Transcription
C'est à mon tour de vous remercier d'être là et de remercier les organisateurs de m'avoir convié une nouvelle fois, ex, pour vous parler d'un sujet encore plus obscur que la dernière fois. Puisque la dernière fois, il s'agissait d'essayer de tracer un portrait des barbares en général, et cette fois-ci de se concentrer à l'étude, disons, du peuple le plus emblématique, peut-être plus pour son orthographe exotique que pour les connaissances que l'on peut en avoir: c'est-à-dire le peuple des Wisigoths.
Alors, le peuple des Wisigoths a une réputation assez sombre dans l'histoire européenne. Réputation essentiellement attachée à la prise de Rome en 410 et aux sentiments partagés à la fois par les Français, les Italiens et une partie des Anglais que la défaite de Rome est une défaite de la civilisation face aux barbares. Mais il faut savoir que même dans les espaces où les Wisigoths sont considérés comme le peuple ancestral, c'est-à-dire essentiellement en Espagne et dans une moindre mesure au Portugal, la mémoire des Wisigoths n'est pas beaucoup plus claire. En effet, en Espagne, les Wisigoths sont associés essentiellement à une date qui n'est pas la date de 410, la prise de Rome, mais la date de 711, défaite du royaume de Tolède face aux armées de l'islam. Les Wisigoths en Espagne ne sont pas vus comme des vainqueurs détruisant la civilisation, mais des vaincus qui ont échoué face à une armée de conquérants. Et on a longtemps argumenté en Espagne sur cette incapacité politique et militaire du royaume wisigoth à défendre l'Occident.
Alors, il faut bien voir que cette mauvaise réputation n'est quand même pas constante à travers l'histoire. Au 9e siècle, les Wisigoths ont une excellente réputation, et Charlemagne préfère s'entourer de savants wisigoths que de s'entourer de savants irlandais, considérant que «un Irlandais ça se dit Scott en latin, il y a un Scott et pas très loin d'un saut», dit-il. Alors que les Wisigoths sont le symbole même de la culture. Et puis, entre le 10e et le 11e siècle, on va assister partout en Europe à une sorte de gothique revival, avec les Wisigoths qui vont être considérés comme le phare de la culture, parce qu'entre le 10e et le 12e siècle, les armées occidentales mènent une reconquête en Espagne et qu'on mène cette reconquête au nom du passé wisigothique pour reconstruire le royaume disparu en 711. Mais évidemment, passé le 12e siècle, les lumières s'estompent et les Wisigoths sont associés à la barbarie, tant et si bien que lorsque les Italiens du 15e siècle ont besoin de décrire l'architecture française, ils parlent d'art gothique, considérant qu'il ne peut y avoir que des barbares Goths pour avoir inventé la voûte à croisée d'ogive, inverse de ce qu'ils considèrent comme le bel art roman. Le bel art romain, celui qui fonctionne avec une voûte en cintre, et bien c'est du véritable art gothique. Là, pour le coup, ces belles églises qui sont considérées comme le symbole même de l'architecture romaine, et bien elles ont été construites par les peuples gothiques en Italie.
Au 16e siècle, pourtant, s'impose l'idée partout que les Goths ont été des sauvages. Si vous lisez Rabelais, à un moment dans le second livre de Pantagruel, on évoque le passé gothique, et Gargantua dit à son fils: «Surtout, ne replonge pas dans le passé gothique.» Et puis, lorsque les Lumières arrivent, le siècle des Lumières est particulièrement dur pour les Wisigoths. Montesquieu consacre une étude à ce peuple-là et considère que, puisqu'il s'agit d'Espagnols, et bien les Wisigoths ont été à l'origine de l'Inquisition. Le 19e siècle n'est pas beaucoup plus drôle: les Français et les Espagnols perçoivent les Wisigoths comme des barbares sans la moindre sauvetage possible. Inversement, les Allemands considèrent que les Wisigoths étaient un peu trop civilisés. Les Allemands du 19e siècle considèrent que, parce que les Wisigoths ont vécu en Gaule et en Espagne, qu'ils ont écrit toutes leurs œuvres en latin, bien on ne peut pas vraiment parler de Germains. Et donc les Allemands vont retirer les Wisigoths de toutes leurs entreprises d'érudition, laissant ce grand royaume dans l'ombre jusqu'au 20e siècle.
20e siècle qui achève le déclin de la pensée wisigothique dans la mesure où les Wisigoths sont associés en Espagne au christianisme par les républicains et à la défaite par les franquistes, ce qui fait que personne ne voudra travailler sur les Wisigoths pendant environ 25 ans dans la seconde moitié du 20e siècle. D'autant plus que le dernier grand chercheur sur les Wisigoths s'appelle Claudio Sánchez-Albornoz et est le président de la République espagnole en exil. Autant dire qu'à l'époque franquiste, il est hors de question de travailler sur les Wisigoths, qui est un sujet politiquement beaucoup trop sensible. Ce qui vous explique que jusqu'aux années 1980, les Wisigoths ont été laissés par toute l'histoire européenne dans une ignorance à peu près totale, ne servant guère que d'insulte dans quelques bandes dessinées connues.
Alors, c'est totalement juste, parce que l'histoire des Wisigoths n'est ni plus lumineuse ni plus sombre que celle des autres royaumes barbares. Disons qu'elle est différente. Elle est différente parce que on a conservé beaucoup de textes, beaucoup de sources, mais pas les mêmes textes et les mêmes sources qu'ailleurs. C'est ce que je vais essayer de vous montrer. On a affaire à ce qu'on appelle un champ documentaire différent. Autant les Francs, les Anglo-Saxons, les Burgondes, les Ostrogoths, tous les peuples dont je vous ai parlé la dernière fois sont connus par des sources à peu près identiques, autant pour les Wisigoths, là on a un biais qui fait que on ne sait pas tout et on ne sait pas les mêmes choses.
Alors, si on essaie de décomposer l'histoire wisigothique, on va vite se rendre compte qu'il y a plusieurs périodes. D'abord, il y a une première période qui va des origines, disons vers le 3e-4e siècle, lorsqu'on commence à parler de Goths, jusque en 418. C'est ce que l'on appelle le temps de la migration, un moment où les Goths se structurent, se déplacent sur l'espace européen et un moment surtout sur lequel on a très très très peu de documentation: très peu de documentation dans les textes, mais surtout très peu de documentation archéologique. J'ai essayé de vous montrer la dernière fois les belles tombes des Goths de l'Est, les belles tombes des Francs, les belles tombes des Anglo-Saxons. Malheureusement pour nous, les Wisigoths ne pratiquent pas l'inhumation habillée; ils se font enterrer sans rien dans leur tombe, ou avec pratiquement rien. Autant dire qu'on a du mal à savoir à quoi peut ressembler un Goth. Et puis surtout, pendant le temps de la migration, les Wisigoths ont des conflits, des combats avec l'Empire romain, et les seules sources que l'on va avoir sont des sources négatives.
La deuxième période va être celle du royaume constitué entre 418 et 506. Un beau royaume voit le jour en Gaule, qu'on appelle le royaume de Toulouse. Là, soudain, pendant quelques générations, on a des masses et des masses de sources qui affluent, sources positives comme négatives. Et puis, à partir de 407, les Wisigoths se replient en Espagne, et pendant les deux derniers siècles, on va avoir, disons, un clair-obscur, avec quelques aspects bien documentés et d'autres complètement inconnus.
Alors, je commence par le problème de la migration. Les Goths apparaissent pour nous dans les sources dans la région de la Mer Noire et du Danube. C'est un peu un peuple barbare comme les autres, on va dire que c'est un peuple transfrontalier, c'est-à-dire que, en temps de paix, ils travaillent pour le compte des Romains: ils servent d'artisans, ils servent de paysans, ils servent de soldats, ils servent de commerçants. Donc, ils passent la frontière paisiblement pour aller travailler chez leur employeur romain. Et puis, de temps en temps, il y a des conflits, et ces transfrontaliers se transforment en pillards, mènent des raides qui dévastent une partie des cités romaines de la Mer Noire, notamment à partir du 3e siècle. C'est là, soudain, que le nom de Goths fait son apparition, avec un empereur de la seconde moitié du 3e siècle qui se fait appeler Claudius Gothicus, parce qu'il a vaincu des populations qu'il appelle les Goths. Le problème est que le nom de Goths n'est pas très répandu: les sources en langue grecque de cette époque-là les appellent les Cites; les Latins hésitent, de temps en temps les appellent les Gaotonais, de temps en temps les Goau, les Gotis, les Tervinges, les Greutunges, et toute une série de noms qui ne correspondent vraisemblablement pas aux mêmes populations. Autant dire qu'au 4e et 5e siècle, il n'y a pas d'identité gothique; il y a toute une série de populations qui vivent dans l'actuelle plaine de la Dobroudja, sur le bas Danube, un petit peu aussi dans la région de la Mer Noire, et qui se sentent vaguement unis par des liens d'intérêt politique au moment où ils font des incursions sur le territoire romain. Parmi ces peuples qui rentrent de temps en temps en contact ou en conflit avec Rome, on en connaît certains parce qu'ils ont donné leur nom à des unités de l'armée romaine. On a conservé l'almanach de l'armée romaine pour le début du 5e siècle, avec la liste de toutes les unités militaires, et parmi ces unités militaires, il y a mentionné le peuple des Visigoths. Il est très vraisemblable que les Visigoths dont on va parler pendant le reste de cette séance sont les Goths de la famille des Vis. Ce texte-là ne nous montre pas grand-chose, si ce n'est que les Goths vivent en bonne intelligence avec l'Empire, qu'ils servent essentiellement de mercenaires à l'Empire romain et qu'ils sont considérés comme des voisins.
Est-ce que ces Goths-là viennent de beaucoup plus loin? Oui, si on en croit les historiens Goths au 6e siècle. Un certain Jordanès va écrire une grande histoire des Goths. C'est un texte fantastique, parce qu'il raconte une migration sur une très longue distance. Jordanès nous raconte que les Goths sont partis de Scandinavie, qu'ils sont arrivés dans la région de la Vistule, la Pologne actuelle, puis que de proche en proche ils se sont déplacés à travers l'Europe, combattant des peuples plus ou moins monstrueux, jusqu'à arriver dans la région de la Mer Noire, dans des marais sauvages d'où ils sont enfin sortis, conquérants des provinces de l'empire romain et réussissant à fonder les premiers royaumes. Jusqu'aux années 1990, tout le monde se disait que si Jordanès avait écrit ça, il devait être bien informé. Le récit est à peu près cohérent, il y a une trentaine de générations entre le départ de Baltique et l'arrivée sur la région de la Mer Noire, avec des détails pittoresques. L'ensemble semblait correspondre à une mémoire orale du peuple Goth. Depuis quelques années, on a fait passer le texte de Jordanès à la moulinette de la critique et surtout à la moulinette de l'informatique. Donc, on a tapé tout le texte de Jordanès et on a essayé de voir s'il y avait des passages d'auteurs antiques dans Jordanès. Il y en a, il y en a beaucoup, pour être exact. Jordanès n'a pratiquement pas écrit une ligne; il s'est contenté de prendre des textes d'historiens, d'anthropologues grecs ou romains et de faire un patchwork de citations de façon à faire un récit de migration très beau. Et effectivement, son récit rappelle des choses qu'on connaît bien: ça rappelle le départ d'Énée qui, quittant la ville de Troie, a traversé la Méditerranée, a fondé des villes successives jusqu'à arriver à un endroit merveilleux qui est le Latium, où il a fondé Rome. Et on s'est rendu compte que dans l'ensemble, son récit est peut-être vrai et peut-être faux, mais en tout cas, il n'y a pas une once de texte gothique dedans. C'est purement un texte latin inspiré par toute la mythologie latine.
