📱

Get Our Mobile App

Take your business learning on the go!

Download on the App StoreGet it on Google Play

La France une puissance de l’Indo-Pacifique ? Dr P. MILHIET

diploweb Pierre Verluise1:00:06

Transcription

[Musique] [Musique] [Musique]

Aujourd'hui, je vais vous parler d'une région géopolitique devenue incontournable dans l'étude des relations internationales : l'Indo-Pacifique. Alors, de quoi s'agit-il ? Géographiquement, l'Indo-Pacifique regroupe les deux bassins hydographiques et toponymes, donc l'océan Indien et l'océan Pacifique. 233 millions de kilomètres carrés, 65% de l'océan mondial, rien que ça ! Et englobe également l'ensemble des pays riverains de la zone, à peu près 70 pays, de l'Afrique orientale aux côtes pacifiques du continent américain. Une région immense, donc.

Mais plus qu'une région géographique homogène, l'Indo-Pacifique est surtout devenu un concept, un nouveau concept géopolitique qui vise principalement à contenir le développement de l'influence chinoise dans la région. Et apparaît ainsi comme une réponse implicite à un autre méga projet, cette fois-ci développé par la RPC, les fameuses nouvelles routes de la soie, initiées par Xi Jinping en 2013.

Depuis mai 2018 et un discours inaugural en Australie, la France, par la voix de son président Emmanuel Macron, a elle aussi développé une stratégie Indo-Pacifique. Stratégie qui a ensuite été reprise à de nombreuses reprises. Donc, premier discours en Australie, puis trois jours après, toujours en 2018, à Nouméa, en Inde, au Japon, à La Réunion et en Polynésie française. Le concept est désormais repris par toutes les autorités concernées : ministère de la Défense, ministère des Affaires étrangères, ministère des Outre-mer et autres institutions administratives.

Alors, ce qu'on peut tout de suite remarquer, c'est les différentes perspectives géopolitiques en fonction de l'échelle régionale étudiée : échelle internationale, avec évidemment la rivalité sino-américaine qui structure et polarise l'ensemble des relations internationales dans la région ; échelle nationale, avec la stratégie indopacifique développée par la France ; mais aussi échelle locale. Car il ne faut pas l'oublier, la France peut se targuer d'une stratégie Indo-Pacifique, surtout parce que la France exerce la souveraineté dans les collectivités françaises d'outre-mer, dans les collectivités françaises de l'Indo-Pacifique, dans le bassin Pacifique : la Polynésie française, Wallis-et-Futuna, la Nouvelle-Calédonie, sans oublier le petit atoll de Clipperton que vous verrez sur la carte, au large du Mexique. Dans l'océan Indien : Mayotte et l'île de La Réunion, sans oublier les îles Éparses, ces petites guirlandes insulaires autour de Madagascar.

Donc, aujourd'hui, mon propos va s'articuler en trois parties. Premièrement, une analyse de l'échelle internationale, voire quels pays ont développé une stratégie Indo-Pacifique, pourquoi ces pays-là ont développé une stratégie Indo-Pacifique. Ensuite, l'échelle nationale, on verra quels sont les attributs de puissance française dans la région. Enfin, l'échelle locale, et là, on verra aussi que chaque collectivité est le théâtre d'enjeux géopolitiques propres, souvent sans corrélation d'un territoire à l'autre, et qui parfois sont bien éloignés de la stratégie Indo-Pacifique qui a été élaborée à Paris.

À l'échelle internationale, ma première partie. Chaque dénomination géographique recouvre une ambition politique. L'Indo-Pacifique ne déroge pas à la règle, et il est développé dans sa version moderne parce qu'il avait été déjà développé au début du 20e siècle, notamment par le géopoliticien allemand Karl Haushofer. Mais dans sa version moderne, l'Indo-Pacifique est développé depuis 2007. Et le premier à avoir ressorti du tiroir un peu ce vieux concept, c'est le défunt Premier ministre Shinzo Abe, qui a été malheureusement assassiné l'année dernière. En 2007, lors d'un discours devant le parlement indien, dans un discours devant le parlement indien en 2007, il élabore une stratégie Indo-Pacifique pour le Japon.

Alors, le Japon a une vision très extensive de la région Indo-Pacifique, grosso modo de l'Océanie jusqu'aux côtes orientales de l'Afrique. Et c'est avant tout une vision économique, peu étonnant, le Japon étant encore aujourd'hui la troisième puissance économique mondiale. Mais évidemment, à travers son article 9, il n'est plus une puissance militaire. Et ce qui est intéressant avec le Japon, c'est qu'on se rend compte que sa stratégie Indo-Pacifique s'exerce beaucoup par la construction d'infrastructures dans l'ensemble régional, et que bien souvent, le réseau d'infrastructures japonais se superpose au réseau d'infrastructures chinois dans le cadre des nouvelles routes de la soie. Ainsi, la stratégie Indo-Pacifique japonaise s'apparente vraiment comme un projet économique concurrent aux nouvelles routes de la soie chinoises développées par Pékin.

Deuxième pays à avoir adopté une stratégie Indo-Pacifique, c'est l'Australie. Alors, l'Australie, évidemment, l'île-continent qui, géographiquement, est baignée par les deux océans : à l'ouest par l'océan Indien, à l'est par l'océan Pacifique. C'est vraiment la quintessence du pays Indo-Pacifique par sa géographie. Évidemment, l'Australie est un pays Indo-Pacifique.

Alors, l'Australie a longtemps oscillé, comme beaucoup de pays de la région, entre dépendance économique vis-à-vis de la Chine – ce n'est pas le seul pays à cet égard – mais alignement stratégique vis-à-vis des États-Unis depuis grosso modo 1945. Les Australiens ont quasiment systématiquement aligné leur politique étrangère sur celle des Américains, notamment en participant à l'ensemble des opérations militaires menées par les États-Unis à travers le monde : Vietnam, déjà Corée, Vietnam, plus tard Afghanistan, Irak.

Alors, l'Australie, c'est un pays très intéressant car, comme je vous le disais, leur premier partenaire économique, c'est la Chine. Depuis 2015, ils ont signé un traité de libre-échange avec la Chine, le CHFTA. Et donc, on s'est longtemps demandé, entre Pékin et Washington, quel partenaire l'Australie choisirait. Il semblerait que depuis quelques années, depuis probablement 2017, l'Australie ait clairement choisi son camp, notamment en adoptant des politiques restrictives à l'égard de Pékin : bannissement de Huawei sur son territoire, critique ouverte sur les répressions menées au Xinjiang, et même certains journalistes australiens qui ont été emprisonnés en Chine. Ainsi, on a constaté une dégradation de la relation sino-australienne. Bon, ça s'est un peu détendu avec l'élection d'un nouveau Premier ministre en la personne d'Albanese, mais en tout cas, la relation sino-australienne s'est très largement dégradée depuis les années 2016-2017. Et ce n'est pas étonnant si l'Australie elle aussi développe une stratégie Indo-Pacifique.

