Transcription
[Musique] Ravi de vous retrouver pour ce nouveau numéro du Dessous des Cartes. Aujourd'hui, on démarre cette émission au Sultana Doman, pays discret et paisible de la péninsule arabique, qui cultive son identité de pays neutre, riche de ses paysages variés, avec notamment celui que vous voyez derrière moi : la péninsule de Moussandam. En cet endroit du territoire omanais, les côtes iraniennes sont à moins de 50 km de l'autre côté du stratégique détroit d'Ormous. Ce détroit est l'entrée et la sortie du Golfe Persique.
On vous propose aujourd'hui une plongée dans cette mer presque fermée, le Golfe Persique, la mer du Moyen-Orient, bordée de pays riverains, gros exportateurs d'hydrocarbures, et de deux grands rivaux régionaux qui se font face : l'Iran et l'Arabie Saoudite. Sortant nos cartes, le Golfe Persique se situe au cœur du Moyen-Orient, entre la péninsule arabique, comme on l'a dit, et l'Iran, c'est-à-dire la Perse antique qui lui a donné son nom.
Les États bordant cette mer quasi fermée, de plus de 1200 km de long, sont l'Iran, l'Irak, le Koweït, l'Arabie Saoudite, Bahreïn, le Qatar, les Émirats et Oman. Le Golfe est verrouillé à l'est par le détroit d'Ormous, qui s'ouvre sur le Golfe d'Oman, puis l'océan Indien. Les rives et les fonds marins du Golfe Persique recèlent un immense réservoir de pétrole et de gaz naturel. Depuis le boom des hydrocarbures dans les années 50, la région joue un rôle central dans la production de ces énergies fossiles qui font tourner l'économie mondiale. Aujourd'hui, elle produit un tiers du pétrole mondial et contrôle plus de la moitié des réserves connues. Elle produit aussi 17 % du gaz de la planète et détient 40 % des réserves. La plupart de ces hydrocarbures sont vendus à l'export dans le monde entier. Le Golfe est donc aussi un carrefour essentiel de ce commerce maritime planétaire, et sa sécurité constitue un enjeu stratégique majeur, bien au-delà de ses rives.
Point de départ de ce commerce, les ports avec leurs terminaux de chargement des hydrocarbures. Le port de Jebel Ali à Dubaï, aux Émirats, est le 10e port le plus actif au monde et c'est le plus grand du Moyen-Orient. Le pétrole et le gaz liquéfié sont ensuite transportés par mer à bord de pétroliers et de méthaniers géants. Ces navires sortent du Golfe par le détroit d'Ormous, son point le plus étroit. Ce passage peu profond, entre la péninsule omanaise de Moussandam et l'Iran, fait seulement 45 km de large et le détroit accueille deux couloirs maritimes embouteillés, un dans chaque sens. Un tiers des hydrocarbures transportés dans le monde y transitent.
Avec la guerre en Ukraine et les sanctions contre le pétrole et le gaz russes, la demande d'hydrocarbures venus du Golfe Persique est en hausse. Pour éviter le verrou d'Ormous, une petite partie du pétrole saoudien est transportée par oléoduc vers la mer Rouge. Les Émirats ont quant à eux investi dans un oléoduc qui relie les champs pétroliers d'Abu Dhabi au port de Fujairah, sur le Golfe d'Oman. Mais le contrôle du détroit demeure un enjeu majeur. La rivalité entre l'Iran et l'Arabie Saoudite, qui structure toute la géopolitique régionale, culmine dans ces eaux.
Sur la rive nord du Golfe, l'Iran est en effet la grande puissance démographique régionale, avec plus de 88 millions d'habitants. Depuis la révolution islamique de 1979, c'est aussi le leader du monde chiite : 90 % des Iraniens sont des musulmans d'obédience chiite. De l'autre côté du Golfe, l'Arabie Saoudite, avec 36 millions d'habitants, se pose en numéro 1 des Arabes sunnites de la région et en garante des lieux saints de La Mecque et de Médine. Le prince héritier Mohamed Ben Salman dirige le pays d'une main de fer et ne tolère guère de dissidence parmi les pétromonarchies du Conseil de coopération du Golfe. Ainsi, le Qatar a été exclu de ce club et ses frontières terrestres et aériennes ont été bloquées de 2017 à 2021, car Riyad l'accusait de complaisance à l'égard de l'Iran et d'accueillir les activités des Frères musulmans. Ce qui n'a pas empêché le Qatar d'exporter son gaz par voie maritime et, grâce à ses nombreuses alliances, de tenir tête aux Saoudiens. Quant au sultanat d'Oman, il cultive soigneusement sa neutralité. Mascate entretient de bonnes relations à la fois avec les Saoudiens et les Iraniens, une position habile qui lui vaut le surnom de "Suisse du Moyen-Orient".
Alors, pour bien comprendre cette géopolitique du Golfe Persique, il faut à présent se pencher sur le rôle historique des États-Unis dans la région. Remontons un instant le fil du temps. Après la Seconde Guerre mondiale, les Américains s'allient avec les Saoudiens, puis installent le commandement pour les forces du Moyen-Orient à Manama, à Bahreïn, pour garantir un accès régulier au pétrole du Golfe et contrôler son prix. Leur alliance avec le Shah d'Iran est l'autre maillon de ce dispositif essentiel pour l'économie du monde occidental. Mais en 1979, la révolution iranienne et la mise en place de la République islamique bouleversent la donne. L'alliance militaire états-unienne avec l'Arabie Saoudite et les pays arabes du Golfe se resserre contre l'Iran. Pendant la guerre qui oppose l'Iran à l'Irak, entre 1980 et 1988, l'US Navy intervient directement lorsque la marine iranienne vise les tankers qui passent par le détroit d'Ormous.
