Transcription
Ce programme vous est présenté en partenariat avec Storav, la première web radio dédiée à [Musique] l’histoire.
Chers téléspectateurs, bonjour et bienvenue sur ce plateau de votre émission « Au risque de l’histoire ». Nous sommes en 476 après la chute de l’Empire romain d’Occident. Des royaumes francs se succèdent et cohabitent au cours de cette période si particulière de notre histoire, jusqu’à ce qu’un certain Clovis unifie ses royaumes avec l’appui des familles gallo-romaines, mais aussi du clergé. Clovis, c’est le petit-fils du mythique Mérovée, qui va donner son nom à la dynastie mérovingienne, une dynastie qui va régner en Occident près de trois siècles.
L’émission « Au risque de l’histoire » vous propose ce jour de partir à la découverte de l’Église au temps mérovingien. Naturellement, cette Église, nous ne pouvons la comprendre sans appréhender le pouvoir royal des rois francs. D’ailleurs, la conversion de ces rois francs était-elle une conversion sincère ? Quelle était la nature des relations entre ce pouvoir franc et les évêques ? Quel rôle jouaient les Mérovingiens dans la nomination des hommes d’Église ou dans la convocation des… La période fut-elle aussi propice au développement du monachisme ? C’est ce que nous allons voir aujourd’hui avec Bruno Dumetz. Bruno Dumetz, bonjour.
Bonjour.
Merci d’avoir répondu à notre invitation. Vous êtes un habitué de l’émission « Au risque de l’histoire ». Nous avons enregistré une, une émission sur Clovis. Nous avons enregistré également une émission sur le concept de chrétienté, la naissance de la chrétienté. Je vous reçois donc alors que vous venez de publier chez Passé composé « L’Empire mérovingien », un ouvrage très accessible que je recommande à nos téléspectateurs. Et alors, je souhaitais recevoir aussi sur ce plateau, malheureusement il est dans son lit, nous le saluons, nous pensons très beaucoup à lui, Laurent Tessier, un des grands spécialistes de la période, qui a publié chez… chez Bouquins pardon, « Les rois francs, le Haut Moyen-Âge de Clovis à Robert le Pieux ». J’ai invité Laurent sur notre partenaire Storav, donc vous pouvez retrouver Laurent sur Storav. Je regrette de ne pas l’avoir avec nous. Donc nous allons faire cette émission ensemble, cher Bruno Dumetz.
Alors, je souhaiterais avant tout remettre un peu de… de contexte dans tout cela. Les clichés sur la période mérovingienne ont la vie dure, ils sont nombreux, et le premier d’entre eux, et que ce fut une période, ma foi, sordide, faite de violence, de débauches, de fainéantise : les fameux rois fainéants. La réalité, dites-vous, est toute autre. Alors déjà, c’est une période longue. Généralement, les rois fainéants, on leur consacre une demi-séance au collège, et puis on dit : bon, c’est un peu la préhistoire de l’histoire de France, ce n’est pas tellement important. Enfin, ça commence au milieu du Ve siècle, les premiers rois de cette dynastie qu’on appelle mérovingienne apparaissent vers 450, et puis ça se termine en 751 quand le bref… un maire du palais, donc un officier du palais, fait un coup d’État et renverse le dernier roi mérovingien. Donc il y a quand même trois siècles d’histoire mérovingienne. Une période aussi qui voit une grande stabilité du territoire. Il n’y a pas de perte territoriale, il n’y a pas de fractionnement à l’extrême. On est dans un monde qui est stable pendant trois siècles. C’est un peu la première fois dans l’histoire qu’il n’y a pas de recomposition si forte, et ça sera pour longtemps finalement le modèle d’un royaume qui va demeurer, alors qu’on appelle la Francie, et puis qu’on appellera la Francie à partir du IXe siècle, et puis qu’on appellera la France.
Alors évidemment, on est dans un monde qui est, de notre point de vue, romano-barbare. Il y a des traditions romaines, il y a des élites… vous avez dit les élites sénatoriales, les gens qui ont fait l’Empire romain sont encore là. Il y a des nouveaux venus, il y a des gens qui ont percolé depuis l’espace du Nord, qu’on appelle les Francs, les Alamans, les Burgondes. Tous ces gens-là se mélangent, forment une nouvelle élite, et pendant trois siècles cette élite gouverne et gouverne avec une certaine efficacité un territoire de très grande taille.
Est-ce que le fait que nous ayons une vision obscure des choses est dû au fait qu’il y ait peu de sources, moins de sources par rapport à la période carolingienne ? Ou, et j’irai même plus loin, est-ce que… d’où vient cette légende noire ? Est-ce que c’est la période carolingienne qui a, en quelque sorte, fait de ses ancêtres… voilà, qui nous a amené à avoir une vis… vision négative de ces hommes qui étaient au pouvoir ?
Alors il y a plusieurs facteurs. C’est vrai que les Carolingiens ont fait un coup d’État. Alors quand vous faites un coup d’État, vous dites toujours que les prédécesseurs étaient incapables, qu’ils étaient fainéants, qu’ils étaient promenés sur des chars à bœufs. Donc ce sont les Carolingiens qui ont inventé la légende de ces rois incapables de faire autre chose que de se promener dans leur litière. Donc là, il y a un argument carolingien. Il y a aussi un argument très important au XIXe siècle. Les Mérovingiens sont perçus comme des Germains, à tort ou à raison. Ils sont perçus comme des barbares venus d’outre-Rhin, à un moment où les instituteurs de la IIIe République expliquent aux petits Français que régulièrement la France est attaquée par des envahisseurs venus d’outre-Rhin et qu’il faut se défendre contre eux. Donc les Mérovingiens, c’est l’ennemi, parce que c’est l’autre. Hein, c’est en fait l’Allemand. Et donc c’est une façon de dire qu’ils ont été violents parce que les Germains ont toujours été violents. Et puis il y a un dernier facteur qui est documentaire : c’est que les Mérovingiens écrivent leurs textes sur du papyrus. Alors comme à l’époque romaine, hein, tout le monde écrit sur du papyrus égyptien. Malheureusement, le papyrus, ça survit pas. Alors pour la Gaule romaine, si on avait pas le marbre, si on avait pas les belles inscriptions sur marbre, qu’est-ce qu’on conserverait comme texte de la Gaule romaine ? Absolument rien. C’est un peu la même chose pour l’époque mérovingienne. Simplement, les Mérovingiens écrivent très peu sur marbre, et donc on doit se contenter de quelques dizaines à quelques centaines de feuillets de papyrus qui ont survécu avant que le support change et qu’on se mette à écrire sur des choses beaucoup plus robustes, cette fameuse peau de bœuf ou de veau qui a été traitée, qui va être ce parchemin médiéval qui apparaît vers les années 650, 660 de notre ère comme étant le support dominant de l’écriture. Donc tant qu’on a du papyrus, très peu de conservation. Et donc Clovis, les fils de Clovis, les petits-fils de Clovis, on les connaît très mal. Donc on a tendance à les mépriser, alors qu’à partir du VIIe et surtout du VIIIe siècle, c’est-à-dire au moment où les Carolingiens prennent le pouvoir, beaucoup de documents qui nous sont conservés… ben c’est un peu comme si on disait : la IVe République fantastique, ils écrivent tout sur des supports solides, le papier. La Ve République, ils font tout sur du numérique. Le numérique a de bonnes chances de disparaître dans le futur. Donc la Ve République n’a absolument rien fait.
Est-ce que… euh… parce qu’on voit la période comme une période barbare par rapport à la culture antique, est-ce que c’est la fin véritablement de la culture antique, ou est-ce que cette culture se maintient malgré tout, à la fois dans la conception du pouvoir, mais aussi dans la culture tout court ? Est-ce qu’on assiste à une crise de la culture ?
