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LES LOIS DE LA STUPIDITÉ

Le Précepteur39:08

Transcription

Bonjour à tous. Aujourd'hui, on va parler de la stupidité. Ernest Trenant disait : "La bêtise humaine est la seule chose qui donne une idée de l'infini." C'est méchant, mais c'est bien trouvé. Alors, quand je dis que c'est méchant, est-ce que c'est vraiment méchant, ou est-ce que ce n'est pas juste la réalité ? Parce que c'est vrai que l'être humain peut se révéler particulièrement doué dans l'art de la stupidité, d'en repousser les limites. Je sais pas si vous connaissez les Darwin Awards. Les Darwin Awards, c'est une cérémonie parodique qui récompense les morts les plus stupides. Mort en voulant utiliser un grin dans sa baignoire, mort en se retenant d'urin après avoir bu plusieurs litres d'eau, ou mort en sautant d'un avion pour filmer des parachutistes mais sans avoir mis lui-même de parachute. C'est pas une blague, il y en a des centaines comme ça. Et si on les appelle les Darwin Awards, c'est parce que Darwin est le grand théoricien de la sélection naturelle. Sous-entendu, ces gens sont si stupides qu'en mourant, ils ont accéléré le processus de sélection naturelle. Ils ont rendu service à l'humanité. Alors, on sera tous d'accord pour dire que la stupidité, c'est quelque chose qui prête facilement à moquerie. On aime bien se moquer des gens stupides. On aime d'autant plus se moquer des gens stupides que ça nous permet de nous distinguer des gens stupides, de nous en extraire. Le stupide, c'est toujours l'autre. Ce n'est jamais nous-même. Et c'est là où je citerai non pas Ernestant, mais descartes, qui écrivait au début de son discours de la méthode : "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, car chacun pense en être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont." Traduction : tout le monde se pense intelligent. Personne ne se dit "Je suis stupide". Ce qui, mathématiquement parlant, pose problème, puisque de deux choses l'une : ou bien les gens sont stupides, auquel cas nous aussi puisque nous faisons partie des gens ; ou bien les gens ne sont pas plus stupides que nous, et nous sommes sujets à un biais, un biais de complaisance à notre égard ou un biais de malveillance envers autrui. Dénoncer la stupidité des autres, ironiser sur la stupidité des autres, ça procure un avantage certain qui est le sentiment de supériorité. On aime se sentir supérieur aux autres. On aime se dire que si les gens ne sont pas d'accord avec nous, bah c'est qu'ils sont stupides. Et cette stratégie, cette stratégie qui consiste à dire les gens sont stupides, sous-entendu moi je ne le suis pas, on la retrouve chez tout type de gens, y compris chez des gens qui passent pour intelligents, des philosophes, des scientifiques ou des économistes.

Et en parlant d'économiste, il y a un économiste italien qui s'appelle Carlo Cipolla, historien de l'économie si on veut être précis, qui s'est intéressé au sujet et qui a publié en 1976 un livre intitulé *Les lois fondamentales de la stupidité humaine*. C'est un livre extrêmement court, à peine quelques dizaines de pages, comme quoi on peut être plus intelligent que les autres mais particulièrement paresseux. Et alors, ce livre qui m'a été conseillé par un abonné sur Patreon, mais je l'ai ouvert avec beaucoup d'espoir et beaucoup d'enthousiasme parce que je me suis dit : voilà un livre qui va remettre en question le préjugé que nous avons tous à propos de la stupidité, à savoir qu'elle ne concerne que les autres. Bien, pas du tout. Ce livre tombe complètement dans le travers que j'ai décrit à l'instant, à savoir les gens sont stupides et je vais gloser sur le fait que les gens sont stupides. OK, 7 € pour ça. Bon, après tout, c'est peut-être moi qui ai été stupide d'en attendre plus. Et donc là, je me suis dit : si ce livre ne nous donne pas matière à penser à propos de la stupidité, tant pis. Je vais le faire moi-même. Donc ce que j'ai fait, c'est que j'ai réuni Patreon au cours d'un atelier philo et on a discuté. On a discuté autour de cette question. Ça veut dire quoi être stupide ? Et donc ce que je vous propose aujourd'hui, bah ça va être de vous faire état de cette réflexion.