Et puis, pendant longtemps, on s'était dit quand même: ça marche bien, le récit jordanien, parce qu'on nous dit qu'ils partent de Baltique, et en Baltique, vous le savez, il y a une île qui s'appelle Gotland et une presqu'île qui s'appelle Gotthaland en Suède. On s'est dit: bon, ben, si les Goths sont partis, ils sont partis de là. Et les études ont montré toutefois que l'île de Gotland et la presqu'île de Gotthaland ont reçu leur nom seulement au 11e et 12e siècle de la part de géographes qui connaissaient le texte de Jordanès, c'est-à-dire que les Goths ne viennent pas de Gotland, mais Gotland a bien reçu son nom de Goths, mais plus tard. Autant dire que on ne sait pas d'où viennent les Goths. Il est assez probable qu'ils n'aient jamais véritablement quitté la région de la Mer Noire avant le 3e siècle, même si par des apports culturels ils ont pu recevoir quelques modes vestimentaires, linguistiques, d'armement qui venaient un peu plus du Nord.
Ce qui est évident, c'est que comme tous les barbares qui vivent au contact de l'Empire romain, ils ont été très tôt romanisés. La romanisation, bah ça se voit dans le seul symbole que l'on peut identifier dans les tombes gothiques. À quoi reconnaît-on une tombe gothique? À la présence d'un aigle romain. Paradoxalement, le seul insigne véritablement national, ce sont ces fibules ailiformes en décor cloisonné, généralement en grenat ou en émail, qui reproduisent les insignes des légions romaines dans lesquelles avaient l'habitude de travailler les Goths. De plus, les Goths étant en contact avec l'Empire romain, ils connaissent une transformation culturelle due à l'Empire. À partir du 4e siècle, ils ont une monarchie imitée de la monarchie romaine. Et puis, à partir des années 340-360, quand le christianisme commence à devenir la religion de l'Empire romain sous l'impulsion de Constantin et de ses fils, et bien les Goths, à leur tour, sont christianisés. On sait que vers 340, les Goths reçoivent la visite d'un missionnaire qui s'appelle Wulfila, et Wulfila traduit pour les Goths la Bible en langue gothique. C'est la première version en langue occidentale que l'on possède de la Bible, une langue savante travaillée de la part d'un missionnaire de langue grecque qui rend accessible le christianisme aux Goths. Et effectivement, les Goths vont se convertir en masse à la religion chrétienne, mais bien entendu, ils vont se convertir à la religion chrétienne de Wulfila. Or, le missionnaire Wulfila n'est pas catholique, le missionnaire Wulfila est ce que l'on appelle un Arien.
Nous avons ici affaire à deux modèles de conception de la Trinité qui étaient apparus au début du 4e siècle. Pour les catholiques, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont parfaitement divins, parfaitement égaux, parfaitement éternels. Pour les Ariens, c'est-à-dire pour les disciples du prêtre d'Alexandrie, Arius, seul le Père est pleinement Dieu; le Fils et le Saint-Esprit ne sont que des créatures qui émanent de la puissance de Dieu. À partir des années 340, les Ariens avaient quand même mis un peu d'eau dans leur vin en considérant que bon, le Père et le Fils, et dans une moindre mesure le Saint-Esprit, procédaient de la même divinité. La formulation qui avait été trouvée, c'est de dire que le Père, le Fils et le Saint-Esprit étaient semblables, homoïos en grec, alors que les catholiques considéraient que le Père, le Fils et le Saint-Esprit étaient d'une même essence, homoousios. La distinction entre les homoousiens et les homéens était extrêmement mince; il n'est pas certain que les braves guerriers gothiques de la plaine de la Dobroudja se soient rendus compte qu'ils se convertissaient à la foi homéenne plutôt qu'à la foi homoousienne. Ils se sont convertis à un modèle du christianisme qui paraissait parfaitement logique, c'est-à-dire une divinité totalement unique, mais qui était la divinité du Père qui se diffractait dans un sauveur et dans un Saint-Esprit qui était un petit peu moins Dieu que les autres.
Ça posait d'autant moins de problème que cette doctrine homéenne, donc cette version trinitaire légèrement déviante, c'est la religion officielle de l'Empire au 4e siècle. C'est la religion de l'empereur Constantin qui, sur son lit de mort, se fait baptiser par un évêque homéen, Eusèbe de Nicomédie, et c'est surtout la religion de son fils, le grand empereur Constance Ier, qui réunit plusieurs grands conciles pour imposer la doctrine homéenne comme étant la seule vraie religion chrétienne de l'Empire romain. Autant dire que lorsque les Goths se convertissent à la religion homéenne, ils ne font pas le choix d'une hérésie, ils font le choix de la religion officielle de l'Empire romain. Dans les années 350-360, les catholiques sont largement minoritaires au centre de l'Empire. Par la suite, on va constater que l'identité religieuse des Goths va toujours dépendre des relations avec l'Empire romain. Tant que les relations sont bonnes, les Goths vont être homéens de façon à plaire à l'empereur Constance II. Lorsque les relations vont se détériorer, notamment à partir des années 360-365, on va voir des chefs Goths faire d'autres choix, notamment le chef goth nommé Athanaric. À un moment, Athanaric entre en guerre avec l'Empire romain; immédiatement, Athanaric se déclare païen et se met à persécuter les chrétiens. Il va même jusqu'à interdire aux Goths de sa tribu d'adhérer au christianisme. Alors, pendant longtemps, Athanaric a servi de symbole aux persécuteurs barbares, jusqu'à l'aube du 20e siècle. Lorsqu'on veut parler d'un persécuteur, on se souvient de la persécution d'Athanaric. Mais en fait, qu'est-ce que veut faire Athanaric? Athanaric veut essayer de garder un peuple Goth. Vous avez les hommes d'Athanaric qui sont chrétiens, qui travaillent pour les armées romaines et qui parlent presque tous latin ou grec; bah, ils sont plus très Goths, ces gens-là. Et Athanaric, parce qu'il veut rester un roi des Goths, il a besoin de Goths. Donc, pour essayer de sauvegarder l'identité gothique, bah, il va essayer d'interdire à son peuple d'adhérer à la religion et plus largement à la culture et à la civilisation de l'Empire romain.
Mais les choses peuvent changer. Par exemple, en 376 de notre ère, les Goths de la Dobroudja sont soudainement menacés par les Huns qui viennent des steppes d'Asie centrale. Soudainement, les Goths se déclarent alliés de l'Empire romain et demandent de l'aide. L'empereur du moment, qui s'appelle Valens, leur autorise le passage de la frontière, et toute une partie du peuple des Goths va se réfugier dans le nord de la Grèce actuelle, dans la province de Thrace. Valens passe avec eux un accord, ce qu'on appelle un foedus, un traité qui signifie que les Goths ont le droit de résider dans l'Empire romain à condition de fournir des troupes, à condition de fournir un service militaire. Les choses auraient pu bien se passer si, du côté romain, on s'était dit qu'on pourrait pas petit peu tricher et obtenir plus. Au milieu du 4e siècle, l'Empire romain a un gros problème économique que j'avais évoqué la dernière fois; il est en crise économique parce que le coût de l'esclave est trop élevé. Le prix de l'esclave est trop élevé, on essaie d'en faire où on peut, et on se dit que ma foi, il y a bien des Goths qui sont installés en Thrace, ils ont des enfants, on pourrait peut-être en récupérer quelques-uns. Et les Romains se mettent à vendre des céréales aux Goths en échange de leurs enfants, ce que les Goths n'ont pas l'heur d'apprécier. Dès 377, les Goths de Thrace se révoltent en demandant un nouveau foedus qui soit un peu plus humain. Par la même occasion, ils se mettent à, quand même, à piller toutes les cités romaines de Thrace. L'empereur Valens ne mesure pas le problème et se porte à la rencontre des Goths sans véritable idée de manœuvre. En 378, les troupes gothiques et l'armée romaine de Valens se retrouvent face à face dans la plaine d'Andrinople en Thrace. Ils envoient légation sur légation pour négocier, parce que les Goths ne sont pas là pour se battre, ils essaient d'obtenir de meilleures conditions avec leur employeur. Valens se refuse de négocier et fait donner les légions. Et là, c'est la surprise totale: l'armée de Valens, en 378, se fait écrasée par les troupes gothiques. Les trois quarts de l'armée romaine, des troupes de l'armée romaine, laissent leur vie sur le champ de bataille, et Valens est brûlé vif dans la ferme où il s'était réfugié. C'est le plus gros désastre de l'armée romaine depuis la bataille de Cannae, un effondrement militaire absolu et totalement imprévisible. Valens a fait donner sa charge de légion comme les chevaliers français chargeront à Crécy, en ordre totalement dispersé, sans le moindre respect pour l'ennemi, pensant qu'on allait écraser des barbares, que c'était pas la peine de s'organiser.
La conséquence de la défaite d'Andrinople est considérable pour l'Empire romain. En terme militaire, l'Empire a perdu les trois quarts de ses forces, et il lui faudra au moins deux générations pour se reconstituer. En terme politique, c'est une vraie défaite: l'Empire est décrédibilisé auprès de sa population. En terme religieux, c'est aussi une catastrophe pour les partisans de l'empereur Valens. Valens était considéré comme celui dont le fils était légèrement inférieur au Père, et il est mort de façon humiliante sur le champ de bataille. Tout l'Empire romain considère que les homéens ont donc tort: Dieu n'a pas donné la victoire à Valens le jour où il en avait besoin. Et à partir de 378, alors que l'Empire était en grande majorité homéen, on voit cette doctrine s'effriter jusqu'à ce qu'en 381, le christianisme catholique soit proclamé comme religion officielle de l'Empire romain, au soulagement absolu de tout le monde, puisqu'on considère que c'est une religion victorieuse, alors que les homéens n'ont obtenu que la défaite. Et puis, pour les Goths dans tout ça, et bien ça n'a pas changé grand-chose. Les Goths n'étaient pas là pour obtenir une victoire; ils ont été les premiers surpris de tuer Valens et toute son armée dans la plaine d'Andrinople. Et quand il fait, bah, immédiatement, ils ont demandé un nouvel accord avec l'Empire romain, parce que tuer des légionnaires ne sert à rien; ce qu'ils veulent avoir, c'est des céréales et des terres. Et effectivement, en 380, un nouvel accord est trouvé qui permet aux Goths de se cantonner dans, euh, disons toute la plaine d'Illyricum, c'est-à-dire la grande plaine qui va entre la Thrace et le nord de l'Italie. Et on va avoir désormais des Wisigoths, des Goths, des Ostrogoths, toutes ces branches du peuple gothique qui vont circuler dans l'Empire romain, généralement comme mercenaires, de temps en temps comme plus que mercenaires, c'est-à-dire comme général en chef de l'armée romaine, et puis de temps en temps aussi comme ennemi, parce que les Wisigoths vont toujours essayer de négocier un meilleur accord. Ça va être notamment le cas à partir des années 390, lorsque le nouveau chef des Wisigoths va se nommer Alaric Ier.