Alors toute la question pour des espaces comme la Gaule, c’est de savoir qu’est-ce que c’est que la culture antique. Peut-on citer un auteur gaulois antérieur au IVe siècle ? Est-ce qu’on connaît un écrivain romain qui a été actif en Gaule ? Ben non. On sait qu’il y en a eu, mais tout a été perdu, et on n’a pas l’impression qu’il y a des auteurs majeurs qui aient été actifs en Gaule. Ils sont en Italie, ils sont en Afrique, ils sont ailleurs. Par contre, à partir de la fin du IIIe et surtout du IVe siècle, on commence à voir énormément d’écrivains qui vivent dans des espaces périphériques du monde romain, et notamment des écrivains chrétiens. Les Pères de l’Église sont bien entendu actifs en Orient, sont actifs en Afrique, on pense à Saint Augustin, mais on a des Pères de l’Église gaulois. On voit apparaître bah des gens qui vont vivre les derniers temps de la romanité, les premiers temps barbares, des gens comme Césaire d’Arles, qui, au croisement du Ve et du VIe siècle, va produire près de 200 sermons qui nous sont conservés, des grands traités, réunir des grands conciles. Et donc là, bah en fait, la culture que l’on devine active jusque-là en Gaule, on la voit vraiment s’exprimer à la fin de l’époque gauloise où les grands auteurs apparaissent, et où surtout leurs œuvres sont conservées parce que ce sont des auteurs chrétiens, et ces œuvres vont être conservées dans les bibliothèques cathédrales, monastiques, et traverser tout le Moyen Âge.
Alors je souhaiterais dans le futur faire une émission sur la transmission de la culture antique à travers… grâce à l’Église. Est-ce que… on lui a reproché notamment, dernièrement, dans son « Histoire de l’éducation », Jacques Le Goff critique l’Église dans le fait qu’elle n’ait pas souhaité transmettre le savoir antique. Est-ce qu’il faut nuancer cette idée, ou même la rejeter ?
Ben disons que l’Église a transmis tout le savoir antique que nous possédons. Si on avait pas l’Église, on n’aurait pas César, Cicéron, on n’aurait pas Sénèque. Tous les grands auteurs de l’époque païenne nous sont conservés parce que des moines, un jour ou l’autre, moine ou moniale… hein, aujourd’hui on se rend compte qu’il y a beaucoup de femmes qui, dans les monastères, ont recopié des textes d’antiquité païenne. Ça ne pose pas de problème majeur, c’est-à-dire que ces textes-là peuvent être interprétés sur un plan philosophique, ils peuvent servir à contextualiser la naissance du Christ. On a beaucoup travaillé sur des gens comme Flavius Josèphe. Bon, Flavius Josèphe était juif, mais permettait de comprendre exactement ce qui s’était passé dans la Judée de l’époque biblique. Et puis on va beaucoup entretenir aussi cette langue tout simplement. On va conserver… parce que les clercs écrivent en latin, ils ont besoin de modèles stylistiques. Et donc si on a conservé Cicéron, c’est parce que Cicéron est… est considéré comme étant le meilleur orateur de l’Antiquité. Et donc il faut voir que il y a un tri chrétien. Il y a des choses qui n’ont pas été conservées, c’est vrai. Des œuvres religieuses païennes, peu ont été conservées. Les œuvres magiques… alors là il y a quand même un biais important, c’est-à-dire que tout ce qui était de l’astrologie et cetera a eu de bonnes chances de… de disparaître. Inversement, la science, la grande science antique a été conservée : Ptolémée, la géographie, les catalogues d’étoiles, les calculs de positionnement de Jupiter ou de Saturne… parce que les calendriers ont besoin d’un calendrier aussi, hein. Les chrétiens vont vraiment beaucoup réfléchir à la science parce que le calcul de la date de Pâques, c’est un problème mathématique redoutable qui va être résolu justement au Moyen Âge en utilisant la science antique. Donc les Mérovingiens, certes, n’ont pas tout gardé. Il ne s’agit pas du tout de dire que toute la science a été gardée, mais une partie, et une partie considérable de ces manuscrits ont été recopiés. Alors les manuscrits mérovingiens, malheureusement ils étaient sur papyrus, on les a très très peu, mais les manuscrits carolingiens qui recopient les manuscrits mérovingiens, on les a. Et donc c’est grâce à ça qu’on a Tacite. Hein, par exemple, le plus grand historien romain, Tacite, est connu par une copie carolingienne.
Alors nous avons consacré ensemble une émission à Clovis, la fameuse date du baptême de Clovis, nous n’allons pas en parler maintenant, je renvoie nos téléspectateurs à cette… à cette émission. Pourquoi est-ce le seul nom que nous retenons, alors qu’un personnage comme Dagobert, qui aura une postérité que nous savons tous… et bien n’est guère retenue, n’est guère enviable, alors que vous montrez aussi, Laurent Tessier, qui consacre toute une partie de son livre à… à Dagobert. Dagobert, c’est quand même un… un personnage extrêmement important de notre histoire.
Ah oui, peut-être parce qu’on le connaît… les personnages sur lesquels on arrive à fantasmer, c’est-à-dire les personnages des origines, ce ne sont pas les personnages qu’on connaît le mieux. Pensez même à l’imagerie actuelle de la Bible, les grands personnages qu’on connaît, ce sont les rois d’Israël, des chroniques… ben ah, ce ne sont pas tellement ceux sur lesquels on va le plus produire. On va beaucoup réfléchir à Adam, à Noé, sur lesquels il n’y a que quelques lignes dans la Bible, parce qu’on va considérer que ces personnages, ce sont les personnages des origines. C’est un peu la même chose pour les Mérovingiens. Les Mérovingiens les mieux connus, ce sont des gens comme Théodebert Ier, Dagobert Ier, Clotaire Ier… des gens qui sont à peu près ignorés du grand public et qui n’ont donné naissance peut-être qu’à quelques rues dans Paris, encore des rues qui font une dizaine de mètres. Clovis, c’est le roi des origines. On sait pas trop ce qui se passe, il y a le baptême, il y a la conversion, c’est jugé l’essentiel, et donc bah toute la focalisation de l’intérêt se fait sur Clovis. C’est un peu triste, c’est Clovis ou les rois fainéants, le premier ou les derniers, c’est toujours un peu ça dans les dynasties.
Alors Dagobert, donc qu’est-ce qu’il a fait, notre Dagobert ? Il est pas resté longtemps au pouvoir, une dizaine d’années si… oui, un règne d’une dizaine d’années. Oui, mais… mais c’est un personnage très important. Alors ben c’est un personnage sur lequel on a des documents, déjà, c’est-à-dire que on a les diplômes, les actes produits par sa chancellerie. On sait qu’il a fait des donations notamment pour l’abbaye Saint-Denis. Si Saint-Denis devient par la suite la nécropole des rois de France, c’est parce que les Mérovingiens ont beaucoup investi dans Saint-Denis. Il s’est intéressé au commerce, donc il a donné des privilèges pour les foires de Saint-Denis. Et puis c’est quelqu’un qui va aussi unifier le territoire en gardant le contrôle de la grande partie est du monde franc. Donc c’est quelqu’un qui a encore une vision très ample, une vision européenne. C’est quelqu’un qui aura des contacts aussi avec les îles britanniques. Oui, c’est quelqu’un qu’on… mais malheureusement Saint-Denis a gardé un souvenir très réduit de Dagobert. À la basilique Saint-Denis, au Moyen Âge, on avait gardé le trône de Dagobert, donc cette… ce siège qui a sans doute été refait, restauré à plusieurs reprises dans l’histoire… bien, il a servi parce que ça permettait d’introniser les rois de France avec un objet très ancien. Mais alors l’histoire de Dagobert était complètement oubliée. Et pourtant, de temps en temps, un certain Napoléon Ier a mis ses augustes fesses sur le trône de Dagobert pour se placer dans la continuité de ces rois. Donc de temps en temps les Mérovingiens, on en a besoin pour renouer la chaîne des temps et dire que le pouvoir est resté stable. Et puis d’autres temps, on préfère ne parler que de Clovis, parce que Clovis, bah c’est la conversion, et quand on veut parler de la conversion, on ne va parler que de ce roi.