Alors déjà, la première chose à faire quand on veut parler de la stupidité, c'est d'en donner une définition. Or, il se trouve que pour pouvoir définir la stupidité, il faut commencer par définir ce à quoi la stupidité s'oppose, à savoir l'intelligence, puisque la première définition de la stupidité, c'est caractère d'une personne qui manque d'intelligence. Alors, il existe beaucoup d'autres mots pour qualifier l'absence ou le défaut d'intelligence. La bêtise, l'idiotie, et j'en passe. D'ailleurs, dans son livre, Cipolla fait lui-même la distinction entre la stupidité et la crétinerie. On peut porter ça à son crédit. Mais bon, on ne va pas se battre sur les mots, parce que qu'on parle de stupidité, de crétinerie ou de bêtise, dans tous les cas, il y a bien l'idée d'un défaut d'intelligence. Et alors, évidemment, c'est là que les problèmes commencent, parce que l'intelligence, c'est une notion très difficile à définir. Tout le monde n'est pas d'accord sur ce qu'est l'intelligence. Tout le monde n'est pas d'accord, mais il y a quand même des points sur lesquels on peut se mettre d'accord. C'est ce qu'on va essayer de faire. On va donner trois axes de définition de l'intelligence. Je dis bien des axes de définition pour souligner que bah vous avez le droit de ne pas être d'accord. Et ce que je vous invite à faire pour chacune de ces trois définitions, c'est de les inverser, c'est-à-dire de vous imaginer ce que serait dans chaque cas l'absence d'intelligence, pour voir si ça peut coller avec une éventuelle définition de la stupidité.

Alors, la première définition de l'intelligence sur laquelle on va s'appuyer, celle je dirais qui est admise par la plupart des gens, c'est l'intelligence comme capacité de compréhension. Capacité de compréhension de quoi ? Bah, [raclement de gorge] de tout ce qui est susceptible d'être compris : compréhension d'un texte, d'une démonstration, des termes d'un problème ou même d'une situation. L'avantage de cette définition étant qu'elle permet de ne pas tomber dans le réductionnisme. Ça veut dire quoi ? Bien, ça veut dire que quand on entend prononcer le mot intelligence, on a souvent tendance à la réduire à la capacité de résoudre des problèmes théoriques, plus particulièrement des problèmes logico-mathématiques. Or, l'intelligence, ce n'est pas ça, ou plutôt ce n'est pas que ça. L'intelligence, ce n'est pas juste savoir résoudre des équations. À moins qu'on inclut dans le terme équation, et là ça devient intéressant, les équations pratiques. Exemple d'équation pratique : comment sortir une voiture du ravin alors qu'on n'a pas les moyens de payer une dépanneuse ? Comment annoncer à son meilleur ami qu'on a fait tomber sa voiture dans le ravin sans que ça déclenche en lui l'envie de nous casser la figure ? Ou comment expliquer à l'assurance que la voiture s'est retrouvée toute seule dans le ravin ? Donc l'intelligence, c'est la ressource intellectuelle qu'on mobilise pour résoudre un problème. Et si l'intelligence se définit par la compréhension, la compréhension se définit elle-même par deux choses, par deux aspects, à savoir distinguer et relier, séparer et rassembler : intelligence analytique et intelligence synthétique. On dirait aujourd'hui cerveau gauche et cerveau droit. D'ailleurs, j'attire votre attention sur le fait que cette distinction entre deux formes d'intelligence, l'intelligence qui sépare et l'intelligence qui rassemble, on la trouve dans la double étymologie du mot intelligence. Double étymologie, parce qu'en latin il y a deux mots très proches qui ne veulent pas du tout dire la même chose, mais sans qu'on sache lequel des deux est à l'origine du mot intelligence : *inter legere* qui veut dire distinguer, donc distinguer les informations, et *inter ligare* qui veut dire relier, relier les informations. Donc si je résume, l'intelligence c'est la faculté de compréhension. Faculté de compréhension qui rend possible la résolution et qui mobilise deux types d'opération mentale : distinguer les informations et relier les informations.

