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Yalta, le crépuscule des géants

imineo Documentaires55:55

Transcription

Février 1945. Depuis six ans, l'Europe est un gigantesque champ de bataille. Des millions d'hommes sont morts. Mais cette fois, la certitude de vaincre l'Allemagne nazie est enfin là et les Alliés pensent déjà à l'avenir. Car c'est maintenant, tandis que les combats font encore rage, qu'il faut préparer la paix. Staline, Roosevelt et Churchill vont donc décider de se réunir. Cette rencontre aura lieu dans une petite station balnéaire du sud de l'Union soviétique. C'est là, en Crimée, que les trois géants vont imaginer ensemble le monde de l'après-guerre lors de l'une des plus grandes conférences de tous les temps, la conférence de Yalta. De Yalta, l'histoire a retenu cette photo. Mais quel chemin parcouru pour en arriver là? Pourquoi ces visages tendus chez Churchill, Roosevelt et Staline? Unis dans la guerre, les Alliés vont se révéler divisés et rivaux dans la paix. Pendant huit jours, du 4 au 11 février 1945, les trois grands vont se livrer une lutte sans merci, tant leurs intérêts et leurs idéologies les opposent. À Yalta, c'est la dernière fois qu'ils se verront tous ensemble. Chacun d'eux est alors à un moment crucial de son propre destin, tandis qu'avec cette conférence, le monde va bientôt sombrer dans de nouvelles ténèbres.

3 février 1945. Après sept heures de vol, des avions américains et britanniques, partis dans la nuit, atterrissent sur le sol gelé de l'aéroport de Saki, en Crimée. À sa descente de l'avion, Winston Churchill est ankylosé. Il a 39 de fièvre. Mais le Premier ministre britannique donne le change. Même malade, il est prêt à écrire une nouvelle page de l'histoire. Franklin Roosevelt, le président américain, lui aussi, est prêt, malgré une fatigue extrême. Sur la piste, diplomates et militaires se saluent. À Yalta, nombre d'entre eux vont tenir des journaux de bord. Grâce à leurs confidences, nous savons ce qui s'est réellement passé pendant cette conférence. Leurs écrits racontent tout ce que l'histoire officielle ne mentionne pas. Staline n'a pas daigné venir accueillir ses hôtes à Saki. Son absence est déjà une manière de jouer le rapport de force. Les négociations ont bel et bien commencé. C'est donc Molotov, le fidèle bras droit du dirigeant soviétique, qui attend Roosevelt et Churchill au pied de l'avion. Rongé par la poliomyélite, Roosevelt ne peut plus marcher. À pied à ses côtés, Churchill semble en position d'infériorité. L'étrangeté de cette scène n'échappe pas à Lord Moran, le médecin personnel de Churchill, qui s'offusque dans son journal. « Le Premier ministre suivait à pied, aux côtés du président, comme lorsque, dans ses dernières années, un intendant indien accompagnait la diligence de la reine Victoria. » Et ce n'est pas la dernière fois qu'en Crimée Churchill apparaîtra comme l'intendant de Roosevelt. Car déjà, alors que la guerre n'est toujours pas achevée, l'Empire britannique a perdu de sa superbe. Les États-Unis et l'Union soviétique sont les deux nouveaux géants du siècle. À Yalta, Churchill va devoir se battre pour exister.

Yalta est à 150 kilomètres de Saki. Il ne faut pas moins de cinq heures pour y parvenir, tant la route est mauvaise et sinueuse. Pour Roosevelt, une nouvelle épreuve commence. Il était paralysé. Pour voyager en automobile, il devait s'asseoir à l'arrière avec deux coussins derrière lui pour corseter son dos et soutenir ses jambes qui étaient devenues totalement inutiles. C'était véritablement un voyage très difficile. Alors que la guerre continue sur le continent européen, le parcours a été placé sous haute surveillance. 160 avions de combat sillonnent le ciel. Anna Boettiger, la fille de Roosevelt qui l'accompagne dans ce voyage, est stupéfaite de voir les moyens déployés par les Soviétiques. Dans son journal, elle écrit : « Tout au long de la route entre Saki et Yalta, des soldats avaient été postés tous les 300 mètres. À chaque fois qu'une voiture passait devant eux, ceux qui n'avaient pas de fusil nous adressaient un salut. Tous ces soldats russes, femmes comprises, étaient chics et droits. » Par la fenêtre, Roosevelt et Churchill découvrent un spectacle de désolation. La Crimée a été reprise aux Allemands il y a un an à peine. Près de 20 millions de Russes ont perdu la vie. 70 000 villes et villages soviétiques ont été anéantis. L'URSS a été profondément meurtrie par la guerre. Et Staline a lui-même supervisé l'itinéraire de ses hôtes afin qu'aucune destruction ne leur échappe. Ça permettra à Staline, et ça, c'est bien sûr son habileté, d'une certaine manière, de culpabiliser ses deux interlocuteurs, Roosevelt en premier. Nous avons beaucoup de morts, sous entendu car vous n'êtes pas venus nous sauver.

