Transcription
[Musique] l'alchimie existe depuis la plus haute antiquité, mais c'est le moyen-âge qui lui a donné sa légende. Parce qu'il travaillait dans le secret de son laboratoire, l'alchimiste inspira à la fois la crainte et le respect.
L'alchimiste, censé fabriquer de l'or avec du plomb, toujours à la recherche de la fameuse pierre philosophale, source d'éternité, avait de quoi frapper les esprits simples. Chose incroyable, il existe encore de nos jours quelques rares alchimistes. En voici un : Eugène Cancelier, 68 ans. Il pratique l'alchimie depuis un demi-siècle.
Eugène Cancelier, alchimiste convaincu, se défend pourtant de vouloir fabriquer de [Musique] l'or. "Non, non, jamais, jamais. Le but du Grand, le but des alchimistes n'a été de faire de l'or. Jamais. Ça n'est qu'un accessoire. L'alchimie, c'est le Grand Œuvre."
Il faut donc encore maintenant demander : "Mais qu'est-ce que le Grand Œuvre ?" Le Grand Œuvre, c'est à son tour la recherche de la pierre philosophale. C'est une pierre, plus exactement, c'est une gemme, c'est-à-dire une pierre précieuse, une gemme qui est de couleur rouge éclatant.
Cancelier, avez-vous trouvé la pierre philosophale ? "Non, je n'ai pas trouvé la pierre philosophale, sinon je ne serais pas là devant vous." Mais donc, la pierre philosophale rend invisible ? "Non, je ne le pense pas. La pierre philosophale rend invisible par les moyens qui sont acquis quant à la perception, quant au déplacement. Il a la science infuse, il sait tout, il est partout à la fois grâce à cette illumination, mais toujours sous l'enveloppe charnelle." Ah, toujours ?
"Pour ma part, j'en ai la preuve. Ah oui, je ne peux pas entrer dans les détails parce que ça touche à un très grand secret. Je sais bien que ça me met dans une attitude assez fâcheuse. On peut croire à la mystification ou au dérangement, mais pour moi, je suis convaincu."
Avez-vous vu un alchimiste ? "Oui, éternel. Oui, j'ai vu Fulcanelli, et cet homme vit toujours." Quel âge aurait-il ? "Ah, il a, il doit avoir maintenant plus de 120 ans."
L'opération de la distillation de rosée fait partie du Grand Œuvre en ce sens que la rosée me donne le sel philosophique, à la fois céleste et philosophique, qui enrichit les deux adjuvants salins que je vous ai montrés et qui sont ici dans ces bocaux à l'état vierge. Voyez-vous, voici ce qui reste de mes derniers travaux. C'est un très beau sel qui a d'ailleurs une teinte rosée et qui, après avoir subi la dessiccation prudente dans ce cristallisoir, formait une étoile au centre d'un soleil dont on voit encore à la périphérie la fin des rayons. Voyez, c'est un cristal très beau.
Oui, cristal rosé. Et comment recueillez-vous la rosée ? "Ah, pas très facile, hein ?" Pardon ? "Non, c'est très simple. Pour la recueillir, il suffit, dans la bonne période, toujours au printemps, par l'heure montante, avant le coucher du soleil, assez tôt toutefois pour que le soleil ne vienne pas rapidement la pomper. Alors, je la ramasse avec un linge très propre." Cette fois, où j'ai recueilli la présente rosée, j'ai traité 260 litres.
Ça représente du travail pour recueillir tout ça ? "Oui, c'est un travail auquel je ne me livre pas. Je trouve des aides bénévoles, ça les amuse, et puis ils savent qu'ils travaillent pour le Grand Œuvre." Et alors, il suffit simplement de distiller la rosée pour là ? Ou bien il y a autre chose ? "Ah, il y a autre chose, évidemment. Je ne vous livre pas le secret de l'extraction de ce sel de rosée, car c'est extrêmement délicat. C'est un sel, c'est un secret très réellement."