Une deuxième définition de l'intelligence sur laquelle on peut s'appuyer, qui d'ailleurs n'est pas totalement étrangère à la première, c'est l'intelligence comme capacité d'adaptation. Alors là, on arrive sur une définition déjà un peu plus polémique. Alors, qu'est-ce qu'il faut entendre par capacité d'adaptation ? Prenons un exemple. Imaginons que vous partiez en vacances dans un pays étranger, un pays dont vous ne connaissez pas les us et coutumes. Imaginons que dans ce pays, vous sympathisiez avec des gens, avec des autochtones qui vous invitent chez eux, et qu'en entrant, vous remarquiez qu'il y a toute une rangée de paires de chaussures. Sous-entendu, il faut retirer ses chaussures. Et bien dans cette situation, être intelligent c'est retirer ses chaussures. C'est retirer ses chaussures sans qu'on ait besoin de vous le dire. Autrement dit, l'intelligence, c'est être sensible au sous-entendu, au code, et c'est s'adapter à ce code. Alors, certains diront : "Mais ça c'est juste du savoir-vivre." Oui, mais justement le savoir-vivre c'est une forme d'intelligence, précisément parce que le savoir-vivre c'est un optimisateur d'adaptation en milieu collectif. Ne pas savoir s'adapter, c'est risquer la marginalisation, c'est risquer l'exclusion. Donc c'est négatif. Ce n'est pas pour rien que quand des personnes vivent en communauté et qu'elles réussissent à s'adapter les unes aux autres, on dit qu'elles vivent en bonne intelligence. Bonne intelligence, ça veut dire qu'elles ajustent leur comportement les unes par rapport aux autres. Savoir ajuster son comportement au comportement de l'autre sans qu'on ait besoin de nous le dire, sans qu'on ait besoin de nous mettre un écriteau sous le nez, c'est une preuve d'intelligence. Même chose quand quelqu'un va mal, qu'il est triste pour une raison ou pour une autre. Être intelligent, ça consiste premièrement à le remarquer, à capter l'information. Deuxièmement, à s'y adapter, à faire preuve de ce qu'on appelle l'empathie. Si vous entrez dans un bar et que vous voyez un client assis à sa table en train de pleurer, un comportement intelligent, ce n'est pas d'aller le voir, de lui faire une grande tape dans le dos et de lui dire : "Alors, tu payes ta tournée ?" Non. Un comportement intelligent, ce sera de lui dire par exemple : "Quelque chose ne va pas, monsieur ? Est-ce que je peux vous aider ? Est-ce que vous préférez rester seul ?" C'est ça l'intelligence : décrypter et s'adapter. Être attentif autant que réactif. Et ça, c'est ce qui va nous amener à une troisième définition de l'intelligence.

L'intelligence comme capacité d'anticipation. Être capable d'anticiper, être capable de prévoir, c'est-à-dire littéralement de voir à l'avance. Donc de savoir ce qui va arriver avant que ça n'arrive, c'est une forme d'intelligence. Et c'est d'autant plus une forme d'intelligence que ce qui rend possible l'anticipation, c'est une faculté bien spécifique qu'on appelle la raison. La raison ou l'entendement, si on veut respecter la distinction faite par Kant, entendement qui a donné entendre. Quand on dit à quelqu'un "J'entends ce que vous dites", on veut lui dire qu'on a compris ce qu'il nous a dit. Entendre, c'est comprendre. D'où d'ailleurs le mot malentendu. Un malentendu, c'est une mauvaise compréhension. Et je disais tout à l'heure, être capable de bien s'entendre. Bien s'entendre, c'est avant tout bien se comprendre. Je vous laisse réfléchir à tout ça. Toujours est-il que si l'intelligence va de pair avec l'entendement ou avec la raison, c'est parce que la raison est la faculté qui permet l'anticipation. Exemple d'anticipation. Je sais que si je mange 10 crêpes au Nutella avant d'aller dormir, je risque de passer une mauvaise nuit. Donc j'opte pour un repas plus léger. J'anticipe. Je sais que si j'oublie l'anniversaire de ma bien-aimée, elle risque de me faire la tête. Donc, je me mets une alarme sur le téléphone pour être sûr de ne pas oublier. J'anticipe. Je sais que si je vends mon lit le matin, je n'aurai nulle part où dormir le soir. J'anticipe. Jeremy Bentham, l'un des théoriciens de l'utilitarisme, disait que pour être heureux, il suffisait d'utiliser sa raison, parce que la raison nous permet de calculer mentalement les conséquences de