Transcription
[Musique] Ravi de vous retrouver sur HAR pour ce nouveau numéro du Dessous des Cartes. Aujourd'hui, je vous emmène survoler l'océan Indien. Après le Pacifique et l'Atlantique, c'est le troisième plus grand espace maritime de la planète, au cœur de notre économie mondialisée, plaque tournante entre Asie et Afrique, avec des points névralgiques : les détroits d'Ormuz, de Malacca, de Bab el-Mandeb, le canal de Suez et le Mozambique. L'océan Indien, dont les experts disent qu'il pourrait bien être le centre du monde qui vient, est un espace que l'Inde, qui lui a donné son nom, aimerait bien dominer. Sauf que vous allez découvrir que les Indiens ont mis du temps à se tourner vers la mer et, lorsqu'ils l'ont fait, ils ont trouvé sur les flots des puissances et des influences concurrentes.
Sortons nos cartes. Après le Pacifique et l'Atlantique, l'océan Indien, on l'a dit, est le troisième du globe. Il s'étend sur plus de 70 millions de kilomètres carrés et il est bordé par quatre continents : l'Asie, de la péninsule arabique à l'Indonésie, en passant notamment par l'Inde ; l'Afrique, de la corne au cap de Bonne-Espérance ; l'Océanie, avec l'Australie ; et enfin l'Antarctique. Voici maintenant les 18 États riverains de l'océan Indien, les six États insulaires et les îles rattachées à la France. En tout, les riverains de l'océan Indien représentent un tiers de la population mondiale, soit 2,7 milliards d'habitants en 2023. L'Inde, à elle seule, en compte 1,4 milliard. On y reviendra tout à l'heure.
Les ressources de l'océan Indien, exploitées par ces pays dans leur zone économique exclusive, sont nombreuses. Les zones de pêche intensive sont essentiellement situées dans la partie occidentale de l'océan Indien, qui va d'Afrique australe à la façade occidentale de l'Inde. Les fonds marins recèlent d'importantes réserves de pétrole et de gaz, regardez notamment à l'ouest de l'Inde, dans la mer d'Andaman et au large des côtes australiennes. Et puis surtout, l'océan Indien est une voie de passage stratégique pour l'économie mondiale, car il est traversé par les grandes routes du commerce maritime entre l'Europe et l'Asie. Nouveau centre du monde avec la montée en puissance de la Chine puis de l'Inde, le trafic s'est intensifié. Aujourd'hui, 80 % du commerce pétrolier, la moitié des porte-conteneurs et un tiers des cargaisons vraquier de la planète passent par cet océan. On y trouve quelques-uns des très grands ports mondiaux de marchandises : sur la péninsule arabique, Dubaï, Salalah ; au Sri Lanka, Colombo ; et enfin en Inde, Mumbai et Mundra.
Les points de passage qui verrouillent l'océan Indien sont donc stratégiques. À l'ouest, on l'a dit, les détroits de Bab el-Mandeb et d'Ormuz, par où transite le pétrole et le gaz du Golfe Persique, et à l'est, le détroit de Malacca, indispensable pour les importations chinoises. Ces détroits hyper fréquentés peuvent aussi, du même coup, devenir des zones ultra sensibles, comme on l'a vu avec les attaques récentes dans la région de Bab el-Mandeb. Au sud, enfin, le canal du Mozambique voit transiter 30 % du commerce mondial de pétrole. Avec ce trafic intense et ces rives densément peuplées, l'océan Indien souffre. Il est pollué par le plastique et les dégazages sauvages, menacé par la perte de sa précieuse biodiversité et par la surpêche. Par ailleurs, le réchauffement climatique global entraîne la montée du niveau de la mer. L'archipel des Maldives, par exemple, est de plus en plus menacé de submersion.
Alors, la puissance qui domine cet espace maritime stratégique, c'est l'Inde. L'Inde, qui a donné bien sûr son nom à l'océan, mais ne s'y est intéressée que tardivement. Voyons comment, au cours de l'histoire, les civilisations qui ont fondé l'Inde se sont en effet plutôt tournées vers les terres. Au Moyen Âge, les grandes invasions musulmanes sont toutes venues du Nord. Les habitants des royaumes côtiers maîtrisent le cabotage, mais ne s'aventurent pas en haute mer, laissant le commerce maritime avec l'Afrique et le Moyen-Orient aux navigateurs arabes. Il y a pourtant une exception à cette règle : entre le 9e et le 13e siècle, la dynastie tamoule des Cholas conquiert un vaste empire maritime qui se déploie de la rive orientale de l'Inde vers l'actuelle Sri Lanka, la Birmanie, la Malaisie et l'Indonésie.
À la fin du 15e siècle, ce sont les caravelles européennes qui débarquent sur les côtes indiennes pour se fournir en épices. En 1498, le Portugais Vasco de Gama jette l'encre sur la côte de Malabar. Au 16e siècle, les Mongoles, arrivés par le nord, fondent un empire qui va durer trois siècles. Sur les côtes, les Portugais sont suivis par les Néerlandais, puis par les Britanniques. À partir du 17e siècle, les Français, eux, y établissent cinq comptoirs. Les différentes compagnies des Indes sont le fer de lance de la colonisation de l'océan Indien par les Européens, leurs armées venant protéger le commerce. Au milieu du 19e siècle, le Royaume-Uni, première puissance maritime du monde, soumet par la force le sous-continent à sa domination coloniale.
