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[PODCAST] L'inquiétant succès de la «puff»

Le Parisien16:18

Transcription

Bonjour,

C'est Thibault Lambert et vous écoutez Code Source, le podcast d'actualité du Parisien.

[Musique]

Le mercredi 3 mai, le ministre de la Santé François Braun a redit son souhait d'interdire la puff en France dans les prochains mois. Ce mot anglais peut être traduit par "bouffée", désignant ces cigarettes électroniques jetables et non rechargeables. Elles ont souvent un goût fruité qui donne l'impression à leurs utilisateurs d'aspirer un bonbon. Même si la puff est interdite aux mineurs, elle est depuis deux ans ultra tendance auprès des adolescents, au risque de les rendre accros à la nicotine qu'elle contient et de les inciter, en vieillissant, à se tourner vers le tabac.

On retrace ce phénomène alarmant dans Code Source avec deux journalistes du Parisien : Laura Vogic, du pôle vidéo, et Elsa Marie, spécialiste santé au service futur.

Elsa-Marie, le jeudi 15 décembre 2022, vous êtes en reportage dans un établissement, le collège du Petit Bois, dans le Val-d'Oise. Qu'est-ce que vous venez observer ce jour-là ?

Alors, je viens observer une tabacologue qui vient faire de la prévention auprès des élèves de 4e pour les mettre en garde contre les dangers de la puff, une mini cigarette électronique qui fait fureur auprès des jeunes. Durant une heure, elle leur explique comment, en fait, les industriels les piègent pour les rendre dépendants.

On va revenir sur votre reportage en détail un peu plus tard dans cet épisode, mais d'abord, vous allez nous raconter, avec le Ravogic, comment on en est arrivé là. La première fois que le Parisien s'est intéressé à la puff, c'est à travers une enquête vidéo que vous avez réalisée, Laura, en janvier 2022. Comment est-ce que vous en entendez parler au départ ?

Au départ, c'est mon rédacteur en chef qui, étant assez connecté sur TikTok, voit les premières vidéos de très jeunes qui se filment en train de fumer des puffs. Il y a énormément de contenu sur TikTok à ce propos.

"Salut les amis, je viens de recevoir... Vous ne savez pas comment. Comme vous pouvez le constater, hop, j'ai un ananas glacé, mon glacé liquide, glacé menthe fraîche. On va noter les goûts ensemble, les amis ! Comme vous le savez, les puffs sont très à la mode en ce moment en boutique. On me demande souvent quels sont mes saveurs préférées. Alors moi, je vous le demandais à vous, quelles sont vos saveurs préférées ? Personnellement, en première place, je vais mettre la petite ice cream fraise, elle est vraiment terrible."

Alors, c'est quoi la puff ? La puff est une cigarette électronique jetable, un petit tube en aluminium avec des couleurs très criardes, très vives, et avec des goûts qui plaisent aux jeunes. Ça a un petit côté bonbon. En fait, quand on regarde ça, on pourrait penser que c'est un carambar. Le packaging est vraiment très coloré et c'est une cigarette jetable qui a une durée de vie extrêmement courte par rapport à une cigarette électronique traditionnelle, c'est-à-dire qu'on va tirer à peu près 600 bouffées dessus. Dans les faits, si on est constamment en train de fumer, ça ne dure même pas toute une journée.

Et justement, c'est quoi la différence avec une cigarette électronique classique ? Une cigarette électronique classique, c'est un peu compliqué d'utilisation : il faut pouvoir changer la résistance, il faut pouvoir ajouter du liquide, parfois préparer soi-même son liquide. Une puff, on la sort de son petit plastique et directement, on peut tirer dessus. Il y a un petit voyant bleu qui s'allume et c'est prête à l'emploi.

Au mois de janvier 2021, la puff, qui vient des États-Unis, commence à être commercialisée en France. On en trouve sous plein de marques différentes avec des noms comme Views, Aroma Puff, Big Puff ou encore Lane & Genies.

Le Ravogic, ça s'achète où ? Dans la pub, ce n'est pas vraiment comme du tabac traditionnel. C'est-à-dire qu'on peut la trouver chez GIFI, par exemple, qui est un magasin de décoration, d'ameublement et de petites choses qu'on peut acheter. En fait, quand on va sur TikTok à ce moment-là, il y a pas mal de bons plans liés à Gifi : justement, des personnes qui disent "bah, vous pouvez en avoir pour pas cher". C'est assez simple d'en trouver. On peut en trouver aussi sur internet, dans des bureaux de tabac plus traditionnels, en épicerie et bien sûr, dans les boutiques de vape plus traditionnelles, aux côtés des cigarettes électroniques plus classiques.