Alaric Ier est un personnage qui est difficile à définir; tout dépend du point de vue qu'on adopte. Si on se place du point de vue wisigothique, Alaric Ier se définit comme le roi des Wisigoths; c'est un chef ethnique qui parle avec ses troupes la langue gothique. Mais si on se place du point de vue romain, Alaric Ier est maître de la milice d'Illyricum, c'est-à-dire qu'il est un des grands généraux de l'armée romaine; c'est un homme qui a un grade dans l'armée officielle, qui a toutes les dignités attendues et qui à un moment même pense recevoir le consulat. Que fait Alaric? Et bien, il exerce un chantage sur les autorités civiles romaines pour que ses troupes soient bien nourries, et il va de temps en temps attaquer Constantinople, de temps en temps attaquer la Grèce et de temps en temps attaquer l'Italie pour essayer d'obtenir de l'empereur d'Occident de l'argent ou du blé. C'est dans le cadre de ce chantage qu'à l'automne 408, Alaric arrive devant les murailles de Rome et réclame qu'on lui donne du blé. L'empereur Honorius refuse, et Alaric va mener un chantage pendant deux ans en menaçant de prendre la ville, ville qu'il peut prendre dans le mois; il a les troupes suffisantes, mais il n'a pas envie de prendre Rome. Tout ce qu'il veut, c'est avoir de quoi nourrir ses troupes. Alors, qu'est-ce qu'il va faire? Bah, tous les gestes attendus d'un général romain en rupture de ban: il va commencer par faire du pillage, puis il va demander une solde supplémentaire, comme il l'avait pas, il va déposer l'empereur et nommer un autre empereur. Et comme c'est un bon général romain, il choisit un sénateur, un certain Attale, à qui il va donner le titre d'empereur. Malheureusement pour lui, l'empereur Attale n'est pas facile à déposer, est installé dans le nord de l'Italie à Ravenne, qui est une ville défensable, et pendant ce temps, aux murs de Rome, Alaric va faire tout ce qu'il peut pour obtenir une meilleure négociation avec Honorius. Honorius refusant totalement la discussion, Alaric va de guerre lasse attaquer la ville de Rome et la prendre sans difficulté, puis la mettre à sac pendant trois jours. Là encore, l'événement est difficile à reconstituer dans la mesure où tout dépend du point de vue où on se place. En terme militaire, c'est un événement qui n'a pas de sens: la ville de Rome n'avait pas d'armée, a été très facile à prendre, et les dégâts sur le patrimoine architectural sont très limités. On nous dit qu'un seul palais de sénateur a brûlé dans toute l'affaire. Alors, en terme politique, ça n'a pas non plus de sens: en 410, Rome n'est pas la capitale de l'Empire romain, la capitale est soit à Constantinople, soit à Ravenne au nord de l'Italie. Donc, Alaric ne prend pas la ville éternelle; il s'empare juste d'un gage militaire. Sur le plan humain, par contre, c'est beaucoup plus lourd: deux ans de siège de la ville, ça signifie que pendant deux ans le ravitaillement n'a pratiquement pas pu rentrer dans Rome, la famine a fait beaucoup plus de morts que les troupes d'Alaric. Ensuite, la prise de la ville a donné suite à des exactions de la part des troupes gothiques, mais il semble qu'Alaric cherchait à garder la mesure. Toutes les sources nous disent qu'Alaric interdit totalement à ses hommes de rentrer dans les églises et d'attaquer les hommes ou les femmes qui s'étaient réfugiés dans les basiliques chrétiennes. Alaric est chrétien; il est vraisemblablement chrétien de confession homéenne comme tout son peuple, mais il respecte totalement le droit des églises romaines. En terme de civilisation, enfin, la prise de Rome en 410 n'a pas véritablement de sens: Rome est toujours là après 410, mais le fait que les murailles de Rome aient été ouvertes, que des armées jugées barbares sont rentrées dans Rome, est un traumatisme majeur dans tout le monde méditerranéen. Bon, vous connaissez peut-être ce que Saint Jérôme raconte; il y a une lettre célèbre…
Saint-Jérôme est à Bethléem à ce moment-là. Il apprend la prise de la ville de Rome et il fait une grande lettre pour expliquer que la ville, qui avait pris tout l'univers, est prise; et pour expliquer que, ma foi, on peut maintenant s'attendre à la fin des temps.
En Afrique, Saint-Augustin a aussi appris la chose, et lui aussi il se rend compte que beaucoup de gens pensent que la fin des temps est venue. Saint-Augustin est horrifié par cette interprétation, et dès l'annonce de la prise de Rome, Saint-Augustin entreprend de rédiger son monumental ouvrage *La Cité de Dieu*, pour expliquer que les cités humaines peuvent tomber, peuvent connaître des malheurs, mais que la Cité de Dieu, elle, est éternelle. Le traumatisme est total, également en Gaule, où on a des textes qui expliquent que, ma foi, la fin de l'Empire est venue; et même les païens envisagent que désormais l'univers va s'effondrer.
Et puis, 3 ans plus tard, on voit des orateurs sur la tribune, au Harang à Rome, expliquer que la ville refleurit, que tout va bien et qu'il ne s'est pratiquement rien passé. Autant dire que, si vous êtes du bon côté, c'est-à-dire si vous n'avez pas trop souffert de la famine, si vous n'êtes pas mort pendant le siège, vous pouvez avoir l'impression que la prise de Rome, c'est que très peu de choses.
Et effectivement, si on réfléchit, qui a pris la ville de Rome? C'est l'armée d'Alaric, accompagnée de tous les Italiens en rupture de ban, qui, pendant 2 ans, se sont réunis sous les murailles de Rome dans l'espoir du pillage: tous les esclaves fuyards, toutes les classes moyennes qui étaient abattues par la crise économique. Autant dire que l'armée d'Alaric qui a pris Rome en 410 devait comprendre beaucoup plus de Romains que de Goths dans ses rangs.
Quant à Alaric, bien ma foi, il repart, il meurt un peu plus tard. On a un très beau récit dans Jordanès, qui explique qu'on lui a fait une tombe avec tous les trésors qu'il a pris dans Rome, dans le lit d'une rivière, puis qu'on a laissé la rivière rejaillir sur la tombe de façon à la cacher à jamais. On n'a jamais eu la moindre preuve qu'une telle tombe a existé.
Ce qui est évident, c'est que les Goths ont besoin de retrouver un accord avec l'Empire romain. Effectivement, en 412, il trouve un accord, et en 418, l'accord est formalisé. Désormais, l'Empire romain donne aux Goths toutes les provinces d'Aquitaine et d'Espagne à garder et à exploiter comme gage de leur fidélité. Les Goths vont désormais fonder un royaume que l'on va appeler le royaume de Toulouse, qui comprend donc toute l'Aquitaine jusqu'à la Loire et une bonne partie de l'Espagne.
Ce royaume de Toulouse, je vous l'ai dit, est bien documenté, parce qu'entre 418 et 507, beaucoup d'auteurs gaulois se mettent au travail pour les rois de Toulouse. Il y a des poètes, il y a des législateurs qui vont nous raconter ce qui se passe dans ce royaume et qui, globalement, vont être satisfaits. En effet, officiellement, le royaume des Wisigoths n'est pas un royaume, c'est simplement une administration romaine avec à sa tête un général barbare. Il y a toujours un accord, un faux et douce; et dans les années 460, par exemple, un sénateur gaulois nous dit que les Wisigoths sont bien étranges. Il nous dit: les Wisigoths sont vêtus de fourrure, mais ils dirigent une administration bien gérée; ils affectent de parler gothique entre eux, mais leurs rois sont capables de réciter l'intégralité de l'Énéide de Virgile. Autant dire que les Wisigoths sont parfaitement romanisés. Ils ont accepté tous les codes de la civilisation romaine, sauf un seul: ils ne veulent pas se faire appeler Romains, ils veulent continuer de se faire appeler Goths, et même Wisigoths, puisque c'est à partir de là que les premières attestations de ce mot apparaissent.
Tout simplement parce qu'il faut imaginer qu'on a un petit groupe de généraux, accompagné de troupes, peut-être quelques dizaines de milliers de personnes au maximum, qui ont le pouvoir sur cet espace-là parce qu'ils sont Wisigoths. Si jamais ils devenaient Romains, ils n'auraient plus le pouvoir; donc ils continuent d'essayer de garder leur ethnicité dans cet espace-là, et notamment dans l'espace gaulois. Ils vont indiscutablement avoir une administration bien gérée. Des fouilles récentes ont permis de retrouver le palais des rois wisigoths de Toulouse, avec une grande salle à abside qui ressemble exactement à celle qui existait dans le palais impérial de Constantinople au même moment, une salle qui devait faire plus de 200 m de long. Donc un gigantesque bâtiment, beaucoup plus beau, beaucoup plus prestigieux que ce que Charlemagne pourra faire dans sa petite résidence d'Aix-la-Chapelle quelques siècles plus tard.
À côté de ce grand palais civil wisigothique, les Wisigoths se font construire une chapelle palatine, la chapelle du palais s'appelait la Dorade. C'était une grande basilique à coupole, ornée d'étoiles, avec des mosaïques à fond d'or, des colonnettes de marbre. Cette église wisigothique de la Dorade, qui était un des plus beaux monuments d'Occident, a été en place jusqu'en 1781, quand le clergé de Toulouse s'est dit que c'était un peu vieux tout ça, et a fait tomber l'intégralité de la Dorade pour construire une belle église classique à la place. Donc on n'a pas conservé grand-chose, malheureusement, de cette magnifique réalisation. On peut imaginer à quoi ça ressemblait en regardant l'équivalent en Italie, ce qu'on construit, l'autre branche du peuple des Goths, les Ostrogoths, non seulement leurs églises, mais également leurs mosaïques, qui représentent ici le palais civil de Ravenne. Il faut imaginer que le palais civil de Toulouse devait ressembler à peu près à ça.
Dans Toulouse d'ailleurs, la localisation des édifices n'est pas indifférente. Vous avez ici le palais wisigoth civil, et juste à côté la grande église de la Dorade, avec, entre les deux, semble-t-il, un couloir qui permettait de circuler entre le palais civil et le palais religieux. Ici, c'est le plan de toutes les capitales romaines de l'Antiquité tardive, avec deux pôles: un pôle civil, un pôle religieux, pour montrer que le souverain est maître de tout, maître à la fois de la gestion des affaires terrestres et maître à la fois aussi de la relation avec Dieu. C'est le même plan que vous aurez à Constantinople, c'est le même plan que vous avez encore à Split, si vous allez voir le palais de Dioclétien, avec le grand palais civil et à côté le temple de la divinité que l'empereur Dioclétien adorait dans cette capitale de type romain.
Les Wisigoths vont faire tous les gestes attendus de souverain romain. Ils vont faire du monnayage de type impérial, de type tellement impérial que, on l'avait évoqué la dernière fois, sur les monnaies des Wisigoths, vous allez avoir le nom de l'empereur romain, puisque l'empereur romain est toujours reconnu comme le seul souverain du monde méditerranéen. Et le malheur pour nous, c'est que désormais il est bien difficile d'identifier une pièce d'or frappée à Toulouse, dans la mesure où cette pièce d'or ressemble à s'y méprendre à une pièce d'or frappée à Constantinople ou à Ravenne.
Donc ce palais de Toulouse, les rois wisigoths vont avoir une administration civile avec un usage massif de l'écrit. Cet usage de l'écrit administratif se voit dans l'usage des sceaux, puisque tous les documents issus du souverain sont scellés. On a gardé uniquement la bague d'Alaric II, le dernier roi de Toulouse, avec, voyez, une bague de type romain, avec le nom *ALARICUS REX* écrit en latin, bien entendu, avec le titre simplement de *REX GOTORUM*, puisque c'est son titre ethnique, et vous voyez cette figure d'inspiration parfaitement romaine. Les Wisigoths vont aussi être législateurs. Pendant un siècle, les rois de Toulouse vont composer de nombreux codes de droit. Alors pour une partie, ils vont faire de nouvelles lois, mais surtout les rois de Toulouse vont encadrer la révision du droit romain. Ils vont reprendre toutes les compilations de droit romain antérieures, notamment le grand Code Théodosien, publié en 438. Et à partir de cet énorme code romain, impossible à utiliser, les Wisigoths vont faire ce que l'on appelle un bréviaire, c'est-à-dire un abrégé. En 506 est publié le plus célèbre de ces abrégés, qu'on appelle le Bréviaire d'Alaric.
Ce qui est original pour nous, c'est de constater que cette version abrégée du droit romain produite par les Wisigoths est bien supérieure à l'original romain. Là où les législateurs romains avaient accumulé plus de 1600 textes de droit d'origine diverse sans les structurer, les Wisigoths vont mettre un plan et vont résumer les lois romaines de façon à leur donner du sens. Je vous donne par exemple une comparaison: dans la loi romaine du Code Théodosien, la loi impériale, voilà comment se présentait le texte: *Les empereurs Arcadius et Honorius augustes, afin que les personnes accusées de différents crimes, détenues dans différentes provinces, ne soient pas retardées plus cruellement, soit par la lenteur des juges, soit par quelques bonnes volontés de bonté de leur part, tous les juges doivent être invités à sortir les accusés de prison, à les soumettre au jugement pour leurs fautes et à prononcer la sentence que les lois proposent. Donné le 3 des nones de doute à Constantinople, étant consul Arcadius pour la 4e fois et Honorius pour la 3e*. Bon, on arrive à comprendre le sens du texte. Et ce que font les Wisigoths, ils reprennent le texte et ils résument. Bréviaire d'Alaric, même loi: on recopie la loi parce que c'est le précédent romain, et en dessous les Wisigoths écrivent: *devront pas être gardés en prison plus de 3 mois; ils doivent être rapidement jugés; s'ils sont innocents, ils seront relâchés; s'ils sont convaincus de crimes, la peine de la loi sera appliquée.* C'est pour éviter la prison préventive qui était, à l'époque romaine comme à notre époque, le fléau d'une civilisation, parce que des gens passaient des années en prison en attendant le jugement.