nos actes. Quand j'utilise ma raison, je vois plus loin que l'instant présent. Je vois à court, moyen et long terme. C'est la métaphore du jeu d'échecs. Le joueur d'échecs, en tout cas le bon joueur d'échecs, c'est celui qui a plusieurs coups d'avance sur son adversaire. C'est celui qui, quand il déplace une pièce, a déjà en tête la réaction de son adversaire, a déjà en tête sa réaction à cette réaction, et la réaction de son adversaire à sa réaction à la réaction. Donc l'intelligence, c'est littéralement la prévoyance, la capacité à faire des prévisions et des prédictions. Et cette définition de l'intelligence liée à la raison, elle s'accorde parfaitement avec l'étymologie du mot raison, *ratio* en latin, puisque *ratio* ça veut dire calcul. Je calcule la probabilité de ce qui va arriver en fonction du comportement que j'adopte. Je calcule le rapport entre mes actes et leurs conséquences. Et je ne m'étonne pas des conséquences que mes actes produisent sur la réalité quand je comprends que ces conséquences sont le résultat de mes actes.

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Et bien voilà, nous avons identifié trois axes de définition de l'intelligence humaine. Trois axes qui évidemment peuvent se combiner les uns les autres. Premier axe : la compréhension. Deuxième axe : l'adaptation. Troisième axe : l'anticipation. Alors je précise évidemment que ces trois aspects de l'intelligence — compréhension, adaptation et anticipation — n'épuisent pas la totalité des définitions possibles de l'intelligence. J'aurais pu parler du QI par exemple. Le QI qui, en Occident, fait office de talon de mesure officiel de l'intelligence, avec tout ce que ça peut comporter comme problème, notamment le fait d'établir des critères de l'intelligence fondés sur notre propre conception culturelle de l'intelligence. Vaste sujet. On aurait aussi pu parler du concept d'intelligence multiple développé par le psychologue américain Howard Gardner. Un concept très discuté sur le plan scientifique, très contesté même, mais qui s'appuie néanmoins sur une réalité, à savoir que les êtres humains n'ont pas tous les mêmes formes [grognement] d'intelligence, qu'on peut être très intelligent mathématiquement mais très stupide socialement, qu'on peut être très intelligent stratégiquement mais très stupide émotionnellement. Tout ça est fort intéressant, et je vous promets qu'on y reviendra dans un futur épisode. Mais pour l'heure, revenons-en à notre sujet initial, à savoir la stupidité.

Donc si on reprend nos trois axes de définition de l'intelligence et qu'on les inverse pour obtenir donc trois axes de définition de la stupidité, on obtient que la stupidité c'est premièrement ne pas réussir à comprendre, c'est deuxièmement ne pas savoir s'adapter, et c'est troisièmement ne pas parvenir à anticiper. Et alors ça, c'est extrêmement intéressant, parce qu'il se trouve que quand on cherche la définition du mot stupidité dans le dictionnaire, on s'aperçoit qu'avant même de désigner le manque d'intelligence, la stupidité est d'abord définie comme un synonyme du mot stupeur. Je ne vous l'ai pas dit tout à l'heure parce que je voulais garder la surprise, mais la première définition de la stupidité, c'est la stupeur. Stupeur ou stupéfaction. Or, qu'est-ce que la stupeur ? La stupeur, au sens propre du terme, c'est une paralysie. C'est un état d'immobilité mentale causé par un trouble ou par un étonnement profond. Et pourquoi je dis que c'est intéressant ? Et bien parce que si on a compris que l'intelligence c'était l'activité de l'esprit par laquelle on comprend, on s'adapte et on anticipe, la stupidité c'est au contraire la mise en suspend de cette activité. Quand vous imaginez quelqu'un qui ne comprend pas ce qu'on lui dit, comment vous l'imaginez ? Vous l'imaginez immobile, vous l'imaginez figé, bloqué, l'œil vide et la bouche ouverte. Quand vous imaginez quelqu'un qui ne s'adapte pas, vous imaginez quelqu'un qui ne réagit pas à ce qui se passe autour de lui, quelqu'un qui n'est pas connecté. Et quand vous imaginez quelqu'un qui n'anticipe pas, vous imaginez quelqu'un dont l'esprit ne va pas au-delà du moment présent, soit à chaque fois l'immobilité. L'intelligence, c'est l'esprit en mouvement. La stupidité, c'est