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Comment je suis devenu un anthropologue ? Ou, en tout cas, je dirais que j'ai préféré dire sociologue. Mais ça dit, bon, on ne peut pas dire en français "scientiste social" dans la mesure où je suis toujours un fervent partisan de l'unité des sciences sociales. Pour moi, l'anthropologie n'est qu'une des sous-disciplines visant les actions sociales.
D'ailleurs, c'est aussi mon propre parcours. J'ai d'abord fait Sciences Po. À l'époque, c'était quand ? 58-59, c'était encore la fin de la guerre d'Algérie. C'était un autre monde. À l'époque, Sciences Po, ça voulait dire préparer l'ENA. J'avais, en quelque sorte, été programmé pour faire l'ENA.
Et simplement, à cause de la guerre d'Algérie, j'ai commencé à militer contre la guerre d'Algérie. Mon premier souvenir de militantisme, c'est de me retrouver embarqué à une manifestation non violente. Après, c'était la garde à vue, déposé à 15 km de Paris, en pleine campagne. C'était très fort, et j'ai subi des brimades incroyables.
Donc, pour moi, Sciences Po et l'ENA, ce n'était pas possible. C'était l'arrivée, recrutée par la bourgeoisie pour ce bassin, ou des choses comme ça. Je suis donc passé en sociologie. À l'époque, la sociologie était une discipline qui attirait beaucoup d'étudiants de la gauche et de l'extrême gauche.
À travers ces années-là, j'ai aussi beaucoup médité et pas simplement fait mes études. J'ai fait une bonne dizaine d'années de militantisme contre la guerre du Vietnam, le maoïsme, et ainsi de suite. Donc, sociologie, ça me plaisait moyennement, parce qu'à l'époque, c'était une sociologie extrêmement abstraite. C'était Gurvitch qui était professeur de sociologie, un personnage assez particulier, on va dire.
Cette abstraction en sociologie me posait des problèmes. C'est pour ça qu'à l'époque, dans le cadre de la sociologie, il n'y avait qu'un certificat de sociologie. Ça n'existait pas comme discipline autonome. Je n'avais pas de dix ans de ma serre, note Brigitte.
À la suite de ce certificat, j'ai trouvé l'anthropologie plus sympa, plus concrète. J'avais aussi entendu parler d'un intérêt pour l'Afrique, car mon meilleur copain de deux classes était malgache. On était vraiment comme des frères adoptifs, un peu plus grands que moi. On a fait pas mal de choses ensemble, y compris un groupe de chants de gospel à l'époque.
J'étais donc intéressé par l'Afrique, un peu par ce type de relations personnelles, mais pas plus que ça. J'ai ensuite fait le centre de formation à la recherche ethnologique, qui était dirigé par Claude Lévi-Strauss, deux ans avant par leur grand dragon, bien plus connu peut-être comme préhistorien que comme anthropologue.
Il n'aimait pas être considéré comme un anthropologue, mais plutôt comme un technologue. Il était un analyste des techniques des sociétés de chasseurs-cueilleurs, des sociétés agricoles, etc. Mais il était quand même professeur d'anthropologie, en notant qu'il avait fait sa formation en préhistoire.
C'était la première fois qu'on allait faire des enquêtes nous-mêmes. On partait pendant quinze jours. Je me rappelle que nous étions en Normandie, et on faisait des enquêtes. C'était la première fois que j'avais l'occasion de faire des enquêtes. On a aussi fait des enquêtes à Paris sur les Halles, qui étaient à l'époque au centre de Paris.
C'était une initiation à l'enquête, qui était la première qui existait en France et qui était, au fond, le premier cœur de formation d'anthropologues professionnels. Sinon, les anthropologues venaient beaucoup en France de la philosophie ou d'autres disciplines, mais pas de l'anthropologie. Il n'y avait pas de cursus d'anthropologie.
Voilà, je suis passé par ça. Après, je me suis retrouvé au Niger par hasard, grosso modo, parce que Jean Rouch, le cinéaste bien connu et anthropologue au CNRS, avait demandé à Bourran s'il avait un doctorant à proposer pour venir faire une année d'études au Niger sur un groupe soucoupe, son rail de l'ouest du Niger.
Rouch a donné mon nom. À l'époque, j'avais fait un projet de thèse qui était sur le sport traditionnel précolonial en Afrique, car le sport m'a toujours intéressé. Il m'intéresse d'ailleurs toujours. Mais moi, je n'étais pas sûr de ce sujet. Je ne sais pas si j'aurais continué sur ce sujet.
Je me suis retrouvé donc au Niger avec cette occasion d'un contrat. J'étais en fait sous contrat avec le Commissariat au Plan du Niger, qui était à l'époque dirigé par des Français. C'était l'époque néocoloniale, puisque je suis allé au Niger en 1965, peu d'années après l'indépendance.