Donc, le Japon, l'Australie. Troisième pays qui a adopté une stratégie Indo-Pacifique : l'Inde. Alors, l'Inde a longtemps été réticente à l'idée d'adopter ce schéma stratégique qu'elle trouvait ouvertement trop pro-américain et trop dirigé contre la Chine. Néanmoins, vous le savez aussi sûrement, l'Inde et la Chine entretiennent des relations conflictuelles sur leurs frontières himalayennes. On en entend à peu près une fois par an des affrontements à 5000 mètres d'altitude entre militaires chinois et militaires indiens. Alors, vu qu'il y a un traité qui interdit d'utiliser des armes à feu, souvent ils s'affrontent à coups de bâtons et de pierres. On en a eu l'exemple il y a trois semaines. Donc, l'Inde entretient des relations assez compliquées avec son voisin chinois. Il y avait d'ailleurs eu une guerre en 1962, une guerre qui avait été remportée par les Chinois. Donc, voilà, ils ont un contentieux territorial au niveau de leurs frontières himalayennes.

Et ce qu'on constate depuis le développement exponentiel de la Chine, c'est qu'il y a une extension de cette rivalité aux confins maritimes indiens. Donc, dans l'océan Indien, vous savez, il y a cette fameuse stratégie du collier de perles qui a été définie par des cabinets de conseils américains, qui explicite tous les ports, toutes les régions stratégiques où les entreprises chinoises entreprennent la construction portuaire. Or, toutes ces constructions sur les contours de l'océan Indien encerclent l'Inde, et évidemment, l'Inde se sent très menacée par ce développement chinois dans son pourtour maritime. Ainsi, l'Inde et la Chine sont désormais rivales dans l'océan Indien, et ça, on le constate dans de nombreux pays insulaires de l'océan Indien : les Seychelles, l'île Maurice, le Sri Lanka, les Maldives, où l'influence chinoise et l'influence indienne souvent se confrontent.

Donc, l'Inde, depuis 2019, a elle aussi adopté une stratégie Indo-Pacifique. Stratégie qui est peut-être moins ouvertement dirigée contre la Chine et qui se veut plus inclusive. Néanmoins, c'était un message fort vis-à-vis de Pékin.

Quatrième pays, et le pays le plus important évidemment, les États-Unis d'Amérique, qui ont longtemps préféré le schéma stratégique et concurrent Asie-Pacifique, voire même bassin Pacifique. Les États-Unis, qui depuis 2017 et un discours de Donald Trump devant l'APEC au Vietnam, les États-Unis qui eux aussi ont développé une stratégie Indo-Pacifique. Alors là, la vision est purement quasiment militaire, avec notamment leur Pacifique Command qui est devenu Indo-Pacific Command en 2019. Et donc, là, l'objectif prioritaire pour les États-Unis, c'est vraiment de contenir le développement de l'influence chinoise sur les deux bassins hydrographiques que constituent l'océan Indien et l'océan Pacifique. Donc, les États-Unis, une vision purement stratégique. Le Japon, vision économique. L'Australie, aussi entre influence chinoise et américaine, mais depuis quelques années, ils ont basculé côté américain. L'Inde, vision plus inclusive.

Et dernier exemple que l'on prendra : l'ASEAN. L'ASEAN, qui en 2019, elle aussi, a développé son ASEAN Outlook on Indo-Pacific. Alors là, l'ASEAN, vous le savez, c'est l'association des pays d'Asie du Sud-Est. C'est une sorte d'organisation interrégionale à but exclusivement économique. Ce n'est pas du tout comme l'Union européenne, il n'est pas question d'intégration juridique ou politique. Mais l'ASEAN, par le potentiel économique que représentent ces pays membres, notamment l'Indonésie, la Malaisie, le Vietnam, Singapour, l'ASEAN représente là aussi un acteur géopolitique important dans la région.

Et alors, pendant longtemps, on a cru que l'ASEAN n'adopterait pas de stratégie Indo-Pacifique parce que ses dirigeants considéraient le schéma comme concurrent, comme potentiellement concurrent à celui de l'ASEAN. Néanmoins, à partir de 2019, l'ASEAN elle aussi a sorti sa propre stratégie Indo-Pacifique. Donc, ils ont eux aussi adopté ce schéma stratégique. Donc, là aussi, un peu comme l'Inde, on est dans une vision beaucoup plus inclusive où on cherche pas trop à s'aligner. La Chine, on le sait tous, ces pays se sentent directement menacés par le développement de l'influence chinoise en mer de Chine. Néanmoins, la Chine, c'est leur voisin direct. Tous les pays de l'ASEAN, donc les 10 pays de l'ASEAN, ont pour principal partenaire économique la Chine. Ils ne peuvent donc pas adopter de politique trop agressives vis-à-vis des Chinois.

Donc, voilà, voici un bref récapitulatif des principales puissances qui ont adopté une stratégie Indo-Pacifique. Alors, il y en a eu d'autres, notamment tout récemment la Corée du Sud. Je ne sais pas si vous en avez entendu parler. On a aussi l'IO R A, qui est la principale organisation interrégionale de l'océan Indien, qui a adopté une stratégie Indo-Pacifique. On a eu l'Union européenne qui a adopté une stratégie Indo-Pacifique, et certains de ses pays membres, notamment l'Allemagne, la Hollande, voire le Danemark. Mais évidemment, Brexit oblige, la principale puissance européenne encore souveraine dans la région, c'est la France. Et donc, cela explique que Emmanuel Macron, en 2018, ait pris l'initiative de développer sa propre stratégie Indo-Pacifique française.

Donc, on passe à l'échelle nationale. Évidemment, la France dispose d'attributs de puissance importants dans la région. Premièrement, une puissance. La France est une puissance diplomatique. Vous le savez peut-être, la France dispose du troisième réseau diplomatique au monde, derrière la Chine et les États-Unis, et dispose d'une représentation diplomatique dans quasiment tous les 70 pays de la zone Indo-Pacifique. La France, donc, puissance diplomatique. La France, puissance culturelle, à travers la pratique de la francophonie et l'Organisation internationale de la Francophonie. Il y a quelques pays francophones dans la région : les Seychelles, l'île Maurice, le Vanuatu. Donc, là aussi, la France peut jouer sur cette influence culturelle dans la région.

