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Les BIAIS COGNITIFS, expliqués simplement

Fouloscopie21:07

Transcription

En 1995, le neuroscientifique Edward Adelson étudie le système visuel et découvre un moyen de tromper notre cerveau. Il invente l’échiquier d’Adelson – une des illusions d’optique les plus connues aujourd’hui. Sur cette image, les deux cases A et B… sont de la même couleur. À première vue, ça paraît invraisemblable, mais on peut le prouver facilement en déplaçant doucement la première case vers la deuxième, et là, tout de suite, ben, c’est indiscutable.

Cette célèbre illusion repose sur le fait que la perception des couleurs est relative : notre cerveau interprète les teintes en fonction du contexte et de l’éclairage ambiant. Et c’est systématique : si je reviens à l’image du début, ben, c’est comme si vous n’aviez rien appris du tout… Vous ne pouvez pas regarder l’image à nouveau et dire "ok, maintenant je vois la réalité". Le cerveau tombe à chaque fois dans le piège. Cette illusion d’optique, elle trompe notre perception visuelle.

Eh bien, un biais cognitif, c’est la même chose, sauf qu’au lieu de tromper nos yeux, il trompe notre raisonnement, notre perception de la logique, des statistiques ou des probabilités – et donc nos décisions.

Un des tout premiers biais cognitifs qui a été découvert, au début des années 70, c’est le cas de Linda. Deux psychologues très célèbres dont je vais vous reparler après, Daniel Kahneman et Amos Tversky, ont posé l’énigme suivante à un grand nombre de participants : Linda a 31 ans, elle est célibataire et très brillante. Elle a étudié la philosophie. Elle est préoccupée par les questions de justice sociale et a participé à des manifestations antinucléaires. À votre avis, quelle est la proposition la plus probable ? A) Linda est employée de banque. B) Linda est employée de banque et militante féministe.

À cette question, 85% des participants répondent que l’option B est la plus probable : Linda doit être employée de banque et militante féministe. Pourtant, de manière indiscutable, l’option la plus probable, c’est bien la A – que Linda est juste employée de banque. La probabilité que deux événements se produisent ensemble est toujours inférieure à la probabilité qu’un de ces événements se produise seul. Employée de banque ET militante féministe est un sous-groupe de "employée de banque tout seul", et donc nécessairement, c’est moins probable… Mais quand même, quand on relit la description, on se dit que l’option B paraît toujours plus vraisemblable.

À nouveau, c’est une forme d’illusion, mais qui s’applique cette fois à notre raisonnement, et qu’on appelle un biais de représentativité. Notre cerveau cherche toujours à fabriquer des histoires cohérentes, et voir Linda en militante féministe, ça marche beaucoup mieux que Linda banquière – au détriment d’une loi de probabilité élémentaire.

Dans cette vidéo, on va donc passer en revue plein d’autres biais cognitifs très communs qui influencent nos décisions. Et évidemment, je vous expliquerai à chaque fois d’où ça vient et comment ces recherches ont conduit à la création d’une nouvelle théorie de l’esprit.

C’est une décision très difficile… Souhaitez-vous être donneur d’organes pour sauver des vies après votre mort ? Un sondage mené aux États-Unis indique que 85% des Américains sont favorables au don d’organe, mais seulement 28% sont effectivement inscrits comme donneurs… On observe les mêmes tendances au Danemark, aux Pays-Bas, en Angleterre ou en Allemagne... mais pour d’autres pays comme la France, l’Autriche ou le Portugal, les gens semblent bien plus altruistes, avec des taux de volontaires qui frôlent les 100%. Bon, on pourrait se dire que c’est une différence culturelle ou religieuse, mais dans cette publication, deux psychologues, Eric Johnson et Daniel Goldstein, montrent qu’il s’agit en fait de l’effet d’un biais cognitif.