Je me suis retrouvé à travailler dans les îles, une sorte d'archipel de résine du fleuve Niger. J'ai passé un an à me promener dans les îles du fleuve Niger. Au Mali, on m'avait donné un sujet, mais où je me suis plu. J'ai fait ma thèse de troisième cycle. À l'époque, il y avait deux thèses à faire, dont ma thèse de troisième cycle sur cette société.
Il y a peut-être deux choses qui me reviennent de cette époque et qui sont importantes pour moi maintenant. D'une part, l'obligation d'apprendre la langue très vite. Je ne supportais pas de passer par un interprète. Je ne supportais pas de ne pas comprendre ce que disaient les gens autour de moi. Je ne suis pas très doué pour les langues, mais j'ai fait un énorme effort pour apprendre la langue.
C'est le fait que j'ai appris cette langue, le son rail, qu'on retrouve au nord du Mali, au Niger et au Bénin, qui m'a un peu inscrit dans le Sahel et dans le Niger pour toute ma vie professionnelle. Ayant appris cette langue, j'ai voulu continuer à valoriser mon capital. Je n'avais pas envie de me retrouver dans la peau d'une autre personne. C'était déjà assez compliqué d'en apprendre une.
Je me sentais bien plus à l'aise et j'ai réussi à me passer assez vite d'un interprète, ce qui a beaucoup changé pour moi le rapport avec les gens. Cela a d'ailleurs été une rupture avec l'ethnologie telle qu'elle était pratiquée par Boucher et tous les anciens ethnologues français qui ne parlaient pas les langues locales.
C'est quelque chose de différent par rapport à l'anthropologie britannique.
Le premier point que j'ai oublié, c'est le second. Peu importe. En tout cas, je me suis trouvé embarqué dans une vie d'anthropologue, spécialiste du Niger, par une sorte de concours de circonstances ou de glissements progressifs de discipline en discipline, etc.
Je pense que cette question de formation par le terrain, par le fait d'apprendre à pratiquer les enquêtes de terrain, est vraiment au cœur de la formation d'anthropologues. Vous ne pouvez pas apprendre à faire de l'observation participante ou à faire des entretiens dans un manuel. Ça n'a pas de sens. C'est un peu comme le travail d'un ébéniste.
On ne devient pas ébéniste en lisant un manuel. En travaillant le bois, on débute très mal. On touche au début au mauvais entretien, aux mauvaises observations. C'est tout ce qu'on sait. On mélange les pinceaux pendant les premiers essais. C'est comme ça qu'on peut apprendre le métier.
Pour moi, c'est ce que j'ai fait. J'ai appris tout seul, mais je pense qu'il est nécessaire d'accompagner des doctorants débutants, des étudiants débutants dans ce type d'approche, de les accompagner un peu au début pour les enquêtes de terrain.
On voit que cette appréciation des enquêtes de terrain s'est retrouvée dans deux endroits : à l'École Normale Supérieure avec les HSS, où il y a eu d'ailleurs Alban Bensa qui a beaucoup participé à ça, et une super Anne Weber, sociologue, qui ont fait une formation à l'ENS.
C'était un peu le prolongement, au fond, de ce centre de formation à la recherche ethnologique de Leroi-Gourhan. Il y a eu aussi une formation spécifique sur l'Afrique à Nice, à un moment donné.
Aujourd'hui, bien sûr, il y a bien d'autres formations universitaires qui peuvent proposer des journées d'enquête. Mais là, en tout cas, je pense que c'est quelque chose qui a toujours été important. Nous-mêmes, d'ailleurs, au Niger, on essaie de reproduire cela en accompagnant les étudiants sur le terrain.
Une enquête nous apprend qu'en la faisant, on fait beaucoup de mauvaises enquêtes. À force, on finit par faire de bonnes enquêtes. C'est au fond le cœur du métier anthropologique. Ce type d'enquête n'est pas l'enquête par questionnaire.
C'est un type d'enquête assez particulier, puisque c'est l'anthropologue lui-même qui produit ses propres matériaux par ses interactions avec les autres. Par questionnaires, on envoie des hommes-pièges, des salariés. On s'adresse à une boîte spécialisée pour ça. On n'a pas ce même type de contact avec le terrain.
Même l'ANC, simplement dit par entretiens, ne permet pas cela. On a des formes un peu d'enquêtes qualitatives minimales, où l'on fait une dizaine d'entretiens avec une personne, et puis ça devient bon.
C'est ce qu'a fait Bourdieu à Paris quand il voulait faire du qualitatif. Il a fait "La Misère du Monde". Ce n'est pas si on peut dire qu'il a vraiment fait cela. C'est cette présence prolongée, cette maîtrise des langues locales qui est pour moi importante.
Y compris des langues locales, aujourd'hui, dans les situations modernes où les langues sont plus des langues professionnelles que des langues maternelles. Si vous travaillez sur le monde judiciaire, si vous ne parlez pas un peu le langage judiciaire, vous ne comprenez rien.