Après cinq heures d'un interminable trajet, Roosevelt et Churchill arrivent enfin à Yalta en début de soirée. Roosevelt est épuisé. Pour lui, le voyage a commencé 12 jours auparavant, lorsqu'il a traversé l'Atlantique en bateau avant de prendre l'avion à Malte. Au total, le président américain a parcouru 8 500 kilomètres, Churchill 3 200, et Staline, venu en train, seulement 1 500. Comme si le nombre de kilomètres avait un sens et que Roosevelt était celui qui était prêt à faire le plus d'efforts, Staline le moins. La baie de Yalta n'a rien perdu de son charme. Au XIXᵉ siècle, c'était une sorte de Riviera soviétique où tsars et aristocrates venaient en villégiature. Les participants à la conférence vont être accueillis dans des palais restés intacts aujourd'hui. Avant que les négociations ne s'ouvrent en février 1945, ils avaient été entièrement restaurés. En prévision de la conférence, il y a eu un réameublement très rapide de choses qui sont venues de Moscou par convois entiers pour rendre un aspect hospitalier à tous ces palais qui avaient souffert d'un terrible défaut d'entretien depuis très longtemps. Staline a imposé le choix de Yalta. Il veut donc que ses hôtes n'aient pas à le regretter. Il va les recevoir avec magnificence. Il leur a réservé les deux plus belles villas. Le palais Livadia pour Roosevelt. C'est ici que se sont déroulées les négociations. Et la villa Vorontsov pour Churchill. Ce soir-là, la nuit est claire sur Yalta. Chacun des trois grands prend des forces pour le marathon qui s'annonce.

4 février 1945. Premier jour des négociations. Avant que les débats ne commencent, Staline effectue une visite de courtoisie à ses hôtes. À Churchill d'abord. Les deux hommes ne se sont pas vus depuis quatre mois lors d'une rencontre à Moscou. Ils sont heureux de se retrouver et font le point sur la situation militaire. Les retrouvailles avec Roosevelt sont, elles aussi, chaleureuses. Le Russe et l'Américain partagent un Martini, le péché mignon de Roosevelt. Et il manque le citron. Staline en prend note, et la fois d'après, effectivement, il fait amener un gigantesque citronnier. Ça les impressionne, parce que pour les Anglais comme pour les Américains, un citronnier entier, en pleine guerre, et au mois de février, c'est quelque chose de fabuleux. Ils sont donc littéralement éblouis. Et, en même temps, ça sert à montrer la puissance de Staline. Car sur le terrain, Staline est en position de force. Depuis le printemps, le rouleau compresseur soviétique est en marche et l'Armée rouge reprend des territoires aux Allemands. Pour Staline, l'heure de monnayer son effort de guerre est venue. À 17h00, les négociations commencent enfin. Dans la salle de bal du Livadia, aménagée pour la conférence, tout est prêt. Ministres et diplomates discutent entre eux en attendant les trois grands. Churchill est le premier à arriver au Livadia avec sa fille Sarah. Le Premier ministre est de bonne humeur et coiffé d'une toque russe pour faire honneur à son hôte. Il va mieux. Après une bonne nuit de sommeil, la fièvre est tombée. Staline arrive à sa suite. Devant les caméras, les deux hommes affichent leur complicité. Roosevelt, lui, s'est déjà installé à la table de négociation en toute discrétion. Le même manège se répétera les jours suivants. Il a interdit qu'on filme ses arrivées, jugées trop humiliantes. Il devait être transporté de sa chaise roulante jusqu'à une autre chaise. Ce qui n'est pas facile quand vous êtes paralysé à partir de la taille. Les conseillers particuliers des trois grands prennent place autour d'eux. Car ils ne vont pas négocier seuls. Churchill est accompagné d'Anthony Eden, son ministre des Affaires étrangères, ainsi que du diplomate Alexander Cadogan, spécialiste de la Pologne. Roosevelt, lui, va s'appuyer sur Harry Hopkins, son bras droit et ami, l'homme en qui il a le plus confiance, mais aussi sur Edward Statinius, son ministre des Affaires étrangères. Staline a deux conseillers principaux : Viatcheslav Molotov, son ministre des Affaires étrangères, et le diplomate Ivan Maïsky. Quatre gros dossiers sont sur la table : le sort de l'Allemagne vaincue, celui de la Pologne, l'ONU et la guerre contre le Japon. Sur tous ces dossiers, la position des différentes armées alliées va jouer un rôle déterminant.