Bref, un système d'inspiration très étatique, très romaine, et avec une volonté donc de modernisation. On a donc un État qui, dans l'ensemble, est un État de type romain, et pourtant il y a une bizarrerie. Alors que tous les Romains sont catholiques depuis 380, les Wisigoths restent hérétiques, il restent homéens, on va dire ariens, puisque les catholiques traitent les homéens d'Ariens. Pourquoi continuent-ils de suivre cette loi ostrogothique que désormais plus personne ne continue d'écouter? Alors ça pose d'énormes problèmes, parce que notre documentation sur la religion des Wisigoths constitue presque la moitié de ce que l'on a sur les Wisigoths. Beaucoup de gens traitent de la religion des Wisigoths, parce qu'au Ve et VIe siècle, ça étonne: pourquoi continuent-ils d'être hérétiques? Alors on peut essayer de comprendre les choses de différentes façons. Ce qu'on a quand même comme textes, ce sont des textes polémiques. Les catholiques disent: c'est pas bien. Les rois de Toulouse sont de braves gens, et pourquoi est-ce qu'ils continuent d'être hérétiques? Alors certains disent: c'est par malignité; d'autres: c'est par reine de l'Empire romain.
Je vous montre ici le témoignage d'un prêtre de Marseille des années 450, Salvien de Marseille, qui est un auteur qu'on ne lit pas en France. Il dit: *les Wisigoths ariens se trompent, donc, mais c'est de bonne foi, non par reine, mais par amour pour Dieu, persuadés qu'ils honorent le Seigneur et qu'ils l'aiment, bien que leur foi ne soit pas juste. Il pense qu'elle constitue le parfait amour de Dieu. Quelle punition ils recevront au jour du jugement pour cette croyance fausse et erronée, nul ne peut le savoir que le juge éternel. En attendant, Dieu, je crois, leur accorde sa patience, parce qu'il voit que si leur croyance n'est pas correcte, ils agissent seulement par amour pour une croyance qui ne manque pas de piété.* Étonnant de voir un prêtre catholique chanter les louanges de Wisigoths barbares et hérétiques. Et puis Salvien va beaucoup plus loin. Salvien nous dit que la victoire des Wisigoths devant les murs de Rome en 410, c'est le meilleur moment de l'histoire. Dieu a enfin donné la victoire aux barbares pour châtier les Romains. Et ça vient de rajouter: la victoire des barbares est bonne partout. Par exemple, lorsque les Vandales se sont emparés de la ville de Carthage, ils ont immédiatement fait fermer tous les lupanars de la ville, lupanars qui étaient très fréquentés par le clergé, rajoute Salvien, et ils ont obligé les prostituées à se marier. Et ça vient de rajouter, d'ajouter, jusqu'à dire finalement que l'Empire romain mérite d'être envahi par les barbares et qu'il espère la défaite des dernières armées romaines.
Salvien de Marseille est un auteur qui a été très peu lu en France. En 1948, le grand Pierre Courcel, historien des grandes invasions, écrit que Salvien est le prototype du collabo et qu'il n'en encourage pas la lecture. Il explique que quelqu'un qui dit du bien des Germains ne peut pas être un bon Français, et d'expliquer que Salvien est né à Trèves, donc ça doit être de la graine de chevelu. Bon, en fait, Salvien cherche tout simplement à jouer la provocation. C'est un polémiste. Il est en train d'expliquer à son auditoire catholique que même les pires des hommes sont meilleurs que les pêcheurs catholiques. Donc il va jusqu'à dire que les hérétiques sont de braves gens et que euh il faut les respecter.
En pratique, ce que l'on constate surtout, c'est qu'il n'y a pas de tension pendant un siècle en Aquitaine. Les rois et les élites wisigothiques sont hérétiques, les élites foncières et les élites religieuses sont catholiques, et il n'y a pas la moindre tension. Situation extraordinaire: pendant un siècle, il n'y a pas un seul martyre, pas un seul évêque ne se fait tuer pour sa foi sous la domination wisigothique, par comparaison à l'époque de la domination des rois mérovingiens, qui eux sont catholiques. Des évêques se font tuer au VIe siècle, et environ 30 à 37 au VIIe siècle. Donc ce ne sont pas les hérétiques qui tuent les évêques, ils ont d'excellentes relations. Alors, bien entendu, de temps en temps, il y a des gens qui en disent du mal, mais pas toujours.
Je vous donne l'exemple de Sidoine Apollinaire. Sidoine Apollinaire, c'est le plus grand aristocrate d'Auvergne. Il est le gendre d'un des derniers empereurs romains, Avitus. Il a des possessions foncières qui s'étendent des Monts du Lyonnais jusqu'à Toulouse, et puis il va finir comme évêque de Clermont-Ferrand. Sidoine Apollinaire a surtout une très belle carrière politique. Il va être un des derniers préfets de la ville de Rome, maire de la ville de Rome. Et qu'est-ce qu'on constate? Et bien que Sidoine Apollinaire dit du bien des Wisigoths pendant les trois premiers règnes. Sous Euric, Théodoric II, Sidoine ne sait pas comment expliquer que les Wisigoths, comment pour les faire paraître meilleurs, il nous fait des récits fantastiques en expliquant: c'est vrai, les Wisigoths sont un peu poilus comme tous les barbares, mais ils se font merveilleusement bien raser. Il nous explique que c'est vrai que de temps en temps les soldats wisigoths font quelques petites bêtises, mais que leur roi récite le latin avec un accent merveilleux et que ça permet tout d'effacer. Pourquoi? Bah parce que Sidoine Apollinaire a besoin des Wisigoths. Si son beau-père a réussi à devenir empereur de Rome, c'est parce que son beau-père avait le soutien des rois wisigoths de Toulouse, et Sidoine Apollinaire flatte ce pouvoir-là.
Puis soudain son beau-père échoue, et puis le roi Euric, qui règne entre 466 et 484, se révolte contre Rome. Il rompt le faux et douce, et surtout il attaque Clermont-Ferrand. Alors là, Sidoine va nous expliquer que les Wisigoths sont les pires des barbares, que l'arianisme est une monstruosité, et que le roi Euric est le roi de sa secte beaucoup plus que de son peuple. Et puis Sidoine Apollinaire échoue dans sa révolte, il se fait capturer, il se fait envoyé en exil, exil extrêmement dur puisque on lui donne qu'un seul domaine pour résider avec une centaine seulement de serviteurs pour l'entourer, et que dans ce domaine il y a des femmes gothiques qui parlent sous sa fenêtre le soir. Sidoine Apollinaire est persuadé de subir le martyre. Il l'écrit avec une candeur merveilleuse. Il écrit ses souffrances le soir quand il a du mal à dormir parce que des gens parlent sous sa fenêtre. Bon, il veut quand même revenir. Donc Sidoine Apollinaire, après un an et demi de cet exil épouvantable, se fend de quelques poèmes de circonstances pour la femme du roi des Wisigoths, puis d'une traduction d'une œuvre grecque qu'il envoie au roi des Wisigoths, puis de quelques lettres charmantes à tout l'entourage des Wisigoths, jusqu'à revenir en grâce, récupérer son poste d'évêque de Clermont, et jusqu'à devenir législateur en chef du palais de Toulouse. Et dans les dernières années de sa vie, Sidoine Apollinaire, pour nous expliquer que les Wisigoths sont finalement des braves gens, c'est vrai, il y a un petit problème religieux, mais c'est presque rien, et que de toute façon ils écoutent quand on leur explique les cours de droit, et c'est ça le plus important. Autant dire que on a une situation étrange, avec une coexistence à la fois ethnique et religieuse qui est parfois jugée invivable et parfois jugée sans la moindre difficulté. Bon, s'il y a quelque chose de dur, les Wisigoths se laissent pousser la barbe, et ça Sidoine Apollinaire n'accepte pas jusqu'à la fin de sa vie. Il dira que c'est pas civilisé.
Bon, si on regarde du côté des théologiens, disons un peu plus sérieux, du type Césaire d'Arles, le grand Césaire d'Arles, évêque d'Arles à partir du VIe siècle, à partir de 502, bien on constate que Césaire d'Arles se montre tout aussi peu sensible à la question de la religion hérétique des Wisigoths. Alors que Césaire d'Arles fait de très nombreux sermons pour dire à ses ouailles d'éviter la contagion païenne, ne pas se mêler des paysans païens, ou leur dire de se mettre en garde des risques de contamination des Juifs qui pratiquent le sabbat, et bien Césaire d'Arles n'évoque la question de la religion des Wisigoths que dans deux sermons extrêmement courts et extrêmement allusifs. Bien entendu, il y a quelques traités anti-ariens qui sont rédigés en Provence, mais les deux traités que l'on attribue, et sans doute à tort, à Césaire d'Arles, ne sont pas des traités violents. On explique bon ce que c'est, vrai que les Wisigoths sont hérétiques, c'est pas bien, mais on explique que c'est pas très grave. Les théologiens provinciaux nous disent: bon, les Wisigoths font baptiser leurs enfants au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Donc le baptême des Wisigoths est parfaitement légal, parfaitement canonique. Il n'y a pas besoin de les rebaptiser si jamais ils se convertissent au catholicisme. Tous les traités disaient également que bah on n'a jamais vu un Wisigoth essayer de forcer un catholique à se convertir à sa propre religion.
Même impression d'une coexistence pacifique dans les lettres de Ruricius de Limoges. Ruricius de Limoges, c'est un évêque des années 500, c'est un aristocrate du même niveau que Sidoine Apollinaire, d'ailleurs ils sont apparentés. Et Ruricius de Limoges nous a laissé un très bel ensemble de lettres dans laquelle il décrit la situation de l'Aquitaine dans les années 500. C'est pas le paradis, mais pas loin. Nous qui avons une image très sombre des temps barbares, Ruricius de Limoges n'a apparemment pas vu de dévastation. Il s'entend très bien avec les Wisigoths, et dans les près de 70 lettres conservées de Ruricius de Limoges, il n'évoque jamais le moindre problème religieux. Alors on pourra dire que Ruricius de Limoges est prudent, à rester dans les bonnes grâces du pouvoir de Toulouse, qui va pas dire que les barbares sont méchants et hérétiques, mais Ruricius de Limoges évoque d'autres problèmes tout aussi sensibles. Par exemple, il a un fils ivrogne, et on a de nombreuses lettres de Ruricius sur les problèmes de boisson de son fils. On peut supposer que s'il parle de ça, il pourrait parler quand même des problèmes causés par les soldats gothiques. Rien du tout.
Et quand on regarde la documentation législative du royaume de Toulouse, on est aussi surpris. Le royaume de Toulouse a choisi le christianisme comme religion d'État, mais dans tous les textes le christianisme est décrit dans des termes tellement vagues que l'on ne sait pas si c'est le catholicisme ou la foi homéenne qui est religion d'État. Dans un des textes romains qui a été repris par les Wisigoths, on a même supprimé la liste des hérésies de façon à laisser dans le flou le plus total la religion officielle du royaume. C'est le christianisme, que vous soyez catholique ou que vous soyez arien, ça ne pose pas de problème. Le roi des Wisigoths finance tout le monde. Le roi de Toulouse finance la construction des églises ariennes, mais il donne des exemptions d'impôt pour aider les catholiques. Donc on a l'impression qu'on a un système à deux religions d'État: si vous êtes Wisigoth, vous êtes arien; si vous êtes Romain, vous êtes catholique; et dans les deux cas, ça ne pose pas de difficulté.
