Transcription
Vous préférez les chiffres ou vous préférez les lettres ? Je sais, l'intro est pourrie, mais ça qu'en même temps, c'est quand même les deux façons les plus incroyables de juste définir la réalité, en fait.
Aujourd'hui, on va s'intéresser au mot, ouais, ouais, ouais, et ce, jusque dans leur texture incroyablement complexe. Mais avant tout, un petit contexte, s'il vous plaît.
J'ai toujours été un homme de [Applaudissements] lettres. Comment je le sais ? Parce que toutes les embûches que j'ai connues dans ma vie se sont soldées par des victoires. Que ce soit les écritures d'invention, les dictées, les dissertations, les langues, j'ai toujours eu des facilités. Et malgré ça, ben, je suis quand même allé en S. Oui, c'est la filière scientifique au lycée, à l'époque. Est-ce que je l'ai bien vécu ? Eh ben, je vous laisse deviner. [ __ ] Je me suis vraiment forcé à aller là-dedans, un peu par mimétisme, parce que tous mes potes y allaient. Et surtout, parce que ma conseillère d'orientation m'avait dit : "Ah non, mais tu veux faire un truc dans le cinéma ? Mais S, ça ouvre plus de portes." Sous-entendu : tous ceux qui veulent faire ça vont rater. Donc le mieux, c'est que tu fasses de la science, quoi, avec des éprouvettes. Mais comme si c'était plus facile.
Alors oui, ça m'a ouvert des portes, c'est vrai. Sauf que déjà, ces portes, j'avais absolument rien à y [ __ ]. Et surtout, ça m'en a fermé une autre. En vrai, j'adore la science, c'est passionnant, c'est beau, c'est la vie. Et c'était pas non plus la catastrophe. C'est juste que j'étais clairement plus à l'aise dans les matières littéraires. Et quand j'étais petit, en vrai, ça crevait déjà les yeux. J'ai très vite été attiré par la lecture. J'écrivais toutes sortes d'histoires, des histoires à chier, mais des histoires quand même. Je passais mon temps à déformer des mots, à changer des suffixes parce que ça me faisait marrer. Puis carrément à inventer des mots, voir des langues. Et bon, parfois, au vu de certaines situations, mes parents se posaient quand même des [Musique] questions. Je pense qu'il avait une autre vie avant, ou alors il est juste con. Mais à vrai dire, je pourrais pas l'expliquer.
Contrairement aux chiffres qui m'ont toujours paru austères et rigides, les lettres ont toujours sonné comme une évidence, comme un plaisir inné, quelque chose d'à la fois drôle, beau et infiniment satisfaisant. Je sais pas, je crois que je les trouve rassurantes. C'est comme si je pouvais dormir dessus. Tant que j'avais les lettres, j'avais littéralement rien à craindre. Et en vrai, j'ai toujours trouvé que c'était le meilleur jeu de construction. Genre, tu as 26 lettres, tu peux les combiner comme tu veux pour faire des sons, tu mets tout ça pour faire des mots, des actions, des descriptions. Tu peux même voyager dans le temps et faire des phrases, transmettre une idée, une vérité, et à peu près tout ce que tu veux. Je crois que les lettres étaient une part sensible et sincère de moi que je n'avais jamais pris le temps de conscientiser. C'est comme si la société m'avait fait croire que la littérature ne suffisait pas, alors que c'est une discipline qui apporte toute la folie dont le monde a besoin. Peut-être que j'aurais vraiment juste dû m'écouter un peu plus.
Mais le pire, c'est que cette division que j'ai eu entre les sciences et la littérature, ça m'a fait naître une sorte d'obsession pour les mots. Je me rends compte qu'on peut les voir de deux façons différentes. D'un côté, les mots me frustrent. Il y a des jours où j'ai l'impression qu'un dictionnaire entier ne suffit pas pour exprimer ce que je ressens. S'exprimer, c'est un travail de découpe, de mesure, de remodelage des émotions. Et c'est le côté rationnel des mots. Ils compressent le réel. On part de ce qu'on a au fond de nous, et il manquera toujours des morceaux. On peut dire "cet arbre", mais également "cet arbre grand et vert". Mais on peut aussi dire "cet arbre vert émeraude se meut dans le vent et témoigne d'une hauteur intimidante". C'est con, mais il y aura toujours un mot à ajouter pour décrire quelque chose, tout comme il manquera toujours un chiffre derrière la virgule pour le mesurer.