Depuis le mois de décembre, l'Armée rouge a libéré la Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie et la Pologne. Les Russes ne sont plus qu'à 80 kilomètres de Berlin. Ralenties par une contre-offensive allemande, les troupes anglo-américaines, elles, n'ont toujours pas franchi le Rhin. On peut dire que du point de vue militaire, les Soviétiques sont nettement en avance par rapport aux Occidentaux et, de ce point de vue-là, tiennent le haut du pavé, ce qui peut avoir des conséquences du point de vue diplomatique. En plus de cette asymétrie sur le terrain, il en existe une autre, idéologique. Churchill et Roosevelt sont deux capitalistes face à un communiste. Pourtant, ils ne vont pas nécessairement faire front commun contre Staline. Au contraire. Car en fait, les deux hommes sont assez éloignés idéologiquement l'un de l'autre. Roosevelt apprécie Churchill, parce que c'est le vieux cheval de guerre, parce qu'il a tenu seul en Europe en 1940, et qu'il admire ce type qui est encore capable de performances extraordinaires, et, en même temps, un certain mépris, parce qu'il considère que c'est un vieux colonialiste antédiluvien, alors que lui considère qu'il a des idées modernes, notamment la décolonisation du monde. Roosevelt a besoin de Staline plus que de Churchill. Car au même moment dans le Pacifique, les Américains sont en guerre contre le Japon. Les combats sont d'une violence inouïe et les Japonais n'hésitent pas à envoyer des avions kamikazes sur l'ennemi plutôt que de se rendre. Sans l'aide des Soviétiques, la guerre risque de s'éterniser. Roosevelt compte aussi sur Staline pour participer à la future Organisation des Nations Unies, qu'il veut mettre en place. Sans l'URSS, l'ONU ne sera qu'une coquille vide. Pour faire avancer son projet, Roosevelt est prêt à sacrifier Churchill. C'est un allié acquis qui n'a rien à lui apporter. Churchill le vit très mal. Il sait très bien que Staline va exploiter à mort toute divergence entre les Anglais et les Américains. Donc pour lui, c'est absolument désastreux. Car le Premier ministre britannique soupçonne Staline de vouloir installer des régimes communistes dans tous les pays libérés par l'Armée rouge. Sans l'aide de Roosevelt, Churchill sait qu'il n'aura pas les moyens de l'en empêcher.

Lors de cette première journée, seules les questions militaires sont abordées. Chacun s'observe. Dans le jeu tactique qui débute, Staline prend immédiatement la main. Il propose que Roosevelt préside les séances plénières. En le mettant comme président, quelque part, on le flatte, mais aussi, on le réduit un peu à l'impuissance, parce qu'il va être obligé de servir un peu de maître de cérémonie. Et pendant ce temps-là, on pourra observer, on pourra réfléchir, on pourra négocier un peu derrière son dos. C'est très astucieux de la part de Staline. Cette première séance de négociations était un tour de chauffe. Rien d'important ne s'y décide, mais les Occidentaux ont compris qu'il ne serait pas facile de faire entendre leur voix face à Staline. Alors, dans la soirée, chacun affûte sa stratégie pour le lendemain. Churchill réfléchit seul et au calme, admirant les peintures d'aristocrates britanniques que Staline a eu l'attention d'accrocher aux murs pour lui faire plaisir. Roosevelt, lui, élabore son plan de bataille en compagnie de Harry Hopkins.

Deuxième jour. Churchill arrive à nouveau le premier, tandis que Staline se fait une fois de plus désirer. Cette fois, les choses sérieuses vont commencer. La question de l'Allemagne est en débat. Quel sort réserver à l'Allemagne une fois qu'elle aura perdu la guerre? Comment l'administrer? Quelles réparations exiger? Sur toutes ces questions, les Alliés ont des positions différentes. Les discussions débutent sur le problème de sa future occupation. Depuis 1944, il était prévu qu'une fois vaincu, le pays serait divisé et administré en trois zones : américaine, britannique et soviétique. Mais voilà que Churchill réclame une quatrième zone... pour la France. Il ne veut plus être seul contre ces deux géants qui en veulent un peu aux empires coloniaux. Il veut donc avoir cette complicité avec une autre puissance coloniale. Staline finalement, bon prince, va dire : les Français ne se sont pas vraiment battus pendant la guerre. On ne voit pas pourquoi. Ils ont collaboré. Ils ont cédé très vite en 1940. Ils ne le méritent pas. Mais enfin, d'accord, mais alors, vous la prenez sur vos zones d'occupation à vous. La concession ne lui coûte rien. Staline cède rapidement. Mais il en profite pour demander un effort à ses alliés, en contrepartie. Il veut obtenir le maximum de réparations de la part de l'Allemagne. L'URSS est ruinée. Les Boches doivent payer. Cette perspective revancharde effraie Roosevelt et Churchill. Et cette fois-ci, les deux Occidentaux se serrent les coudes. Si on pille l'Allemagne et qu'on affame l'Allemagne pour faire plaisir à Staline, comment est-ce qu'on la relève après? Ce sera forcément sur nos fonds à nous, et c'est nous qui allons payer pour les réparations de Staline. Donc c'est mauvais, c'est pas bon. Devant ce refus, Staline se braque. Vexé, il devient suspicieux. Le Soviétique s'en prend à ses alliés et se montre agressif. Franchement, regardez-moi dans les yeux. Pourquoi ne voulez-vous pas la reconstruction de l'URSS? Est-ce qu'il n'y a pas des arrière-pensées de votre côté, vous, Occidentaux, à ne pas vouloir la reconstruction légitime de notre pays? Pourquoi voulez-vous affaiblir notre pays? Voilà pour la menace. Maintenant, le bluff. Staline va sortir le grand jeu. Et pour cela, il va s'appuyer sur son complice Molotov avec lequel il forme un duo sans pareil. Les deux hommes sont des maîtres dans l'art de la diplomatie. Molotov, c'est la version dure, c'est monsieur "niet". C'est celui qui n'est pas rigolo, qui va en général rester sur les positions les plus dures. Et, en général, le moment où Staline intervient, ça va être pour assouplir les angles, pour dire : « Enfin, tu exagères! Pourquoi être si dur? »