Dans leur étude, ils conduisent une expérience tout simple : ils recrutent des participants et ils leur demandent de remplir le questionnaire de don d’organe directement au laboratoire… mais avec une subtilité : Pour la moitié des participants, le questionnaire disait : "Cochez cette case si vous souhaitez être donneur d’organes." Résultat : comme on pouvait s’y attendre aux États-Unis : la majorité des gens ne cochent pas, et ne sont donc pas donneurs. Mais l’autre moitié des participants a reçu un questionnaire un peu différent qui disait : "Cochez cette case si vous ne souhaitez pas être donneur d’organes." Et là, surprise : à nouveau, la majorité des gens ne cochent pas, sauf que là, ben… ils deviennent donneurs.

En réalité, la seule différence entre ces pays, c’est la nature du questionnaire. Dans certains pays, l’option par défaut, c’est le refus, et il faut faire l’effort de cocher pour adhérer. Dans d’autres, le défaut, c’est l’adhésion, et il faut faire l’effort de cocher pour sortir du programme. En France, par exemple, vous êtes consentant tant que vous ne vous êtes pas inscrit au registre national des refus.

En réalité, la décision est tellement difficile qu’on ne sait tout simplement pas quoi répondre. C’est trop dur de choisir, alors on suit la route qui est tracée devant nous : c’est le biais de l’option par défaut.

En fait, l’intérêt de cet article, c’est qu’à l’époque, la psychologie reposait sur une théorie très rigide, l’homo-economicus, l’homme rationnel. D’après ce modèle, l’être humain est rationnel en toute circonstance : il compare les coûts et les bénéfices et choisit toujours l’option qui maximise son bien-être. Et si ce n’est pas le cas, ben, c’est une exception à la règle, on est juste tombé sur un idiot. Sauf que dans les faits, les gens ne se comportent pas vraiment comme ça… Alors, soit on est tous des idiots, soit il y a quelque chose qui cloche avec la théorie. Et ça, ça commence sérieusement à perturber certains chercheurs…

Dans les années 60, un jeune psychologue israélien, Amos Tversky, commence à avoir des doutes sur ce modèle parfait de l’esprit humain, et il va faire exactement ce qu’il faut faire : il va chercher des exceptions – parce qu’en science, c’est toujours les cas où ça ne marche pas qui font le plus avancer. Pour commencer, il s’intéresse à une des bases de la rationalité, c’est la transitivité. C’est-à-dire que si vous préférez une option A à une autre option B, et que vous préférez cette option B à une troisième option C, alors nécessairement, si vous êtes un peu logique dans votre tête, vous préférez l’option A à l’option C. C’est indiscutable, et c’est ce qu’on appelle la transitivité des préférences. Est-ce que nos décisions sont toujours transitives ? Eh bien, en cherchant bien, ce n’est pas toujours le cas…

Voici l’expérience de Tversky : Il présente à des participants des petites loteries sous une forme graphique, comme ça : La zone noire dans le cercle représente le pourcentage de chance de gagner la somme qui est indiquée au-dessus, et la zone blanche le pourcentage de chance de gagner la somme indiquée en dessous. Ici, la zone noire occupe 37% de l’espace, donc c’est 37% de chance de gagner 4,5 dollars et 63% de chance de ne rien gagner du tout. Mais ces nombres ne sont pas écrits, ils sont juste représentés visuellement sur ce cercle. Ensuite, on vous montre deux loteries de ce genre et vous devez choisir à laquelle vous préférez jouer. Par exemple, quelle serait votre préférence, entre ces deux-là ? La plupart des gens préfèrent celle-ci parce que les zones noires sont semblables, mais que le gain est plus important à droite. Pour les mêmes raisons, lorsque les participants ont le choix entre ces deux nouvelles loteries, ils optent le plus souvent pour celle de droite. Idem pour cette paire, ou encore celle-là. Par contre, si ils ont le choix entre ces deux-là, eh bien, les gens préfèrent majoritairement l’option de gauche. Le gain est certes plus élevé à droite, mais les chances de gagner sont clairement en faveur de l’option de gauche, et mieux vaut tenter les 4 dollars avec moins d’incertitude que de prendre le risque de tout perdre. Eh bien, si vous êtes d’accord avec ce raisonnement, comme la majorité des gens, alors vos décisions sont irrationnelles… Eh oui, vous avez préféré l’option A à la B, la B à la C, la C à la D, et la D à la E… mais vous préférez E à l’option A. Vos décisions sont donc intransitives… et voilà comment ce premier article de 1969 fait vaciller notre chère théorie de l’humain rationnel.