La France, puissance économique. Donc, 7e puissance économique si on prend le PIB, 9e puissance économique en PIB par parité de pouvoir d'achat. Et donc, l'économie française qui est très ouverte sur le monde. L'Indo-Pacifique représente des perspectives de croissance économique importantes pour la France. Pour vous donner une idée, 70% du commerce porte-conteneurs transite par l'Indo-Pacifique. L'Indo-Pacifique, ça représente aussi 20% des importations françaises et 10% de ses exportations. Autre sujet économique où la France est un acteur important, c'est évidemment la vente d'armement. Vous le savez, la France est le troisième vendeur d'armes au monde, derrière les États-Unis et la Russie. Et alors là, l'Indo-Pacifique constitue en quelque sorte un eldorado avec certains des plus gros clients français : Égypte, Émirats Arabes Unis, Arabie Saoudite, évidemment récemment l'Indonésie, la France vient de conclure la vente de plusieurs dizaines de Rafales à l'Indonésie, Singapour, entre autres.

Mais la France est aussi une puissance militaire en Indo-Pacifique. L'Indo-Pacifique, c'est 7000, plus de 7000 militaires français stationnés en permanence à travers les différentes bases françaises dans la région. Alors, il y a deux bases françaises qui sont situées à l'étranger : une aux Émirats Arabes Unis, une à Djibouti, en plus des bases à La Réunion, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française. Donc, l'Indo-Pacifique, c'est une dizaine de frégates opérationnelles en permanence et une demi-douzaine d'avions également opérationnels, qui sont très utiles évidemment pour la surveillance de la zone économique exclusive.

Donc, la France, une puissance diplomatique, culturelle, scientifique, économique et militaire. Mais c'est évidemment avant tout l'exercice de la souveraineté dans les collectivités françaises de la zone qui fonde la légitimité et qui font la spécificité de la stratégie française à cet égard. Les collectivités d'outre-mer françaises confèrent à la France une puissance multidimensionnelle : puissance terrienne, évidemment, à travers la pratique de la souveraineté ; puissance maritime, avec la deuxième zone économique exclusive au monde, avec plus de 11 millions de kilomètres carrés. C'est la deuxième plus grande zone économique exclusive au monde grâce à l'Indo-Pacifique. 93% de la ZEE, la zone économique exclusive française, se trouve en Indo-Pacifique. Puissance aérienne aussi, avec une "flight and formation legend" de 14,14 millions de kilomètres carrés, dont 12 millions pour la seule Polynésie française. Et enfin, une puissance spatiale. L'outre-mer est indispensable pour les stations de contrôle satellitaire, mais aussi pour d'autres sujets hautement plus stratégiques, notamment le suivi des missiles balistiques.

Donc, voilà, il y a de nombreux attributs de puissance pour la France dans cette région Indo-Pacifique. Et donc, le président, par opportunisme – parce que l'Indo-Pacifique n'est pas une invention française – mais le président avait toutes les raisons qui légitimaient que la France adopte elle-même sa propre stratégie Indo-Pacifique.

Enfin, dernière échelle d'analyse : le contexte local. Donc, on l'a dit, ce qui fonde la légitimité française d'apparaître comme un acteur de la zone Indo-Pacifique. D'ailleurs, si vous regardez le discours du président Emmanuel Macron en Thaïlande il y a quelques semaines, il y a quelques mois, il y a un mois, je crois, c'était le premier président européen à être invité au sommet de l'APEC, la Asia-Pacific Economic Cooperation en Thaïlande. Juste après, il y a eu une grande séquence de rendez-vous diplomatiques en Asie. Il y a eu le G20 à Bali, il y a eu l'APEC en Thaïlande. Et donc, Emmanuel Macron, quand il s'exprime en Thaïlande, la première chose qu'il dit, c'est : "Vous serez sûrement surpris de voir un président français s'exprimer lors d'un sommet Asie-Pacifique, mais ne soyez pas surpris, parce que la France est une puissance de l'Indo-Pacifique, parce que la France exerce sa souveraineté dans les collectivités françaises de la zone."

Donc, on l'a dit, la zone Indo-Pacifique, ce sont plusieurs collectivités, chacune a un théâtre géopolitique qui lui est propre. Donc, je vais les énumérer brièvement. Dans l'océan Indien, on a évidemment l'île de La Réunion, le département et région. Alors, ça, c'est les spécificités de l'outre-mer français, c'est souvent des statuts juridiques assez complexes. Donc, La Réunion est un département et une région en même temps. Donc, La Réunion, c'est la collectivité d'outre-mer la plus peuplée, plus de 850 000 habitants, avec à peu près 200 000 Réunionnais qui seraient présents en métropole. C'est quand même un million de personnes. La Réunion, qui n'était inhabitée, il n'y avait pas de peuple premier à La Réunion quand les Français sont arrivés au 17e siècle. Donc, il n'y a pas de revendications indépendantistes à La Réunion, comme on peut le voir dans d'autres collectivités de la zone. Et La Réunion, c'est vraiment le cœur, c'est vraiment la pierre angulaire de la coopération régionale française dans la zone. Il y a une organisation qui s'appelle la Commission de l'Océan Indien, qui regroupe plusieurs pays du sud-ouest de l'océan Indien : les Seychelles, Madagascar, l'île Maurice, et donc la France à travers l'île de La Réunion. Donc, la France intervient dans le cadre de cette organisation grâce à l'exercice de sa souveraineté à La Réunion. Et La Réunion, c'est aussi là où on trouve le siège social des Terres australes et antarctiques françaises, collectivité tout à fait atypique qui regroupe aussi bien les îles Éparses, les trois îles subantarctiques de Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam, et la Terre d'Adélie sur le continent Antarctique. Et c'est depuis La Réunion que ces territoires sont administrés. Donc, voilà, La Réunion, c'est vraiment la pierre angulaire de la stratégie française dans l'océan Indien et par extension de la stratégie française en Indo-Pacifique.