À l'automne 2021, on commence à parler de plus en plus de la puff sur les réseaux sociaux. C'est très ludique, la manière dont c'est présenté : c'est-à-dire qu'on va avoir des groupes de jeunes qui vont se filmer en train de faire des chorégraphies avec une puff dans la bouche, en train de souffler de gros panaches de fumée, d'être au courant des nouvelles puffs. On a même des adolescents ou des pré-adolescents qui font fumer leurs grands-parents et puis qui rigolent. "Ok papi, tiens, test."

Ce dont on se rend compte, c'est que les personnes qui se filment sont extrêmement jeunes.

Elsa-Marie, en quoi ces puffs sont-elles faites pour attirer le jeune public ?

Alors, tout est fait pour les séduire. D'abord, la couleur : on trouve des puffs rouges, vertes, jaunes. Ensuite, l'odeur : ça n'a rien à voir avec l'odeur désagréable du tabac, ça sent bon, la puff. Il y a des parfums fruités, bananes, mangue et même Barbapapa et bonbon. La puff passe aussi inaperçue ; les jeunes peuvent la ranger dans leurs trous ou dans la poche, et la fumée ne se détecte pas. Les parents ne se doutent de rien puisque, évidemment, dans leur chambre, ça sent la pomme et non le tabac.

Ensuite, elle est bon marché : elle coûte entre 3 et 10 euros. Au tout départ, il n'y avait pas de nicotine dans la puff, mais très rapidement, on en voit de plus en plus qui contiennent ce produit. Qu'est-ce que ça change ?

Ça change que pour des publics très jeunes qui n'ont pas fumé, c'est une première exposition à la nicotine. Ce que nous disent les associations anti-tabac, c'est que c'est un shot très important dans le corps d'un adolescent. Ça va être une première mise en contact avec la nicotine qui n'est pas du tout sans impact, parce que ça peut créer une addiction.

Dans votre enquête vidéo, donc publiée au mois de janvier 2022, vous révélez que le principal d'un collège du 19e arrondissement de Paris a envoyé un mail aux parents d'élèves. Que dit ce mail ?

Il alerte les parents sur le fait qu'il y a des puffs qui circulent dans l'enceinte de l'établissement, que c'est interdit par le règlement, mais que c'est aussi dangereux pour la santé puisque ça contient de la nicotine. En parlant à des collégiens, on se rend compte que tous connaissent le produit, sont extrêmement attirés par le produit et en ont déjà vu passer dans leur établissement.

"En ce moment, j'aime bien ça, c'est bon, j'en achète pour... C'est juste pour des soirées, après je la garde et voilà. Là-dedans, par rapport à une cigarette, le goût est bon et ça ne sent pas mauvais. Je pense que tout le monde en a, mais pas tout le monde en fume régulièrement."

Et lorsque vous êtes dans le 19e arrondissement, vous rencontrez même des vendeurs de cigarettes électroniques dans ce qu'on appelle une boutique de vape, qui ont choisi de ne plus vendre la puff.

Il se trouve que cette boutique-là était à côté d'un collège, et donc ils ont décidé d'arrêter de la commercialiser parce qu'ils étaient assaillis par les demandes. Ils devaient passer leur journée à dire "non, on n'en vend pas aux mineurs", et ça c'était assez surprenant, parce que ça représente quand même un chiffre d'affaires non négligeable pour les boutiques de cigarettes électroniques.

"C'est arrivé cet été, à peu près, les gens ont commandé gentiment, et puis après ça a pris de l'ampleur. Ils ont vraiment explosé d'un coup, on a commencé à voir que ça touchait beaucoup les mineurs. Du coup, on a tout simplement arrêté de les faire, entre autres aussi une clientèle qui n'était pas fumeuse."

Et c'est là où ça commence à nous poser un problème au niveau de l'éthique. En fait, c'était vraiment très ciblé sur l'aspect créatif ; on n'était plus du tout dans le sevrage tabagique.

Elsa-Marie, dis-moi plus. Plus tard, en octobre 2022, vous interviewez le président de l'Alliance contre le tabac. Il est inquiet quand vous le rencontrez, oui ?

Loïc Josserand est très inquiet et surtout très en colère, et il réclame l'interdiction immédiate de la puff. Il dit qu'on est en train de vivre une épidémie pédiatrique parce qu'au fur et à mesure, en fait, du succès de la puff, ces produits sont de plus en plus chargés en nicotine. Il y a de quoi rendre dépendant de très jeunes adolescents : c'est un vrai piège à la nicotine puisque, très vite, ça rend addict à la nicotine. Par rapport à des e-liquides, ce n'est pas extrêmement dosé, ce n'est pas tant et uniquement la teneur en nicotine, c'est la façon dont on va absorber la nicotine. On est sur un produit sur lequel on va pouvoir tirer très fort, très vite.

