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Chypre : l'île de la division | Le Dessous des Cartes | ARTE

Le Dessous des Cartes - ARTE12:18

Transcription

Ravie de vous retrouver pour ce nouveau numéro du Dessous des Cartes. Aujourd’hui, je vous emmène à Chypre, et plus précisément à Nicosie, une capitale qui ne ressemble à aucune autre. Car, comme Berlin pendant la guerre froide, elle est coupée en deux. Un mur traverse la ville avec, d’un côté, la République de Chypre, reconnue par les Nations-Unies depuis 1960, État-membre de l’Union européenne, tournée vers la Grèce. Et, de l’autre, depuis 1974, la République turque de Chypre du Nord que seule Ankara reconnaît. Chypre, l’île de la division, et ce conflit gelé depuis 50 ans, au sud-est de la Méditerranée, sur une île située au carrefour de plusieurs mondes, européens et orientaux. Le tout, sur, vous allez voir, fond d’enjeux maritimes et gaziers qui compliquent encore un peu plus la donne : sortons nos cartes !

Chypre est située dans le bassin levantin, à l’est de la partie orientale de la mer Méditerranée. D’une superficie de 9 250 km2, Chypre est à peine plus grande que la Corse. Au nord de l’île, la Turquie n’est distante que de 75 kilomètres. Les autres pays riverains sont, à l’est, la Syrie, le Liban, Israël et, au sud, l’Égypte et la Libye. À l’ouest, la Grèce continentale est située à près de 1000 km. Son nom « Kupros » est à l’origine du mot cuivre, en référence aux importants gisements de ce métal qui firent sa prospérité.

Sur l'île, deux blocs de montagnes s’étirent d’est en ouest : le massif du Troodos au sud et la chaîne de Kyrenia au nord. Au centre, c'est la plaine de la Mésorée. C’est du massif de Troodos que proviennent les rares ressources en eau de l’île. Mais cela ne suffit pas, et 70% de l’approvisionnement en eau potable est assuré par des centrales de dessalement d’eau de mer. La multiplication des épisodes de grande sécheresse accentue la pression sur la ressource en eau.

L’île compte presque 1 300 000 habitants, séparés entre le nord et le sud. Au sud, 95% des habitants sont des Chypriotes grecs de confession chrétienne-orthodoxe. Au nord, 98% des habitants sont d’origine turque de confession musulmane. Alors, pour comprendre cette séparation devenue structurelle de Chypre, il faut se plonger dans l’histoire.

Du fait de sa position de carrefour entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe, Chypre a toujours fait l’objet de nombreuses convoitises. Ainsi, après une période de domination byzantine, puis vénitienne, ce sont les Ottomans qui s’en emparent. Après trois siècles de domination, Chypre devient une colonie britannique en 1914. En parallèle, on assiste à la montée de l’Enôsis (« union » en grec), le mouvement pro-grec prônant le rattachement de l'île à la Grèce. Résultat : les Britanniques, pour contrer leur révolte, soutiennent des milices chypriotes turques. Cette situation débouche sur une guerre civile qui se conclut en 1959 par l’accession de l'île à son indépendance. Le 16 août 1960, le pays devient une République indépendante, membre de l’ONU et du Commonwealth. Le Royaume-Uni conserve, encore aujourd’hui, deux bases militaires sur l’île qui sont deux « zones de souveraineté » britanniques en territoire chypriote.

Dès 1964, le pays bascule dans une nouvelle guerre civile à laquelle prennent part les armées grecques et turques en fournissant un soutien militaire à chacun de leurs camps. La situation se tend encore sous la dictature des Colonels en Grèce qui renverse le gouvernement de Chypre. Alors, le 20 juillet 1974, la Turquie lance l’opération Attila. Les troupes turques débarquent dans le nord de l’île et en prennent le contrôle. Cette situation engendre un exode massif de populations. Entre 1974 et 1975, de 150 000 à 200 000 Chypriotes grecs partent vers le sud, tandis que 40 000 Chypriotes turcs effectuent le chemin inverse.

Conséquence de cette histoire : en 2023, on l’a dit, le pays se compose, au nord, de la République turque de Chypre du Nord, décrétée en 1983, un État qui n’est reconnu que par la Turquie. Et, au sud, de la République de Chypre, issue de l’indépendance en 1960, celle qui siège à l’ONU, membre de l’Union Européenne depuis 2004. Ces deux Chypre sont séparées par une « ligne verte », une bande de terre d’une largeur de 3 mètres à 7 km et qui s’étend sur 180 km dans la plaine de la Mésorée. Cette ligne est sous le contrôle des Casques bleus de l’ONU. Nicosie, la capitale des deux républiques, est la seule capitale officielle d’États au monde divisée entre deux entités avec un mur. Ça n’est que depuis 2003 que ses habitants sont autorisés à traverser pour se rendre de part et d’autre de la cité. Dans la zone tampon qui traverse la ville, se trouve l’ancien aéroport international, figé dans le temps à l’instar de maisons et commerces abandonnés.