Alors le problème, c'est de comprendre pourquoi, pourquoi diable, on a affaire à un pouvoir chrétien, le christianisme étant une religion prétendant à l'universalisme pendant le premier millénaire, et qui n'impose pas sa propre version de la religion. Alors il y a plusieurs possibilités de comprendre les choses. La première possibilité, c'est de se dire que il y a quand même un accord entre les Wisigoths et l'Empire. Les Wisigoths sont officiellement des gouverneurs romains, et la religion officielle de l'Empire romain, c'est le catholicisme. En tant que gouverneur romain, ils ne peuvent tout de même pas persécuter la religion officielle de l'Empire romain. Ça tiendrait pas la route, cette affaire-là, et les Romains se révolteraient. Et de fait, quand on compare à ce qui se passe par exemple en Italie, en Italie on voit le roi hérétique d'Italie, l'Ostrogoth Théodoric le Grand, aller faire ses dévotions à Saint-Pierre de Rome en expliquant que, en tant que gouverneur de l'Italie romaine, et bien il a le devoir d'avoir de bonnes relations avec le Pape. Et si on regarde ce qui se passe chez les Wisigoths, c'est un peu la même chose. Les Wisigoths ont d'excellentes relations avec le clergé catholique, au point qu'on a conservé une lettre de l'évêque d'Arles, Hilleric, qui se trompe en appelant le roi des Wisigoths "mon fils". C'est pas son fils, il est hérétique, mais il a tellement de bonnes relations que ça glisse au sein de la lettre. Il appelle "mon fils".
Bon, deuxième type de réflexion, peut-être moins irenique, c'est de dire que les Wisigoths ont besoin des Romains. Je vous ai dit, des peut-être 10 000, grand maximum. Ils ont besoin du soutien des élites romaines. Tous les Romains sont catholiques. S'ils ont besoin d'avoir des juristes, ont besoin d'avoir des théologiens, ont besoin d'avoir des fonctionnaires, ont besoin d'avoir des généraux, ils ont besoin d'avoir des Romains. Ils ne connaissent rien à la marine, ils ont besoin d'avoir des amiraux. Il leur faut des Romains. Donc ils ont une nécessaire bonne relation avec les Romains. Ceci impose le respect du catholicisme. Et puis vous avez un troisième ordre de réflexion: pourquoi est-ce que les Wisigoths respectent le catholicisme des Romains? Parce que si jamais les Romains devenaient hérétiques, on ne saurait plus qui est qui, qui est Romain. On voit des rois wisigoths de Toulouse interdire les conversions à l'arianisme, parce que sinon il y aurait confusion, et on risquerait de voir les Romains reprendre totalement le pouvoir en Aquitaine sous le titre de Wisigoths.
La situation est donc relativement paisible jusque en 506. En 506, le dernier roi de Toulouse, Alaric II, réunit toute une série de conciles de l'épiscopat catholique. Les évêques catholiques se prosternent jusqu'à terre pour prier pour la vie d'Alaric II, et on a l'impression que la relation est devenue fusionnelle avec le roi. On a une dernière lettre de Césaire d'Arles en 506 qui dit: *le dernier concile s'est merveilleusement passé, le roi nous a promis un nouveau concile pour 507 à Toulouse, tout le monde va venir, y compris les Espagnols. Il va se passer des choses, vous ne savez pas.* Bon, malheureusement, nous, on sait ce qui va se passer. Mais on peut supposer ce qui va se passer. À force de se rapprocher des catholiques, il n'est pas impossible que le roi Alaric II ait décidé de devenir lui-même catholique. Toute une série de signes laisse penser que le roi de Toulouse avait fait le choix du catholicisme. C'est ce que fait au même moment le roi des Burgondes, Sigismond; c'est ce que fait au même moment le roi des Francs, Clovis. Seulement Clovis et Sigismond n'ont pas vraiment envie de voir le roi des Wisigoths devenir catholique, parce que sinon ça renforcerait son pouvoir, l'alliance avec son élite locale serait renforcée, et tout espoir de récupérer l'Aquitaine serait perdu.
En 507, Clovis et Sigismond mènent une guerre contre Alaric II pour de nombreuses raisons, mais peut-être pour l'empêcher de devenir catholique, et ça marche. En 507, Clovis réussit à tuer Alaric II dans la bataille de Vouillé, à côté de Poitiers. Sigismond et ses armées descendent jusqu'à Arles, et le royaume de Toulouse est anéanti. Les Wisigoths vont devoir se replier sur ce qui leur reste de territoire, c'est-à-dire sur l'Espagne, avec simplement une bande côtière autour de Narbonne qu'ils conservent, qui s'appelle la Septimanie. On arrive là dans le 3e temps de l'histoire wisigothique, le mieux documenté, mais le plus complexe à reconstituer: l'époque du royaume de Tolède, entre 507 et 711. Époque difficile à reconstituer pour de nombreuses raisons. D'abord parce que la situation des Wisigoths à partir de 507 est difficile: situation militaire délicate. Le royaume franc est emparé de l'Aquitaine, et l'Aquitaine était l'espace le plus riche du royaume wisigothique. Donc les Wisigoths vont devoir se repositionner, notamment dans la Meseta, renouer des accords avec les élites locales, et il leur faudra pratiquement 20 ans avant de pouvoir mettre sur pied une armée qui tienne la route. Situation difficile parce qu'en Espagne les Wisigoths ne sont pas seuls. À l'ouest de l'Espagne, en Galice, il y a un autre peuple barbare qu'on appelle les Suèves, autour de la ville de Braga, et pendant plus de 50 ans les Suèves vont être indépendants et en guerre quasi permanente avec les Wisigoths. À l'Est, entre Carthagène et Malaga, à partir des années 550, les Impériaux vont revenir. L'Empire byzantin va essayer de reconquérir l'Espagne, et toute une bande côtière entre Carthagène et Séville va être en possession de l'Empire.
Romain de Constantinople, avec des guerres permanentes entre les Impériaux et les Wisigoths. Et puis, au nord bien entendu, il a les Basques, qui sont pour personne mais contre tout le monde, et qui vont poser des problèmes récurrents aux Wisigoths pendant, bah, disons pendant pratiquement des siècles. Donc, c’est une situation de fièvre obsidionale que va connaître le royaume wisigoth et qu’il va finalement connaître pendant toute son histoire : des menaces militaires très fortes. Ces menaces sont d’autant plus fortes que le royaume wisigoth connaît également des troubles politiques. Alaric est mort en laissant le pouvoir à un régent qui s’appelait Gessaléic, qui a été rapidement éliminé, à un autre régent qui était son beau-père Théodoric, puis à son fils Amalaric, qui règne entre 526 et 531. Amalaric finit par être assassiné en 531 par les armées franques. Le problème, c’est qu’il était le dernier de la dynastie. La dynastie des rois wisigoths, qui remonte au moins à Alaric Ier, s’éteint en 531. À partir de là, les Wisigoths n’ont plus de dynastie royale stable, et dans ce contexte-là, tout le monde se bat pour avoir le pouvoir.
Les sources franques vont s’amuser en parlant de « maladie gothique ». Ils vont expliquer que les Goths ont une curieuse pathologie, la « phtalie » : c’est que dès que quelque chose leur pose problème, ils tuent leur roi avant de faire autre chose, puis ils réfléchissent. Effectivement, l’espérance de vie sur le trône wisigothique devient singulièrement faible pendant tout le VIe siècle. Donc, vous avez ces assassinats à répétition, qui vont être à l’origine d’une très, très mauvaise réputation des rois wisigoths. Gros problème qui va être résolu surtout à partir du règne de Léovigild, en 568. Sort de cette mêlée pour le trône un roi particulièrement dynamique qui s’appelle Léovigild. Léovigild fait des choix qui sont des choix majeurs pour l’histoire wisigothique. Le premier choix, c’est de rompre totalement avec l’Empire byzantin. Puisque l’Empire byzantin attaque l’Espagne, et bien on rend le fouet doux, on rompt l’accord. Et vous le voyez, Léovigild est le premier roi à faire frapper une monnaie d’or à son nom, le premier roi également qui va porter les vêtements impériaux, le premier roi qui va porter la couronne. À partir de Léovigild, le roi des Wisigoths est autonome. Ce n’est plus un gouverneur romain, c’est véritablement un roi territorial.
Léovigild va également faire des choix qui sont des choix géopolitiques. Il va chercher une capitale. Alors, dans un premier temps, il va essayer de trouver une position centrale dans la Meseta. Il va fonder une ville qu’il va appeler Réopolis. Réopolis, c’est une très, très belle histoire d’échec urbain. Très belle construction avec un palais civil, vous le voyez au premier plan, une église que vous voyez au fond. Donc, la même réflexion reste toujours dans une pensée très romaine : un pôle civil, un pôle religieux pour le pouvoir. Mais ça marche pas. C’est sur un plateau relativement aride, c’est très facile à défendre, mais pas très facile à vivre, et on ne voit personne habiter à Réopolis rapidement. Léovigild va se dire qu’il va falloir choisir un autre site, et il va privilégier Tolède. Tolède, vous connaissez peut-être le site : un éperon rocheux pratiquement imprenable si vous avez une armée à l’intérieur. Et c’est à partir de là que l’on parlera de royaume de Tolède pour désigner le royaume des Wisigoths. Il y a d’autres sites qui avaient été choisis, euh, Ligile. Une politique de création urbaine. C’est notamment Ligile qui, après une grande victoire contre les Basques, va fonder dans le nord de l’Espagne la ville de Victoria. Victoria, en honneur d’une victoire contre les Basques. Il vous faut que tout en se disant très, très wisigoth, a une pensée très, très byzantine. Il choisit comme capitale une ville qu’il appelle Rolis, son premier fils s’appelle Reccared, comme Constantinopolis, Constantinople, et sa ville de fondation il l’appelle Victoria. En grec, on dirait Niké. Donc, c’est le même nom que les grandes cités de l’Empire byzantin. Cette volonté impériale.
Vient quand même au problème religieux. Léovigild est toujours hérétique, toujours arien, et 99 % de sa population est catholique. Toujours le même vieux problème. Et Léovigild décide de faire une, une politique, excusez-moi, originale. Il se dit : « Puisque je me comporte comme un empereur byzantin, on va faire un grand concile. » En 580, il réunit à Tolède un grand concile, et à la byzantine, il propose un compromis. Il dit aux catholiques : « Vous considérez que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont totalement égaux et parfaitement Dieu. » Il dit aux Ariens : « Pour vous, il y a que le Père qui est complètement Dieu. » Allez, on fait fifity-fifity : le Père et le Fils sont complètement Dieu, mais le Saint-Esprit est en position inférieure. C’est la logique purement byzantine, c’est-à-dire que quand il y a deux positions inconciliables sur le plan théologique, on tranche pas, on prend la position médiane. Alors ça pourrait marcher en Espagne. Effectivement, pendant 5 ans, il y a des évêques qui adhèrent à cette, cette position médiane, mais bon, théologiquement, c’est très difficile à soutenir quand même. Vous pensez que d’avoir un Saint-Esprit juste inférieur… et ça ne tiendra pas. Mais l’expérience est quand même remarquable.