Alors un… un dernier mot, un dernier élément de contextualisation qui est d’ailleurs plus historiographique : c’est que vous retracez tout au long d’un chapitre la façon dont a été abordée l’histoire des… des… des Mérovingiens par les historiens. Et alors nos auditeurs ne le savent peut-être pas, mais les études historiques évoluent d’une période à l’autre, et on est surpris par l’incroyable diversité des approches de cette époque. C’est une approche souvent idéologique d’une époque à l’autre. Quand est-ce que nous avons eu une approche moins idéologisée, plus… aisée de cette période ? Est-ce qu’on a une approche aujourd’hui moins idéologisée ? Je ne sais pas ce que dans vingt ans les historiens penseront de la période mérovingienne, qu’est-ce qu’ils penseront de mon livre… peut-être le plus grand mal, et peut-être auront-ils raison.
Non, il y a toujours un peu d’idéologie dans l’histoire. Ce qui est évident, c’est que le XIXe siècle a créé le mythe de race stable à travers l’histoire. Et donc on a dit : les Francs, c’est une race germanique. On avait une vision très racialiste, pas forcément raciste, mais racialiste des groupes humains stables à travers le temps. Et donc on a dit : bah regardez, ce sont les apports germaniques. Bon, alors les apports germaniques… aujourd’hui on a beaucoup travaillé là-dessus. À l’époque mérovingienne, on ne les voit pas. Toute la documentation mérovingienne est en latin, il y a pour ainsi dire pas un mot de vieux haut allemand. Les modes de gouvernance, bah sont des modes de gouvernance qui sont plutôt romains. Et puis cette société est totalement chrétienne. On n’a pas la moindre attestation du culte de Thor, de Wotan, et des dieux du panthéon germano-scandinave à l’époque mérovingienne. Donc en fait, le XIXe siècle a un peu inventé des Francs qui n’ont jamais existé. Alors aujourd’hui on pourrait dire qu’on est dans une vision un peu contraire, c’est-à-dire que on voit les Mérovingiens comme très romains, parce que toute la documentation qu’on conserve, évidemment, c’est une documentation bureaucratique, administrative… des choses qui n’ont pu être empruntées qu’à l’Empire romain. Et donc pour l’époque mérovingienne, on n’a pas beaucoup de documents, mais on a les ordres de mission des fonctionnaires mérovingiens. Et donc ils doivent inscrire exactement ce qu’ils mangent, combien de chevaux ils empruntent quand ils se déplacent, jusqu’au nombre de pistaches qu’ils vont grignoter quand ils partent en mission. Et donc on a l’impression d’un système totalement bureaucratique dont l’Empire romain avait déjà inventé les fonctionnements et dont nous serions les héritiers. Alors ça peut-être pas la réalité, hein. C’est un monde qui est aussi violent, il ne s’agit pas du tout de dissimuler qu’il y a une violence importante dans la société depuis le IIIe siècle. Le monde mérovingien est un peu entre deux feux aussi. Ce n’est plus l’Antiquité, ce n’est pas le Moyen Âge, et donc on a du mal à le caractériser. Mais c’est trois siècles, et trois siècles où des rois, des évêques, des aristocrates négocient et font fonctionner la société. Ce ne sont pas des théoriciens, ils ne créent pas un système universel, mais ils agissent, ce sont des pragmatiques. Alors c’est tout sauf des idéologues. On a quelques textes… donc vers 500, on pense à Rémy de Reims, Rémy de Reims qui correspond à Clovis et qui écrit à Clovis comment faut-il se comporter quand on est un roi chrétien. Alors c’est d’autant plus ironique pour nous parce que la lettre est écrite avant le baptême de Clovis, ce qui veut dire que pour l’esprit de l’épiscopat, baptisé ou pas baptisé, ce n’est pas grave, le roi est chrétien, un peu comme Constantin était un empereur chrétien alors qu’il n’était pas baptisé. Donc on a quelques textes d’évêques qui réfléchissent. C’est un évêque des années 530 qui dit : en fait le roi mérovingien, il est… il est empereur, il est un quasi-empereur parce qu’il a un territoire très grand, et puis il est héritier des pouvoirs romains. On a quelques textes du VIIe siècle, de l’époque de Dagobert et des fils de Dagobert, qui disent : le roi est le lieutenant de Dieu sur la Terre. Donc c’est une idée mérovingienne. Mais à côté de ces quelques textes idéologiques, on a surtout de la pratique, des pratiques de gouvernement : comment tenir le territoire, comment euh… nouer des relations amicales ou inamicales avec les voisins, que faire de l’empereur romain ? Parce qu’il y a toujours un empereur romain. Alors il n’est pas en Italie, mais il est à Constantinople, l’Empire romain existe toujours dans l’esprit des Mérovingiens. On est dans l’Empire universel, et ben est-ce qu’on va continuer d’obéir à l’empereur romain ? Ça va être le cas. Les empereurs romains continuent d’être les maîtres symboliques du monde jusqu’aux années 580. Pour ça que les rois mérovingiens vont frapper monnaie au nom de l’empereur Anastase, au nom de l’empereur Justinien. Alors c’est très désagréable pour nous, on n’aura jamais la tête de Clovis sur une monnaie, parce qu’il met la tête de l’empereur romain du moment. Et puis à partir des années 580, on se rend compte que les Mérovingiens sont capables de nouer une nouvelle relation avec Constantinople, beaucoup plus distante, en disant : bah on est roi, on est autonome, on peut peut-être préciser le dogme, au moins collaborer avec le pape pour préciser le dogme, et puis l’empereur, bah c’est un peu un pouvoir oriental. C’est à partir de ce moment-là que les Mérovingiens disent : l’empereur est un Grec, un Romain, et donc c’est plus le même monde.
Alors une des grandes interrogations précisément autour des Mérovingiens et leur conversion : est-ce que… il y avait… vous le dites au fond, Constantin… s’il a été… enfin il a été baptisé sur son lit de mort, mais Clovis a pu être un roi chrétien avant d’être baptisé lui-même. Est-ce que, en conséquence, on doit non pas remettre en cause, mais se poser la question de la réalité de leur conversion ?
Alors la réalité du baptême de Clovis est indiscutable, il a été baptisé. Est-ce que avant son baptême il ne se sentait pas chrétien ? Là malheureusement on ne peut pas sonder les esprits. On est dans un environnement où la plupart des aristocrates et des personnalités franques que l’on connaisse sont tous chrétiens. Alors évidemment il y a un biais documentaire, les documents qu’on conserve sont ceux de l’Église, donc les évêques, les grands écrivains ecclésiastiques s’adressent plutôt à des chrétiens, mais on a l’impression que Clovis est un peu le dernier à recevoir le baptême de son peuple, hein. Les grands aristocrates de la vallée du Rhin sont déjà tous chrétiens. On a des chefs chrétiens qui ont travaillé pour l’armée romaine, des empereurs romains ont épousé des princesses franques et ont eu des enfants chrétiens. Donc on n’a pas vraiment l’impression que Clovis, bah c’est un païen germanique qui viendrait du fin fond de sa Germanie avec toutes ses idoles. Il baigne dans un environnement chrétien, son père est entouré d’évêques, son père a eu d’excellentes relations avec sainte Geneviève, la patronne de Paris. Bon, on peut se dire que quand Clovis monte sur le trône, il est déjà dans un environnement qui est profondément chrétien. Alors ensuite, que l’environnement soit catholique, qu’il soit plutôt… ce qu’on appellera homoéousien, c’est-à-dire qu’on considère que le Père est supérieur au Fils dans la Trinité, là il peut y avoir discussion parce qu’il y a plusieurs versions du christianisme, mais disons la tendance générale est à une christianisation de toutes les élites. Les derniers Romains païens disparaissent en Gaule vers 410, 450, et les derniers barbares païens vont disparaître dans les années 520, 530.