Même l’économie de l’île est divisée : la République de Chypre fait partie de l’Union Européenne et de la zone euro. Son économie est très liée au tourisme qui a largement bénéficié de la baisse de fréquentation en Turquie et en Égypte. D’une manière générale, le secteur tertiaire emploie à lui seul près de 80% de la population du sud de l’île. Doté de la onzième flotte mondiale et de la troisième au niveau européen, le transport maritime constitue l’autre pilier de l’économie chypriote. Enfin, la Grèce constitue de loin le premier partenaire commercial de Chypre. De son côté, la République Turque de Chypre du Nord, sous embargo international depuis 1983, ne peut signer d’accords qu’avec Ankara, dont elle a adopté la monnaie, la livre turque. Ainsi, depuis 2007, la Turquie a assuré entre 15 et 30% de son budget annuel. La crise économique et monétaire qui affecte la Turquie depuis 2018 se fait lourdement ressentir. En 2021, le taux d’inflation à Chypre Nord dépassait les 46%.

On l’a vu, île divisée entre la Turquie d’Erdogan d’un côté et la Grèce membre de l’UE de l’autre, Chypre se retrouve tiraillée entre deux modèles. Une division qui se superpose à sa position de carrefour géographique, on l’a dit, entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe. De fait, les Chypriotes se retrouvent au centre des grands enjeux et des tensions de la Méditerranée orientale. L’enjeu du gaz, notamment, voyons pourquoi :

Au cours des deux dernières décennies, d’importantes ressources d’hydrocarbures ont été découvertes dans le bassin levantin. La quantité de gaz est estimée à environ 2 500 milliards de m3, soit un chiffre équivalent aux réserves du Kazakhstan, mais inférieures, bien sûr, à celles de la Russie. L’Égypte, le Hamas (pour la Bande de Gaza), Chypre, Israël, le Liban et la Syrie sont concernés. Aucun gisement n’a été localisé dans les eaux territoriales turques. Par conséquent, Ankara cherche à étendre sa Zone économique exclusive dans l’espoir de trouver des hydrocarbures. Alors, arrêtons-nous sur cette notion de ZEE : définie et établie par la Convention de Montego Bay, elle définit une bande de 200 miles marins et qui correspond à la zone où les pays ont le droit souverain d’exploiter les ressources de la mer et ses sous-sols. Or, les dimensions de la Méditerranée ne permettent pas d’appliquer ces règles, car par endroits les ZEE se chevaucheraient. Résultat : la Convention recommande aux États riverains de la Méditerranée de conclure des accords à l’amiable.

Ainsi, les découvertes d’hydrocarbures conduisent à la signature d’accords créant deux camps. D’un côté, des accords sont signés entre la République de Chypre, Israël, l’Égypte et la Grèce pour définir les contours de leurs ZEE. La ZEE de la République de Chypre englobe toute l’île puisque, rappelons-le, seule la Turquie reconnaît la République Turque de Chypre Nord. D’autre part, la Turquie – qui conteste ces accords et revendique une ZEE plus étendue – a signé des accords avec la République Turque de Chypre du Nord, qui ne peut rien lui refuser, et surtout avec le Gouvernement d’entente nationale libyen, créant ainsi un front Libye-Turquie. Les tracés définis par ces accords empiètent sur les ZEE de la République de Chypre et de la Grèce, créant de vives tensions.

Ainsi, en février 2018, un navire de forage de la Saipem (filiale d’ENI), qui se trouvait dans une zone des eaux chypriotes revendiquées par la République Turque de Chypre du Nord, a été arrêté par des navires militaires turcs et sommé de faire demi-tour. En janvier 2020, pour faire front contre Ankara, l’Italie, la Grèce, la République de Chypre, Israël, les territoires palestiniens, la Jordanie et l’Égypte fondent une organisation régionale, le Forum du gaz de la Méditerranée orientale, afin de transformer la région en un « hub énergétique ». En août 2020, Ankara envoie l’Oruc Reis, un navire de recherche sismique sous escorte militaire, dans des zones revendiquées par la Grèce et la République de Chypre. Paris déploie alors deux avions Rafale et deux navires de guerre en Méditerranée orientale dans le cadre d’un exercice naval conjointement avec la Grèce. Et l’Union Européenne renforce les sanctions à l’encontre d’Ankara. En octobre 2020, la Turquie envoie cette fois un navire de forage, le Yavuz, dans la ZEE chypriote. Pour Ankara, ces interventions sont légitimes au nom des droits et des intérêts des Turcs chypriotes. D’autant plus qu’il y a un réel intérêt pour la Turquie et la République de Chypre du Nord à trouver des gisements en pleine crise économique. Enfin, le président Turc utilise la question chypriote pour flatter son électorat nationaliste.

Voilà pour ce voyage à Chypre, l’île plus que jamais divisée par ce nouvel enjeu gazier, même si le Président turc Erdogan, réélu en mai, montrait à l’été 2023 des velléités d’apaisement. Notons d’ailleurs que lors de ces élections en Turquie, les Chypriotes du Nord étaient eux aussi appelés aux urnes et qu’ils ont majoritairement voté contre Erdogan, lui reprochant d’entretenir la division et les tensions en n’acceptant aucun autre scénario pour Chypre que celui de la solution à deux États. Pour aller plus loin, cet ouvrage du chercheur Alexandre Lapierre aux éditions de l’Inalco qui recense les différents espoirs, malgré tout, de rapprochement entre les deux Chypre. Ainsi s’achève ce nouveau numéro du Dessous des Cartes. Rendez-vous, bien sûr, la semaine prochaine, même endroit, même heure et d’ici là, n’oubliez pas arte.tv où vous retrouverez l’ensemble de nos vidéos. À bientôt.