l'intelligence au repos. Prenez le verbe réfléchir. Réfléchir, on est d'accord que ça peut vouloir dire deux choses. Ça peut vouloir dire penser. Par exemple, quand on dit qu'on réfléchit à comment résoudre un problème. Mais ça peut aussi vouloir dire rebondir, comme quand on dit que la lumière se réfléchit. Donc réfléchir, c'est rebondir. Et rebondir, c'est être en mouvement. Quand quelqu'un raisonne, on se demande où va son raisonnement : le mouvement. On se demande à quoi conduit son raisonnement : le mouvement. Par quelles étapes passe son raisonnement ? Encore et toujours, le mouvement. Et la stupidité, c'est l'interruption de ce mouvement. C'est un stop. Vous remarquerez au passage que la plupart des mots commençant par le préfixe ST sont des mots qui indiquent l'immobilité, la fixation : stupeur, stop, station, stabilité, et même en anglais start, le départ. Un départ se fait à l'arrêt. Star, l'étoile, l'étoile c'est fixe. Et là où ça devient encore plus intéressant, c'est que la stupidité c'est non seulement le fait d'être immobilisé dans sa pensée, mais c'est aussi le fait d'être immobilisé dans son évolution. Ça veut dire quoi ? Bien, ça veut dire que ce qui caractérise la stupidité, ce n'est pas tant le fait de ne pas comprendre des choses évidentes ou en tout cas des choses qui nous paraissent évidentes. Je vous expliquerai tout à l'heure pourquoi je fais la nuance. Donc la stupidité, ce n'est pas simplement l'incompréhension, c'est la persévérance dans l'incompréhension. Vous connaissez tous la phrase de Saint-Augustin : "L'erreur est humaine, persévérer dans l'erreur est diabolique." L'erreur est humaine. Oui, parce que bah tout le monde fait erreur. Persévérer dans l'erreur est diabolique, parce que c'est faire erreur en ayant conscience de faire erreur. Toute erreur est porteuse d'une leçon, en cela qu'elle nous révèle l'inadéquation de notre action ou de notre pensée avec la réalité. Donc l'erreur contient en elle le moyen de rectification de l'erreur. Or la stupidité, c'est précisément le fait de rester sourd et aveugle à la démonstration des conséquences néfastes de notre erreur. La stupidité, c'est la répétition de l'erreur sans prise en compte des leçons de notre erreur. La stupidité est une fixation dans l'erreur. Je parlais à l'instant du préfixe ST qui indique la fixation. Que dit-on de quelqu'un qui n'évolue pas ? Qu'il stagne. La stagnation est une modalité de la fixation, qu'il est statique, il n'avance pas, que sa pensée est stérile, il n'apprend pas. Si la marque de la stupidité c'est la fixation, la conséquence de la fixation c'est la répétition. Répétition qui conduit, bah qui conduit nulle part justement, qui conduit à la stagnation, qui conduit au blocage dans une mécanique. Et là, ça devient de plus en plus intéressant, parce qu'on retrouve ici les mots de Bergson. Bergson, dans son analyse du rire, lorsqu'il nous dit que ce qui provoque le rire, c'est le plaquage du mécanique sur du vivant. Plaquage du mécanique sur du vivant. Autrement dit, un individu nous fait rire quand son comportement devient mécanique, c'est-à-dire quand il emprunte les attributs de la répétition et de la persistance. Si Mr Bean nous fait rire, c'est parce qu'il persiste dans une logique qui ne tient pas compte du réel. C'est parce qu'il est comme un nœud de fixation mentale dans un monde dont il ne comprend pas les codes ni le fonctionnement. Ce n'est pas pour rien que la stupidité est un attribut récurrent des personnages comiques : de Laurel et Hardy à Homer Simpson, en passant par Gaston Lagaffe ou Perceval. C'est parce que si le rire surgit de la répétition, la répétition est l'essence même de la stupidité. Un personnage est d'autant plus drôle qu'il reproduit toujours exactement les mêmes erreurs, avec chaque fois la même naïveté, la même innocence, la même incompréhension du pourquoi ça marche pas. Le personnage stupide est drôle en raison du décalage flagrant aux yeux du spectateur mais invisible à ses propres yeux entre la nouveauté de chaque situation et l'invariabilité de son comportement au travers de ces situations. Le personnage stupide est drôle parce qu'il est figé. Figé dans ses habitudes, figé dans ses certitudes, figé dans son incompréhension.