Dans le dossier allemand, il faut à présent avancer un chiffre pour le montant des réparations. Rien n'a été décidé par la délégation soviétique. Seuls un minimum et un maximum ont été envisagés. Dans son journal, le diplomate russe Ivan Maïsky raconte la scène. « Molotov, qui était assis à la droite de Staline, se penche vers lui et lui demande, inquiet : Dois-je donner un montant? -Oui, donne le montant, rétorque Staline. -Lequel? Cinq ou dix? -Dix, tranche Staline. » C'est une manière de montrer qu'on est en discussion, que rien n'est totalement décidé, et donc tout ça paraît plus rassurant pour les interlocuteurs qui sont en face. 10 milliards pour l'Union soviétique. Ça passe. Personne ne dit rien. Staline considère alors que le montant est accepté. Les Occidentaux n'ont pas osé réagir. Mais cette décision aura de lourdes conséquences par la suite. Car face à une Allemagne incapable de payer une telle somme, les Soviétiques se dédommageront en nature et démantèleront l'industrie allemande. Après ce premier round de négociations, chacun des trois grands se retire dans son palais pour souffler. Comme à son habitude, Staline se plonge dans les dossiers et prépare les débats du lendemain. À son bureau, aujourd'hui encore, tout est resté en l'état. Au palais Livadia, Roosevelt, lui, trouve un peu de repos et de sérénité auprès de sa fille Anna. Depuis quelques années, elle est devenue sa confidente, et Roosevelt l'emmène partout avec lui. Elle n'offrait pas seulement la compagnie agréable d'une fille pour son père. Elle était très au courant des dossiers. Nous habitions à la Maison-Blanche à cette époque et je dirais qu'elle était plutôt une sorte d'assistante personnelle qui n'était pas payée. C'était un peu son bras droit. À 15 kilomètres de là, au Vorontsov, Churchill est avec sa fille Sarah. La jeune femme est comédienne et, depuis la guerre, elle est auxiliaire volontaire dans la Royal Air Force. Churchill aime cette présence joyeuse à ses côtés. Les filles sont ravies de participer. À la fois, eux sont très contents de montrer leurs filles en uniforme pour montrer que toute la famille participe, et, en même temps, c'est très bien vu de l'entourage. On peut leur faire faire des choses qu'on n'ose pas faire soi-même. Par exemple, Churchill a tendance à se lever très tard parce qu'il travaille dans son lit. Il est tout le temps dans son bain et on ne peut pas envoyer un aide de camp pour le sortir de son lit ou de son bain. C'est impossible. Par contre, on peut envoyer sa fille.

Le soir, comme pendant presque toute la semaine, les trois grands vont s'inviter à dîner. L'occasion de poursuivre les négociations de manière moins formelle. Le premier de ces dîners a lieu au Livadia. Les Américains assurent le service, mais les Russes ont fourni la nourriture. Et Staline a mis un point d'honneur à ce que tout soit grandiose. Vous avez des dîners à 15, 20 ou 30 plats, avec du caviar, des esturgeons, de la crème... La crème est rationnée en Angleterre, on ne sait même plus ce que c'est. On a oublié. Entre temps, le peuple soviétique crève de faim, mais ça n'a aucune importance pour Staline. Le tout, c'est de leur montrer sa puissance. C'est la munificence géorgienne et russe. C'est : je peux tout. En tant qu'hôte, demandez ce que vous voulez. Psychologiquement, ça donne un énorme ascendant. Je suis votre maître, mais, en même temps, je suis votre serviteur. C'est beau et à la fois menaçant. Donc ça fait qu'on dépend entièrement de la bonne volonté de Staline. C'est ça, Yalta, entre autres. Pour que ses hôtes se sentent à l'aise et dans de bonnes dispositions à son égard, Staline a tout prévu. À table, l'alcool coule à flots. On sait très bien que si on veut qu'une négociation aboutisse, il faut que l'interlocuteur soit en confiance. Et la boisson, ça fait partie, depuis toujours, des moyens qui sont mis à disposition de la puissance invitante. Et là, il y a tout un jeu, à savoir qui va boire le plus. L'alcool a joué un rôle à Yalta, c'est clair. Ce premier dîner a rapproché les Alliés. La confiance s'est installée. Les négociations commencent sous de nouveaux auspices.