Aujourd'hui, même avec des nouveaux objets d'anthropologie, qui ne sont plus des langues d'une lointaine époque ou des langues résiduelles, il y a aussi les langues professionnelles. Cette maîtrise des langues professionnelles, parler du quotidien, fait partie de ce type de savoir-faire.
C'est vraiment ça, encre dès le début, l'anthropologie comme un constituant central du travail de l'anthropologue, de la recherche empirique.
Bien sûr, en même temps, on n'est pas sans arrêt en train de travailler que sur ses propres matériaux empiriques. Par exemple, depuis longtemps, au Niger, là où je travaille depuis plus de 20-30 ans, j'ai travaillé depuis que je suis arrivé au Niger il y a 60 ans.
Mais disons que le laboratoire que j'ai cofondé avec certains collègues nigériens, depuis les années 2000, a fait beaucoup de travail empirique. On a fait beaucoup de collectifs. On peut aussi travailler sur des matériaux qui n'ont pas été forcément recueillis par soi-même.
C'est vrai que je ne fais plus vraiment d'enquête approfondie depuis une quinzaine d'années, mais je travaille sur les enquêtes approfondies qui sont faites par mes collègues, mes amis, des étudiants, bien sûr, toujours en les associant.
Mais ça reste quand même un travail empirique de second degré, mais très rapproché du travail empirique, avec une connaissance de la façon dont ces données ont été produites par des gens que je connais dans des circonstances que je connais.
On échange des efforts, mais parfois, c'est donc loyer comment le travail empirique reste toujours au cœur, nous semble-t-il, de la discipline. Ce type de travail empirique et la méthode dite qualitative restent au cœur de la démarche spécifique de l'anthropologie.
C'est un peu le cœur du métier, sachant qu'en même temps, les sciences sociales n'existent que par le travail empirique, même si les faits sont recueillis par questionnaire, même si les faits sont recueillis par statistiques, etc.
On a une forme spéciale, spécifique dans l'anthropologie, de travail empirique. Il y a d'autres formes de travail empirique, bien sûr, et tout ça est au cœur. C'est pour ça que plus on monte, ce n'est pas le fait de monter en généralité, puisque l'on produit aussi des énoncés relativement plus généraux.
On peut dire : "Voilà les gens que j'ai observés dans le lieu, voilà ce qu'il faut, etc." Mais à force de produire des trains entiers, on peut se permettre de monter en généralité, parfois relativement élevée.
Mais elles sont toujours quelque part indexées sur des contextes spatio-temporels donnés. Il n'y a pas de loi générale qu'on peut produire. On ne vit pas dans les notions sociales. Ce sont des vieux débats épistémologiques qu'on a.
Il n'y a pas de lois qu'on peut produire, comme on peut le faire en physique ou en sciences naturelles, etc.
Ça, c'est un bon jour. Oui, ça me renvoie alors... Ah, j'ai retrouvé le second point. En fait, c'est ce que je viens de développer, c'est sur la centralité de l'enquête. Quand j'étais étudiant, un gauchiste presque permanent, un militant quasi permanent, on était fascinés par la révolution culturelle.
Cela s'est avéré n'être pas du tout ce à quoi on rêvait. Les raisons pour lesquelles on était fascinés, c'était l'abolition du train, le travail manuel et intellectuel, lutter contre la bureaucratie, la bureaucratie communiste.
Bon, ce n'était pas... Je ne suis pas honteux d'avoir cru en ces scénarios, mais après, à l'époque, on ne savait pas que c'était limité. On s'est aperçu que ce n'était pas du tout la réalité.
Du coup, j'avais lu assez tôt, d'ailleurs, une phrase qui m'était restée. C'est une phrase du Petit Livre Rouge de Mao. Évidemment, c'est un peu excessif, parce que du coup, il n'y aurait pas grand monde qui parlerait si on interdisait à tous ceux qui n'ont pas fait d'enquête de parler.
Il n'y a pas beaucoup de gens qui font des enquêtes, mais ça mérite quand même de dire que la légitimité d'un discours est basée sur son assise empirique. C'est ce qu'on peut retenir de ça.
Mais ça s'est empiré, que papa est en plus une sorte de condamnation à vie au terrain permanent. Donc, je lui dis que je ne fais plus d'enquête. Je ne suis plus à l'est dans les villages. J'ai vécu dans un village pendant une quinzaine d'années.
J'ai vécu pendant pas mal de temps avant, mais j'ai l'impression qu'en même aujourd'hui, où je ne fais pas directement d'enquête, je continue à faire tout ce que je dis basé sur le travail empirique, même si c'est celui des autres.
On reste proche de celui des autres, celui d'hier. Voilà, ce sont les deux choses que j'ai découvertes quand je suis parti au Niger, qui a été ma première initiation à mon métier d'anthropologue.
Cela a été l'importance de la langue et l'importance de l'enquête empirique directe. Voilà, un peu. Je pense qu'on peut s'arrêter là-dessus.