Plus au nord, au nord-ouest de Madagascar, vous avez Mayotte. Alors, Mayotte, c'est un sujet qui est beaucoup plus compliqué pour la France. On en entend régulièrement parler ces jours-ci à la télé. Notre ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, s'y est déplacé au mois de novembre. Mayotte. Donc, pour un rapide retour historique, Mayotte qui fait partie géographiquement de l'archipel des Comores. Mayotte, en 1974, il y a eu un référendum, un peu comme ce qu'on avait pu voir dans les années 60 en Afrique. Il y a eu un référendum dans l'archipel des Comores pour savoir si la population voulait accéder à l'indépendance. Et alors, les résultats ont donné une écrasante majorité oui à l'indépendance, à plus de 90%. Néanmoins, l'archipel des Comores, c'est quatre îles. Néanmoins, parmi ces quatre îles, il y avait une île qui avait majoritairement voté pour le maintien dans la République française : la fameuse île de Mayotte. Et donc, là, on a deux principes de droit international qui se confrontent. Le premier, la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes. Les Mahorais veulent rester français, ils restent français. Mais il y a un autre principe qui s'appelle l'intangibilité des frontières issues de la décolonisation, qui oblige finalement à maintenir les frontières d'un pays telles qu'elles existaient pendant la période coloniale. Qu'est-ce qui s'est passé ? Les trois îles, Anjouan, Moheli et Grande Comore, sont devenues indépendantes. Mais Mayotte, avec une participation active de la diplomatie française, Mayotte est restée française. Il y a eu plusieurs référendums depuis, notamment en 2009, où Mayotte est devenue un département français. Et donc, on est dans une situation très complexe où l'île est encore revendiquée par l'Union des Comores. Donc, la souveraineté française y est contestée depuis l'extérieur. Et surtout, on a une application quotidienne de cette rivalité diplomatique avec plusieurs dizaines de milliers de Comoriens qui sont à Mayotte en situation illégale. On estime que près de 50% de la population mahoraise, la population à Mayotte, serait d'origine étrangère. Plus de 90% de ces étrangers viendraient des Comores, et notamment de l'île voisine d'Anjouan. Et surtout, ça a un côté tragique, parce que évidemment, ces personnes arrivent en situation illégale à Mayotte avec les moyens du bord. Donc, ce qu'on appelle les kwassa-kwassa, ces embarcations de fortune, qui est un peu comme ce qu'on a pu voir en Méditerranée pendant les vagues migratoires, font énormément de victimes quand les embarcations chavirent.

Donc, voilà, Mayotte, c'est une situation explosive. La France, les indices de précarité à Mayotte sont bien plus importants que ce qu'on peut voir en France métropolitaine : taux de chômage chez les jeunes, indices de développement humain, taux de pauvreté. On estime que plus de 75% de la population vit sous le seuil de pauvreté. C'est la première maternité de France. D'ailleurs, le ministre a parlé d'éventuellement faire une dérogation au droit du sol pour le département de Mayotte. Donc, là aussi, ça promet des applications très complexes. On nous dit qu'il y a 300 000 habitants à Mayotte, mais si on lit les rapports sénatoriaux, le préfet a lui-même parlé de près de 400 000 habitants aujourd'hui. Il a tiré la sonnette d'alarme en disant que si rien n'était fait, à l'horizon 2050, ça serait 800 000 habitants, donc une population qui double en l'espace de quelques années. Donc, c'est une situation très complexe. Mayotte, et surtout diplomatiquement, c'est compliqué à gérer pour la France, parce que la plupart des pays de la région soutiennent l'Union des Comores dans leurs revendications. Mais pas que. Les pays, notamment d'autres organisations interrégionales, ont condamné le maintien de la présence française. C'est le cas de l'Union Africaine et même de l'ONU, qui, dans le cadre de l'Assemblée générale de l'ONU, a appelé la France à restituer l'île de Mayotte à l'archipel des Comores, à l'Union des Comores. Donc, voilà, Mayotte, situation très compliquée. Et contrairement à La Réunion, Mayotte n'est pas du tout intégrée dans son environnement régional. C'est même d'ailleurs un point d'achoppement entre la France et ses voisins de l'océan Indien. Et pour faire un petit point d'actualité, on a débattu de Mayotte hier à la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale. La députée Estelle Youssoupha a appelé carrément la France à ne plus financer la Commission de l'Océan Indien, justement parce que la souveraineté française était contestée à Mayotte.

Autre point assez, autre collectivité assez, qui pose des problèmes à la diplomatie française, c'est évidemment les îles Éparses. C'est les petites îles que vous avez autour de Madagascar, qui sont là aussi contestées, ou la souveraineté française est contestée par une puissance étrangère. Donc, les îles Éparses, ce sont quatre îles : l'île de Tromelin, à l'est de Madagascar, qui est revendiquée par l'île Maurice ; les îles Juan de Nova, Bassas da India, Europa, qui sont revendiquées par Madagascar ; et les îles Glorieuses, qui sont revendiquées à la fois par Madagascar et les Comores. Les îles Glorieuses, où s'était rendu le président Macron en 2019. Donc, là aussi, ce sont des îles inhabitées, il n'y a pas d'habitation, il n'y a pas d'habitants permanents sur ces îles. Il y a juste, pour certaines d'entre elles, Juan de Nova, Bassas da India, Europa et les Glorieuses, des unités de l'armée française qui sont stationnées en permanence. À Tromelin, vous avez des personnels des TAAF et une station Météo France et un gendarme qui compte les tortues, c'est ça sa mission pendant trois mois. Et donc, là aussi, situation très compliquée parce que les îles sont revendiquées par les puissances étrangères, notamment Madagascar. Et l'ONU, là aussi, a condamné au sein de l'Assemblée générale le maintien de la présence française sur ces îles. Il faut dire que ces îles avaient été administrativement détachées de Madagascar dans les années 60, parce qu'à l'époque, le général de Gaulle envisageait potentiellement des essais nucléaires. Et donc, quelques semaines avant l'indépendance de Madagascar, ces îles avaient été détachées administrativement de l'entité malgache afin que, si indépendante, enfin, ils savaient qu'il allait avoir l'indépendance malgache, mais que ces îles-là restent sous souveraineté française.

