercheurs, des experts et des ingénieurs en intelligence artificielle. Ici, ils peuvent compter sur le soutien de leur voisin de bureau, Pascal, le pasteur de la communauté. Les Malgaches ne sont pas en retard sur ce sujet de l'intelligence artificielle qui s'est beaucoup développé dernièrement, et Dieu merci, ces deux jeunes hommes ont fait ça ici. On en a tous vraiment besoin. La société malgache, et même nous, l'église. Par exemple, j'utilise l'intelligence artificielle pour préparer mes prêches.
[Musique] >> Tous les matins dans la cour, les enfants chantent en cœur l'hymne national.
>> 1, 2, 3.
>> À Madagascar, une autre voix, incarnée par des ingénieurs comme Fitain, commence à émerger : celle d'un pays souverain en intelligence artificielle.
[Musique]