Suite à cette publication, Tversky va faire la rencontre d’un autre jeune psychologue à l’université de Jérusalem, Daniel Kahneman, avec qui il va passer 10 ans à recenser des dizaines de situations où les gens prennent des décisions qui s’écartent de la logique. Au début, ils appellent ça des illusions cognitives parce qu’ils suspectent que c’est le même principe qu’une illusion d’optique, mais pour le raisonnement. Au cours du temps, le terme qui a finalement été adopté par les scientifiques, c’est celui de biais cognitifs. Kahneman et Tversky, c’est aujourd’hui le duo le plus connu de la psychologie. Amos Tversky, malheureusement, disparaîtra prématurément en 1996, laissant à Kahneman l’honneur de recevoir seul le prix Nobel d’Économie pour leurs travaux.

Imaginons que vous deviez choisir entre disons… deux téléphones :

- Un premier avec beaucoup de mémoire mais une batterie moyenne.

- Ou un autre au même prix, avec moins de mémoire mais une super batterie.

Bref, deux choix différents, chacun avec ses avantages et ses inconvénients. Maintenant, si j’ajoute au milieu une troisième option pour le même prix qui est un téléphone avec 15h d’autonomie comme le premier, mais un peu moins de mémoire, par exemple 96Go, ben, personne ne va le choisir, forcément, puisqu’il est juste moins bien que le premier téléphone. Pourtant, cette option n’est pas inutile : elle enclenche un biais cognitif qui va vous pousser à choisir l’option A. Comment c’est possible, ça ? Eh bien, c’est un biais qu’on appelle un effet de leurre, qui a été décrit pour la première fois en 1981.

Le mécanisme est le suivant : Prenez deux options qui diffèrent selon plusieurs dimensions. Par exemple, pour un téléphone, la mémoire et l’autonomie. Les deux options de l’exemple précédent se situent ici, et là. Mais ça marche pour n’importe quelle dimension, hein, et vous pouvez mettre deux points n’importe où sur ce schéma, ce sera toujours le même principe. Si vous voulez favoriser le choix pour l’option A, vous devez introduire une troisième option insignifiante, qui respecte ces deux propriétés : D’abord, le leurre doit être moins bien que A dans toutes les dimensions, donc quelque part dans ce secteur. On dit qu’il est dominé par A. Ensuite, le leurre doit être mieux que B sur au moins une de ces dimensions – donc PAS dans ce secteur (il n’est PAS dominé par B). Par conséquent, en plaçant une troisième option quelque part dans ce rectangle vert, par exemple ici, eh bien, les gens soudainement, vont préférer l’option A. Et inversement, hein, si vous voulez favoriser B, vous pouvez mettre votre leurre dans ce secteur, et les gens préféreront B. L’idée, c’est que notre cerveau raisonne beaucoup par contraste, comme avec les illusions d’optique qu’on a vu au début, et ici, le leurre donne l’impression que l’option favorisée est meilleure qu’elle ne l’est vraiment. D’ailleurs, les pros du marketing l’ont bien compris, hein, si vous faites attention, vous verrez assez souvent cette manipulation dans les offres de Starbucks, d’Apple ou de McDonalds.

Mais ce n’est pas juste du marketing. Prenons par exemple… le choix d’un partenaire amoureux. En 1999, une équipe de psychologues fait passer une sorte de speed-dating expérimental à des participants qui devaient choisir un partenaire parmi une liste de gens plus ou moins beaux, drôles, intelligents, honnêtes ou fiables… Lorsque les choix sont présentés par paires, eh bien, chacun a ses préférences. Entre un candidat très beau, moyennement honnête et pas très marrant, et un autre moins beau, moyennement honnête aussi, mais très drôle, eh bien, chacun fait son choix et les deux décisions sont équiprobables. La manipulation survient lorsqu’un troisième candidat est introduit dans la liste. Il s’agit d’un leurre qui va soit favoriser A soit B. Par exemple, ici, le candidat C est un leurre qui ressemble beaucoup à A, sauf qu’il a un sens de l’humour un peu inférieur. Eh bien, lorsque C est présenté, le choix des participants se porte plus souvent sur A. De la même façon, pour biaiser le choix en faveur de B, il suffit d’introduire un leurre qui ressemble à B, mais en un petit peu moins bien, ici par exemple D qui a les mêmes scores que B mais il est un peu moins drôle, et la tendance s’inverse.