Voilà, on passe à l'océan Pacifique. La Nouvelle-Calédonie. Donc, là aussi, situation assez complexe où la souveraineté française est contestée de l'intérieur. Donc, on a eu cette séquence depuis 2018 où il y a eu trois référendums successifs en Nouvelle-Calédonie : le premier en 2018, le deuxième en 2020, le troisième en 2021. Ce qui est intéressant, donc, il y avait eu des troubles dans les années 80, ce qu'on a appelé pudiquement les événements en Nouvelle-Calédonie, bon, qui était en fait une situation de quasi guerre civile qui s'était soldée par le drame de la grotte d'Ouvéa, où, après avoir pris en otage plusieurs gendarmes, des indépendantistes kanak avaient été tués par le GIGN. On avait d'ailleurs eu trois ou quatre gendarmes français aussi qui étaient morts. Donc, la Nouvelle-Calédonie, à la suite de ces événements tragiques des années 80, il avait été décidé, à travers les accords d'abord de Matignon, puis de Nouméa en 1998, que la Calédonie voterait pour son indépendance dans un délai de 20 ans. Donc, en 2018, on est arrivé à cette date butoir. Premier référendum en 2018, et ce qui est intéressant, c'est que les sondages donnaient une victoire du non à l'indépendance à hauteur de 70%. Or, les résultats ont été beaucoup plus serrés que prévu. Lors du deuxième référendum, c'est 56% de non à l'indépendance, 44% de oui. Lors du deuxième référendum en 2020, les résultats se sont encore resserrés. On est arrivé à une situation de 50,3, 47, 10000 voix d'écart. Et donc, là, on envisageait le scénario du pire, à savoir une majorité à 50 plus 1, 50% plus 1. Et le troisième référendum qui a eu lieu en 2021, en décembre 2021, cette fois-ci, les partis indépendantistes ont appelé au boycott. Et donc, il y a eu 97% de non à l'indépendance, mais les résultats sont évidemment tronqués par une abstention massive à hauteur de 70%. Si bien que, on arrive à une situation aujourd'hui en Nouvelle-Calédonie où, malgré tout le processus politique qui avait été constitutionnalisé, la Nouvelle-Calédonie dispose de son propre article dans la Constitution française, l'article 76. Si bien qu'aujourd'hui, on arrive à une situation un peu de flou juridique. On ne sait pas vraiment si les accords de Nouméa sont terminés. Néanmoins, on constate que la société kanak est toujours autant, la société calédonienne est toujours autant divisée, avec une ethnicisation du vote qui a été très bien démontrée par certains géographes. Pour faire simple, les Kanaks, donc le peuple premier, votent à plus de 95% pour l'indépendance. Les autres communautés votent à plus de 90% pour le maintien au sein de la République française. Et donc, on arrive à une situation en Calédonie où il y a deux peuples pratiquement pour un seul territoire. Et donc, il faudra beaucoup d'audace au gouvernement pour trouver une solution viable qui satisfasse tout le monde en Nouvelle-Calédonie. Les juristes, les constitutionnalistes s'écharpent sur les différentes solutions à adopter : fédéralisme, provincialisation, état associé. Voilà. Il y a un point d'achoppement majeur en Nouvelle-Calédonie, c'est qu'aujourd'hui, on a plus de 35 000 personnes qui n'ont pas le droit de vote aux élections locales. Ça fait partie des dispositions des accords de Nouméa. Mais les accords de Nouméa étant terminés, qu'est-ce qu'on fait de ces 35 000 personnes qui sont en fait des métropolitains qui sont arrivés après 1998 ? Pour les Kanaks, c'est non négociable, c'est-à-dire qu'il ne faut absolument pas leur donner le droit de vote pour les élections locales en Nouvelle-Calédonie, sinon les Kanaks deviendraient minoritaires sur leur propre terre. Voilà, donc situation compliquée en Nouvelle-Calédonie. La Calédonie, qui, rappelons-le, est une terre très stratégique, un territoire très stratégique, car elle dispose des cinquièmes réserves au monde de nickel. Et donc, forcément, ça en fait un territoire qui est convoité par plusieurs grandes puissances, notamment la Chine.

Haute collectivité du Pacifique. Donc, là, on est plus sur des populations mélanésiennes comme en Calédonie, mais on est sur des populations polynésiennes comme en Polynésie française. Wallis-et-Futuna. Ce sont deux îles. Wallis-et-Futuna, 15 000 habitants. Donc, pas de grands enjeux stratégiques sur ces petites îles. Faut savoir qu'aujourd'hui, il y a plus de Wallisiens à Nouméa en Nouvelle-Calédonie. Les Wallisiens en Nouvelle-Calédonie représentent 10% de la population. Donc, il y a plus de Wallisiens en Nouvelle-Calédonie qu'à Wallis-et-Futuna. Donc, à l'instar d'autres pays du Pacifique, on a une émigration massive, notamment des jeunes, qui quittent leur île natale pour aller chercher du travail ailleurs. Wallis-et-Futuna, une situation plus apaisée, évidemment, il n'y a pas de revendications indépendantistes comme on peut le voir dans les autres collectivités du Pacifique. Mais là aussi, un territoire qui est confronté à des problématiques, notamment environnementales, voire aussi avec un solde migratoire déficitaire très important.

Dernière collectivité, la Polynésie française. On le sait, pas forcément en métropole, mais la Polynésie française, ce sont cinq archipels, 118 îles, dont 70 qui sont habitées. Une zone économique, une zone économique exclusive immense, 4,5 millions de kilomètres carrés. Si vous superposez l'Europe à la zone économique exclusive de Polynésie française, on se retrouverait avec les îles Australes au niveau de l'Espagne et les Marquises au niveau de la Suède. Donc, vraiment un territoire, un territoire maritime immense, qui à lui seul représente quasiment la moitié de la zone économique exclusive française. Un territoire qui représente des possibilités et des opportunités stratégiques pour toute forme moderne de connectivité aérienne sous-marine, notamment avec cette problématique des câbles sous-marins. La Polynésie française est très active sur les potentialités que représenterait le territoire, notamment dans le cadre de câbles sous-marins transpacifiques, et aussi à travers le trésor biologique et minéral que représenteraient les fonds marins polynésiens. Plusieurs études ont démontré que les fonds marins polynésiens étaient très riches en terres rares. La zone économique exclusive française regorge de minerais sous différentes formes de minéralisation : nodules polymétalliques, sulfures hydrothermaux, etc. Donc, même si aujourd'hui l'exploitation paraît économiquement non rentable, à terme, ça peut représenter un intérêt stratégique majeur.

La Polynésie française, qui, alors, la situation est beaucoup plus apaisée en Polynésie française qu'elle ne l'est en Nouvelle-Calédonie, mais la Polynésie française, où le parti indépendantiste fait régulièrement entre 20 et 30% aux élections locales. À cet égard, les trois députés polynésiens aujourd'hui à l'Assemblée nationale sont tous les trois membres du parti indépendantiste. Donc, c'est une force politique qui compte en Polynésie française. Donc, là aussi, un peu comme en Nouvelle-Calédonie, la souveraineté française est contestée de l'intérieur. Et pour la Polynésie française, c'est peut-être un peu là où le lien entre nos différentes échelles existent, parce que la Polynésie française, c'est à plusieurs dizaines de milliers de kilomètres de Paris. Et donc, il y a d'autres acteurs des relations internationales qui exercent une influence autre que la France, et notamment la Chine.