On a parlé de laboratoires d'alchimistes qui avaient explosé. "Bien sûr, parce qu'il ne faut pas chauffer inconsidérément le mercure, qui, il faut bien le dire, Filalette, dans son entrée, dans son traité fameux de l'entrée ouverte au palais fermé du roi, dépend la voie humide avec clarté et dit sans ambages qu'il s'agit du mercure." Or, évidemment, une explosion peut se produire quand on distille le mercure, en général dans une cornue de grès. Ça, c'est assez délicat.
C'est une opération délicate. Vous avez eu un accident de ce genre ? "Oui, ça m'est arrivé, ça fait du dégât, mais c'est arrivé au moment précis où j'ouvrais la porte." Et ce four est précieux en ce sens, c'est que la manipulation s'opère horizontalement et que le regard plonge dans l'âme.
Alors, mais pas les couleurs ? Ce qui passe précisément ? Les couleurs sont à ce moment remplacées par les notes de musique, n'est-ce pas ? "De l'ut à l'autre, n'est-ce pas ? Vous entendez des notes de musique ?" On entend les notes successives, mais le four fermé ou le four ouvert ? "Ah non, on le tient ouvert, on surveille. On sait à peu près quand la note suivante, qui va indiquer telle autre planète, va retentir." Retentir ? "C'est beaucoup dire, mais c'est une sorte de..." Mais vous entendez distinctement ? "Oh, très distinctement, et en accord parfait avec le diapason. Ça a été une révélation lorsque je l'ai entendu la première fois."
Je me demandais avec inquiétude comment, comment on pouvait suivre les degrés nécessaires. Attention, je suis alchimiste. Je vous demande pardon, parce que c'est très important de régler les degrés du feu, car vous réglez l'intensité du feu et le temps de ce feu, le temps d'application selon les notes. Nous avons bien sûr sur les anciens l'avantage du pyromètre, et inutile de vous dire que je me sers du du pyromètre, le pyromètre à canne.
Mais vous n'allez pas pouvoir confondre avec le bruit du feu ? Un bruit qui... "Non, non, non, non, c'est impossible. Or, c'est impossible. Non, c'était réellement une, c'est un, moi j'appelle ça un zizi."
Qu'est-ce que vous allez faire lorsque vous aurez cette petite pierre philosophale ? "Voilà, évidemment, inutile de vous dire que je ferais comme tous mes prédécesseurs, j'en userais avec prudence et, comme eux, je tuerai le vieil homme et disparaîtrai." Mais est-ce que vous allez quitter Savigny ? Vous allez abandonner vos travaux à ce moment-là ? "Ah, les travaux sont terminés, sont terminés." Oui. Il y a autre chose. Mais alors qu'est-ce que vous allez faire ? "Je m'en irai certainement rejoindre le consensus des adeptes."
Vous parlez de l'absorption de cette fameuse pierre ? C'est littéralement ingéré ? "Euh, oui, par la bouche, per os, comme on dit, n'est-ce pas ?" Un morceau de pierre ? "Ah non, on n'absorbe pas un morceau dur prélevé sur cette gemme. Non, ce petit fragment qui est prélevé, selon les indications d'ailleurs très claires que nous ont données ceux-là qui ont déjà réussi, ce petit fragment est dissous dans un vin de qualité, par exemple, et ce vin pris lui-même de manière prudente, de loin en loin dans la journée, dans la semaine. Ça met un certain temps de rénovation, pas mal. La rénovation s'installe aussi bien philosophiquement, physiologiquement que cérébralement."
Mais c'est vraiment l'élixir de vie ? "Ah, c'est l'élixir, mais c'est le vieux rêve de l'humanité." Mais oui, c'est la jouvence. Et si vous ne trouvez pas cette pierre, c'est un échec tout de même ? "Ah, ce sera un échec, il ne faut pas le dissimuler. Mais j'ai encore, Dieu merci, au moins, je l'espère, assez d'années devant moi pour y parvenir."
Mais que ce n'est pas extraordinaire de fonder toute une vie sur cette recherche de la pierre philosophale ? "Non, ça ne l'est pas extraordinaire. Ça ne me le semble pas à moi, en tout cas. Et dans l'histoire, on a de nombreux cas de cette persévérance. Voyez le Trousseau, voyez Zakar, plus près de nous, Felli, qui ont blanchi devant le même fourneau, car tout vient de lui, c'est l'athanor, c'est-à-dire celui qui est privé de mort."