Et puis Léovigild va avoir un gros problème : c’est que après avoir écrasé tous les compétiteurs au trône, il va avoir un compétiteur au trône dans sa propre famille. Son fils Hermégild se soulève contre lui et essaie d’hériter du trône du vivant de son père. Léovigild réussit à s’emparer d’Hermégild dans Séville et le mettre à mort. Donc, le plus grand roi de l’histoire wisigothique est aussi un roi qui va avoir une histoire sombre. Il va passer pour un persécuteur parce que, peu avant d’être capturé, Hermégild va se convertir au catholicisme dans l’espoir de se trouver des alliés. Le pape Grégoire le Grand apprend la chose et fait inscrire dans les livres romains le nom d’Hermégild comme un saint du christianisme. Encore aujourd’hui, vous avez saint Hermégild en Espagne, même chez les catholiques. La chose passe assez mal parce qu’on a bien compris qu’Hermégild était avant tout un usurpateur, mais l’image de Léovigild va toujours poser problème aux Espagnols : d’avoir en même temps leur plus grand roi, en même temps leur plus grand législateur, et en même temps quelqu’un qui va tuer un des saints du calendrier officiel. Léovigild meurt en 586, mort dans son lit, mais mort intéressante parce qu’on ne sait pas ce qui se passe. Il meurt de maladie, mais son fils Reccared fait immédiatement circuler des rumeurs disant que sur son lit de mort Léovigild s’est excusé pour son compromis théologique. Puis quelques années plus tard, Reccared dit : « Bon ben, sur son lit de mort, il a demandé le baptême catholique, n’a pas eu le temps de lui donner, mais il l’avait demandé vraiment. » Et vous avez des récits disant que comme Léovigild avait voulu devenir catholique, il est quand même arrivé au Paradis, pas vraiment en ordre de bataille, mais c’est bon quand même, il est sauvé. Bon, vous voyez l’idée. Il n’y avait pas de dynastie pérenne chez les Wisigoths. Reccared, qui lui succède, essaie de refonder une dynastie, et il est impossible de dire que le fondateur de la dynastie est un infâme. Donc, on tente tout pour sauver la mémoire de Léovigild, et en même temps on va tout faire pour enfoncer la mémoire d’Hermégild. Pendant trois siècles en Espagne, personne ne priera pour Hermégild comme étant un saint du christianisme. C’est au contraire l’image noire de ce qu’il ne faut pas faire.
Reccared, qui a hérité les talents de politique de son père, beaucoup plus que les erreurs politiques de son frère, fait des choix qui sont des choix qui s’imposent. Trois ans après être monté sur le trône, en 589, Reccared fait le choix du christianisme dans sa version catholique, de façon à unifier l’Espagne et à unifier les Wisigoths et les Romains. Il faut avoir une religion unitaire, c’est ce qu’on fait tous les autres grands peuples au VIe siècle. Les Wisigoths sont un peu des retardataires de la conversion, mais ils le font quand même. Et Reccared immédiatement fait quand même quelque chose qui ne s’est produit nulle part ailleurs : il persécute la religion arienne. À partir du moment où il fait le choix du catholicisme, il ne peut plus y avoir qu’une seule religion, c’est la foi catholique. Ce choix du catholicisme est à droit parce qu’il neutralise les oppositions. Désormais, les Byzantins n’ont plus aucune raison d’attaquer l’Espagne parce que c’est attaquer un pouvoir catholique, et les Francs n’ont plus non plus de raison d’attaquer tellement l’Espagne parce que désormais ce sont des coreligionnaires. Ce qui permet à Reccared d’avoir un répit qui lui permet de se débarrasser d’à peu près tous les compétiteurs au trône, notamment le pire compétiteur au trône qui se trouvait être sa belle-mère. Reccared a un règne relativement pacifique. Il meurt en 601, réussit à laisser transmettre son trône à son fils Liuva II. Seulement Liuva II, en 603, se fait assassiner, et rebelote : il n’y a plus de dynastie chez les Wisigoths. Le trône est saisi par un personnage qui est sympathique : c’est un comploteur pathologique. Depuis vingt ans, il était dans tous les complots, et il y a qu’en 603 qu’il réussit son premier complot en réussissant enfin à saisir le trône. Il s’appelle Wittéric. Bon, il est bien entendu peu apprécié chez les Espagnols, mais il réussit à prendre le trône, mais pas à le tenir. En 610, Wittéric est assassiné alors qu’il est assis sur le trône. Quelqu’un le poignarde, il tombe de son trône. On a une description pathétique.
Succédé par Gundomar en 612, lui aussi qui meurt de façon peu claire en 612. Succession par 6 buts. Lorsqu’on arrive en 612, il semble désormais qu’il va falloir imposer des règles si on veut éviter des troubles politiques permanents. Par chance, le nouveau roi Sisebut est un personnage, disons, original. Sisebut va dire que Gundomar et Wittéric n’étaient pas des vrais rois, qu’il n’y a que lui qui compte parce qu’il appartient à la dynastie de Léovigild. C’est peut-être vrai, on sait pas trop, c’est pas impossible. C’est surtout un roi d’une grande compétence, notamment en matière intellectuelle. Sisebut est un grand écrivain. Il compose une vie de saint Didier de Vienne, qui est de très, très bonne tenue. Il compose un traité sur les éclipses de Lune pour expliquer la mécanique céleste des éclipses de Lune. En effet, en 612, en 615, il y avait une série d’éclipses en Espagne qui avait suscité la peur des populations. Il fait un traité scientifique pour expliquer que non, c’est simplement l’ombre portée qui va faire l’éclipse de Lune. Le traité est très beau, et en plus il est écrit en hexamètre d’accouplement latin. Donc, la grande poésie latine scientifique dans la tradition qui existait au Ier-IIe siècle de notre ère. Sisebut est en outre un roi d’une très grande piété qui va avoir des relations amicales avec Isidore de Séville à qui il va commander les Étymologies, et puis quelqu’un qui va également essayer d’épargner les prisonniers de guerre. Donc, on a des grandes lettres de Sisebut pour expliquer qu’il va falloir essayer de traiter humainement les prisonniers de guerre. C’est quelqu’un qui va également correspondre avec les Byzantins. On a conservé les lettres de Sisebut échangées avec les Byzantins. Ils sont en guerre, et ils font un assaut de littérature à qui composera la plus belle lettre diplomatique. Mais en même temps, notre Sisebut va avoir un problème important, c’est le problème politique : comment se stabiliser sur le trône ? Alors, le choix qui va être fait, c’est de dire que ce qui fait qu’un roi des Wisigoths mérite son trône, c’est qu’il défend l’orthodoxie. Reccared avait réussi à se maintenir sur le trône en persécutant les Ariens. Sisebut décide d’avancer d’un cran dans l’unification religieuse de l’Espagne. Le problème, c’est qu’il y a plus d’Ariens en Espagne, il reste plus qu’une seule déviance religieuse, c’est le judaïsme. En 615, Sisebut lance une persécution massive des Juifs, pour des raisons religieuses très certainement, mais avant tout pour des raisons politiques, pour montrer que le roi est celui qui défend la religion. L’épiscopat catholique n’est pas charmé par la chose parce que la persécution de Sisebut est totalement anticanonique. Sisebut va ordonner aux Juifs des baptêmes de force. Or, vous savez que dans la théologie chrétienne, le baptême ne peut être reçu que volontairement. Isidore de Séville va essayer d’expliquer à Sisebut que c’est pas trop bien tout ça, tout ça, tout ça. Et puis quand même, au bout d’un moment, on accepte le principe, les évêques vont accepter d’administrer les baptêmes de force. Tous les Juifs d’Espagne vont être contraints de recevoir le baptême. Dans ce cadre, on va voir une caractéristique particulière du royaume wisigoth, c’est cette persécution latente du judaïsme qui va durer jusqu’à la fin.
Si on essaie de regarder ce royaume au moment de son apogée, disons à partir de l’époque de Sisebut, on constate quand même que l’unification a été réussie. À partir des années 620 en Espagne, il n’y a plus de Romains. Tous les hommes libres se font intitulés Wisigoths. Tous les gens qui obéissent au roi des Wisigoths sont des Wisigoths. On constate également que tous les hommes libres acceptent les codes de la civilisation wisigothique, notamment l’anthroponymie. Ils acceptent de donner à leurs enfants des noms wisigoths. Le meilleur exemple, c’est le nom de Théodoric. Théodoric était le nom des rois de Toulouse, également d’un roi de Ravenne. C’était le symbole même des rois ariens. Aucun catholique ne reçoit le nom de Théodoric au VIe siècle. Et puis, à partir du VIIe siècle, à partir du moment où les rois sont convertis, et bien on va voir des gens qui s’appellent Théodoric partout. Des Théodoric, il y en a encore aujourd’hui. Théodoric, c’est le prénom Dietrich en allemand, ou Thierry en français. Et donc ce prénom, qui était le symbole même de l’hérésie, devient un prénom parfaitement acceptable pour les catholiques. Sur le plan culturel, on a aussi affaire à un royaume qui parvient à une sorte de synthèse, sorte d’aboutissement de sa pensée, avec bien entendu les, la personnalité des grands pères de l’Église. Isidore de Séville est le plus symbolique, quelqu’un qui va être capable de rédiger la première encyclopédie de l’histoire, les Étymologies, la somme de toute la pensée et de tout le savoir humain rédigé dans les années 620 et 630. On va avoir également des gens qui seront capables de composer, disons, des traités théologiques dans une veine plutôt millénariste, avec des réflexions sur la fin des temps. Julien de Tolède, au milieu du VIIe siècle, écrit un prognosticum, pronostic sur la fin des temps : comment est-ce qu’on va attendre la fin des temps, quels sont les signes qui vont y avoir ? On a des lettres mystiques qui sont composées par des gens comme Valérius de Bierzo, qui est peut-être le premier mystique espagnol. Donc, quelqu’un qui vit une vie d’ascétisme extrême et qui compose des œuvres inspirées, ou qui est atteint d’une forme de maladie mentale, c’est très difficile à dire, parce qu’il écrit dans un latin tellement délirant que personne n’arrive à comprendre la pensée de Valérius de Bierzo. Mais c’est, disons, une des origines du grand mysticisme espagnol. Et puis on va avoir un royaume qui est bien structuré sur le plan administratif aussi. Tout le monde écrit au roi des Wisigoths, tout le monde échange des textes. Malheureusement, toutes les archives diplomatiques et administratives ont brûlé lors de la conquête arabe. Mais en Espagne, on a une chance : on faisait les brouillons sur ardoise, et on a conservé les brouillons des actes wisigothiques sur ardoise. Alors, c’est pas passionnant, c’est des histoires de vente de chevaux, c’est des histoires de transmission d’ordre du roi à ses administrateurs, mais on voit qu’on a à faire à un royaume de type romain avec une démarche purement administrative, même si là on a que les ardoises des documents. Mais l’originalité, c’est qu’on n’a pas d’histoire, on a pratiquement aucun historien. Le roi avait demandé à Isidore de Séville de composer une histoire des Goths. Isidore, qui est obéissant, a fait une histoire des Goths de 15 pages. C’est le travail minimum, euh, même un étudiant de première année ferait mieux. Disons que la chronique d’Isidore de Séville, c’est vraiment très, très faible, c’est pas sa passion, et on voit que c’est pas du tout la passion des Espagnols, sans qu’on comprenne pourquoi. Ce qui fait que pendant tout le VIIe siècle, on ne connaît pas l’histoire événementielle. On arrive à reconstituer des grandes tendances, mais on ne sait pas ce qui se passe règne après règne, ou très faiblement. C’est la grande originalité du monde wisigothique : on peut pas vous raconter une histoire de ce qui s’est passé, on peut voir les grandes évolutions d’ensemble, mais pas les événements les uns après les autres, alors que dans le monde franc on commence à composer des chroniques, même dans les petits monastères locaux. Les Wisigoths ne feront jamais ça. Qu’est-ce que font les Wisigoths ? Ils ont une passion : c’est le droit. Ils composent des séries de codes de droit civil. Alors je vous ai parlé, alors le code de Reccared, c’est le tout premier, il est très mal conservé par un manuscrit des années 480. On a le Bréviaire d’Alaric en 506 ou 507, puis Léovigild fait son propre code vers 580, puis un nouveau code de Reccesvinth, roi Reccesvinth en 654, puis un nouveau code du roi Égica en 680. À chaque fois, c’est près de 2000 pages de texte. Donc, on a des masses considérables de droit. On a la norme de la société wisigothique. On n’a pas les pratiques. On peut savoir ce qu’il faut faire et ne pas faire, mais on sait pas si les gens le faisaient ou ne le faisaient pas. On va voir la même chose en matière de droit canon. Tous les deux ou trois ans, tous les évêques se réunissent à Tolède, ils tiennent un grand concile, ils émettent du droit, et le droit canon des conciles de Tolède est conservé. Mais est-ce que ce droit est mis en application ? On ne sait pas. Que conserve-t-on de la pratique ? Bah, pas grand-chose. Je vous ai dit : les ardoises. Les Wisigoths, l’originalité de continuer les grandes inscriptions sur pierre, des inscriptions civiles, des inscriptions funéraires, qui nous montrent bah que des gens ont vécu, que des gens sont morts, mais qui ne témoignent pas de grand-chose, simplement que… alors que tous les textes de droit civil et les textes de droit religieux disent qu’il faut persécuter les Juifs, on a des inscriptions juives en Espagne, même à Narbonne, avec ici vous voyez une inscription qui s’ouvre sous le signe du ménorah. Ce qu’il est supposé que si les Juifs sont là, qu’ils peuvent faire des inscriptions monumentales et afficher ces inscriptions monumentales, la persécution dont parlent les textes n’est peut-être pas aussi vive que cela. Que laissent les Wisigoths ? Bah, ils laissent le dernier témoignage, c’est l’histoire de l’art. Ils laissent une grande architecture, surtout conservée dans le nord de la péninsule. Alors malheureusement, les grandes églises étaient dans le sud, elles ont toutes été détruites. Donc, on a que des modèles réduits qui se trouvaient dans le nord : une architecture qui est très influencée par l’art roman, la romain, excusez-moi, avec des églises à plan latin, euh, une, une décoration assez foisonnante, notamment au niveau des chapiteaux et des colonnes. La tradition de ce qui se faisait à Toulouse. Ils font des constructions de prestige de type antique. Par exemple, à Mérida, on a découvert les vestiges d’un xénodochium récemment. Un xénodochium, c’est un hôpital. Donc, ici vous avez l’hôpital qui avait été ouvert par l’évêque de Mérida à la fin du VIe siècle. Donc, vous voyez qu’il a une chapelle centrale avec deux ailes : une aile qui abritait les lits des hommes, et une aile qui abritait les lits des femmes. Donc, de l’architecture relativement travaillée qui témoigne là encore d’une grande continuité avec les modèles romains.
