Transcription
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouvel enregistrement consacré à Jean-Kéwitch, philosophe français contemporain du XXème siècle, grand professeur de philosophie et disciple de Bergson, qui a beaucoup étudié le problème dit de l'infable. On connaît parfois Jean-Kéwitch pour son ouvrage *Le je ne sais quoi est le presque rien*, qui se donne pour objectif de parler de ce qui ne peut simplement se dire avec des mots, et que Bergson, pour sa part, identifier à la singularité des rythmes de la vie intérieure qui nous caractérise.
Mais ce n'est pas de cet ouvrage dont je vais vous parler aujourd'hui, mais plus d'un autre sur lequel j'ai déjà eu l'occasion de me pencher et qui demeure tout à fait intéressant et profond à mon humble avis. Cet ouvrage de Jean-Kéwitch se nomme *L'irréversible et la nostalgie*, où Jean-Kéwitch se questionnent sur l'importance de la temporalité concernant ce sentiment qui est la nostalgie, rattachée communément à un sentiment douloureux de manque par rapport au passé, lorsque le présent ne nous comble pas réellement.
Justement, le tour de force de Jean-Kéwitch ici, son originalité, va être de montrer que le sentiment de nostalgie n'est pas aussi simple qu'on se le représente comme une aimant. En réalité, c'est plutôt un sentiment qui ne porte pas tant sur un regret du passé que l'on souhaiterait revivre, que sur un passé renouvelé de façon impropre et qui ne peut de toute façon plus correspondre au temps présent.
Tout d'abord, commençons par définir ce qu'est le temps pour Jean-Kéwitch, avant d'en venir à l'analyse que propose ce dernier de la nostalgie via la séparation fixe qui l’instaure entre le temps d'un côté et l'espace de l'autre. Le temps n'est pas seulement décrit par Jean-Kéwitch dans son ouvrage *Le je ne sais quoi et le presque rien*, car il est lui-même un, nous disons qu'il est vite un des premiers méconnaissables. Et celui-ci nous dit, nous le dit précisément page 91 de la deuxième édition, qu'il n'est ni la succession des événements historiques relatés par les historiens, ni le vieillissement apparent qui s'applique à notre corps, ni les indicateurs temporels liés aux outils qui servent le mesurer (montre, cadran, etc.). Le temps est quelque chose qu'on ne peut décrire réellement, mais que l'on sent passer, comme l'avait déjà, vous avez bien avant lui, Saint-Augustin.
Sauf que, tout en étant indescriptible et presque rien, il existe bel et bien quand même et se caractérise par l'irréversibilité. Le temps n'est pas un temps fixe, il ne nous appartient pas à proprement parler, car il se caractérise par le devenir et ne cesse d'avancer. Avec le temps, tout s'en va, ou plutôt chaque instant qui compose le temps ne peut revenir. Ce qui a des conséquences profondes sur notre propre conscience morale, qui se relier à l'impossibilité pour nous de revenir sur ce que nous avons fait, de l'annuler ou de le corriger. C'est en partie ce qui fait le tragique de l'existence. Près de cette façon, nous aimerions pouvoir corriger nos erreurs, mais nous ne le pouvons pas. Il faut prendre la mesure de l'irréversibilité du temps et ne pas agir à la légère, considérer que les conséquences de nos actes sont par nature irrévocables, puisque l'acte a lieu une bonne fois pour toute dans un temps qui n'est pas réversible par définition.
Donc, avec cette idée d'irréversibilité du temps, va de pair l'idée de dire, évocabilité de l'acte. Pour illustrer ce point, Jean-Kéwitch exploite un exemple célèbre, celui d'Ulysse, grand héros de la mythologie grecque, parti faire la guerre de Troie alors qu'il était encore relativement jeune, et qui rentre de son périple après 20 bonnes années. Le temps de guerroyer, de rentrer chez lui, ce qui a pris beaucoup de temps à cause des grèves, ou plutôt de la colère de Poséidon, après que celui-ci ait eu le toupet de crever l'œil du cyclope Polyphème, son enfant. Poséidon va se venger en faisant subir toutes sortes d'horreur à notre pauvre Ulysse, qui sera même bloqué sur une île avec une superbe déesse du nom de Calypso pendant quelques années, au lieu de pouvoir rentrer retrouver sa fidèle Pénélope.