Alors on dit toujours que le XVIIe siècle est le XVIIe et le… siècle des… des saints, mais on est surpris de voir que le VIIe siècle, soit dix siècles avant, c’est aussi un siècle où il y a beaucoup de saints, c’est-à-dire que Dagobert est entouré de saints, il est entouré de saint Arnould, il est entouré de saint Amand… on parlait de Clovis, Clovis c’est saint Rémi, sainte Clotilde… il y a énormément de saints à l’époque mérovingienne. Alors oui, beaucoup de saints qui ont le statut épiscopal. C’est l’époque des évêques qui parviennent à la sainteté parce que les Mérovingiens vont avoir une relation particulière avec leurs évêques. On aura peut-être l’occasion d’en reparler, mais ces évêques vont rendre énormément de service aux populations locales. Bon, d’abord, ce sont les évêques qui vont souvent construire les premières églises. Ce sont les églises qui vont distribuer les sacrements et donc qui vont faire que la population est chrétienne. Donc ce sont les grands évangélisateurs du territoire. Ce sont des évêques aussi qui vont nouer des relations avec les puissants. Quand vous avez besoin d’une réduction d’impôts, vous n’allez pas voir le roi, vous allez voir l’évêque, et l’évêque va négocier la… la réduction d’impôt auprès du roi. Donc les évêques gaulois sont reconnus comme des intercesseurs. On est dans des époques où il y a aussi beaucoup de guerres à cette époque-là. Quand il y a une guerre et que vous êtes prisonniers, vous êtes réduit en esclavage. Or les évêques gaulois vont prendre l’habitude de racheter tous les esclaves, et de loin, de l’Irlande, saint Patrick dit : les évêques gaulois sont fantastiques et rachètent tout le monde. Hein, et de fait ce sont les évêques qui vont beaucoup contribuer à réduire l’esclavage, et au milieu du VIIe siècle il y aura des lois passées par une reine mérovingienne interdisant désormais de réduire les chrétiens en esclavage. Donc des évêques qui vont avoir tellement de succès que, ben, quand il y aura besoin de saint patron pour leur cathédrale, puis rapidement pour leur ville, quand la… la notion de saint patron va se développer, VIIe et VIIIe siècle, ce sont ces évêques qui vont être les saints patrons, et donc ils vont donner leur nom à des villages, à des villes, à des sites, et c’est pour ça qu’ils sont reconnus. Alors ce qui nous surprend un peu, c’est que ce ne sont pas des personnalités mystiques, ce sont des gens très pragmatiques, les évêques mérovingiens : des constructeurs, des négociateurs, des gens qui font des palabres, des gens qui vont faire la paix, des gens qui transmettent la culture antique, des gens qui vont recopier des manuscrits, des gens qui vont faire de la comptabilité. On a de très bons comptables à l’époque mérovingienne. Mais il faut voir que les populations, entre le Ve et le VIIIe siècle, n’ont pas envie de mystique, ils ont envie de gens qui sont capables de négocier, qui sont capables d’arranger les choses. C’est intéressant aussi pour la relation avec Dieu. C’est comme ça qu’on pense la relation avec Dieu. On va voir le saint de son vivant pour obtenir une réduction d’impôt, on va voir le saint après sa mort pour obtenir une intercession auprès de Dieu. Et donc la relation avec la cour céleste est la même que celle avec la cour terrestre : c’est un intercesseur que l’on veut. Alors évidemment ça ne veut pas dire que ces évêques n’avaient pas des mérites personnels, mais c’est cette relation d’interface qui va vraiment faire le succès. Pensez à tous les villages français qui ont des noms d’évêques mérovingiens : Saint-Lizier, Saint-Dizier, Saint… Saint-Léger… c’est beaucoup de villages de France s’appellent Saint-Léger. Saint-Léger est un évêque du VIIe siècle.
Alors je me souviens de mes…
Mes cours de 2e année avec le professeur Guotel, l'histoire des institutions, où où il m'expliquait et où il nous expliquait que les évêques palaient les insuffisances du pouvoir politique, autrement dit que des évêques étaient comme obligés de de jouer un rôle politique à la tête notamment des cités. C'est une vision qui qui qui se maintient. Nous sommes dans cette période, alors c'est vrai et c'est faux, disons que ça dépend des cas. On a à peu près une centaine, peut-être 120 diocèses dans la Gaule mérovingienne. C'était vraiment très grand, hein ; ça s'étend au nord de l'Italie de temps en temps, euh, l'Espagne du Nord également sous contrôle mérovingien, l'Alémanie, la Bavière, tout ça est sous contrôle mérovingien. Donc il y a beaucoup de diocèses et les relations ne sont pas les mêmes partout.
Dans un certain nombre de cités, notamment les cités loin des pouvoirs centraux, les évêques ont récupéré ben la plupart des institutions municipales. Ce sont eux qui s'occupent de la voirie, ce sont eux qui s'occupent des écoles, ce sont eux qui s'occupent des égouts, ce sont ceux qui restaurent la muraille dans les Alpes. Ce sont même les évêques qui dirigent l'armée locale. Ce n'est pas très bien, ce n'est pas bien vu, l'évêque qui prend les armes, mais ça passe de temps en temps. Car quand il y a une menace d'invasion lombarde, et ben c'est l'évêque de Gap ou l'évêque d'Embrun qui prend les armes. Donc il faut imaginer des évêques qui vont rassembler des pouvoirs considérables et donc oui, ce sont les héritiers des institutions romaines, mais ce ne sont pas les seuls. Les rois mérovingiens vont nommer aussi des officiers locaux, donc des fonctionnaires, et donc dans chaque cité du monde mérovingien, il y aura un évêque et un comte. Le comte est l'officier du roi, l'évêque est normalement le chef de la communauté locale. C'est un petit peu plus compliqué, mais généralement les rois vont nommer des comtes qui ont de très mauvaises relations avec les évêques.
Alors c'est un peu étonnant, on se dit pourquoi ? En fait, ça permet des remontées d'informations. Si le comte est trop corrompu, c'est l'évêque qui va se plaindre auprès du roi. Si l'évêque fait des choses qui ne vont pas du tout, c'est le comte qui va se plaindre auprès du roi. Donc dans les deux cas, le roi est sûr que ce double réseau de pouvoir va lui permettre d'avoir des remontées d'information. Alors nous l'avons déjà évoqué, hein, le le le baptême. Alors le premier sacre, le baptême n'est pas le sacre, le premier sacre dans l'histoire, c'est celui de Pépin le Bref, au milieu du du 8e siècle. Pépin, nous sommes aux origines des Carolingiens et non des Mérovingiens. Mais même si les rois mérovingiens n'étaient pas sacrés, ils étaient donc baptisés. Est-ce que ce baptême, en dehors de leur propre, la propre conversion personnelle qui relève du fort intérieur, est-ce que ce baptême les obligeait vis-à-vis de leurs sujets et de l'Église ? On a fait une émission sur le sacre et on voit bien que lors du sacre, il y a cette volonté, tous ces mots visant à pro- à à protéger l'Église. Est-ce que ces mots au fond sont dans les têtes et les intentions à l'époque mérovingienne ?