Mais là, ce qui est curieux, c'est que réduire les mots à cette course à la précision infinie, c'est paradoxalement limité. Et c'est là qu'on rentre dans une autre dimension. Si j'aime les mots, c'est parce qu'il n'y a pas toujours besoin d'en rajouter. Un mot, ce n'est jamais qu'un simple mot. Quand il est isolé, il s'envre du poids de l'imaginaire et révèle sa vraie nature. Un mot, c'est quelque chose de vivant. En fonction du contexte, un mot peut se révéler indécis, rusé ou trompeur. L'intonation peut nous faire tout entendre, et le rythme peut à lui seul vous hypnotiser. Il y a une infinité musicale qui fait qu'un mot ne sonne jamais comme un simple mot. Et c'est bien pour ça que beaucoup ne s'entendent pas. Il y a des gens qui prennent tout au pied de la lettre, et d'autres pour qui les mots ont peu d'importance parce que tout ce qu'ils accompagnent suffit à les faire vibrer. Une multitude de variations qui orientent subtilement la boussole de leurs idées.
Les mots, c'est aussi l'importance de la nuance. C'est la science des subtilités, des valeurs volatiles. C'est encore une fois l'infinité qu'on peut expliquer, mais qu'on peut sentir en tant qu'être humain. Et ouais, on peut sentir les mots, aussi impalpables soient-ils. Et c'est pour cette raison qu'il faut savoir les peser. Un simple mot peut vous faire tomber amoureux ou bien malade. Avec le temps, il s'enracine et et empreinte le pont de l'esprit vers le corps comme un torrent déchaîné. Il déverse leur puissance ou bien se noue dans des énigmes indéchiffrables. À trop vouloir les garder au fond de soi, les mots finissent par vous détruire. C'est bien parce que les mots sont vivants qu'il faut les laisser faire leur vie et apprendre à les laisser partir.
S'il y a bien un souvenir d'enfance qui m'a toujours fait du bien, c'est le plaisir d'ouvrir un cahier vierge. C'est de me dire : "Dans quelle direction je vais aller cette fois ? Qu'est-ce que je vais raconter ? Qu'est-ce que les mots vont dire de moi que je ne sais pas ?" C'était un pur plaisir parce que tant que j'écrivais rien, tout était encore possible. Et c'est là où c'est bizarre. Parce que je crois que ce qui me fascine le plus dans l'écriture, c'est pas si éloigné de la science. Ce qui me fascine, c'est cette notion d'infini. Est-ce que vous vous êtes déjà demandé tout ce qu'il était possible d'écrire sur une page blanche ? Je veux dire, vraiment tout ce qu'on peut écrire, charabia à l'intelligible. Avez-vous une idée de l'infinité qu'on peut effleurer avec une seule page et les 26 lettres de l'alphabet ?
C'est une idée que Jonathan Basil a développé sur son site. Ce dernier a développé un algorithme capable d'associer des entrées à toutes les pages qu'il est possible d'écrire avec 3200 caractères en utilisant uniquement les 26 lettres de l'alphabet, le point, la virgule et l'espace. Ces pages sont regroupées dans des livres, regroupés dans des étagères, regroupés dans des murs, regroupés dans des hexagones. Et pour tout contenir, il y a beaucoup d'hexagones. Genre, il y a vraiment, vraiment beaucoup d'hexagones. Cela totalise tellement de pages que c'est impossible à stocker. Et c'est là toute la magie de l'algorithme qui permet de créer une illusion parfaite d'un réel stockage. Bon, en fait, tout ça, c'est pas nouveau. L'auteur s'est inspiré d'une nouvelle écrite par Jean-Louis Borges, appelée "La Bibliothèque de Babel". Si jamais vous voulez en savoir plus sur la nouvelle ou sur le fonctionnement de l'algo, je vous conseille l'excellente ancienne vidéo de Balade Mentale qui est juste exceptionnel.