Alors : deux conclusions importantes… D’abord, si vous êtes célibataire, eh bien… choisissez bien les personnes qui vous accompagnent en soirée… Mais surtout, on est ici face à une nouvelle violation d’un autre axiome fondamental de la rationalité : si vous préférez A à B, la présence d’une troisième d’une troisième option C ne doit pas inverser cette préférence. Ça n’a pas de sens… Eh bien, chez les humains, c’est bien le cas… Les découvreurs de ce biais mettent bien en valeur ce résultat à la fin de leur article. Ils écrivent que plutôt que de considérer ces observations comme des exceptions à la règle de l’homme rationnel, il faut construire une nouvelle théorie globale de l’esprit… Et justement, c’est ce que vont faire Kahneman et Tversky.

Ce nouveau modèle, il s’est construit progressivement à la fin des années 70. Kahneman et Tversky présentent les choses de cette manière : La perception, ce que vous voyez ou entendez, c’est un processus automatique, comme un réflexe. Il est réalisé par votre cerveau immédiatement, sans effort et sans que vous puissiez le contrôler. Dans certains cas, il vous induira en erreur – comme avec les illusions d’optique qu’on a vu au début – mais la très grande majorité du temps, ça marche nickel.

Le raisonnement, en revanche, ça fonctionne différemment. C’est un processus qui nécessite un effort conscient de votre part, qui est contrôlé et assez lent. Si je vous demande combien font 31 fois 12, le résultat ne vous vient pas automatiquement à l’esprit comme une image du ciel quand vous levez les yeux. Vous devez faire un effort de raisonnement. Eh bien, la nouveauté introduite par les deux psychologues, c’est un nouveau mode de pensée qu’ils appellent l’intuition. Comme pour le raisonnement, on s’en sert pour prendre des décisions ou résoudre des problèmes, sauf qu’il partage les toutes caractéristiques de la perception : il est très rapide, automatique, et sans effort. La très grande majorité des problèmes auxquels on fait face ou des décisions qu’on doit prendre sont traitées par ce système intuitif – la plupart du temps sans même qu’on s’en rende compte. C’est seulement quand il y a un imprévu ou un blocage qu’on va faire appel à notre raisonnement profond, plus efficace mais beaucoup plus lourd. L’intuition, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui communément le système 1. Le raisonnement profond, c’est le système 2. Ce sont les deux systèmes de la pensée…

Alors, ce modèle a des propriétés intéressantes. D’abord, le système intuitif peut être entraîné. Un enfant qui fait ses lacets mobilise son système 2, il a besoin de se concentrer. Mais un adulte le fera sans réfléchir, donc système 1. C’est pareil pour jouer aux échecs, du piano ou pour conduire une voiture. À force d’entraînement, ça devient automatique. On peut facilement percevoir ce changement de système avec la lecture. Votre cerveau lit spontanément un texte sans que vous ne lui ayez rien demandé. C’est automatique et sans effort. Tous les mots sont déjà encodés dans notre système intuitif, donc ça vient tout seul. Mais si je vous présente un mot inhabituel que vous n’avez pas l’habitude de lire, là, d’un seul coup, vous passez en système 2 pour le déchiffrer : hexakosioihexekontahexaphobie... système 2.

Ensuite, deuxième propriété : la rapidité d’exécution. Votre raisonnement intuitif, le système 1, va vite, très vite, il va même plus vite que votre système visuel. On peut l’expérimenter ensemble très facilement avec le fameux test de Stroop – que vous connaissez déjà sûrement. On fait l’expérience… Essayez de lire ces mots le plus vite possible… C’est facile, n’est-ce pas ? Maintenant, essayez de dire de quelle couleur sont écrits ces mots… Là, d’un seul coup, c’est beaucoup plus difficile, ça accroche un peu…. Cette petite expérience montre bien que la lecture, donc le système de raisonnement rapide, envoie son signal à votre conscience AVANT que vos yeux n’aient le temps d’envoyer l’information de la couleur. Pour reconnaître la couleur des lettres, vous devez inhiber le signal lecture qui est donc arrivé en premier.

