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Comment on fabrique une star (ça n'a rien à voir avec le talent)

HOUSSEL9:02

Transcription

71 millions d'auditeurs mensuels sur Spotify. Une tournée mondiale de 94 dates. La 24e artiste la plus écoutée au monde. Zara Larsson vient de réaliser l'un des comebacks les plus impressionnants de la pop.

En 2016, elle sort "Lush Life", un titre numéro 1 dans une douzaine de pays. Plus d'un milliard de streams et puis plus rien. Elle se retrouve coincée dans cet étage intermédiaire de la pop où elle a des hits reconnaissables mais personne ne la connaît vraiment. Le genre d'artiste dont tu connais les chansons mais pas le nom.

Entre-temps, sa musique n'a pas tant changé. Elle chante aussi bien qu'avant et elle écrit les mêmes types de morceaux. Ce qui a changé, c'est tout le reste. Pour comprendre ce qui est arrivé à Larsson, il faut d'abord comprendre le monde dans lequel elle essayait d'exister.

Spotify héberge aujourd'hui plus de 100 millions de titres et chaque jour 60 000 nouveaux morceaux viennent s'y ajouter. Sur ces 100 millions, 45 millions n'ont jamais été écoutés une seule fois. Et Zara Larsson, avec sa voix incroyable et ses milliards de streams, se retrouvait noyée dans ce bruit. Parce que dans un environnement où la musique est aussi abondante, un bon titre ne suffit plus à différencier un artiste.

C'est exactement le problème qu'elle avait entre 2016 et 2024. Des morceaux qui marchent, une voix incroyable, mais rien qui permettait de la décrire en une seule phrase. Pas d'univers, pas de personnage. Spotify le dit d'ailleurs très bien dans un guide destiné à ses artistes : "Aujourd'hui, un musicien est vu avant d'être entendu." Le premier contact avec un artiste, c'est plus souvent une miniature, une photo de profil, un feed Instagram qu'un morceau. La musique reste un produit. Mais ce n'est plus le véhicule de la découverte. Le véhicule, c'est l'identité.

Vient alors la notion la plus importante pour un artiste qui essaie de percer de nos jours : le rebranding. Cette stratégie qui vise à modifier l'identité d'un artiste pour changer la perception des auditeurs sur lui. Dit comme ça, on dirait qu'un rebranding, c'est une stratégie hyper calculée par des gens haut placés dans de grands labels de musique. Mais non.

Ce qui rend l'histoire de Zara Larsson fascinante, c'est que son rebranding n'est même pas venu d'elle. En août 2024, un utilisateur TikTok poste une vidéo avec des images de dauphins fluorescents sur le son de "Symphony", un morceau de Zara qui date de 2017. La légende dit simplement : "Je suis déprimé." Le contraste entre les visuels hyper joyeux et le message triste devient un mème. D'autres utilisateurs reprennent le même format, même dauphin, même couleur saturée avec des légendes toujours plus déprimantes.

Et Zara Larsson a le réflexe qui change tout. Au lieu d'ignorer le mème, elle poste sa propre version avec la légende : "Qu'est-ce qui se passe ?" La vidéo dépasse les 75 millions de vues et à partir de ce moment-là, elle intègre l'image des dauphins dans ses concerts. Adopte une esthétique que je qualifierai de "Barbie à Malibu". Elle commence à construire un univers visuel autour de ce qu'Internet avait créé pour elle.

C'est une décision stratégique remarquable parce qu'elle inverse la logique habituelle du branding. Normalement, un artiste définit son identité puis la projette vers le public. Ici, c'est le public qui a défini l'identité et l'artiste a choisi de l'épouser. Ce qui suit, c'est un enchaînement logique. L'esthétique Malibu Barbie lui donne enfin une signature visuelle. Elle propose alors un projet entier autour de cette DA et le projet devient son premier album à rentrer dans le top 10. Elle enchaîne ensuite les opportunités. Elle fait la première partie de Taylor Swift. Elle enchaîne les moments viraux. Puis sa collaboration avec PinkPantheress explose.

Zara Larsson avait tout le talent nécessaire depuis 2016. Ce qui lui manquait, c'était un univers que les gens pouvaient identifier, partager et habiter. La musique créait le produit mais sans marque autour, le produit restait invisible. Mais Zara, c'est la version accidentelle, on va dire, du rebranding : un mème qui tombe du ciel et une artiste assez intelligente pour en profiter.

Quand tu regardes les artistes qui dominent l'industrie en ce moment, tu retrouves exactement le même schéma. Le déclic ne vient jamais uniquement d'un changement de musique, mais surtout d'un changement d'image. La différence, c'est que chacun le fait d'une manière complètement différente.