Alors dans les têtes, je suis historien, je ne sais pas ce qu'il y a dans les têtes. Dans les écrits, oui, c'est sûr. Le premier document législatif qu'on possède est un acte d'un des fils de Clovis, Childebert Ier. Et Childebert Ier dit : « J'ai été baptisé, j'ai promis une foi, une foi intégrale à Dieu, et c'est parce que j'ai promis cette fidélité que je prends la décision de… ». Donc il commence avec son propre baptême en disant : « Bah écoutez, ça m'engage et je dois donc, parce que je suis baptisé et je suis roi, assurer le salut de tous mes sujets. » Donc là, ici, on est déjà à l'origine de ce qu'on appellera plus tard l'union du trône et de l'autel, mais de la monarchie chrétienne. Disons le roi est plus qu'un simple chrétien, il est un baptisé et donc il est soumis à l'Église. Et en même temps, comme il est roi chrétien, ben il peut prendre des décisions qui vont parfois être au-dessus des décisions des évêques. Et là, dans ce cas-là, Childebert Ier va ordonner la destruction des dernières statues de cultes qui sont présentes dans le monde franc en disant : « Bon, il y en a encore quelques-unes dans les campagnes, il est hors de question qu'on continue de les financer. » Donc là, ici, on a l'impression que oui, le roi mérovingien prend véritablement à cœur l'idée que bah c'est lui qui assure le salut de tout le monde et donc bah c'est pour ça qu'il prendra tant d'initiatives. Il va réunir des conciles, il va prendre des lois et puis surtout bah il va avoir des idées parfois originales. L'idée que le dimanche est jour férié, ce n'est pas une idée romaine. Constantin avait dit : « Le jour du soleil, on ferme les tribunaux civils. » Il parlait pas de dimanche et il parlait pas du tout de repos dominical. C'est un certain Childebert II, donc qui est un arrière-petit-fils de Clovis, qui un jour de 595 décide que le dimanche sera jour férié et que si quelqu'un travaille le dimanche, il est soumis à la amende. Donc finalement, on est à l'époque de la christianisation du calendrier. Ce n'est pas le monde romain qui a christianisé le calendrier, c'est plutôt le monde mérovingien.
Alors on pense que nos temps contemporains ont le monopole des crises et de la crise de l'Église, mais il y avait aussi des des des crises dans l'Église mérovingienne. Et ces crises, au fond, à vous lire, nous disent que l'universalité de l'Église, je je vais être un peu violent, n'est qu'une fiction. Vous montrez que les Églises sont restent très locales, au fond, qu'il n'y a pas de centralisation, qu'il y a moins d'universalité, plus voilà, des des des des diocèses qui sont plus qu'autonomes, indépendants. Et c'est l'Église des origines, lorsque Paul écrit aux Églises, il n'écrit pas à l'Église, c'est-à-dire qu'il y a des communautés locales et que ces communautés locales dialoguent. Et c'est le dialogue entre les Églises locales qui forment l'Église universelle. Or ce dialogue, il y a des moments où il est très important et il y a des moments où où le dialogue est plus distendu. Et donc à l'époque mérovingienne, ben il y a des Églises, chaque diocèse est une Église, et de temps en temps ces Églises dialoguent les unes avec les autres et forment l'Église universelle. Alors c'est plutôt une Église bah qui va être l'Église du monde franc, parce que on a de très nombreux conciles. Les évêques des de la centaine de diocèses se réunissent assez souvent et donc là bah ils vont faire des normes communes, une discipline commune, des lois communes, mais qui ne sont pas les mêmes lois que celles de l'Espagne qui est sous domination de l'Église wisigothique, ou de l'Italie où le pape essaie d'organiser une Église, ou de l'Afrique. Donc il y a des règles de fonctionnement différentes. Il y a aussi des règles très différentes entre l'Orient et l'Occident. Déjà en Occident, l'idée qu'un évêque puisse encore avoir des relations avec son épouse et avoir des enfants à partir du moment où il est évêque est devenu inacceptable au 6e siècle mérovingien, alors qu'en Orient le fait que l'évêque soit marié ne pose aucun problème. Donc il y a déjà des chrétientés qui commencent à à laisser deviner ce qui arrivera par la suite, c'est-à-dire la constitution d'une chrétienté orientale et occidentale très différente. Il y a des traditions qui sont des particularismes à chaque Église locale, par exemple en matière de liturgie. On n'a pas de liturgie unifiée et on n'aura pas de liturgie unifiée avant le 8e siècle. Donc chaque Église chante un peu ce qu'elle veut, mais de temps en temps on a des conciles qui disent : « Bah on a écouté les chants de tel endroit et tel endroit, bon ceux-là ont l'air à peu près bons, les autres n'ont pas l'air du tout satisfaisants. » Et donc on a un concile qui dit : « Bon, on va accepter n'importe quel chant à condition qu'il y ait vérification du contenu et le nom de l'auteur. » Et alors c'est fantastique parce qu'on a un cantique mérovingien qui nous est conservé avec le nom de l'auteur, c'est le roi en personne qui l'a composé. Donc le roi Chilpéric I a composé un cantique pour saint Médard de Noyon et donc on a son nom parce que c'était obligatoire. S'il n'y avait pas le nom de l'auteur, on ne pouvait pas chanter ça. Hein, ce qui est sur le plan, sur le plan de la recherche, une chose assez incroyable, d'avoir des textes signés. C'est-à-dire que la notion de de droit d'auteur est beaucoup plus postérieure. Mais le le le fait qu'il y ait des des des textes signés de cette façon, on avait plus affaire à des copistes plutôt qu'à des auteurs. Alors oui, c'est vrai, mais là c'est un peu exceptionnel, parce que il y a quand même derrière la liturgie, il y a le dogme et donc il s'agit de bien vérifier que le texte est conforme au dogme. Ouais, et euh, alors bon, on accuse notamment le roi Chilpéric I d'abord d'avoir des libertés vis-à-vis du dogme et surtout un évêque dit qu'il fait des vers boiteux et que les vers avancent en se dandinan parce que le vers euh du roi n'est pas de très très bonne qualité. Enfin ça montre aussi quand même que les rois mérovingiens savent écrire, hein, ce que Charlemagne ne sait pas faire. Donc pendant trois siècles, tous les rois seront capables de mettre leur nom en bas des documents qu'ils produisent et donc c'est très émouvant pour nous de voir le nom de Dagobert ou de Clotaire II écrit de sa petite main en bas d'un document.
Est-ce que le pouvoir mérovingien intervient dans les nominations épiscopales ? Alors oui, et il intervient très fortement et très tôt. Clovis, apparemment, à l'époque où il est encore non baptisé, je ne sais pas dire païen, mais en tout cas non baptisé, a déjà choisi deux évêques. Et par la suite, tous les évêques du monde franc sont désignés par le roi. Alors il peut y avoir une négociation locale, hein, c'est parfois le candidat local qui est choisi, mais sur les trois siècles de l'épiscopat mérovingien, c'est presque systématiquement le roi qui désigne l'évêque. Alors évidemment, par la suite ça ne sera pas très populaire, hein. On va dire que c'est une honte quand même, le roi va choisir ses amis. Ce n'est pas tout à fait vrai. Les rois mérovingiens vont souvent choisir des personnalités spirituelles, des moines qui ont bonne réputation, des clercs qui ont bonne réputation, et ils vont aussi choisir souvent des hauts fonctionnaires. Donc là encore, il y a du pragmatisme en fait, il y a beaucoup de pragmatisme. On veut des bons gestionnaires et on veut des personnalités qui inspirent confiance. Donc vous prenez le symptôme, vous prenez B, l'ancien ministre qui a fait de la bonne comptabilité toute sa vie au niveau central et qu'on envoie dans une région pour faire de la comptabilité. C'est l'histoire du bon saint Éloi. Le bon saint Éloi est ministre des Finances de Dagobert avant de devenir évêque de Noyon, hein. Alors évidemment, pour nous, ce n'est pas du tout le profil qu'on attend d'un évêque et pourtant ces évêques mérovingiens arrivés dans leur région bah vont donner toute satisfaction aux populations locales, à lire les textes qu'on a conservés.