Enfin, dernière question : Comment fait le système 1 pour aller aussi vite ? Eh bien, pour traiter l’information, notre intuition utilise des raccourcis cognitifs que l’on appelle des heuristiques. Ce sont des petites règles d’associations qui servent à prendre une décision satisfaisante le plus vite possible. On dit qu’elles sont frugales, c’est-à-dire qu’elles n’utilisent qu’une petite partie des informations. Ici, la priorité, c’est la vitesse, quitte à faire quelques approximations. En conséquence, quand une heuristique se plante, eh bien, elle le fait systématiquement, et ce sont nos fameux biais cognitifs. Il y a même un test psychologique, le CRT pour Cognitive Reflection Test, qui a été conçu exprès pour induire ces heuristiques en erreur. Ce sont des petites questions-pièges que vous connaissez sûrement déjà, en voici quelques exemples : Une batte et une balle coûtent 1,10 euros au total. La batte coûte 1 euro de plus que la balle. Combien coûte la balle ? Dans un lac, une parcelle de nénuphars double de taille tous les jours. Après 48 jours, elle couvre tout le lac, en combien de temps couvrait-elle la moitié du lac ? Les réponses qui nous viennent spontanément, issues du système 1 donc, sont toutes fausses. Mais en prenant le temps de changer de mode de raisonnement, on se rend compte facilement que les bonnes réponses étaient 5 centimes et 47 jours.

L’expérience originale d’ailleurs, est assez fascinante. 3500 personnes ont passé le test et seulement 17% ont réussi à éviter tous les pièges. Et pour montrer que c’est vraiment un problème lié au système 1, on peut pousser les gens à mobiliser leur système 2… en changeant la police de caractère. D’un seul coup, l’énigme devient difficile à lire, il faut donc ralentir et se concentrer pour les déchiffrer. Le cerveau passe automatiquement en système 2 pour la lecture et quand les participants ont terminé de lire, ils sont cette fois 65% à trouver toutes les bonnes réponses. On passe de 17 à 65% seulement en changeant la police de caractère ! C’est une démonstration assez explicite de cette dualité cognitive entre ces deux systèmes de pensée.

Avec ce système de fonctionnement, on comprend que dès qu’on place le système 1 dans un certain contexte, donc en activant des associations d’idées AVANT de poser la question, on peut le guider vers une mauvaise décision – Quelle couleur est la neige ? – C’est blanc… – Que boit la vache ? – Du lait… C’est ce qu’on appelle un biais d’ancrage, et c’est très, très puissant.

Voici comment Kahneman et Tversky l’ont mis en évidence pour la première fois. À votre avis, quel est le pourcentage de pays africains aux Nations Unies ? Si vous posez cette question à un grand nombre de personnes, comme l’ont fait les deux psychologues, vous obtiendrez cette distribution de réponses. La moyenne est de 35%, et c’est d’ailleurs très proche de la bonne réponse : 31%. Mais dans l’expérience, il y a d’abord une petite manipulation : avant de poser la question, ils font tourner une roue aléatoire juste devant les yeux du participant… La roue s’arrête sur un chiffre – par exemple 65 – et ensuite, on pose la question : quel est le pourcentage de pays africains aux Nations Unies ? Intuitivement, on se dit que ça n’a aucun intérêt ! La roue donne un chiffre aléatoire… et pourtant, quand elle s’arrête sur, disons, 65, l’estimation moyenne est cette fois de 45% – au lieu de 35. Toutes les réponses ont glissé vers la droite. Au contraire, quand la roue s’arrête sur le chiffre 10, eh bien, c’est l’inverse, cette fois l’estimation moyenne n’est que de 25% au lieu de 35! Ce chiffre, sorti de nulle part, juste avant de poser la question, a une influence significative sur les réponses qui sont données. C’est le biais d’ancrage dans toute sa splendeur.