Pauvre Ulysse, toujours est-il que Ulysse, dans ce célèbre chef d'œuvre de la mythologie grecque qui est l'Odyssée d'Homère, parvient à retrouver sa ville natale, Ithaque. Il dégomme un par un les prétendants qui courtisaient plus ou moins lourdement sa femme et reprend la place de roi qui lui revient. Mais là, aux gens que les Beach intervient et fait preuve d'une certaine originalité, c'est qu'il va se mettre à la place d'Ulysse, ou plutôt, il va imaginer ce que peut ressentir Ulysse une fois arrivé au bout de son périple. Et bien, il ressent de la nostalgie. Et on peut se demander pourquoi, étant donné qu'il a bien réussi à rejoindre Ithaque comme il le souhaitait depuis tant d'années.
Ulysse ressent de la nostalgie parce que rejoindre le même espace ne nous fait pas regagner le même temps. Espace, temporalité sont strictement séparés. Cela fonctionne aussi si jamais vous êtes nostalgique de vos années d'étudiants, par exemple. Retrouver le même campus et le même lieu ne vous procurera pas exactement les mêmes sensations que jadis, tout du moins dans la façon dont vous voulez représenter le temps. Tire en avant ce qui tire en sens inverse et font mine de revenir en arrière, nous disons que les Beach. Autrement dit, au plus vous essayez de revenir dans le passé en retrouvant le même lieu, le même espace, au plus l'irréversibilité du temps se manifeste et vous tire en avant, en vous faisant prendre conscience à quel point il a passé et à quel point vous vieillissez en étant avancé dans le temps.
Précisément, on peut dire que la nostalgie est conscience de l'irréversibilité du temps. Elle est liée à notre impuissance à pouvoir retrouver le même passé, comme si nous y étions de nouveau nous-mêmes. Même si on pouvait voyager dans le temps comme dans un film de science-fiction, de toute façon, ça serait toujours notre moi du présent au passé qui vivrait le passé, mais pas en tant qu'acteur de celui-ci, en tant que spectateur d'un temps qui n'est pas le sien. Et pendant que la temporalité que nous aurions laissé derrière nous continue de passer, la conscience du temps est douloureuse, car elle nous fait prendre la mesure de ce qui n'est plus à l'aune de ce qui est au présent. Ce présent étant lui-même pris dans un devenir permanent qui n'est plus au moment même où nous cherchons à en dire quelque chose.
La nostalgie est moins le mal du retour (on peut toujours revenir au point de départ) que l'impossibilité de redevenir celui qu'on était au moment du départ. Non seulement le temps continue d'avancer que je le veuille ou non, mais en plus moi-même, en tant que sujet, je suis pris dans le devenir qui est le temps lui-même.
Je cite quelques extraits de Jean-Kéwitch : "Le voyageur revient à son point de départ, mais il a vieilli entre temps. S'il était agi d'un simple, s'il s'agit d'un simple voyage dans l'espace, Ulysse n'aurait pas été déçu. L'irrémédiable, ce n'est pas que l'exilé et quitté l'alternatal, l'irrémédiable, c'est que l'exilé est quitté cette terre natale il y a 20 ans. L'exilé voudrait retrouver non seulement le lieu natal, mais le jeune homme qu'il était lui-même autrefois quand il habitait. Ulysse est maintenant un autre Ulysse qui retrouve une autre Pénélope et Ithaque aussi est une autre île à la même place, mais non pas à la même date. C'est une patrie d'un autre temps. L'exilé courait à la recherche de lui-même, à la poursuite de sa propre image et de sa propre jeunesse, et il ne se retrouve pas. Et l'exilé courait aussi à la recherche de sa patrie, et maintenant qu'elle est retrouvée, il ne la reconnaît plus. Ulysse, Pénélope, Ithaque, chaque être à chaque instant devient par altération un autre que lui-même, et un autre que ces autres infini, et l'altérité de tout être universel. Le flux insaisissable de la temporalité, c'est cette ouverture temporelle dans la clôture spatiale qui passionne et pathétise l'inquiétude nostalgique, car le retour, de par sa durée même, a toujours quelque chose d'inachevé. Si le revenu renverse l'allée, le D devenir lui est une manière de devenir au mieux. Le retour neutralise l'allée dans l'espace et le prolonge dans le temps. Et quant au circuit fermé, il prend rang à la suite des expériences antérieures dans une future mission ouverte qui jamais ne s'interromps. Ulysse, comme le Fils prodigue, revient à la maison transformée par les aventures, mûri par les épreuves et enrichi par l'expérience d'un long voyage. Mais à un autre point de vue, le voyageur revient appauvri, ayant laissé sur son chemin ce que nulle force monde ne peut lui rendre : la jeunesse, les années perdues, les printemps perdus, les rencontres sans lendemain et toutes les dernières fois perdues dans notre roue dont notre route est semée." Fin de citation.