Afin que tout le monde puisse récupérer de ces soirées arrosées, les séances plénières ont lieu en fin d'après-midi. Mais dans la matinée, les collaborateurs de Staline, Roosevelt et Churchill sont, eux, au travail pour préparer les débats. Ils imaginent des compromis possibles sur les différents dossiers. Aux trois grands, ensuite, de trancher. Au troisième jour de négociations, le 6 février, le dossier polonais arrive sur la table. C'est le plus épineux de la conférence. C'est aussi le plus symbolique, car c'est en Pologne que la guerre a commencé. Les Alliés doivent mettre sur pied un nouveau gouvernement. Mais ils ne sont d'accord sur rien. Depuis toujours, Staline considère que la Pologne représente un danger pour son pays. Car au cours de l'histoire, c'est toujours par la Pologne que la Russie a été envahie. Staline veut donc que la Pologne devienne un pays ami. En fait, il souhaite constituer un glacis protecteur tout autour de l'Union soviétique afin qu'elle ne soit plus jamais attaquée. Les Soviétiques voulaient des États tampons. Tout le monde savait que, pour les Russes, c'était un point central de leur politique étrangère. Et quand vous y réfléchissez, si vous étiez un grand pays comme l'URSS l'était, vous ne voudriez pas avoir des États hostiles à vos frontières. Vous souhaiteriez des États amis. Mais qu'est-ce qu'un pays ami? Est-ce que c'est un pays ami qui a simplement une politique extérieure amicale à l'égard de l'Union soviétique et qui, en politique intérieure, est complètement libre? Ou est-ce qu'un pays ami, de fil en aiguille, est un pays qui va être communisé? C'est là la grande question. Pour les Britanniques, pas question d'avoir déclaré la guerre à Hitler à cause de la Pologne pour qu'elle devienne communiste. À l'issue du conflit, Churchill veut que la Pologne devienne libre et indépendante. La Grande-Bretagne était traditionnellement amie avec la Pologne. Les Anglais faisaient beaucoup de commerce avec les Polonais. Ils ne voulaient pas qu'un pays aussi important que la Pologne, en termes de commerce et de potentiel humain, passe sous domination communiste s'ils pouvaient l'éviter.

Pour Roosevelt, loin d'Europe, la question polonaise est plus accessoire. Mais elle a tout de même son importance, pour d'autres raisons. Il y a 6 millions de citoyens américains qui sont d'origine polonaise. Et ces citoyens américains votent pour la plupart démocrates, c'est-à-dire pour le parti de Roosevelt. Il est donc très sensible à ce qui peut se passer en Pologne. Ces citoyens polonais réfugiés aux États-Unis sont farouchement anticommunistes. La plupart d'entre eux sont arrivés en Amérique avant la Première Guerre mondiale, mais ils n'ont pas oublié qu'en 1939 Staline s'était entendu avec Hitler pour envahir la Pologne. Ces Polonais d'Amérique, tout comme les Britanniques, soutiennent le président polonais Władysław Raczkiewicz, en exil à Londres depuis 1940. Le problème, c'est que face à lui, il existe un autre gouvernement, communiste cette fois. Ce gouvernement sous influence soviétique est dirigé par Boleslav Bierut. Il est implanté au beau milieu de la Pologne, à Lublin, et se fait appeler le Comité de Lublin. Le gouvernement de Londres et celui de Lublin se haïssent. Car il y a six mois, l'irréparable entre eux s'est produit. Août 1944. À ce moment-là, l'Armée rouge est aux portes de Varsovie. Raczkiewicz, à Londres, décide de déclencher l'insurrection. Il veut que les résistants libèrent eux-mêmes la capitale polonaise avant les communistes, afin de garder la mainmise sur le futur gouvernement. Mais la riposte allemande est féroce. Pendant 63 jours, les résistants sont décimés. Sciemment, Staline laisse faire et ordonne à l'Armée rouge de ne pas bouger. 200 000 Polonais sont massacrés par les Nazis. La capitale polonaise est détruite à plus de 90%. Deux mois plus tard, Staline vient cueillir le fruit mûr et installe un gouvernement communiste à Varsovie. À Yalta, le comportement de Staline pèse dans les négociations. Churchill n'a jamais digéré que le Soviétique ait laissé périr les résistants de Varsovie sans leur venir en aide. Là, il a compris qu'il n'avait pas affaire à un bon tonton bienveillant, et qu'on ne pouvait donc lui faire qu'une confiance très limitée, qu'il avait affaire à un bandit dangereux, et que, finalement, même s'il fallait se débarrasser d'Hitler d'abord, on allait avoir des problèmes très comparables avec Staline après la guerre. Mais à présent, à Yalta, malgré la suspicion et les rancœurs, les Alliés doivent former ensemble le gouvernement de la future Pologne. Tout l'enjeu est de savoir quelle entité politique il faut prendre comme base. Évidemment, du point de vue des Anglo-Américains, il faut construire un gouvernement d'union nationale à partir des différentes composantes politiques de la Pologne antifasciste. Du point de vue des Soviétiques et de Staline, il s'agit simplement de partir de la base du gouvernement tel qu'il existe à Varsovie et d'ajouter quelques membres.