Alors, la Chine entretient des relations de proximité avec la Polynésie française depuis plusieurs décennies. Une partie de la population de Polynésie française est d'origine chinoise, c'est les fameux Tinitos, qui étaient d'anciens coolies venus travailler le coton au 19e siècle et qui sont restés. Donc, il y a un lien culturel, mais il y a aussi un lien diplomatique avec la République populaire de Chine, à travers l'ouverture d'un consulat en 2007, le premier consulat chinois en outre-mer français, et l'inauguration d'un Institut Confucius en 2016 au sein de l'université de Polynésie française. Et donc, on a une relation spécifique entre les Chinois et le gouvernement de Polynésie française de tout bord politique qui existe, et parfois ça peut créer un certain malaise, voire certaines tensions, dans cette espèce de relation bilatérale entre l'État, la Polynésie française et la Chine.

Un exemple très concret qu'on a eu récemment, c'est l'installation d'une ferme aquacole dans l'archipel des Tuamotu, sur l'île de Hao, exclusivement financée par des capitaux chinois. Et alors, ce qui a tout de suite interrogé les observateurs, c'est un petit peu la démesure de ce projet. Je crois qu'on parlait de près de plusieurs dizaines de millions d'investissements exclusivement chinois. Une ferme aquacole démesurée par rapport à ce qui existe déjà en Polynésie française. Et surtout, ce qui a interrogé, c'est l'île en question, parce que l'île de Hao, dans les Tuamotu, est l'ancienne base arrière des essais nucléaires français dans le Pacifique, le CEP. Et donc, en fait, on se demande, il y a 118 îles en Polynésie française, pourquoi les Chinois décident de créer une ferme aquacole sur cette île-là spécifiquement ? Donc, ça a interrogé les gens, et notamment le président Emmanuel Macron, qui, lors de son déplacement en Polynésie française en 2021, si je me trompe pas, c'était peut-être 2020, a été très cash sur ce projet. Il a dit : "C'est un projet ubuesque, il est hors de question que ça se fasse." Et il a même dit : "On ne peut pas être français le lundi et chinois le mardi." Donc, on pourrait se dire : fin de non-recevoir du président, le projet est retoqué, monsieur l'investisseur chinois. Or, pas du tout. Depuis le passage du président Macron, les autorités, l'exécutif polynésien a fait savoir que le projet était toujours en cours et que la France n'était pas compétente en matière d'aquaculture, que c'était le territoire qui était compétent. Et du coup, le projet était toujours en cours. Donc, voilà, on voit qu'il y a parfois des petits points d'achoppement entre la France et l'exécutif polynésien, notamment dans la relation que peut entretenir la collectivité avec des partenaires extérieurs, en premier lieu, évidemment, la Chine.

Donc, voilà, en conclusion, ce qu'il faut retenir, c'est qu'avec le développement de la stratégie Indo-Pacifique, les collectivités ultramarines de la zone occupent une place importante et une place croissante dans les relations internationales françaises. Néanmoins, il ne faut pas oublier, surtout pour les décideurs politiques à Paris, que chaque collectivité a son propre contexte géopolitique et que finalement, l'élaboration de stratégies depuis les ministères à Paris, sans concertation préalable des principaux concernés, peut parfois susciter quelques tensions. On l'a particulièrement vu en Polynésie française lors de lors de ce, lors de du passage du président et de ses déclarations sur la ferme aquacole. Surtout que, il faut pas oublier que les autorités locales ont pleinement conscience d'être totalement dépendantes des subsides de l'État, et que finalement, les seules perspectives de croissance économique à long terme qui existent dans ces collectivités, elles peuvent être apportées par peu d'acteurs extérieurs. En d'autres termes, ils ne voient pas la Chine forcément comme une menace, comme ça peut être le cas en métropole, mais parfois aussi comme des opportunités économiques. Ainsi, la stratégie Indo-Pacifique a été parfois critiquée par les autorités locales. Je pense notamment aux députés Moetai Brotherson, qui est maintenant président de la commission Outre-mer de l'Assemblée nationale, qui, pour lui, voit dans l'Indo-Pacifique une sorte de néo-colonialisme où les collectivités sont considérées seulement pour leur intérêt géostratégique. Et donc, le fait de ne pas consulter les populations au préalable, ça peut parfois susciter des critiques, alors que ce n'est probablement pas du tout l'intention, ce n'est même pas du tout l'intention de l'État, qui cherchait plutôt à travers cette stratégie à valoriser ces territoires ultramarins.

Donc, voilà, la stratégie, la stratégie Indo-Pacifique française, mais pas que, est un processus en construction. On en est aux balbutiements de la stratégie en 2018, ça vient de commencer. Et donc, il sera intéressant de voir comment les choses évoluent dans le futur. Mais en tout cas, vous vous rendez bien compte que c'est un sujet qui est devenu incontournable aujourd'hui. Et par exemple, si on prend la Revue Stratégique Nationale qui est sortie le mois dernier, le terme Indo-Pacifique apparaît pas moins d'une vingtaine de fois. Donc, voilà, c'est vraiment devenu un enjeu considérable pour la France et pour ses collectivités ultramarines. Je vous remercie. Je crois que j'ai été 45 minutes. Donc, [Musique]

Alors, la réponse serait probablement nuancée, probablement pas assez, mais c'est très compliqué de se donner les moyens de surveiller une zone aussi immense. On avait un amiral qui, lors d'une commission sénatoriale, avait fait cette comparaison qui, je trouve, résume bien la situation : c'est que finalement, si frégates pour la zone économique exclusive française, ça correspondait à peu...

Près à deux voitures de police pour l'ensemble du territoire métropolitain. Donc, est-ce que la France s'en donne les moyens ? Il y a une loi de programmation militaire qui est en préparation, où a priori l'Indo-Pacifique va figurer sur les sur les sur les points que le ministre veut, du moins veut renforcer le budget pour les unités stationnées en Indo-Pacifique. Donc, évidemment, c'est vrai que si on compare la présence française face à la présence militaire française face à d'autres à d'autres acteurs de la région, c'est vrai que ça c'est c'est très modeste.

Néanmoins, voilà ce que l'on constate, c'est que par exemple en Polynésie française, on a très peu d'intrusions de bateaux étrangers parce qu'ils savent que la Marine nationale veille à travers des dispositifs notamment satellitaires. On parle maintenant même de drones dans la zone économique exclusive, et que finalement ils vont pas ils vont pas prendre le risque de de pêcher illégalement, par exemple, dans la zone économique exclusive française. Bon, l'une des autres raisons, c'est qu'il y a plein de pays autour qui n'ont pas de marine nationale ni de garde-côtière, et que finalement ils peuvent pêcher en toute impunité dans ces pays-là, sans prendre le risque de de se faire arraisonner par la Marine nationale. Donc, est-ce que la France se donne les moyens de valoriser sa zone économique exclusive ? Je dirais que pour l'instant, probablement pas assez. C'est la thèse du sénateur Philippe Folliot, qui vient de publier un livre sur la question.