Après 1990 et la première guerre du Golfe contre l'Irak de Saddam Hussein, la 5e flotte américaine devient le pilier naval des États-Unis dans le Golfe Persique. Son rayon d'action s'étend jusqu'à l'océan Indien. Alors, plus de 20 ans après l'occupation de l'Irak par une coalition internationale dirigée par les États-Unis en 2003, le Golfe Persique est toujours aussi instable et surarmé. Par ailleurs, vous le verrez, les intérêts américains sont aujourd'hui confrontés à une autre influence dans la région : celle de la Chine. Enfin, bien sûr, la région subit aujourd'hui les conséquences de la guerre entre le Hamas et Israël, qui réveille les tensions, notamment avec l'Iran. La présence navale américaine reste conséquente, avec plus de 30 000 soldats et des bases sur tout le pourtour occidental du Golfe. Dans le Golfe, les frictions entre l'US Navy et les passagers iraniens sont fréquentes. Bien moins équipés que les Américains, les navires iraniens ont néanmoins un vrai pouvoir de nuisance et ils harcèlent régulièrement des pétroliers.
Par ailleurs, depuis fin 2023, les États-Unis dirigent depuis le Golfe une coalition de 10 États, l'opération "Gardien de la prospérité" en mer Rouge. Sa mission : protéger les navires marchands contre les attaques des rebelles du Yémen, qui se sont multipliées depuis la guerre entre le Hamas et Israël. Les Houthis sont aidés par Téhéran. Riyad soutient les forces gouvernementales yéménites aux côtés des Américains. Le Royaume-Uni, ancienne puissance coloniale, demeure un acteur militaire important avec deux grandes bases navales dans la région du Golfe. La France dispose quant à elle d'une base interarmée aux Émirats. Celle-ci accueille le commandement des opérations dans l'océan Indien. Par ailleurs, depuis une dizaine d'années, la Chine a considérablement renforcé sa présence dans la région. Le pétrole du Golfe est en effet le carburant de son développement économique. Trois des quatre fournisseurs de pétrole de Pékin sont en effet des pays du Golfe : l'Arabie Saoudite, les Émirats et l'Iran. De plus, environ 60 % des exportations chinoises vers l'Europe et l'Afrique transitent par le port de Dubaï.
Alors, pour sécuriser ses positions dans la zone, la Chine a multiplié ses investissements. Au Qatar, par exemple, une entreprise chinoise rénove et crée de nouvelles infrastructures dans le port d'Hamad à Doha, le plus important du pays. Aux Émirats, l'armateur Costco, géant chinois du secteur, a racheté 90 % du capital du terminal à conteneurs du port d'Abu Dhabi. Sur le plan militaire, à présent, les Chinois ont signé un important accord stratégique avec l'Iran en 2021. Enfin, la diplomatie chinoise est de plus en plus active dans le Golfe. En mars 2023, Pékin a remporté une victoire sur la scène internationale et sur les États-Unis en parrainant la reprise des relations diplomatiques entre l'Iran et l'Arabie Saoudite, un réchauffement qui laisse cependant de nombreux observateurs sceptiques.
Alors, pour terminer, voyons quelles sont les perspectives d'avenir de la région à l'heure du réchauffement climatique. Dans cette région désertique, les prévisions de hausse des températures sont alarmantes : elles pourraient approcher les 60 °C d'ici trois décennies. La combinaison de cette chaleur avec une très forte humidité sur les villes côtières deviendrait mortelle et rendrait la région invivable d'ici 2070. Or, les pays du Golfe, très grands consommateurs d'énergie fossile, sont en partie responsables du réchauffement global. L'Arabie Saoudite et l'Iran font partie des 10 plus gros émetteurs mondiaux de CO2. Le Qatar, les Émirats, le Koweït et Bahreïn détiennent le record planétaire des plus fortes émissions de CO2 par habitant. La transition énergétique vers les énergies renouvelables commence pourtant. Les Émirats espèrent ainsi produire la moitié de leur énergie à partir de sources propres d'ici à 2050. Abu Dhabi a aussi inauguré en 2023 la plus importante centrale solaire au monde. Mais, on l'a vu lors de la COP 28 qui s'est tenue à Dubaï en décembre 2023, les pays du Golfe sont encore très loin de renoncer complètement à exploiter leur gaz et leur or noir.
Voilà pour cette plongée dans le Golfe Persique et cette rivalité entre Téhéran et Riyad, qui porte également sur le nom même de cette mer : Golfe arabique pour les monarchies de la péninsule et Persique, bien sûr, pour l'Iran, voire arabo-persique pour ne froisser personne. Comme l'analysait le spécialiste Akram Belkaï, il ne s'agit pas d'une simple bataille sémantique, car si le Golfe est Persique, alors pour Téhéran, tout ce qui s'y trouve appartient à l'Iran, à commencer par les îles disputées avec les Émirats et Bahreïn. En attendant, les Nations Unies ne reconnaissent à ce jour que l'appellation historique "Golfe Persique". C'est un spécialiste de cette région du monde et nous avons préparé avec lui cette émission : le chercheur Jean-Loup Saman, notamment l'auteur de cet ouvrage publié en langue anglaise. Ainsi s'achève ce nouveau numéro du Dessous des Cartes. Rendez-vous bien sûr la semaine prochaine, même endroit, même heure, et d'ici là, n'oubliez pas .tv et nos réseaux sociaux. À bientôt ! [Musique]