Un bras de fer s'engage. Staline ne veut pas entendre parler du gouvernement de Londres. D'un autre côté, à chaque fois que Churchill ou Roosevelt font un pas vers lui en proposant des personnalités à faire entrer dans le gouvernement de Lublin, il refuse. Pourquoi accepterait-il? Staline sait qu'il est en position de force. Les troupes soviétiques étaient dans ces pays. Elles occupaient ces pays, même si on n'osait pas employer le mot occupation. Quoi qu'il en soit, elles étaient bien là. D'une certaine manière, l'influence de l'Union soviétique était inévitable. Les Alliés ne parviennent pas à s'entendre. Petit à petit, le ton monte. Staline est de plus en plus agité. À ses côtés, Ivan Maïsky est pétrifié. Dans son journal, il raconte la scène. « Soudain, Staline se leva et fit de grands gestes avec son bras droit. Un tel comportement lors d'une conférence avec les trois grands n'était pas vraiment approprié. Il commença à parler avec un énervement inhabituel. » Staline est quelqu'un de très taciturne et quelqu'un de très calme aussi, sauf à quelques reprises où il va s'énerver. Du coup, ces moments-là paraissent d'autant plus importants. Le fait de se lever et d'avoir tout d'un coup une tirade très émotive sur un sujet, c'est une manière de montrer très clairement à ses interlocuteurs les choses sur lesquelles il n'y a rien à négocier. La tirade du Soviétique laisse ses alliés KO. Hopkins, qui assiste à la catastrophe, glisse alors un petit mot à Roosevelt, qui préside les débats. « Pourquoi ne pas en finir avec ça aujourd'hui? Dites que nous en reparlerons demain. Il est 19h15. » Mieux vaut arrêter les frais et tenter de repartir sur de nouvelles bases le lendemain. La maestria avec laquelle Staline mène les négociations saute aux yeux de tous. Oncle Joe, comme le surnomment les Occidentaux, exerce un pouvoir de fascination sur les délégations. Le soir, dans sa chambre, le diplomate Alexander Cadogan écrit : « Oncle Joe est le plus impressionnant des trois. Il est très calme et réservé. Quand il intervient, il n'emploie jamais un mot superflu et va droit au but. » Le secrétaire d'État britannique Anthony Eden n'est pas moins admiratif. « Par des méthodes subtiles, il obtient ce qu'il veut sans avoir eu l'air de s'obstiner. »

Pourtant, tout le mérite de Staline ne peut être attribué à son seul talent de négociateur. Car ce que Eden et Cadogan ignorent, c'est qu'Oncle Joe fait espionner ses alliés. Avant même que la conférence de Yalta ne s'ouvre, il était au courant de tout. La préparation de la conférence de Yalta a duré plusieurs mois. À l'époque, les services de renseignements russes étaient très bien implantés en Angleterre et aux États-Unis. Nos agents nous donnaient des informations complètes sur la manière dont Churchill et Roosevelt se préparaient pour la conférence. Nous savions sur quoi et comment ils voulaient discuter et quelle position ils allaient défendre durant toutes les négociations. Pour ne rien rater, les services secrets russes ont également truffé les palais de micros. Ça, Churchill et Roosevelt le savent. Ce qu'ils ne savent pas, et là où ils sont naïfs, c'est que, évidemment, pour les choses confidentielles, ils sortent dans le

Parc. Mais dans le parc, on a posé les micros omnidirectionnels qui sont partout. Il y en a dans les arbres, dans les frondaisons, dans les buissons… et ils captent les conversations à plusieurs mètres à la ronde. Staline ne prend pas ces écoutes à la légère. Il ne veut pas en perdre une miette. Il exige même que ses espions viennent en personne lui rapporter tout ce qui s’est dit. Staline demandait de quelle façon les choses s’étaient dites. Il demandait même qu’on lui répète les dialogues avec l’intonation que Churchill ou que Roosevelt avaient prise.

Dans la partie de poker qui se joue à Yalta, les cartes sont truquées. Staline connaît le jeu de ses adversaires. Il sait exactement où il va, là où ses partenaires sont dans l’obscurité et avancent à tâtons. Au quatrième jour de négociations, il faut finaliser le dossier polonais. Grâce aux écoutes de la veille, Staline sait que ses alliés sont prêts à sacrifier la Pologne pour faire aboutir d’autres dossiers plus essentiels pour eux. Pour Roosevelt, ce qui importe, c’est l’ONU et le Japon. Pour Churchill, c’est un dossier qui ne sera jamais abordé directement à Yalta, mais qui est sous-jacent, celui de la Grèce. Le pays est un ancien protectorat britannique. C’est un enjeu stratégique pour les Anglais, car la Grèce ouvre la voie au canal de Suez qui leur permet d’accéder à leurs colonies. Mais depuis deux ans, la Grèce est en proie à une violente guerre civile. Des communistes tentent de renverser le roi. Ils tiennent les campagnes et sont aux portes du pouvoir. Si la Grèce bascule dans le communisme, c’est tout l’Empire britannique qui sera menacé. Churchill redoute ce scénario catastrophe.