Premier exemple : Bigflo & Oli, le rebranding pour se faire respecter. Pendant 10 ans, le duo toulousain s'est construit une carrière grand public avec des titres qui passent en boucle à la radio, un passage comme juge dans "The Voice" et des collaborations avec Squeezie. Sauf que de base, le duo provient de la scène rap. Ils ont commencé en proposant des freestyles et une participation remarquée à "Rap Contender". Cette image grand public est mal vue dans le milieu du rap. Paradoxalement, plus ils remplissent des salles, moins ils sont pris au sérieux par la communauté rap.

Puis en mars 2026, ils sortent "Karma", un album qui est une rupture délibérée. Pas de featuring, pas de single radio, pas de tube calibré pour les playlists et des clips beaucoup plus artistiques. En dehors de la DA, ils changent complètement de circuit de promotion. Au lieu des plateaux télé et des matinales radio, ils vont chez SKO et font un "une heure chez Buscapé", des médias rap qui légitiment. Le message est limpide : ce n'est plus du divertissement grand public, c'est du rap. L'album s'écoule à 30 000 copies en première semaine. C'est moins que le public qu'il pouvait toucher, mais auprès d'une audience qu'ils avaient besoin de convaincre. Ici, le rebranding ne vise pas la masse, il vise le respect.

Deuxième exemple : Sabrina Carpenter, le rebranding pour percer. Elle sort son premier album en 2015, à 16 ans, sur le label de Disney. Pendant presque une décennie, elle fait de la musique, joue dans des films et rien ne prend vraiment. Elle regarde les autres avoir du succès pendant qu'elle avance lentement jusqu'à son rebranding. Elle construit un personnage ancré dans les années 50-60. Blonde, corset, le tout avec une auto-dérision assumée. Son album "Short n' Sweet" est conçu comme un magazine vintage des années 60. La cohérence est totale : les clips, les tenues de scène, le merchandising, les réseaux sociaux. Et c'est justement cette esthétique qui transforme "Espresso" en phénomène culturel.

Troisième exemple : Charli XCX, le rebranding audacieux. Elle a toujours eu de la crédibilité artistique, mais cette crédibilité restait cantonnée à une niche. Son audience était passionnée mais assez modeste. Puis en juin 2024, elle sort "Brat". L'album n'est pas un rebranding esthétique au sens classique. C'est carrément une déclaration. La pochette est un rectangle vert fluo avec le mot "Brat" en typographie basse résolution. Rien d'autre. C'est volontairement moche, volontairement minimal. Musicalement, c'est la même logique de rupture. Charli revient à ses racines, la scène rave illégale londonienne, à l'opposé de ses projets précédents qui cherchaient à plaire au mainstream. Et c'est précisément cet alignement entre un son et une image confrontationnelle qui donne au projet toute sa cohérence. "Brat" devient alors un phénomène culturel parmi les moments de pop culture les plus marquants de ces dernières années. Les chiffres reflètent la bascule : ses streams hebdomadaires moyens aux États-Unis passent de 7 millions en septembre 2023 à 32 millions aujourd'hui.

Ce que Charli XCX a fait, ce n'est pas changer d'image. C'est imposé un code visuel si fort qu'il est devenu un langage partagé. "Brat" ne décrit pas un son, il décrit une attitude. Et c'est cette attitude qui a servi de porte d'entrée vers sa musique pour des millions de nouveaux auditeurs.

Quatre types d'artistes, quatre parcours différents, quatre types de rebranding totalement différents aussi, mais un seul mécanisme commun. L'identité visuelle remplit une fonction très précise. Elle transforme un flux sonore anonyme en un monde habitable. Elle donne à l'auditeur un univers à rejoindre, pas juste un son à consommer. "Brat" de Charli XCX, les dauphins de Zara Larsson, les grills de Bigflo & Oli et les corsets de Sabrina Carpenter. Ce ne sont pas de simples décorations, ce sont des codes d'appartenance.

Et c'est pour ça que le rebranding fonctionne d'une manière qu'il ne fonctionnait pas avant. Quand la musique se vendait en album physique, l'objet lui-même créait de la différenciation. La pochette le livrait. Quand MTV dominait, le clip vidéo faisait office d'identité visuelle. Mais dans un écosystème où le son est réduit à une miniature carrée sur un écran de téléphone, l'artiste doit porter l'intégralité de la charge identitaire. Le son, l'image, la narration, le personnage. Tout doit converger vers une proposition lisible en 3 secondes.

Alors, petite question de fin habituelle : est-ce que ça veut dire que la musique seule est morte comme vecteur de carrière ? Personnellement, je pense plutôt que c'est un changement dans la hiérarchie des compétences nécessaires pour exister en tant qu'artiste. En gros, faire de la bonne musique reste un prérequis. Aucun rebranding ne sauve un mauvais album. Mais paradoxalement, proposer uniquement de la bonne musique, ce n'est plus suffisant.

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