Alors vous le disiez tout à l'heure, les les rois, les évêques qui rassemblent des conciles aussi, dans la tradition de Constantin le Grand. Quel était quel était le niveau d'intervention du roi dans les conciles ? Est-ce qu'il intervenait ou est-ce qu'il laissait une liberté, une liberté de parole, une liberté de débat et cetera ? Alors là, il y a la documentation qui est compliquée parce que les conciles ne vont jamais dire qu'ils ont travaillé sur ordre du roi. Il y a quand même une volonté de ces prélats-là de montrer leur indépendance. Alors le premier concile que l'on possède, c'est le un concile réuni par Clovis, réuni en 511 à Orléans, quelques semaines avant la mort de Clovis. Le roi a réuni un concile et là les évêques disent très honnêtement : « Le roi nous a envoyé un formulaire et on a répondu au formulaire. » C'est-à-dire que tous les canons consiliaires correspondent à des demandes du roi. Ça ne veut pas dire que les évêques n'ont pas pu débattre, mais l'ordre du jour du concile était prévu par le pouvoir central. Et par la suite, on a l'impression que c'est à peu près toujours le cas, c'est-à-dire que les grands conciles, ce qu'on va parfois appeler les conciles nationaux, donc là où il y a plus de 30 ou 40 évêques qui viennent de l'ensemble du monde franc, ben on les a laissés débattre, mais sur un certain nombre de sujets, en évitant les sujets qui pouvaient fâcher. Ce qui ne veut pas dire que de temps en temps vous n'avez pas des conciles qui vont prendre des décisions très originales, hein. L'idée que le roi ne peut pas s'emparer de la terre de l'Église, c'est une idée mérovingienne, alors qu'à l'époque romaine, l'empereur pouvait reprendre les terres, les terres avaient été des terres publiques données à l'Église, il pouvait les reprendre. L'idée que les évêques doivent avoir une certaine indépendance, ils ne peuvent pas être arrêtés par le roi, c'est une idée mérovingienne. Et puis on a même un concile qui va excommunier un roi mérovingien. Donc dans une situation de crise, en 568, le roi Caribert Ier demande au concile de se réunir et le roi sait qu'il a fait un gros péché. Alors il a épousé sa belle-sœur, qui est matrimoniale, ça fait lourd, hein, quand même. Or il y a une grande épidémie dans le royaume, le roi se pense certainement pécheur, et il n'a pas tort, et il va permettre au concile de créer les clauses qui vont lui permettre d'être excommunié. Et donc en fait, le roi demande au concile de l'excommunier, ce qui va se dérouler.
La défense du dogme, c'est une prérogative royale ? Alors oui, c'est une prérogative impériale, hein. Il faut penser que les conciles de l'Antiquité sont tous réunis par les empereurs. C'est avant tout Constantin, Théodose le Grand, Martin, les grands empereurs qui ont réuni les conciles, ceux qu'on appelle les conciles œcuméniques et qui ont donné l'ordre du jour aux évêques. La liberté d'action a été très faible du côté épiscopal et les Mérovingiens vont donner peut-être un petit peu plus de liberté à leur épiscopat, mais sous contrôle très fort. Donc là, il y a des des problèmes qui vont survenir pendant trois siècles. Alors les problèmes de nature du Père et du Fils et de puissance relative du Père et du Fils qui sont réglés en 511. Clovis veut une égalité totale des personnes de la Trinité, son épiscopat est parfaitement d'accord. Puis ensuite des problèmes qu'on va appeler la crise des trois chapitres, qui est un débat extrêmement complexe sur la réception du concile œcuménique de Chalcédoine. La position royale va être suivie par les évêques. Ce qui est intéressant, c'est que le roi a d'abord négocié avec le pape. Donc il y a une discussion avec le pape pour vérifier que le pape a la même position que le roi. Puis quand tout le monde est d'accord, l'épiscopat valide. Puis après on aura des questions sur l'unité d'intention du Christ : est-ce que le Christ homme et le Christ Dieu avaient la même intention ? Qui sont les problèmes théologiques du 7e siècle. Là encore, les rois mérovingiens vont intervenir en toujours consultant. Ce n'est pas un roi qui veut absolument imposer sa volonté, c'est un roi qui cherche l'unité, donc qui consulte, qui regarde ce qui se passe à Byzance, à Rome, son épiscopat. Puis quand les choses sont à peu près sûres, on réunit un concile et on tranche.
On se pose toujours la question de savoir pourquoi à un moment on a plus de conciles qu'à une autre époque. En fait, on voit au courant mérovingien, vers la fin du 6e siècle, 7e siècle, il y a moins de conciles. C'est parce que l'orthodoxie est fixée, on débat moins, il y a moins de besoin de se réunir, au fond. Alors c'est ce que dit le grand historien mérovingien Grégoire de Tours à la fin du 6e siècle, à qui on propose de réunir un concile. Le pape écrit à l'épiscopat gaulois en disant : « Il nous faudrait quand même un concile là. » Et Grégoire de Tours dit : « Mais il n'y a pas besoin de se réunir, il n'y a pas de problème de dogme, pourquoi voulez-vous qu'on se réunisse ? » Hein. Alors il y a ce phénomène-là effectivement, les conciles servent à résoudre des des crises lourdes, hein, des crises dogmatiques. Et puis il y a un autre point important, c'est que un concile c'est parfois incontrôlable. Quand vous réunissez plusieurs dizaines de prélats extrêmement importants, même en leur donnant un ordre du jour, vous ne savez jamais quel va être le résultat. Et bon, on sait à travers la grande Histoire de l'Église catholique que la réunion d'un concile c'est une prise de risque énorme pour l'autorité qui réunit le concile, que ça soit la monarchie ou la papauté, hein. Donc évidemment l'emprise consiliare étant en risque pour le donneur d'ordre, bien il y a des moments où non. Alors il faut aussi penser que le monde mérovingien est parfois divisé, hein. Il y a des sous-royaume, c'est-à-dire qu'il peut y avoir plusieurs rois qui dirigent des des régions particulières qu'on appelle l'Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne. Donc évidemment, quand il y a une petite pulvérisation du monde franc, il est moins intéressant de réunir un grand concile parce que ça poserait des problèmes d'organisation.
Hm hm. Alors Pépin le Bref deviendra Pépin du fait de ses relations notamment avec avec Rome et avec le le pape. C'est-à-dire qu'au temps mérovingien, on est moins proche de de Rome, tout en étant catholique, mais qu'on est moins proche de Rome. Est-ce que malgré tout nous avons des textes en notre possession qui montrent une relation entre les rois francs et la romanité, enfin non pas la romanité, le le pouvoir romain ? Alors oui, dès les origines. Clovis, au moment de son baptême, envoie une couronne d'or au pape. Donc dès les origines, il y a une relation. Alors comme il y a un schisme à Rome à cette époque-là, on n'est pas trop sûr de savoir à quel pape il l'envoie. En tout cas, il y a une relation et puis les fils de Clovis, fils et petits-fils qui sont en fait les rois les mieux documentés, hein, de la dynastie, ceux qu'on a oubliés mais qui sont bien documentés, il y a des relations suivies. On a les dossiers de lettres, on voit, on a également des relations entre le pape et les reines mérovingiennes. Parce que sur les trois siècles d'histoire mérovingienne, les femmes ont le pouvoir pendant à peu près 100 ans. Et on a le pape Grégoire le Grand, celui qu'on considère parfois comme le dernier des grands pères de l'Église, qui écrit 14 lettres à la reine Brunehaut. Donc là, c'est une relation extrêmement suivie entre la papauté et la monarchie mérovingienne. Alors par moments la relation peut se distendre, c'est vrai, au milieu du 7e siècle, il y a plus beaucoup de relations, puis après ça se reprend. Donc c'est une relation qui fonctionne relativement bien parce que chacun a quelque chose à apporter à l'autre. Hm. La papauté propose des solutions spirituelles, envoie des reliques aussi, hein. Euh, il faut penser que Rome c'est le réservoir de reliques. Les corps saints des martyrs romains sont expédiés dans le monde franc. Rome voudrait convertir des espaces périphériques et par exemple lorsque l'Angleterre va être convertie, les missionnaires sont romains, mais la logistique est mérovingienne. Donc c'est une collaboration qui va permettre la conversion de l'Angleterre. Je ne sais plus si c'est vous ou si c'est Laurent T qui expliquait que Grégoire le Grand aurait été scandalisé par le clergé des Gaules.