Pour l’éviter, il a donc pris les devants et s’est livré à un marchandage périlleux. En octobre 1944, quatre mois avant Yalta, le Premier ministre britannique a rencontré Staline à Moscou, en tête-à-tête. Roosevelt était alors en pleine campagne électorale pour sa réélection. Profitant de l’absence du président américain, Churchill a alors proposé un accord secret sur l’Europe à Staline. Quand on parle du partage du monde, ce n’est pas à Yalta qu’il a eu lieu, c’est à Moscou, quand Churchill et Staline se sont rencontrés. Le document, griffonné sur un coin de table, est écrit de la main de Churchill et annoté par Staline. Comme deux épiciers, les dirigeants se sont chacun attribués des pourcentages d’influence en Europe de l’Est. 90 % pour la Russie en Roumanie, 75 % pour les Soviétiques en Bulgarie, 90 % pour la Grande-Bretagne en Grèce.

À Yalta, Churchill espère que Staline tiendra compte de cet accord. Et pour que le Soviétique lui laisse les mains libres en Grèce, le Premier ministre britannique est prêt à lâcher du lest sur la Pologne. Cet accord des pourcentages contraste évidemment avec l’idée d’un Churchill intransigeant et qui n’aurait absolument jamais voulu de compromis sur la question de zones ou de sphères d’influence en Europe. Pour ne pas froisser Staline, les Occidentaux finissent donc par se montrer conciliants sur la Pologne. Au quatrième jour de négociations, l’Américain et le Britannique lâchent le gouvernement en exil de Raczkiewicz et reconnaissent le gouvernement communiste de Bierut à Lublin. En contrepartie, Churchill et Roosevelt obtiennent que les ministres non communistes entrent dans le gouvernement de Lublin. Staline s’engage aussi à organiser des élections libres en Pologne après la guerre, ainsi que dans tous les pays libérés par l’Armée rouge. Ce mot d’« élection libre » sonne comme une victoire pour les Occidentaux, même s’ils n’ont obtenu aucune garantie de la part de Staline. Tout ce qu’ils pouvaient tirer de Staline, c’était des déclarations de bonnes intentions et des formules qui permettaient de sauver la face devant leurs parlements respectifs. Ils y sont à peu près arrivés. Qu’est-ce qu’ils pouvaient faire de plus ? Mais comment imaginer des élections libres quand le territoire est complètement occupé par les armées soviétiques ? C’est là qu’il y a une illusion de la part des Occidentaux. Car en échange de ces promesses, les Occidentaux accordent une énorme faveur à Staline. Ils lui permettent de constituer son glacis protecteur en rattachant une partie de la Pologne à l’URSS. En compensation, la Pologne récupérera plus tard des territoires allemands. Le pays effectuera ainsi une translation vers l’ouest. Dans le dossier polonais, c’est le carton plein pour Staline. Le Soviétique a obtenu tout ce qu’il voulait. Ses alliés espèrent à présent que Staline saura s’en souvenir.

Ce 8 février, il fait un soleil éclatant dans le ciel de Crimée. Roosevelt est nerveux car les discussions sur le Japon doivent commencer. Le président américain a absolument besoin de l’appui du Soviétique. Pour mettre toutes les chances de son côté, Roosevelt invite alors Staline à partager un Martini juste avant la séance plénière. Churchill n’a pas été prévenu. La rencontre entre les deux alliés se déroule dans son dos. Roosevelt craint que l’impétueux Britannique ne l’empêche de négocier librement et ne fasse tout capoter. Puis le président américain croit aussi aux vertus du tête-à-tête. Il croyait qu’il pouvait développer une relation personnelle avec Joseph Staline. Et je crois que Roosevelt sentait qu’il pouvait influencer Staline grâce à cette relation privilégiée qu’il entretenait. Mais ça, ça ne marche pas avec les personnes comme Staline. Il n’imaginait pas à quel point Staline était cruel et exempt de tout sentiment humain.

Au même moment, dans le Pacifique, les Américains connaissent des revers importants face à une armée japonaise fanatisée. Sans l’aide des Russes, l’état-major américain a calculé que la guerre pourrait durer encore un an et coûter la vie à plus de 500 000 GI’s. Roosevelt est déterminé à éviter ce bain de sang. Staline le sait et il fait monter les enchères. En échange de la chair à canon soviétique, il veut des territoires. Et le maréchal est gourmand. Il réclame l’île Sakhaline et les îles Kouriles. Mais aussi l’occupation de Port-Arthur, Dairen, et une voie de chemin de fer en Mandchourie. Les négociations ne portent pas sur Sakhaline, ni sur les Kouriles, parce que ça appartient au Japon et les Américains sont tout à fait prêts à donner du territoire japonais aux Soviétiques. Dairen et Port-Arthur, c’est plus embêtant parce que ça appartient à la Chine. La Chine, c’est Tchang Kaï-chek. Tchang Kaï-chek, c’est l’allié des États-Unis, et il n’a pas été invité à Yalta. Roosevelt peut donc se faire reprocher, notamment par son Sénat, de faire des concessions à Staline aux dépens d’un allié. Ça, c’est très embêtant. Mais Staline tente à son tour d’amadouer Roosevelt. Avec son charme, il parviendra bien à trouver une solution et à faire accepter les choses à Tchang Kaï-chek. Charles Bohlen, l’interprète de Roosevelt, rapporte dans ses mémoires : « Staline dit qu’il était clair que si ses conditions n’étaient pas réunies, il lui serait difficile, ainsi qu’à Molotov, d’expliquer pourquoi l’Union soviétique déclarerait la guerre au Japon. Il est clair que Roosevelt était embêté par cette situation. »