Néanmoins, on voit que que des politiques publiques sont menées, et je pense que c'est là aussi qu'il faut interpréter, c'est comme ça aussi qu'il faut interpréter la stratégie d'opacifique comme une une comme la promotion d'un narratif qui valorise la zone économique exclusive. Comme je l'ai mentionné, 93% de ces zones économiques exclusives se trouvent en Indo-Pacifique. Et donc, ne serait-ce que parler de l'Indo-Pacifique, ne serait-ce que de faire savoir aux gens que la France est un pays de l'Indo-Pacifique, et faire savoir aux partenaires régionaux que la France exerce une influence dans la zone, c'est déjà un bon début. Mais effectivement, on pourrait dire que les moyens pour l'instant sont modestes.

[Musique]

Alors, comment nous protéger ? Alors, disons, initialement, on pensait ne pas devoir se protéger face à d'éventuels compétiteurs qu'on considérait comme des partenaires. Je pense que vous faites allusion probablement au mélodrame franco-américain qui a eu lieu il y a un an, avec le nouveau schéma stratégique AUKUS, qui est une alliance australienne, américaine et britannique, qui s'est faite sur le dos notamment de Naval Group, avec l'abandon des Australiens du marché des 12 sous-marins qui devaient être qui était préparés par Naval Group. Comment se protéger des compétiteurs dans la région ? Il faudra pas être naïf, notamment sur la volonté de certains de nos partenaires. On a longtemps pensé que les Américains pouvaient être un partenaire fiable dans la zone Indo-Pacifique. Donc, effectivement, la France et les États-Unis partagent des intérêts communs dans la région, notamment vis-à-vis du développement de la Chine. Néanmoins, il faut pas, il faut pas, je pense, il faut pas, je pense, faire preuve de naïveté. Nos partenaires, qu'ils soient australiens ou américains, défendront avant tout leurs intérêts nationaux avant de penser aux partenariats dans la zone.

Donc, voilà, je dirais faire preuve, faire preuve d'autonomie, voire d'indépendance sur certains sujets pour pour défendre nos intérêts dans ce vaste espace. Et là, on a parlé de de des Australiens, des Américains, mais c'est vrai aussi en Asie du Sud-Est, qui est une région extrêmement compétitive. Et là aussi, parfois, les agendas de Paris et de Bruxelles ne se supportent ne se superposent pas complètement. Ça, je peux bien vous en parler. Quand j'habitais en Chine, l'Allemagne, c'était pas le couple franco-allemand, l'Allemagne, c'était le concurrent, c'était un concurrent comme un autre. Donc, voilà, il faut pas faire preuve, je pense, de naïveté sur certains sujets, notamment en matière économique. Chacun prêche pour pour sa paroisse, si je puis dire, et parfois, on a tendance à faire trop confiance, trop confiance à nos à nos partenaires, alors que chacun développe développe ses propres stratégies dans la zone et ses propres intérêts.

Néanmoins, il existe des partenaires avec qui ça se passe très bien et sur lesquels il faut il faut s'appuyer, valoriser la collaboration. Je pense notamment à l'Inde. La relation franco-indienne est en plein développement. Je pense aussi à certains pays d'Asie du Sud-Est, notamment Singapour, notamment l'Indonésie, la Malaisie, voire les Philippines. On parle de plus en plus des Philippines, où là aussi la France développe ses intérêts. Donc, voilà, il faut valoriser les bonnes relations bilatérales. Enfin, pour finir, je dirais qu'adopter une stratégie adopacifique, il faut pas forcément reprendre la sémantique et les arguments de certains de nos partenaires. Et la France l'a très bien fait en parlant d'Indo-Pacifique inclusif pour ne pas s'aliéner la Chine. La Chine, on peut reprocher beaucoup de choses au gouvernement chinois, néanmoins, la Chine est devenue un partenaire indispensable dans beaucoup de sphères économiques. Et donc, il faudra forcément passer à certains moments par la Chine. D'ailleurs, Emmanuel Macron le fait, le en a parfaitement conscience. Et donc, adopter une stratégie Indo-Pacifique, je pense qu'il faut pas tomber dans le piège du containment, de l'endiguement, qui est vraiment une rhétorique américaine et qui n'est pas forcément dans les intérêts français.

[Musique]

Les, je commence par la deuxième question. Les trois députés indépendantistes, c'est cela dont vous parlez, sont sont rattachés au groupe NUPES. Donc, ce sont historiquement, façon, le parti indépendantiste tahitien est historiquement très proche de la de la gauche française. C'était vrai avec le Parti socialiste, mais quand François Hollande était venu à Tahiti, il avait finalement un petit peu changé de discours. Donc, ils indépendantistes avaient été déçus. Depuis, ils ont alors, ils n'ont pas rallié, mais ils collaborent avec avec Jean-Luc Mélenchon, ce qui est vrai aussi de six des sept députés réunionnais. Alors que, on pourrait parler des résultats électoraux en Outre-mer, d'ailleurs, Monsieur Vermiz a écrit un article là-dessus, c'est très intéressant, parce que l'électorat qui s'était majoritairement porté sur Jean-Luc Mélenchon au premier tour, ensuite massivement voté Le Pen, ce qu'on n'a pas du tout compris en métropole. En tout cas, les trois députés polynésiens sont proches de de du groupe de Jean-Luc Mélenchon, la NUPES, et interviennent régulièrement, notamment pour pour parler de sujets, en tout cas les députés indépendantistes, de sujets assez polémiques, notamment les conséquences des essais nucléaires sur les populations civiles, notamment le référendum d'autodétermination en Nouvelle-Calédonie, parce qu'évidemment, le parti indépendantiste polynésien est très lié aux partis indépendantistes kanak, qui lui n'a pas de de représentants à l'Assemblée nationale. Donc, voilà, c'est c'est parfois des députés qui sont dans l'opposition et qui qui souvent, qui souvent interpellent le gouvernement sur ces sujets sensibles.