Alors oui, c'est vrai. Grégoire le Grand est horrifié par certaines pratiques. Donc Grégoire le Grand, c'est la charnière du 6e, 7e siècle, voilà. Grégoire le Grand est pape entre 590 et 604 et Grégoire le Grand se plaint de certains évêques. Alors il se plaint de choses qui pour nous sont un peu étonnantes. Il se plaint de l'évêque de Vienne par exemple, parce que l'évêque de Vienne commente de la poésie et il dit : « Mais enfin, quand on est évêque, on ne peut pas chanter les louanges de Jupiter et en même temps les louanges du Christ. » Donc il se plaint que le clergé gaulois est trop cultivé. Il se plaint également de ce qu'il appelle, alors c'est Grégoire le Grand qui a inventé le terme, la simonie, c'est-à-dire l'achat des charges ecclésiastiques. Parce que au moment où un évêque est nommé par le roi, comme c'est le roi qui choisit les évêques, l'évêque a l'habitude souvent d'envoyer un cadeau au roi et pour le pape c'est l'horreur. C'est l'évêque qui achète la grâce et donc pour lui ça ne va pas. Et en même temps, on se rend compte que Grégoire le Grand a de très très bonnes relations avec de nombreux évêques gaulois. Donc ça ne pose pas de problème. Il a de très bonnes relations avec l'évêque de Gap, il y a des relations suivies avec l'évêque de Lyon, mais disons c'est un autre bon. Alors c'est très intéressant pour nous parce que notamment l'évêque de Marseille pose des problèmes. L'évêque de Marseille détruit les représentations des saints et du Christ dans sa propre cathédrale et Grégoire le Grand va écrire en disant : « Mais enfin, ce n'est pas possible, on ne peut pas détruire les représentations. » Et donc ça oblige le pape à théoriser pour la première fois la relation des chrétiens avec les images. Donc quelque chose qui va apparaître plus tard à l'époque qu'on appelle iconoclaste à Constantinople. Et donc le pape dit : « Bon ben oui, c'est d'accord, ce ne sont pas des idoles, on ne va pas vénérer la représentation du Christ, mais en même temps la représentation des saints et du Christ sert à enseigner aux êtres. » Et on sait que ben c'est cette lettre de Grégoire le Grand à un évêque mérovingien qui va servir de base à toute la pensée des images jusqu'au christianisme actuel, c'est-à-dire l'image est licite et donc on peut la mettre, mais évidemment à condition qu'il n'y ait pas de vénération.
Alors il nous reste moins de 10 minutes pour évoquer le le rôle des moines aussi. Nous savons, c'est c'est connu dans l'histoire que les rois capétiens ont soutenu des monastères, voilà, on fait des donations aux abbayes et cetera. Est-ce que c'est le cas des Mérovingiens ? Est-ce que nous avons évoqué voilà le la relation entre le clergé séculier et le et les rois mérovingiens ? Qu'en est-il des des réguliers et du monde mérovingien ? Ben oui, c'est la même chose. Il y a beaucoup de fondations de monastères par les rois mérovingiens ou de donations. Les fils de Clovis vont faire des grandes donations au au monastère. Childebert Ier fait même une telle donation à Arles que le nom du roi est gardé sur la liste mémorielle du monastère. De nombreux rois mérovingiens ont fait des donations aux monastères. Sainte Radegonde, une veuve de Clotaire Ier, va fonder un monastère à Poitiers, Sainte-Croix de Poitiers, parce que Radegonde a négocié avec le couple impérial de Constantinople pour obtenir une relique de la Vraie Croix. Donc c'est une reine mérovingienne qui est la première à arriver avec une relique de la Vraie Croix en Occident et qui va se retirer comme moniale dans un monastère. Donc oui, il y a une relation extrêmement intense qui est parfois très bonne, parfois mauvaise. On sait par exemple que quand les moines irlandais arrivent, les moines irlandais qui arrivent sur le continent vers 590 suscitent une certaine suspicion. Les rois mérovingiens, dans un premier temps, les accueillent très bien et donc saint Colomban qui vient de Bangor, donc du nord de l'Irlande, est accueilli dans les Vosges. On lui donne une terre qui sera Luxeuil, le premier monastère irlandais des Gaules. Et puis au bout d'un moment, il a quand même des pratiques très très bizarres, y compris sur la sur l'orthodoxie, hein. Il y a quand même des suspicions très fortes sur l'orthodoxie de Colomban. Donc les Mérovingiens vont essayer de se débarrasser de Colomban et de l'exiler et de le faire repartir en Irlande. Donc la relation est ambivalente, mais sur la longue durée, disons qu'elle est plutôt très bonne et euh la plupart des monastères de Gaule ont conservé des chartes mérovingiennes. Si on a les documents aujourd'hui, c'est grâce aux monastères, parce qu'il y a une relation continue entre la royauté et les monastères.
Hm. Comment expliquer ce ce succès euh monastique ? Est-ce que d'ailleurs il existe un succès euh monastique ? Vous parliez de saint Colomban. Saint Colomban, c'est le monachisme irlandais. Euh, ce monachisme irlandais a un succès dans l'Europe occidentale de manière générale. Ah oui, immense ! Hein. Alors on parle de monachisme irlandais, mais il y a presque pas d'Irlandais, c'est-à-dire qu'il y a Colomban et 12 Irlandais qui sont à l'origine, mais après tous les monastères sont peuplés de Francs. Alors les fondations franques vont très bien fonctionner. Alors Luxeuil est un monastère fantastique, hein, parce que c'est là qu'on va inventer l'écriture minuscule, celle qu'on utilise encore aujourd'hui. Donc l'idée d'écrire en petit et attaché ça apparaît dans ces monastères-là. On va avoir une diffusion autour du lac de Constance où vous allez avoir des des gens comme Saint Gall. Donc l'Alémanie va être peuplée de monastères et puis Colomban va finir sa vie un peu par hasard à Bobbio en Italie du Nord et donc vous allez avoir des monastères irlandais très rapidement. Ces monastères sont peuplés d'aristocrates, ce sont les aristocrates que nous nous appelons barbares qui vont être les premiers moines de ces monastères et donc oui, le réseau est immense. Alors il a peut-être été surévalué parce qu'à la fin du 7e siècle, quand vous êtes un monastère ordinaire, dire que votre fondateur est irlandais c'est un petit peu plus prestigieux. Donc on va peut-être surestimer la place de ces Irlandais dans les fondations. Hm. Alors tellement importante que vers 700 dans le monde franc, il y a un proverbe qui dit : « menteur comme un Irlandais », parce qu'on les accuse de de…
Se mettre un peu trop en valeur, mais ça ne veut pas dire qu’il y ait pas eu cette diffusion du monachisme irlandais qui va en même temps que le monachisme bénédictin. Parce que les règles irlandaises sont des règles spirituelles, mais qui permettent pas l’organisation pratique. Donc les monastères irlandais du monde franc vont prendre les règles irlandaises pour le spirituel et la règle de Saint-Benoît pour l’organisation pratique. Donc c’est ce qu’on appelle des règles mixtes, et ces règles mixtes, en fait, diffusent en Occident la règle de Saint-Benoît qui, jusque-là, n’était connue de personne. Et donc c’est un peu étonnant, mais d’après les dernières recherches, en fait, ce sont les moines irlandais qui diffusent en Occident la règle italienne de Saint-Benoît. Comment va-on…va-t-on parler de la…de la fin de la période…de la fin de la période ? J’y arrive avec l’arrivée des Pipinides qui deviendront ensuite les…les…les Carolingiens. Est-ce qu’il y aura comme un problème d’allégeance entre les différentes églises locales et ce nouveau pouvoir qui…qui arrive et qui se substitue donc au pouvoir mérovingien pendant un certain temps ?