Roosevelt hésite. Mais face à l’intransigeance du Soviétique, l’Américain ravale ses scrupules. Ce qui compte pour lui, c’est d’en finir avec cette guerre. Va pour Dairen et Port-Arthur. Roosevelt sacrifie les Chinois. Il se débrouillera plus tard avec Tchang Kaï-chek, une fois la guerre terminée. Le président américain peut être satisfait. Il a rempli ses objectifs. Sur le Japon, mais aussi sur l’ONU. Cette nouvelle organisation voulue par Roosevelt a pour ambition de garantir la paix dans le monde. Staline a donné son accord de principe pour y prendre part. La participation effective de l’URSS est loin d’être acquise, mais c’est déjà un premier pas. C’est une grosse concession de lui faire admettre qu’il va envoyer Molotov à Dumbarton Oaks pour les négociations préliminaires. Même ça, c’est une grande concession de la part de Staline. Staline n’arrête pas de dire : « Si ça se trouve, votre truc de l’ONU, je n’en voudrais pas. Est-ce que je vais envoyer Molotov ou pas ? » Il sait très bien en jouer. C’est un artiste.

Sixième jour de négociations. Ce 9 février 1945, Churchill, Roosevelt et Staline peuvent afficher leur bonne humeur devant les caméras. ONU, Japon, Allemagne, Pologne : sur tous ces dossiers, les trois grands ont trouvé des compromis et chacun a obtenu ce qui lui importait le plus. Churchill s’est imposé comme un égal face aux deux grands. Il a hissé la France dans le camp des vainqueurs. Il lui a fait attribuer une zone d’occupation en Allemagne. Le président américain, lui, a obtenu le feu vert de Staline sur l’ONU et sur le Japon. Avec Churchill, il a aussi arraché à Staline la promesse d’organiser des élections libres en Pologne et en Europe de l’Est après la guerre. Mais c’est le maréchal soviétique qui rafle la mise. Incontestablement, c’est l’Union soviétique et Staline qui sortent vainqueurs de cette conférence de Yalta. Staline a obtenu ce qu’il souhaitait concernant la Pologne et il a obtenu plus ou moins ce qu’il souhaitait concernant l’Allemagne, en tout cas, le principe des réparations. L’image d’une entente parfaite entre les trois grands fera le tour du monde. Elle est pourtant trompeuse. À Yalta, Staline, Roosevelt et Churchill ont fait en sorte de s’entendre. Ils voulaient préserver l’Alliance, alors que la guerre n’était toujours pas terminée. Mais dans le fond, chacun d’eux a défendu sa vision du monde et ses intérêts propres. Les accords de Yalta sont précaires. Ils sont le fruit de compromis et ne reposent que sur l’entente fragile entre trois personnalités d’exception.

Au dernier jour des négociations, pourtant, chacun veut y croire. Dans la soirée, les délégations portent des toasts à l’amitié entre les peuples et à la paix de l’humanité. Mais cet espoir ne va durer que peu de temps. L’entente que les trois grands célèbrent va bientôt voler en éclats. À peine trois semaines après la fin de la conférence, Staline viole les accords de Yalta. En Roumanie, alors que l’Armée rouge occupe toujours le pays, il organise la prise de pouvoir par les communistes. En Pologne, à chaque fois que ses alliés proposent un nom de ministre non communiste à faire entrer au gouvernement, Staline le refuse. Roosevelt, jusque-là si confiant, prend peur. Après Yalta, Roosevelt a commencé à déchanter. Il s’est aperçu que le Staline qu’il imaginait ne correspondait pas tout à fait au véritable Staline. Le 1er avril, le président américain envoie un long télégramme à son cher Staline afin d’obtenir des explications. « Je ne peux vous cacher l’inquiétude que j’éprouve devant la manière dont se déroulent, depuis notre fructueuse rencontre de Yalta, des événements où nos intérêts communs sont en jeu. Franchement, je ne peux comprendre pourquoi les événements récents en Roumanie devraient être considérés comme ne tombant pas sous les termes de notre accord. » Mais les mises en garde de Roosevelt n’émeuvent aucunement Staline. Sans le moindre scrupule, le Soviétique déroule son plan et continue à installer des régimes communistes à l’est. Roosevelt s’éteint 11 jours après l’envoi de son télégramme. Il ne verra jamais l’ampleur de la trahison. Churchill, qui, à la surprise générale, perdra les élections en Angleterre, devra assister, impuissant et seul, à leur échec. À Yalta, les trois grands n’auront pas donné naissance à ce monde de paix tant espéré. Le rêve de fraternité n’aura été qu’un leurre. Bientôt, les alliés d’hier deviendront ennemis, s’affrontant lors d’un conflit d’un nouveau genre : la guerre froide.