Sur les ports français, ça me fait penser quand j'étais en Chine, on avait un entrepreneur qui nous expliquait que ça lui coûtait trois fois moins cher de finir un meuble de Jakarta au Havre, et une fois au Havre, ça lui coûtait trois fois plus cher de l'emmener jusqu'à Paris. Donc, oui, effectivement, l'interland français est peut-être un peu moins développé que que ce qu'on peut voir ce qu'on peut voir en Chine. Et donc, voilà, il y aura il y aura des grands projets publics à mener dans ce sens dans les prochaines années. Mais c'est déjà, on a par exemple, Monsieur Édouard Philippe, qui est, comme vous le savez, maire du maire du Havre, et qui développe la collaboration notamment avec la ville de Dalian en Chine. Faut voir ce que ce qu'a fait la Chine en l'espace de 30 ans, c'est probablement le processus économique le plus incroyable de de l'histoire du capitalisme, avec un pays qui était dans une situation d'autarcie économique dans les années 80, et qui aujourd'hui est un pays à bien des égards bien plus développé que que l'Occident. Donc, oui, et là, c'est peut-être là-dessus, il est peut-être pas peut-être pas impossible de s'inspirer de ce qu'on peut faire, c'est les Chinois sur sur les 20 dernières années.

[Musique]

Merci. Oui, donc vous avez raison, Taïwan qui est vraiment l'épicentre des tensions géopolitiques au 21e siècle. Et si on en croit ce qu'on lit un peu partout, si il devait y avoir un jour un conflit militaire entre la Chine et les États-Unis, il semblerait que ce soit à Taïwan que que le conflit éclate. Donc, c'est une situation très compliquée où beaucoup de de gouvernements occidentaux finalement reconnaissent la politique d'une seule Chine, à savoir, il n'y a qu'une Chine légitime et il n'y a qu'un gouvernement légitime, celui de Pékin. D'ailleurs, la France a été l'un des premiers pays occidentaux occidental à le faire en 1964, là où les Américains attendront 1979. Mais tous ces pays entretiennent une relation quasi officielle, même si ce n'est pas dit, avec Taïwan, notamment la France qui dispose d'un bureau de représentation à Taipei, qui est une ambassade en fait, mais qu'on appelle pas ambassade pour pas pour pas pour pas énerver les Chinois chinois de Pékin.

Donc, que faire ? Là aussi, c'est très compliqué, parce qu'en plus, nous, on est est-ce qu'on est on serait directement concernés ? Parce qu'évidemment, aujourd'hui, nos économies sont très imbriquées avec la Chine. Néanmoins, c'est c'est vrai que ce n'est pas forcément un sujet qui mobilise autant l'opinion publique que ce que ne peut l'être la guerre en Ukraine. Donc, là aussi, c'est très compliqué. Faut savoir qu'on a certains députés français qui se rendent à Taïwan de temps en temps, ce qui suscite la critique de l'ambassadeur chinois à Paris. Il y a aussi d'autres sujets assez tendus avec la France qui concernent notamment la vente de matériel militaire à l'île de Taïwan. Donc, on avait beaucoup entendu parler de la fameuse affaire des frégates de Taïwan, mais là, il y a eu un système de lance-leur qui a été modernisé sur ces frégates, et c'est la France qui qui a vendu ça à l'entité taïwanaise. Et donc, là aussi, ça avait suscité les critiques de l'ambassadeur chinois à Paris.

Donc, c'est une situation extrêmement complexe. À cette tension politique se superpose la problématique des semi-conducteurs. Vous savez que Taïwan produit aujourd'hui, je crois, 60% des semi-conducteurs dans le monde. Ils ont des technologies bien plus avancées que que les autres partenaires. Donc, voilà, comment réagirait l'Europe et comment réagirait la France en cas de conflit ouvert à Taïwan ? Je pense que la seule la seule possibilité pour la diplomatie française, ça serait d'essayer d'apparaître comme une puissance médiatrice, voire une puissance d'équilibre, vu que c'est le nouveau leitmotiv de la de la revue stratégique, même si ça a été un si c'est une notion pas été critiquée, mais mais voilà. Non, c'est ça, ça serait une situation extrêmement tendue où je pense la France et l'Europe ne pourraient pas être des protagonistes dans cette histoire, parce que voilà, la Chine refuse, ne tolère pas qu'on s'ingère dans son étranger proche, et les Américains ont des moyens militaires nettement plus conséquents que nous dans la région. Donc, voilà, ça serait vraiment la rivalité entre les deux superpuissances qui a très définitivement le déclin de l'Europe, malheureusement.

[Musique]

Alors, c'est une des dispositions qui avait été adoptée lors des accords de Nouméa. Faut savoir que les accords de Nouméa contrôlaient tellement au principe d'unité et d'indivisibilité de la République française, qu'on a été obligé de créer un article spécifique dans la Constitution française. Donc, en fait, il se passe plein de choses en Nouvelle-Calédonie qui ne sont absolument pas constitutionnelles, mais on s'était dit pour apaiser la situation, on va on va on va légaliser ces dispositions afin que que la situation se calme. Et donc, on a cette ce gel du corps électoral. Donc, on a trois corps électoraux distincts en Calédonie. Le corps électoral pour les présidentielles, tout le monde a le droit de voter. Le corps électoral pour les provinciales, là, c'est là pour pouvoir voter aux élections provinciales, il faut être présent en Nouvelle-Calédonie depuis 1994. Et enfin, on a le corps électoral du référendum, qui est encore plus restrictif que le corps électoral des provinciales. Ainsi, on a 35 pour, on a 35000 Français qui payent leurs impôts en Nouvelle-Calédonie, qui n'ont pas le droit de vote pour les référendums locaux, et ça représente 17% de l'électorat potentiellement. Et on sait que c'est un électorat métropolitain ou qui est implanté en Calédonie depuis pas longtemps, qui voterait vraisemblablement pour le maintien au sein de la République française.

Mais ce qui est très intéressant, c'est qu'aujourd'hui, les accords de Nouméa, qui avaient été constitutionnalisés, disaient que les accords de Nouméa se terminaient avec le troisième référendum. Donc, aujourd'hui, on est dans une situation de flou juridique. Les accords de Nouméa sont terminés. Donc, a priori, le gel du corps électoral n'est plus légitime, et on va avoir des gens qui vont contester les prochaines élections provinciales qui arrivent en 2024, parce qu'il n'y a plus aucune raison qu'ils n'aient plus accès au vote localement. Néanmoins, les accords de Nouméa disent bien que le gel, les dispositions qui ont été accordées au peuple autochtone sont irréversibles. Donc, voilà, on est vraiment dans une situation de vide juridique. On a les juristes qui s'arrachent sur la question. Là, il y a eu une commission au Sénat sur sur ces sujets-là. Est-ce que, que, on va ouvrir, est-ce qu'on va en finir avec le gel du corps électoral en Nouvelle-Calédonie ? C'est un peu la clé du sujet, mais ça, sachant que les indépendantistes ont déjà dit que la paix sociale disparaîtrait le jour où on porterait atteinte à ce gel du corps électoral. Donc, c'est extrêmement complexe.