Oui, à partir des années 670, 680, la dynastie mérovingienne s’affaiblit, s’affaiblit considérablement pour de nombreuses raisons : politiques, économiques, biologiques aussi, parce que [le roi] meurt très jeune. Alors à ce moment-là, il y a une période de flottement pendant 40 ans où des gens prennent le pouvoir au centre. C’est ce qu’on appelle les maires du palais, les Pipinides, les futurs Carolingiens. Des gens prennent des pouvoirs en périphérie : le duc de Bavière se déclare autonome, le duc d’Aquitaine se déclare autonome, mais les évêques aussi se déclarent autonomes. Et par exemple, à Auxerre, on voit apparaître quelque chose qu’on appelle une principauté ecclésiastique. L’évêque d’Auxerre dit : « Je gouverne un vaste territoire qui va entre Orléans et Lyon à peu près, et c’est sous ma direction. » Même chose à Trêves, sans doute la même chose à Reims, avec des évêques extraordinairement puissants. De temps en temps, des abbés aussi extrêmement puissants. Et donc là, la reprise en main va être très douloureuse, parce que les Pipinides, donc notamment Charles Martel, le plus sévère des Pipinides, va écraser un certain nombre d’évêchés, de principautés ecclésiastiques. Alors en fait, c’est pas les évêques qu’il écrase, c’est un pouvoir politique qui est indépendant du sien, mais c’est assez surprenant. Notamment, il va accuser les évêques en Bourgogne et dans la vallée du Rhône d’avoir trahi au profit des musulmans, ce qui est très douteux, hein. Mais ici, pour justifier la reprise en main, une reprise en main extrêmement brutale de ces régions-là, ben il va détruire un certain nombre de patrimoines ecclésiastiques. Donc il va disperser les terres d’Église.
Vous dites que c’est une époque aussi où apparaît, et ça sera ma dernière question, une nouvelle conception du dirigeant chrétien qui peu…un peu s’impose ?
Oui, alors c’est vrai que la fin de l’époque mérovingienne, on voit cette famille de maires du palais, donc d’aristocrates qui manquent de légitimité. Il faut imaginer, ils sont en train de préparer un coup d’État. Comment justifier le coup d’État ? Alors ils peuvent le justifier pour des raisons politiques, mais c’est très difficile. Il y a toujours la famille mérovingienne, il y a toujours des descendants de Clovis, donc sur le plan biologique, qui sont pas au même niveau. On peut les justifier sur le plan militaire. Donc les Pipinides vont faire beaucoup de combats, notamment contre les païens du Nord, en essayant d’écraser les Frisons, les Saxons, en disant : « On défend la chrétienté. » Puis ils vont essayer également de faire des combats contre les musulmans. Et pour l’époque, pour le VIIIe siècle, ce qui compte plus, c’est les païens du Nord que les…les infidèles du Sud. Et puis qu’est-ce qu’on va pouvoir dire en bout de course ? Ben ils vont dire : « C’est nous qui assurons le salut de la chrétienté. » Et donc on a un discours qui apparaît entre les années 700 et 730 disant que la mission est assurée par le maire du palais. Donc pour la première fois, quelqu’un qui n’est qu’un aristocrate prend en charge la mission, fait venir des moines anglo-saxons, Wilbrord, Boniface, qui vont assurer la mission en Germanie. Et donc à partir de là, ben le dirigeant chrétien, c’est un dirigeant missionnaire. Alors évidemment, de notre point de vue, c’est un peu envahissant. Ça va permettre la christianisation de cette vaste Germanie mérovingienne qui, jusque-là, était semi-païenne. Mais en même temps, si le dirigeant doit absolument assurer la mission, ben il va l’assurer par la force. Et donc alors que les Mérovingiens n’ont jamais pratiqué de conversion forcée, les premiers Carolingiens, donc les derniers Pipinides, donc les premiers Carolingiens, autour des années 700, 750, vont faire des conversions forcées, parfois très brutales. On…on a fait une émission ensemble sur Charlemagne, nous faisons une émission ensemble sur l’Empire, sur les Mérovingiens. Vous avez…vous avez une préférence ? Jacques Le Goff n’aimait pas beaucoup Charlemagne et sa conception…voilà…de…du…du pouvoir impérial. Vous réhabilitez les Mérovingiens ? Votre préférence se tourne vers cette famille ?
Pour ne rien vous cacher, je viens d’écrire un livre sur Charlemagne. Je peux…disons Charlemagne, c’est une merveille documentaire, c’est-à-dire que autour de l’an 800, on a enfin beaucoup de textes. C’est quelqu’un qu’on peut approcher. Alors il sait pas écrire, il sait pas lire, mais il aime les maths. On sait la taille qu’il a, on sait ce qu’il mange, on sait qu’il préfère le rôti plutôt que le bouilli. Des choses dont je ne sais pas pour les Mérovingiens. Donc en terme documentaire, je préfère Charlemagne. Sur le plan de l’intelligence du pouvoir, les Mérovingiens réussissent à fonder un monde qui dure pendant trois siècles. Charlemagne, son empire, il implose en 830. Et donc entre 830 et 840, c’est fini, l’empire de Charlemagne déjà. Donc disons que les Mérovingiens ont peut-être plus de flair politique que Charlemagne. Alors c’est pas intuitif, hein, pour nous, Charlemagne, c’est le fondateur de l’Europe. Ben il se trouve que les Mérovingiens ont fondé quand même une…une Europe qui était plus viable, sans doute, que celle de l’an 800. Votre ouvrage sur Charlemagne, ça sera aux Presses…aux Presses universitaires de France, dans la petite collection des…des biographies. Et bien n’hésitez pas à vous…à vous procurer, pardon, cet ouvrage, chers téléspectateurs. Je vous remercie pour votre fidélité. Donc *L’Empire mérovingien, Ve-VIIIe siècle*, paru chez Passé composé, et je veux citer…nous le saluons, parce que voilà, c’est un ami, Laurent Testot, *Les Francs, le Haut Moyen Âge de Clovis à Robert le Pieux*, un ouvrage paru chez Bouquins. J’ai reçu Laurent Testot sur Story-TV. Donc n’hésitez pas à vous rendre sur Story-TV pour écouter ces émissions, il y en a trois très exactement. N’hésitez pas aussi à vous rendre sur Ktéotv.com où vous allez nous retrouver avec Bruno Dumézil et d’autres historiens afin d’évoquer Charlemagne, donc, mais aussi la chrétienté et le baptême de Clovis. Je vous remercie pour votre fidélité et je vous donne rendez-vous dans une semaine pour un nouveau numéro de l’émission *Doric de…[Musique] l’histoire*.