En 1947, après l'indépendance de l'Inde et la partition du Pakistan, qui donne naissance au Bangladesh en 1971, l'Inde moderne se perçoit avant tout comme une nation continentale. Ce n'est pas vers l'océan qu'elle regarde prioritairement ; sa sécurité se joue désormais à ses frontières terrestres. Au Cachemire, notamment, des accrochages vont avoir lieu avec la Chine et des conflits vont l'opposer au Pakistan. L'Inde indépendante fait face à deux ennemis : la Chine et le Pakistan, et elle ne se projette pas comme puissance maritime. C'est seulement à partir des années 1990 et surtout au 21e siècle qu'en pleine croissance économique et démographique, le pays va enfin s'intéresser vraiment à sa façade maritime. Et c'est ce qu'on va voir maintenant.
Dans ce domaine, les atouts de l'Inde sont nombreux. Tout d'abord, 7 500 km de côtes et une double façade maritime, avec à l'ouest la mer d'Arabie, reliée au Golfe Persique et à la mer Rouge, et à l'est, le golfe du Bengale, qui débouche sur le détroit de Malacca. Autre atout : une immense zone économique exclusive de 2,3 millions de kilomètres carrés le long de ses côtes, mais aussi autour des îles Andaman et Nicobar, deux archipels situés au large de la Birmanie et de l'Indonésie. Enfin, de nombreux ports de pêche et de grandes villes portuaires, comme la gigantesque Mumbai, 17 millions d'habitants environ, capitale commerciale du pays.
Désormais, l'Inde est intégrée à l'économie mondiale. Sa croissance économique annuelle est de 6 % et sa population, 1,4 milliard d'habitants, a dépassé celle de la Chine en 2023. Ses besoins en énergie sont colossaux et elle doit importer massivement pour y répondre. Plus de 80 % du pétrole consommé par les Indiens vient ainsi par mer de Russie, des pays du Golfe Persique et du Nigéria. L'Inde doit donc à tout prix assurer la sécurité de ses approvisionnements par voie maritime. Sauf que dans cet océan, l'Inde a pris beaucoup de retard sur la Chine. Pékin a en effet déployé sa stratégie du collier de perles portuaires pour contrôler ce que la Chine appelle sa nouvelle route de la soie maritime dans l'océan Indien. Ce chapelet d'installations navales va de Kyaukphyu à Chittagong, Ambantota et Colombo, Gwadar, Bagamoyo et enfin Djibouti, la première base navale chinoise à l'étranger.
Les deux ports sri-lankais, en particulier, sont situés à quelques milles seulement des côtes indiennes. Le cas du port de Gwadar, au Pakistan, résume bien la stratégie chinoise. Pékin a aidé son allié pakistanais à agrandir les installations portuaires de Gwadar, sur la route du Golfe Persique. Puis, en 2015, les deux pays ont annoncé la création d'un couloir terrestre reliant sur 3 000 km la province chinoise du Xinjiang au port de Gwadar. En réponse, New Delhi a noué un partenariat avec Téhéran pour développer le port iranien de Chabahar, à tout juste 170 km à l'ouest de Gwadar.
Suite à l'attaque meurtrière d'un commando terroriste pakistanais, arrivé par bateau à Mumbai en 2008, l'Inde renforce par ailleurs sa stratégie navale dans l'océan Indien, considérée comme sa zone d'intérêt légitime. La marine indienne dispose aujourd'hui de bases le long du littoral et sur les îles Andaman et Nicobar. Pour tenter de rattraper son retard sur la Chine, elle achète des bâtiments de guerre et des sous-marins à la Russie et à la France principalement. L'Inde, puissance nucléaire, est aujourd'hui le premier importateur mondial d'armement, malgré d'importants efforts pour développer sa production nationale, notamment la fabrication d'un porte-avion et d'un sous-marin 100 % made in India.
New Delhi a aussi obtenu des facilités militaires dans plusieurs bases de pays alliés. Regardez où ces navires et sous-marins sont autorisés à stationner. Depuis 2018, la France, notamment, accorde à l'Inde des entrées dans ses bases de l'océan Indien occidental, à La Réunion, Abu Dhabi et Djibouti. Les États-Unis, première force navale de la région, ont ouvert à l'Inde leur principale base dans la région, à Diego Garcia, dans l'archipel des Chagos. Enfin, l'Inde, toujours avec le soutien des États-Unis, s'est rapprochée des monarchies du Golfe et d'Israël pour contrer une Chine qui lui paraît de plus en plus ambitieuse. Washington a de plus relancé le Quad, le dialogue quadrilatéral pour la sécurité, qui regroupe les États-Unis, l'Inde, le Japon et l'Australie, une sorte d'OTAN de l'Indo-Pacifique, dénoncé bien sûr par Pékin.
Voilà pour cet océan Indien qui s'impose comme un espace maritime stratégique du 21e siècle, au fur et à mesure que le centre de gravité des relations internationales se déplace de l'Occident vers l'Orient. On parle désormais de zone Indo-Pacifique stratégique pour les puissances qui sont impliquées, la France notamment, à travers certains de ses territoires d'outre-mer. L'océan Indien est également caisse de résonance du conflit en cours entre Israël et le Hamas, notamment le 23 décembre 2023, avec un drone possiblement tiré par des outils du Yémen, proche de l'Iran, et du Hamas, qui a frappé un navire commercial au large des côtes indiennes.
Pour aller plus loin dans la compréhension des enjeux de cette région du monde géopolitique de l'Indo-Pacifique, Paris Isabelle Saint-Mard, au Press universitaire de France. Et puis c'est avec lui que nous avons préparé cette émission : le chercheur Olivier d'Allage publie "L'Inde, un géant fragile" aux éditions Enrol. Ainsi s'achève ce nouveau numéro du Dessous des Cartes. Rendez-vous bien sûr la semaine prochaine, même endroit, même heure. Et d'ici là, n'oubliez pas .tv et nos réseaux sociaux. Abonnez-vous. [Musique] Commentez. [Musique]