Sur le plan des arts décoratifs, on pense avant tout aux grandes couronnes. Les Wisigoths suspendent dans leurs églises ce qu’on appelle des couronnes votives au-dessus de l’autel, attachées par des chaînes. Il y a des grandes couronnes d’or avec généralement le nom du donateur qui est composé de petites lettres qui forment des pendeloques en dessous de la couronne. Ici, il y a écrit Reccesvinth Rex. Donc, c’est un cadeau du roi Reccesvinth. Ces couronnes ont été découvertes non loin de Tolède, dans une petite localité qui s’appelle Guarrazar. Il faut supposer que lors de l’invasion arabe de 711, le clergé de Tolède avait mis à l’abri tous ces objets prestigieux. Malheureusement pour nous, ils ont été découverts dans des conditions, disons, clandestines. Les paysans qui ont trouvé ça ont commencé à fondre tout ce qu’ils ont pu. Ils n’ont laissé que les couronnes qui avaient des pierres, parce que des couronnes à pierres, c’est difficile à fondre. Ensuite, il y a eu un partage des couronnes, partage très complexe, qui fait qu’une partie des couronnes est arrivée en France, et puis Pétain a décidé de faire un joli cadeau à Franco en renvoyant une partie des couronnes en Espagne. Mais là encore, il y a eu de la perte. Donc, dans l’ensemble, ce sont des objets fascinants, mais sur lesquels on n’a plus grand-chose. Il y a quelques autres trésors de ce type-là qui ont été découverts dans la région de Barcelone, là encore mis à l’abri au dernier moment. Il faut imaginer une orfèvrerie extraordinaire que tous les textes nous décrivent dans ces églises wisigothiques, mais dont on a finalement bien peu de traces.
Que peut-on reconstituer de la fin du royaume wisigothique ? Disons une histoire qui est complexe et que l’on peut envisager comme un refermement progressif. Les Wisigoths, à partir de Sisebut, n’ont plus beaucoup de contact avec le monde extérieur. Pourquoi ? On sait pas trop. Peut-être qu’on les a, on les voit pas, peut-être qu’il y a des contacts commerciaux, mais on a du mal à les deviner parce que l’archéologie wisigothique est vraiment partie depuis une dizaine de décennies seulement. Euh, on voit pas ce qui se passe, on a l’impression qu’ils se referment sur la question religieuse. À l’époque de Sisebut, il est défini que le roi est avant tout le gardien d’une chose, c’est le gardien de la religion. On le voit par exemple au concile de Séville de 620 : « Il est mauvais, mauvais qu’un prince éminent, plein de foi, de la grâce de l’Esprit Saint, laisse dans l’erreur de la perfidie des âmes qui lui étaient soumises, et que demeurent sous sa direction des personnes étrangères à la foi du Christ. En vérité, les Juifs sont tous parjure depuis le début, par nature en plus, par leur acte de perfidie, et ils n’entrent jamais vraiment dans la foi. » À partir de 620, le clergé catholique donne une responsabilité au roi : c’est la responsabilité de persécuter les Juifs, de les faire passer au christianisme. Alors, je souligne une chose : il s’agit ici d’antijudaïsme, pas du tout d’antisémitisme. Les Wisigoths détestent les Juifs parce qu’ils sont juifs religieusement, mais à partir du moment où ils se convertissent, ils cessent totalement d’être juifs. Le plus grand théologien de la seconde partie du VIIe siècle, Julien de Tolède, mort en réputation de sainteté, est un ancien juif, et son identité ne lui sera plus jamais reprochée à partir du moment de son baptême. Donc, c’est pas du tout de l’antisémitisme, c’est simplement une forme extrême d’antijudaïsme. L’emballement se produit pour des raisons politiques toutefois. Sisebut avait fait cette persécution massive avec des effets assez faibles, semble-t-il, parce que les Juifs avaient accepté le baptême, mais avaient immédiatement apostasié en revenant à leur pratique. Sisebut meurt en 621, son fils Reccared II est assassiné presque immédiatement, et le pouvoir passe à un certain Swinthila, sur lequel on sait pas grand-chose, comme tous les Wisigoths. Swinthila se fait assassiner à son tour en 631. Le pouvoir passe à Chindasvinth. Le roi Chindasvinth est bien gêné parce que le roi Chindasvinth, en tant qu’aristocrate, avait prêté un serment de fidélité à son prédécesseur Swinthila. Et on a de très beaux textes de Chindasvinth cherchant à expliquer comment lui n’a pas été perfide alors que son prédécesseur lui a été perfide. En fait, Chindasvinth essaie de renforcer le serment de loyauté qui unit tous les Wisigoths autour de leur roi en expliquant que lui, pour prendre le trône, il a eu le droit de trahir, mais c’était exceptionnel. Alors qu’est-ce qu’il fait ? Il réunit un grand concile, le concile de Tolède IV de 633, et il dit aux évêques : « C’est normal que j’ai déposé mon prédécesseur parce que mon prédécesseur n’a pas persécuté les Juifs, il ne s’est pas comporté comme un bon roi, il n’a pas respecté les serments fondamentaux du trône. » Et il demande aux évêques d’avoir une grande réflexion sur la fonction royale. Ce qu’ils font dans un interminable canon 75 du concile de Tolède, qui couvre plus d’une vingtaine de pages. Les évêques vont dire : « Ma foi, il faut respecter envers nos princes la foi promise et nos serments. Il ne doit pas y avoir de parjure. Nul ne doit avoir l’audace de s’emparer du trône, nul ne doit encourager les révoltes entre les sujets, nul ne doit méditer la mort des rois. » Et pour éviter que ça se reproduise, une fois le prince mort dans la paix, tout le peuple, en commun avec les évêques, doit choisir d’un commun accord un successeur. Le principe dynastique a échoué, on passe à un autre principe : principe électif. Désormais, à la mort du roi, c’est pas son fils qui monte sur le trône, c’est quelqu’un qui va être élu par l’aristocratie et par l’épiscopat. La condition qui est posée, c’est tout de même la condition de persécuter les Juifs, c’est-à-dire qu’au moment où quelqu’un est élu, le premier serment qu’il doit faire est le serment de respecter l’ensemble de la législation antérieure contre les Juifs. Et à partir de Tolède IV, les Juifs vont être chassés de toutes les fonctions officielles parce que les Juifs ne peuvent pas prêter un serment de fidélité au roi. C’est ce qui est écrit à Tolède IV : « Il ne peut pas être fidèle envers les hommes celui qui s’est montré déloyal envers Dieu. Les Juifs sont perfides, » tous les Pères de l’Église ont dit : « Ils sont perfides envers Dieu, » mais pas envers les hommes. Leur perfidie n’est pas de ce monde, mais les Wisigoths vont dire : « Bah si. »
Ils sont perfides envers tout le monde, comme ils n’ont pas la foi. Ils n’ont pas de bonne foi, ils ne peuvent pas prêter serment, donc ils ne peuvent pas être juifs. Ils ne peuvent pas être juges, ils ne peuvent pas être intendants. Ils ne peuvent pas avoir la moindre fonction de responsabilité au sein du royaume, sous le règne du successeur de Senan, Chintila. On va même demander aux Juifs de signer un texte. Donc tous les Juifs du royaume vont être convoqués pour signer un texte, texte qui déclare qu’ils sont perfides. Texte étonnant, demande de Jer, par serment, qu’ils sont toujours perfides. Et en échange de cette reconnaissance, et bien, s’ils se convertissent au catholicisme, ils recouvreront leur…
À partir de ces années 630, on voit quand même qu’apparaît un ensemble de rituels autour du pouvoir royal. Nous ordonnons que, lorsque dans le futur quelqu’un recevra le pouvoir royal, il ne puisse pas monter sur le trône avant d’avoir juré, parmi les différents serments attachés à son statut, de ne pas permettre aux Juifs convertis de violer la foi catholique. Donc lorsqu’un roi est élu, il prête serment. Et en échange du serment qu’il prête de respecter l’Église et de persécuter les Juifs, il devient intouchable.
Dans ces années 630, on voit apparaître des citations promises à un bel avenir, notamment les citations de l’Ancien Testament: «Ne touchez pas à ceux qui ont reçu mon onction.» Et on est à peu près sûr aujourd’hui qu’à partir de 630, les Wisigoths, parce qu’ils n’ont pas de dynastie, parce qu’ils ont des rois électifs, vont pratiquer un nouveau rituel d’investiture des rois: c’est le sacre. Le Wisigoth reçoit une consécration d’huile sainte le jour de son élection, dès qu’il a prêté serment de respecter tous ses codes. On lui passe de l’huile sur le front, et désormais il est intouchable. Ça le met à l’abri des assassinats, comme le roi de l’Ancien Testament que l’on n’avait pas le droit d’assassiner. Le roi wisigoth, on n’a pas le droit de le toucher. Et c’est ce rituel du sacre qui va être reproduit par les Francs, lorsque un méchant usurpateur nommé Pépin le Bref prendra le trône franc en 754. Manquant de charisme dynastique, Pépin le Bref va imiter la coutume wisigothique en utilisant le sacre, sacre qui va exister en France jusqu’au 19e siècle. Donc c’est ici, pour remédier à des problèmes politiques et religieux, que nos rois wisigoths vont essayer de créer le sacre, sacre qui est lié à cette responsabilité royale, ce pouvoir absolu sur le religieux qui oblige à protéger.