On constate donc que la nostalgie est liée à l'impuissance face à laquelle nous soumets l'irréversibilité du flux temporel, que nous ne saisissons pas car il est hors de tout contrôle et indéscriptible, puisque nous le connaissons essentiellement à partir de ces manifestations. Plus précisément, la nostalgie est liée à l'impossibilité de revivre la même expérience, car retrouver le même espace ne veut pas dire retrouver la même temporalité, ni la même personne qui a vécu cette temporalité passée. Ulysse a beau retrouver le même espace, sa femme a pris quelques rides, son fils a bien grandi, sa vie a changé et lui aussi a changé et demeure fatigué par ce qu'il a vécu. Il peut donc se sentir floué par les années perdues.
Il y a donc une dissociation entre l'agent, l'espace et le temps, qui font qu'une chose se produira une seule fois pour toute, et que celui qui agit agit de façon irrévocable. Ce qui, selon Jean-Kéwitch, doit nous amener à agir avec d'autant plus de joie, d'entrain et de volonté de renouveau, plutôt que de nous laisser aller à la nostalgie, qui est la manifestation du regret liée à l'impuissance que nous avons face au non-retour possible de notre moi passé dans une temporalité qui n'est plus la nôtre.
Essayez de faire de devenir ce qui est devenu, revenir en arrière à la manière d'Ulysse, ne peut se faire que spatialement, pas temporellement. Si avec le temps s'en va la possibilité de revivre à strictement parler ce qui a déjà été vécu, le temps ne nous interdit pas pour autant de faire de nouvelles expériences et de vivre autre chose, de créer de la nouveauté et de bien mesurer les conséquences de nos actions, du fait de la dimension irrévocable de l'acte lié à l'irréversibilité du temps, au sein même duquel se joue nos actions, évolue notre propre être, qui ne se satisfera jamais d'un présence si agréable soit-il, que dans l'instant où il est vécu. Jamais au passé.
Pris en un autre sens, chaque instant où nous entreprenons quelque chose, la première fois est la dernière, mais chaque instant est également porteur de nouveautés puisqu'il est le premier instant de ce genre et demeure unique puisqu'il ne reviendra pas. Et ainsi de suite. À l'inverse de ce que développe Nietzsche, et que nous verrons une autre fois avec sa théorie de l'éternel retour, c'est bien parce que ce qui est déjà advenu ne reviendra pas que notre liberté existe et a un sens, car il faut nous employer à ne rien regretter par la suite ou à pouvoir l'assumer. Mais surtout, cette irréversibilité du temps empêche un éternel retour du même et donc un enfermement, qui nous ouvre à la nouveauté. Le temps n'est donc pas exclusivement synonyme d'abandon et de regret, il est aussi synonyme d'advenir et de nouveautés, l'abandon en étant la condition nécessaire.
Par ailleurs, Ulysse a beau avoir perdu sa jeunesse, il a gagné une sagesse nouvelle par son expérience, lui ouvrant également un nouveau champ d'action possible. Aucune action, ni aucune opportunité d'agir, ne nous sera redonnée. À nous d'agir plutôt que de subir.
Je vous remercie pour votre attention et je vous dis à très bientôt.