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Secrets de Rivière

SPW Agriculture Environnement18:23

Transcription

Sous leur manteau d’argent, les rivières dissimulent une vie intense et variée. Dans des paysages subaquatiques empreints de mystère et d’inconnu, vivent des créatures parfois étranges, surprenantes, toujours silencieuses. Des animaux, des végétaux admirablement adaptés à cet univers des eaux courantes.

Les rivières sont des milieux naturels où foisonne la vie. Elles sont fragiles et dépendent d’équilibres à la fois complexes et subtils, souvent malmenés par certaines activités humaines. Pourtant, cette vie fascinante de l’autre côté du miroir existe encore et a conservé bien des secrets.

Les rivières en santé sont des écosystèmes hautement diversifiés. De multiples éléments y génèrent une foule d’habitats qui permettent le développement équilibré d’une faune et d’une flore très riche. Dans une même rivière, l’eau ne s’écoule pas partout de la même façon. Des zones de rapides, souvent de faible profondeur, alternent avec des tronçons d’eau plus calme et plus profonds. Ces variations de vitesse de courant et de profondeur sont déterminantes pour la répartition des espèces animales et végétales.

Le lit naturel des rivières est composé, dans des proportions variables, de sable fin, de gravier, de galets et de blocs rocheux. Les rochers, qu’ils soient émergents ou noyés, situés en bordure ou au beau milieu du cours d’eau, sont toujours très intéressants. Ils diversifient l’écoulement de l’eau en créant des courants oxygénateurs, des seuils, des contre-courants et des zones de dépôt riches en débris organiques. Certains blocs rocheux offrent aussi des caches et des refuges stables pour les truites fario comme pour les chabots. L’existence de ces caches dans la rivière est absolument primordiale.

Il existe un autre type de refuge très apprécié des truites et de bien d’autres espèces de poissons et d’insectes : ces enchevêtrements de branches et de bois mort, ou embâcles, se forment lors des crues. Milieu de vie quelque peu singulier, mais très utile pour bon nombre d’espèces, les embâcles constituent une source importante de diversité pour la rivière.

Les berges, ainsi que la ripisylve – cette bande de végétation qui longe naturellement les cours d’eau – ont un rôle capital. Leur structure et leur composition influencent l’état de santé de l’écosystème aquatique tout entier. La présence de telle ou telle plante, de tel ou tel arbre à l’ombrage bienfaisant, l’existence de sous-berges profondes, de petites plages de galets, sont des éléments qui contribuent à la richesse et au bon fonctionnement de la rivière. L’exemple des saules, des frênes et des aulnes, arbres typiques du bord de l’eau, est remarquable. Les développements tentaculaires de leurs racines constituent de véritables remparts naturels contre l’érosion des berges et offrent, par la même occasion, mille cachettes au peuple de la rivière. La valeur biologique de ces milieux est inestimable.

Les rivières abritent de nombreux végétaux aquatiques que l’on peut classer en trois grandes catégories : les mousses, les plantes et les algues. De taille et d’aspect fort semblables à leurs sœurs terrestres, dotées de minuscules feuilles de formes variées, les mousses de rivière se développent très lentement et exclusivement sur les blocs rocheux, les piles de pont ou encore sur les murets de pierre ; bref, sur des surfaces stables qui ne risquent pas d’être déplacées lors des crues. Leur présence est de bonne augure pour le cours d’eau. Ces végétaux accueillent en effet de grandes quantités d’invertébrés et constituent de véritables garde-manger pour les poissons.

Dans la majorité des rivières, on peut observer un autre type de végétaux aquatiques : les phanérogames, plus communément dénommées plantes à fleurs. Qu’il s’agisse, comme ici, de renoncules ou encore de potamots, myriophylles, callitriches ou autres glycéries, ces plantes aquatiques forment, pour la plupart d’entre elles, de remarquables herbiers solidement enracinés dans le sable et les graviers et pouvant atteindre plusieurs mètres de longueur. Les herbiers sont à la fois des zones de refuge efficaces et des sources de nourriture appréciables. Ils sont également utilisés comme support de ponte par plusieurs espèces de poissons et d’invertébrés.