Quand on dit de quelqu'un qu'il est stupide dans la vie de tous les jours, il y a un sous-entendu, il y a une présupposition. La présupposition, c'est que ce qui est ignoré par cet individu est censé être su. C'est que ce qui est méconnu relève de l'évidence. Si vous lâchez un objet et que vous vous étonnez du fait qu'il tombe par terre, le mot stupidité convient assez bien à la situation, parce qu'il y a étonnement d'une évidence, l'évidence de la gravité, l'évidence du fait que les corps physiques tombent vers le sol. Mais sauf que toutes les évidences n'ont pas le même degré d'évidence. Si vous préférez, toutes les évidences ne se valent pas. Et comprendre ça, comprendre que toutes les évidences ne se valent pas, c'est mettre le doigt sur quelque chose de très important, à savoir qu'employer le mot évidence, ça peut se révéler très problématique et même très dangereux. Une évidence est toujours une évidence du point de vue de celui qui l'admet. Une chose peut être évidente pour moi, mais ne pas l'être pour vous. Si je vous dis par exemple : "Il est évident que crier sur un élève qui ne comprend pas ne l'aidera pas à comprendre, que c'est même le meilleur moyen de créer chez lui un blocage, puisque la peur est un bloquant de la pensée." Pour moi, dire ça, c'est une évidence. Une évidence qui fait que j'aurais tendance à juger stupide celui qui ne la comprend pas. Mais il se trouve que pour certains professeurs ou pour certains parents, ce n'est pas du tout une évidence. Ce n'est pas du tout une évidence. La preuve, ils le font. Autrement dit, l'évidence est toujours relative à un contexte, à un milieu, à une habitude. Il y a des choses qui paraissent évidentes à des scientifiques, à des physiciens, à des astronomes, à des mathématiciens, et qui sont tout simplement incompréhensibles par le commun des mortels. Pour quelqu'un qui a fait maths sup, dire "la dérivée de x au carré, c'est 2x", c'est une évidence. Alors que pour la plupart des gens qui n'ont pas fait maths sup, ben c'est du chinois. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les plus grands spécialistes sont rarement les plus grands pédagogues, parce que l'évidence est l'ennemi de l'explication. Une évidence, c'est précisément ce qui n'a pas besoin d'être expliqué pour être admis. Donc c'est ce qu'on n'arrive plus à expliquer tant on l'a intériorisé. Donc la question : ne pas comprendre ce qui pour certains relève de l'évidence fait-il de nous des gens stupides ? La réponse est contenue dans la question. Non. Non. Même si ça nous démange. Non. Même si c'est tellement évident pour nous qu'on n'arrive pas à envisager que ça puisse ne pas l'être pour les autres. Et là, je vais prendre un exemple extrême. Dire "La Terre est ronde". Est-ce que c'est une évidence ? Pour la plupart d'entre nous, oui, c'est une évidence. Mais sauf qu'on est d'accord qu'il y a des gens, et je suis certain qu'il y en a parmi eux qui m'écoutent, qui n'admettent pas cette évidence, qui pensent que la Terre est plate. Donc la question qui se pose, c'est de savoir : est-ce qu'on peut encore parler d'évidence quand cette évidence n'est pas admise par tout le monde ? Est-ce que ça ne va pas à l'encontre de la définition même de l'évidence qu'elle puisse être réfutée par certains, quand l'évidence se caractérise par le fait de s'imposer à l'esprit ? La réponse à cette question, c'est que dire "la Terre est ronde", c'est tout sauf une évidence. Quand nous disons que c'est une évidence, c'est parce que nous vivons dans un environnement intellectuel et culturel dans lequel il est admis que la Terre est ronde. C'est parce que nous faisons confiance dans l'autorité scientifique qui nous dit que la Terre est ronde. Et c'est parce que la grande majorité des gens que nous côtoyons le pensent également. C'est