Vous pouvez alors chercher via un moteur de recherche n'importe quelle pensée, extrait, invention, ou n'importe quelle expérience de vie que vous avez vécu. Le site contient déjà une page où c'est écrit quelque part dans la bibliothèque. Ici, il s'agissait de la page 375, située dans le volume 14 de l'étagère 1 du mur 1 de l'hexagone portant ce numéro. Et oui, on peut absolument tout trouver. Ce site contient alors absolument tout ce qu'il est possible d'imaginer : votre biographie, mais également celle de votre frère, de votre mère, tous les extraits de tous les livres existants, et même cet épisode. Et on parle vraiment de toutes les combinaisons possibles. Ça comprend aussi tous les livres jamais écrits. Il y a la biographie de vos futurs enfants, votre avenir, et même le secret de l'univers. C'est juste que ces pages sont perdues dans l'immensité et impossible à trouver parce que, ouais, sans passer par le moteur de recherche, si vous vous baladez dans le site manuellement, même en sachant ce que vous cherchez, vous ne tomberez que sur du chaos. Parce que finalement, la bibliothèque contient surtout ça. La probabilité de tomber sur une combinaison compréhensible est vraiment, vraiment très mince. Tellement mince que vous n'avez même pas assez de temps dans une vie pour la chercher manuellement. Quand on utilise la fonction de recherche, les pages intelligibles trouvées sont toujours perdues dans un océan d'absurdité. Ce site est littéralement la beauté d'une bataille entre les lettres et les mathématiques.
Bon, mais alors, pourquoi je vous parle de ça ? Parce qu'en plus, il y a déjà des tas de gens qui en ont parlé sur YouTube, c'est vraiment pas nouveau. Mais c'est les lettres et c'est les mots qui m'ont donné envie de créer cette chaîne. C'est cette expérience qui m'a donné envie de me questionner sur le sens de la vie. En fait, ce que j'ai envie d'ajouter à tout ça, c'est ce sentiment que j'ai eu la première fois que je me suis baladé sur ce site. Ça vous fait pas bizarre que des pages totalement intelligibles soient perdues et générées au même titre que des pages chaotiques ? Ça vous fait pas penser à une phrase en particulier : "Qu'est-ce que l'ordre, si ce n'est qu'une autre version du désordre ?" Prenez le temps d'observer vos alentours et demandez-vous en quoi tout ceci est normal. C'était à ça dont je faisais référence dans mon premier épisode. Je me suis dit qu'au fond, la réalité, la vie, c'est ça : une page à laquelle on a donné un sens. Tout autour de nous n'a de sens que parce qu'on a toujours vécu dedans. Mais dans le fond, cette page est une combinaison comme une autre. Elle a tout autant le droit d'exister qu'une autre. Cette bibliothèque me fait penser que nous faisons partie d'une multiplicité de réalités où tout serait possible. Et même si on peut en douter, ce qui est certain, c'est que d'une certaine manière, ça existe déjà. N'est-ce pas, au minimum, ce qu'on appelle [Musique] l'imagination ?
S'il y a quelque chose plutôt que rien, c'est peut-être simplement parce que quelque chose, ça fait partie de rien. Et rien, c'est déjà quelque chose. Et si je conclus l'épisode là-dessus, c'est parce que les mots illustrent parfaitement ça. Tout le pouvoir des mots vient de combinaisons de vibrations et de symboles qui, à la base, ne veulent rien dire. Aujourd'hui, vous comme moi, vous ne pouvez plus voir un mot sans vous empêcher de le lire, tout comme on ne peut plus voir la vie sans s'empêcher d'y trouver du sens. [Musique]