Et à nouveau, les pros du marketing l’ont bien compris… Regardez comment Steve Jobs annonçait le prix du nouvel iPad en 2007. Ici, le 999 dollars sert d’ancre – il met votre système 1 dans un certain contexte et d’un seul coup, les 499 paraissent ridiculement peu cher - alors qu’en fait, c’est le prix moyen d’une tablette à cette époque.

En fait, le système 1 est en permanence en train de se préparer à réagir vite, en faisant des associations d’idées avec tout ce qui arrive autour de nous. Par exemple, si je vous montre ça : vous lisez naturellement 12 13 et 14. Et si je vous montre ça : vous lisez A B et C. Pourtant, le symbole du milieu, c’est exactement le même dans les deux cas. Sans contexte, vous n’auriez pas pu le lire avec certitude, mais avec toute la séquence, vous n’avez même pas remarqué qu’il y avait une ambiguïté.

Alors, j’ai une dernière question à vous poser : est-ce que tous ces biais signifient que notre cerveau est un peu défaillant ? Est-ce qu’on pourrait dire que le système 1, c’est en quelque sorte un vieux reste de notre passé reptilien dont il faut se débarrasser ? Eh bien, en fait, c’est plus compliqué que ça. En réalité, ce système intuitif, il est incroyablement efficace la très grande majorité du temps. Dans mon domaine de recherche, par exemple, il y a un biais récurrent du système 1 qui consiste à copier ce que font la majorité des gens autour de nous. Si vous devez choisir un film, un restaurant ou une destination de vacances, eh bien, vous allez souvent faire comme tout le monde. Mais en réalité, suivant le grand nombre, la très grande majorité des cas, vous obtiendrez un résultat satisfaisant. C’est donc une solution immédiate, sans effort et plutôt efficace. On pourrait passer quelques heures à peser le pour et le contre de chaque option (c’est la théorie du choix rationnel), mais au final, le système 1 fait déjà un très bon boulot pour un coût proche de zéro.

En bref, ces biais reflètent en fait un système de pensée intuitif qui a un excellent rapport coût / bénéfice. Suivre l’option par défaut, faire des associations préalables ou copier les autres, eh bien, en général, ça marche super bien pour un moindre effort ! Quand ça déraille, on pourrait avoir envie de se moquer, mais il faut garder en tête à quel point c’est impressionnant d’efficacité…

Voilà pour une fois, vous avez remarqué, je n’ai presque pas parlé de foule dans ma vidéo. Si ce thème de cognition plus fondamentale vous plaît aussi, n’hésitez pas à me le dire dans les commentaires et je vous en préparerai d’autres sur le sujet. J’en profite par ailleurs pour faire la promotion de la Fête de la Science qui démarre aujourd’hui jusqu’au 13 octobre, et dont la thématique cette année est “Intelligence(s)”. Il y a des événements dans toute la France, n’hésitez pas à aller jeter un œil aux animations organisées près de chez vous. Tout est recensé sur ce site, je vous mets le lien en description. Moi, je vais participer aussi, je serai notamment à La Rochelle lundi soir pour animer un grand quiz collectif en live, un peu comme celui de la dernière vidéo… La Fête de la Science, c’est gratuit, c’est ouvert à tout le monde, et c’est une super occasion de rencontrer des chercheurs et des chercheuses. Alors, pourquoi s’en priver ! N’oubliez pas de vous abonner à la chaîne si ce n’est pas déjà fait, et à bientôt pour une prochaine vidéo. Allez, ciao !

Je relisais quelques pubs là et je découvre un autre biais qui est assez marrant, je vous en parle rapidement, c’est le biais de l’aveuglement aux biais… En gros, les gens ont tendance à penser que les biais cognitifs, ça concerne… seulement les autres, mais pas eux. Donc, faites attention, c’est faux, c’est vraiment pour tout le monde, ça concerne tout le monde… enfin "tout le monde"... moi perso, je crois pas, je tomberais jamais dans ce genre de pièges, mais vous, faites un peu gaffe…. Quand même, 499 euros, c’est une bonne affaire, hein. Je pense que je vais en acheter un...