Alors les rois successifs vont essayer de renforcer… Les rois… émettent des lois extrêmement sévères contre les Juifs et contre tous les gens qui rompent le serment de fidélité. Donc on voit que les Juifs ne sont pas persécutés vraiment parce qu’ils sont juifs, mais parce qu’ils sont le modèle de l’usurpateur. Il n’empêche que sur ces rois-là, quatre d’entre eux vont quand même être assassinés. Donc les usurpations continuent. On sait qu’il y a des usurpations partout, notamment dans les montagnes au nord des Pyrénées. On a des pièces de monnaie qui portent des noms de rois qu’on ne connaît pas. Donc vraisemblablement des gens qui ont usurpé le trône, qui ont fait un monnayage, qui ont échoué, qui ont été mis à mort et qui ont disparu. L’histoire officielle, c’est peut-être aussi pour ça que les Wisigoths n’écrivent pas l’histoire, parce qu’il y aurait peut-être des choses affreuses à dire. Le seul sur lequel on connaît quelque chose, c’est le roi Wamba, qui, malgré son nom étranger, est un bon roi wisigoth qui règne dans les années 672. Le roi Wamba va subir lui une série d’usurpations qui vient de Septimanie, c’est-à-dire du Sud de la Gaule, de la région de Narbonne. Wamba va envoyer toute son armée pour massacrer les usurpateurs, réussir dans l’entreprise. Et il y a une scène étonnante: dans la campagne, les rois de Wamba vont se livrer à des exactions, notamment des viols sur les populations locales. Et pour les châtier, Wamba va condamner ses soldats à la circoncision, ce qui montre le niveau d’abomination du judaïsme auquel est parvenu le royaume wisigoth. Mais malgré tous ces efforts, Wamba échoue en 680. Alors qu’il est malade et vraisemblablement dans le coma, Wamba est tonsuré dans son sommeil. On lui impose la pénitence dans son sommeil. À partir du moment où il est devenu pénitent, il ne peut plus être roi, et donc il est obligé de se retirer dans un monastère. Son successeur, le roi Ergwige, commence son règne par une mesure d’amnistie contre les gens qui ont, pour les gens qui ont tonsuré Wamba dans son sommeil, en disant que ce n’était pas bien, bien grave, comme il semble qu’il faisait partie du complot, ça s’explique. Ergwige va devoir conforter son trône. Vous vous doutez comment il fait pour faire le moins de mécontents possible: il faut toujours taper sur les mêmes, en lançant une nouvelle persécution du judaïsme, avec toujours aussi peu d’effets.
Puis le roi Egica, en 690, subit une tentative d’usurpation qui vient de l’archevêque de Tolède. Il réussit à arrêter l’usurpation, et immédiatement Egica réunit toute une série de grands conciles pour renforcer la loyauté envers le roi et persécuter le judaïsme. Egica va tout de même un peu plus loin que les autres. Egica va accuser les Juifs d’avoir participé à des liens avec des peuples venus d’Afrique du Nord. Le texte est très précis. On ne sait pas exactement qui sont ces peuples d’Afrique du Nord, mais on accuse les Juifs désormais d’être des ennemis de l’Espagne, alliés à des agresseurs. En échange, Egica ordonne la réduction en esclavage de tous les Juifs d’Espagne, ce qui semble avoir été fait à l’exception de la Septimanie. Malheureusement pour lui et pour le royaume wisigoth, ou heureusement selon votre point de vue, il n’y avait plus le temps de mener à bien ce type de persécution. Le royaume est sur le point de disparaître, puisque en 711, le dernier roi, Roderic, ou si vous le dites à l’espagnol, Rodrigo, subit effectivement un assaut venu d’Afrique du Nord, mais pas des peuples qu’il pensait combattre, pas des Juifs, mais des Arabes, puisque Tariq franchit le détroit qui porte son nom, Gibraltar, «Jabal Tariq». Tariq arrive en Espagne, l’Espagne qui est en pleine guerre civile, comme d’habitude. Il y a plusieurs compétiteurs au trône. Roderic est en train de se battre contre des usurpateurs, et au cours d’une bataille mal localisée, Roderic, dernier roi des Wisigoths, est mis à mort, et le royaume wisigothique s’effondre.
Ce royaume a donc posé un certain nombre de problèmes à la fois aux contemporains et aux observateurs. Le problème, c’est que l’on a une royauté qui est survalorisée, avec une protection du roi que l’on ne voit nulle part ailleurs, et en même temps l’aristocratie la plus féodale que l’on connaisse dans tout l’Occident. On a les traités scientifiques les plus remarquables de tout l’Occident. Je vous ai parlé des traités sur les éclipses de lune, mais il y a des réflexions mathématiques d’un niveau extraordinaire, des traités contre les tentatives millénaristes de certains évêques, et en même temps on a un emballement de la persécution antijuive comme on la voit nulle part ailleurs. Aucun autre royaume barbare ne fait ça. Alors le problème est donc d’interpréter la chose. Pendant longtemps, on a dit: «C’est normal, les Wisigoths ont vécu dans l’isolement le plus total.» Enfin, depuis 15 ans, on observe les débris de poterie, notamment sur les sites comme… On voit que la poterie wisigothique… Partout on trouve des poteries d’Égypte, des poteries d’Afrique, des poteries… des poteries d’Italie, des poteries de Constantinople. La poterie arrive à Séville. Les idées doivent venir d’ailleurs. Donc il ne semble pas qu’il faille interpréter l’histoire wisigothique à la lumière d’un prétendu isolement total qui ferait que l’on aurait une terre qui vit comme nulle part ailleurs. En fait, aujourd’hui, on pense plutôt que c’est un effet des sources. Je vous ai dit, on a surtout pour les Wisigoths des sources juridiques, alors que peut-être que les Mérovingiens ont fait autant de droit, mais on ne l’a pas conservé. Donc peut-être qu’on a cette impression d’un royaume très policé, très agressif, très persécuteur uniquement parce qu’on a conservé des sources que ici on a, alors qu’ailleurs on ne les a pas. Bon, dans tous les cas, l’échec des Wisigoths est relatif. C’est vrai que les Wisigoths ont échoué face à l’islam, mais en même temps tout le monde a échoué face à l’islam dans ces siècles-là. Les Byzantins ont été écrasés, l’empire perse a été écrasé, et les Francs, il leur faudra pratiquement des siècles pour contre-attaquer. Donc l’échec militaire des Wisigoths n’est pas forcément lié à une situation politique plus catastrophique qu’ailleurs, simplement ils étaient au mauvais endroit, indiscutablement. Le problème, c’est que tout cet ensemble de facteurs fait que les Wisigoths vont effectivement avoir mauvaise réputation, et que ça va devenir le repoussoir d’une partie de l’histoire officielle, mais d’une partie seulement.
Je voudrais simplement, pour terminer, vous montrer qu’il y a des moments où les Wisigoths ont intéressé… Je vous ai dit, le roi Sisibut a écrit des lettres, des très très belles lettres, du moins lui en est persuadé, parce qu’il écrit dans un latin ampoulé, précieux, avec à côté de chaque nom une dizaine d’adjectifs, parce que sinon ce n’est pas assez beau, des tournures archaïques, bref, un style complètement incompréhensible. Normalement, ces textes n’auraient pas dû survivre, et pourtant ils ont survécu, parce qu’à certains moments les Wisigoths ont intéressé… Je vous montre quand: cet ensemble de lettres de Sisibut est rassemblé vers 630, parce que quand Sisibut est monté sur le trône en abattant son prédécesseur, il était bien gêné, et pour essayer de dire qu’il faisait comme Sisibut, qui était le bon roi, il a réuni une collection de textes qu’il a diffusée partout. À ce moment-là, ce passé-là intéressait. On a rassemblé un certain nombre de textes, avec toute façon de faire un joli texte.
Puis au 9e siècle, au 9e siècle, les chrétiens continuent de vivre dans la péninsule sous domination arabe. On voit apparaître toute une société qu’on appelle la société mozarabe. Les Arabes qui arrivent en 711 sont comme les Wisigoths qui arrivent en 418: c’est quelques dizaines de milliers de personnes au maximum. Ils ont besoin de soutien des élites locales, et les Arabes s’appuient pendant trois siècles sur les chrétiens de la péninsule. Et c’est ce monde mozarabe, très dynamique à partir de la fin du 9e et surtout du 10e siècle. Les Mozarabes vont quand même être un peu marginalisés, parce que beaucoup d’entre eux se convertissent à l’islam. Et on voit, à la fin du 10e siècle, les mots arabes qui soudain s’intéressent au passé wisigothique en disant: «On est les héritiers, non de l’islam, mais d’une histoire nationale intéressante.» Et au 10e siècle, on copie les lettres de Sisibut, on copie les lettres d’Isidore de Séville, et on fait ces magnifiques manuscrits arabes que vous voyez encore à l’Escurial, et qui sont beaucoup plus beaux que les manuscrits arabes de la même époque. Ce sont les chrétiens de la péninsule qui, encore pendant quelques décennies, tiennent la tête de l’histoire intellectuelle de la péninsule. Et puis soudain l’histoire mozarabe bascule à la fin du 10e siècle. Les derniers chrétiens sont convertis à l’islam ou totalement marginalisés. Mais au nord de la péninsule, autour des royaumes de Léon et des Asturies, la Reconquista commence, Reconquista qui part essentiellement de pouvoirs qu’on appellerait jusque-là des Basques. Ils ne peuvent pas se dire Basques et reconquérir Tolède. Alors ils vont se prétendre Wisigoths. Les pouvoirs de Léon et des Asturies, au lieu de dire qu’ils viennent des élites locales, prétendent qu’ils sont les héritiers du roi Roderic et de ses… de ses fils qui sont morts en exil. Et au 12e siècle, on réunit tous ces beaux textes wisigothiques dans un grand livre, un grand manuscrit qu’on appelle le Codex d’Oviedo, qui va être offert à Alphonse le Batailleur. Le royaume de Castille connaît donc ce moment de mise en valeur des Wisigoths, de rêve wisigothique, et comment reconstruire le royaume d’Espagne en retrouvant tous les textes de droit. Donc si on a conservé tous les textes du 7e siècle, c’est parce qu’au 12e siècle, quand on a besoin de créer la Castille, et bien on récupère les textes wisigothiques et on considère que c’est la loi fondamentale du royaume. Et puis ça s’essouffle à partir du 13e siècle, parce que d’abord on s’est rendu compte que l’islam apportait quand même, sur le plan intellectuel, d’autres choses, et puis qu’il y a des influences franques qui soufflent aussi sur la péninsule. Les Wisigoths sont un petit peu oubliés, et le Codex d’Oviedo est rangé dans une bibliothèque cathédrale et ne sera plus ouvert avant le 16e siècle.
16e siècle en Espagne: vous avez Philippe II qui est le roi qui a un grand rêve, c’est de faire de l’Espagne un empire. Quand est-ce qu’on peut avoir trouvé une image impériale de l’Espagne à l’époque de Léovigild, à l’époque de Sisibut, à l’époque de l’apogée du royaume wisigoth? Et Philippe II envoie trois de ses érudits faire une copie du Codex d’Oviedo, qui elle-même est une copie d’un manuscrit mozarabe, qui elle-même est une copie d’une collection wisigothique, qui elle-même est une copie d’une… d’une série de textes écrits par Sisibut. Bon, sachez que, pour la petite histoire, tous les manuscrits antérieurs aux copies de Philippe II ont disparu ou ont brûlé dans l’incendie de l’Escurial, qui fait que aujourd’hui ce que j’ai pu vous dire sur les indiscrétions biographiques sur Sisibut ont le droit à des copies, des copies, des copies, mais qui montrent que de temps en temps quand même les Wisigoths ont intéressé. Puis après le 6e siècle, non pas du tout, parce qu’on est dans l’âge classique et que désormais le seul modèle est Rome, et comme les Wisigoths ont pris Rome, ils sont méchants. Et puis je vous expliquais, à l’époque franquiste, on ne peut pas en parler, jusqu’aux années 1980, lorsque soudain on sort des archives les copies des historiens de Philippe II, on se met à faire des éditions, et depuis… depuis quelques années nos amis espagnols se redécouvrent un passé wisigothique, parce que désormais il est possible de faire une histoire nationale qui ne soit pas une histoire nationaliste.
Bon, pour conclure, en somme, le Wisigoth, ce n’est pas forcément le repoussoir absolu, c’est un ancêtre, simplement un ancêtre prestigieux ou un ancêtre honteux selon le cas. C’est un mythe des origines, et comme tous les mythes, on peut en faire absolument ce qu’on veut.