ça qui confère à cette proposition son caractère d'évidence. Alors, je sais que ce que je dis là va en faire bouillir plus d'un, mais il faut bien comprendre que le problème ne vient pas du fait que certaines personnes rejettent ce qu'on considère comme des évidences. Le problème vient du fait qu'on appelle ça des évidences, parce qu'on a les évidences de son référentiel. Comme le disait Étienne Klein, vous qui considérez comme une évidence le fait que la Terre est ronde, prouvez-le. Est-ce que vous êtes capable de le prouver ? Est-ce que vous êtes capable de rendre compte des raisons scientifiques qui font qu'il est établi que la Terre est ronde ? Non. Vous considérez comme une évidence l'information à laquelle vous êtes habitué. Et quand vous décrivez comme stupide celui qui n'adhère pas à cette évidence, vous confondez deux choses. Vous confondez stupidité et rupture épistémologique. L'expression n'est pas de moi, elle est de Gaston Bachelard pour décrire le phénomène de fracture entre un modèle de compréhension du monde et un autre. Pour le dire autrement, celui qui pense que la Terre est plate n'est pas stupide. Il serait stupide s'il n'y avait pas de raisonnement derrière sa croyance. Or, il y a un raisonnement. Un raisonnement construit sur une autre logique, sur un autre récit, sur une autre représentation de la réalité et sur un autre rapport à l'évidence.

Dans son exoconférence, Alexandre Astier met en scène une patrouille intergalactique administrée par des extraterrestres qui tomberaient sur la Terre, qui observerait le comportement des humains et qui se dirait en nous voyant : "Pauvre fous. Pauvre fous qui ne comprennent pas ce qui, aux yeux des extraterrestres, donc aux yeux d'une espèce super évoluée, relève de l'évidence. Que fabriquer des armes nucléaires, que rejeter les déchets toxiques dans l'océan, qu'exploiter les ressources jusqu'à épuisement des sols, ben ça ne favorise pas vraiment l'harmonie sur la planète." Du point de vue de l'espèce humaine, les animaux sont stupides. Mais du point de vue d'une espèce super évoluée, c'est l'espèce humaine qui est stupide. Stupide et borné, aurait dit Rousseau. Stupide parce que borné. L'être humain a des bornes. Sa conscience a des bornes. Et ça, on le sait depuis longtemps. On sait au minimum depuis Kant, qui disait que l'esprit humain était limité par ce qu'il appelait les formes a priori : forme a priori de la sensibilité, l'espace et le temps ; forme a priori de l'entendement, les catégories. Nous avons la connaissance de nos capacités de connaissance. Or, nous avons des capacités limitées. Nous sommes limités. Nous sommes limités par le langage, un langage verbal, linéaire, prisonnier de l'alphabet. Nous sommes limités par l'espace-temps. S'il y a un avant l'espace-temps, nous n'y avons pas accès. C'est le mur de Planck, le mur sur lequel on bloque, le mur qui nous met un stop. Nous sommes limités à trois dimensions. S'il y a une 4e dimension, une 5e, une 6e, nous n'y avons pas accès. L'infini, nous n'y avons pas accès. L'éternité, nous n'y avons pas accès. Nous sommes limités. Alors, qui est stupide maintenant ? Montaigne disait : "Juger que l'autre est barbare, c'est ça la barbarie." On pourrait compléter en disant : "Juger que l'autre est stupide, c'est ça la stupidité." Parce qu'aussi longtemps qu'on jugera l'autre comme stupide, on se rendra aveugle à notre propre stupidité. On s'empêchera d'évoluer. On restera figé. Aussi longtemps qu'on jugera l'autre comme stupide, on s'interdira de comprendre. Comprendre pourquoi chacun pense comme il pense. Comprendre pourquoi chacun est ce qu'il est ou fait ce qu'il fait. Comprendre la stupidité, c'est comprendre qu'être stupide, c'est croire que la stupidité existe. Je vous remercie. [musique] [musique] [musique]