Toujours verdâtres ou brunâtres, avec des nuances plus ou moins foncées, les algues présentent des aspects très diversifiés qui ont parfois de quoi surprendre : masse gélatineuse, coussinée, en forme de croûte ou de plaque, filaments semblables à des cheveux, peaux gluantes et visqueuses ; il y en a vraiment pour tous les goûts ! Ce qui permet de distinguer les algues des autres végétaux aquatiques, c’est leur structure simple : aucune feuille, pas de tige ni de racine à proprement parler. Certaines espèces d’algues filamenteuses peuvent proliférer et recouvrir rapidement la quasi-totalité du lit du cours d’eau. Cet envahissement, très néfaste pour la rivière et ses habitants, est en réalité la conséquence d’une forme de pollution des eaux appelée eutrophisation et qui s’est malheureusement généralisée depuis une vingtaine d’années. Un assainissement efficace des eaux usées, une modification de certaines pratiques agricoles et un changement de comportement vis-à-vis de l’eau dans nos gestes quotidiens permettront sans doute aux rivières de retrouver un équilibre bénéfique pour tous.

On a parfois peine à imaginer la quantité invraisemblable de petites bestioles qui vit discrètement cachée dans le fond des rivières, et encore plus à se représenter l’importance de ces macro-invertébrés pour la vie du cours d’eau. Voici, par exemple, des colonies de simulies, sorte de petites mouchettes qui vivent dans l’eau à l’état larvaire, en rang serré, bien arrimées pour faire face à la violence des courants. Ces milliers de larves filtrent l’eau à l’aide de deux éventails de soie collante ; elles recueillent de cette façon des algues et des bactéries emportées par l’eau. Pour ces larves de trichoptères qui profitent également du courant pour se nourrir, le choix s’est porté sur la confection d’un filet de capture placé perpendiculairement à l’arrivée des proies.

On trouve dans les zones de dépôt bien d’autres espèces de macro-invertébrés, comme cette larve de phrygane et son fourreau protecteur, ou encore ces gammares, petits crustacés d’eau douce aux allures de crevette, très friands consommateurs de matières organiques en décomposition. Ces animaux sont de véritables spécialistes du recyclage. La végétation est une autre forme de ressource alimentaire de nombreux insectes aquatiques. Les éphémères, entre autres, passent la majeure partie de leur vie larvaire à brouter de jeunes algues. Même menu pour les escargots aquatiques. Celui-ci possède une coquille hydrodynamique qui lui permet de vivre et de s’alimenter sur les galets les plus exposés au courant. Pour la larve de grande perle, c’est une toute autre histoire : redoutable prédateur, elle choisit le plus souvent la tactique de l’embuscade pour capturer l’une ou l’autre proie imprudente qui passerait par là. Dans les rivières, comme partout ailleurs dans la nature, à chacun sa place, à chacun son rôle.

Dans les flots glacés par l’hiver, une agitation quelque peu surprenante à cette saison annonce l’arrivée d’un grand nombre. Plusieurs truites adultes, venues parfois de bien loin, se sont rassemblées sur une gravière peu profonde, balayée par un courant soutenu mais régulier. Ces géniteurs, poussés par l’instinct et le jeu hormonal, sont là pour accomplir le cycle de la vie. De multiples paramètres détermineront le succès de la reproduction, mais ce qui est certain, c’est que ce moment est un moment d’espoir pour la rivière toute entière.

Trois mois se sont écoulés pour les jeunes truites qui mesurent alors environ 2 à 3 cm. Pas de temps à perdre : chacune d’elles doit trouver sa petite zone de courant qui lui permettra de dépenser un minimum pour manger un maximum. C’est à cette seule condition de bénéfice énergétique que les truitelles pourront assurer leur croissance en cette période printanière. La rivière et ses abords se métamorphosent, se transforment peu à peu, comme pour être à la hauteur des spectacles qui vont s’y dérouler une nouvelle fois encore. C’est véritable fête de la rivière où la vie grouille en tout sens. Ces événements discrets où la nature dévoile presque secrètement toute sa subtilité et son ingéniosité, tout cela peut donner lieu à des instants d’une grande beauté, à des images fascinantes que l’on n’oublie pas. C’est peut-être aussi à l’occasion de ces moments privilégiés que l’on mesure mieux à quel point les cours d’eau sont vivants, à quel point ils sont fragiles et à quel point leur sauvegarde, avec tout ce que cela implique, sera utile pour les générations futures. Et c’est peut-être là le plus grand secret des rivières.