Je suis d'autant plus inquiète que l'Alliance contre le tabac vient de publier une toute première étude qui montre que près de 15% des 13 ans ont déjà fumé la puff.

Vous partez alors en reportage et vous vous rendez compte que, même si la puff est interdite à la vente aux mineurs, il est facile pour eux de s'en procurer chez les buralistes ou dans les commerces spécialisés.

Oui, effectivement, on peut en trouver partout : dans les tabacs, dans les magasins de vape et même dans certains supermarchés. En se baladant, on tombe sur deux magasins Carrefour City et on se rend compte que, près des caisses, on vend la puff. Pire que ça, en vitrine, ils ont même exposé des affiches avec des promotions, par exemple "16 euros les deux puffs" avec plein de points d'exclamation.

Et dans un autre magasin, aussi, en se baladant dans le 15e, on aperçoit une grande pancarte plantée à l'entrée avec écrit "La puff disponible dans votre magasin". Or, ces affiches visibles de l'extérieur sont totalement illégales.

Vous décidez donc d'aller voir de plus près ce qui se passe dans ce magasin Carrefour City.

Alors effectivement, je me fais passer pour une cliente avide d'informations. Sauf qu'à force de poser des questions, le manager me dit que, si je veux plus d'informations, quelqu'un va faire une présentation demain. Je n'ai qu'à revenir, il me donnera même des bons d'achat, et la puff ne me coûtera presque rien.

Ce que ça veut dire, c'est qu'il y a des animations pour promouvoir la puff qui ont lieu en plein supermarché, ce qui paraît quand même assez étonnant.

Le lendemain, ce que je fais, c'est que je vais réussir à avoir le numéro du commercial qui gère les animations de la marque Views, donc de la puff qui est proposée dans ce supermarché, et je vais le contacter en me faisant passer pour une cliente. Là, il va m'expliquer qu'effectivement, il y a des animations qui se multiplient dans les supermarchés de France, que ce n'est pas que dans Carrefour City, mais aussi dans des hypermarchés Cora dans le Nord.

Ce qu'il faut savoir, c'est que les produits Views, en fait, sont vendus par British American Tobacco, qui est un des leaders du tabac en France. Et donc, en plein supermarché, le numéro 2 du tabac se livre en toute illégalité à une vaste opération marketing pour promouvoir la puff.

Ces supérettes sont des magasins franchisés, mais en enquêtant, vous vous rendez compte que la grande enseigne qui leur prête son nom n'est pas au courant de ces pratiques. Quand on les contacte, elles semblent surprises. Elles nous expliquent que ses partenaires, qui sont des commerçants indépendants, ont le droit de vendre librement la puff, sauf aux mineurs, mais en aucun cas d'en faire la publicité en plein milieu de leur supermarché.

Donc, elles nous expliquent qu'elles vont rappeler cette règle aux commerçants et quelques jours plus tard, on apprendra qu'effectivement, ces animations ont été complètement stoppées.

Elsa-Marie, il faut dire que la puff rapporte beaucoup d'argent à ces différents vendeurs et fabricants. Au dernier congrès des buralistes qui s'est tenu fin octobre, certains d'eux expliquaient que désormais, la puff représente la moitié des recettes générées par la cigarette électronique, soit environ 70 millions d'euros.

À l'automne, le 9 novembre, des députés écologistes déposent une proposition de loi pour interdire la vente de la puff en France.

Elsa-Marie, outre les problèmes de santé que cela pose, ces élus dénoncent les dégâts de la puff sur le plan environnemental.

Oui, effectivement, ces deux députés parlent même d'aberration écologique. Ce qu'ils disent, c'est que c'est une source de pollution importante puisque la puff a une structure plastique, mais à l'intérieur, elle contient des batteries de lithium qui finissent ensuite dans les poubelles, mais parfois même sur les trottoirs et dans les caniveaux.

On en revient donc au début de cet épisode de Code Source. Elsa-Marie, le 15 décembre 2022, vous allez donc assister à une opération de prévention dans un collège du Val-d'Oise, assurée par une tabacologue qui s'appelle Ketty Deliris. Quel est son profil en quelques mots ?

C'est une tabacologue qui est célèbre sur TikTok puisqu'elle est suivie par près de 200 000 abonnés. Elle a une trentaine d'années et elle fait plein de petites vidéos sur la santé, sur le tabac, qui sont très vulgarisées et qui plaisent beaucoup aux jeunes.

Est-ce que la puff, ce n'est pas grave ou pas ? Et d'ailleurs, dans la classe, certains connaissent déjà Ketty Deliris.

Il n'y a aucune étude sur l'impact que ça peut avoir sur des poumons de non-fumeurs, donc tu es un rat de laboratoire. Je te déconseille vraiment. Si tu es fan du goût, des arômes, etc., ben essaye de prendre plutôt un bonbon ou un chewing-gum, ça te fera moins de mal. En tout cas, des poumons, c'est fait pour mettre de l'air ambiant et rien d'autre.

Qu'est-ce qu'elle commence par dire à ses collégiens, au début de son intervention ?

Alors elle leur explique que la cigarette électronique, à la base, a été conçue pour se sevrer du tabac, mais elle leur dit : "Vous pensez qu'un homme de 60 ans qui veut arrêter la cigarette va se mettre à vaper des parfums Barbapapa ?" Donc évidemment, tout le monde éclate de rire, mais ils comprennent ce qu'elle leur explique : c'est que finalement, la puff n'est pas conçue pour les adultes.

Elle leur propose de faire un exercice. Lequel ?

Elle leur dit : "Imaginez, vous êtes un grand dirigeant d'une marque de tabac, sauf que les gens fument de moins en moins. Comment vous faites pour essayer de piéger les jeunes et de les recruter ?"

Et là, ils ont pas mal d'idées, ces jeunes de 4e. Certains disent : "Bah moi, je ferais fumer les acteurs dans les films." Mais très vite, certains ont l'idée de créer la puff et de la promouvoir sur TikTok, et même d'assortir la couleur de la puff aux vêtements des jeunes.

Donc elle leur dit qu'ils sont effectivement très bons en manipulation, mais ils comprennent ce que cela veut dire : c'est que la puff a été créée pour eux et surtout contre eux.

De leur côté, ces collégiens, est-ce qu'il vous semble réceptif à son message ?

Oui, ils écoutent très attentivement et ils semblent quand même assez interpellés par son discours. Mais en discutant avec eux, vous vous rendez compte qu'ils sont quand même nombreux à fumer la puff et que parfois, ils ont commencé très jeunes.

Oui, alors certains n'ont jamais entendu parler, mais d'autres m'expliquent qu'ils ont déjà testé la puff, et ce, depuis la 5e, parce qu'ils ont beaucoup de copains qui la fument. Une jeune fille m'explique que l'an dernier, dans sa classe, un jeune a même été exclu parce qu'il a été pris en flagrant délit en train de fumer la puff dans la classe.

On a une idée du nombre de jeunes qui fument la puff aujourd'hui ?

C'est difficile parce qu'on n'a pas vraiment d'études. Il y a celle de l'Alliance contre le tabac qui dit qu'environ 10% des 13 ans ont déjà acheté une puff au cours de leur vie, mais en se rendant devant n'importe quel collège ou lycee, quand on leur demande : "Est-ce que vous connaissez cette cigarette électronique ?", les jeunes éclatent de rire en disant : "Évidemment qu'on connaît, on enfume, certains en fument pendant la récréation ou dans les toilettes du collège." Donc c'est devenu quelque chose d'extrêmement banal.

Elsa-Marie, plus récemment, le mercredi 3 mai, le ministre de la Santé François Braun, invité dans la matinale de France Inter, est interrogé sur la puff. Qu'est-ce qu'il dit ?

Il dit qu'il est favorable à son interdiction. "Oui, je suis favorable à l'interdiction des puffs, parce que cela amène une partie jeune de notre population vers le tabagisme. Le tabagisme est encore un fléau, responsable de 75 000 morts par an."

Mais cette interdiction, Elsa-Marie, elle n'est pas prévue pour tout de suite, apparemment. Pourquoi ça ?

Parce qu'il faut une loi, et donc le ministre de la Santé explique qu'il va travailler avec les parlementaires, soit pour faire figurer cette interdiction dans la nouvelle loi de financement de la sécurité sociale, soit dans le nouveau plan anti-tabac. Ça va donc prendre un petit peu de temps, mais en attendant, les jeunes continuent d'en acheter chez les buralistes et même dans les magasins de vape, alors qu'ils n'ont pas 18 ans.

[Musique]

Merci à Elsa-Marie et Laura Vogic. Cet épisode a été produit par Clara Garnier-Amoureux, réalisation Julien Moncoutiol. Code Source, c'est le podcast quotidien d'actualité du Parisien. N'oubliez pas de vous abonner à Code Source sur votre plateforme d'écoute préférée, de laisser des petites étoiles ou un commentaire, et vous pouvez aussi nous écrire à cette adresse : codesource@leparisien.fr.

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