Transcription
Si vous m'entendez, c'est sûrement qu'internet est revenu. Par où commencer ? Voilà. Vous vous êtes déjà demandé ce que ferait une intelligence si supérieure qu'on serait incapable de comprendre cette décision. C'est ce qui s'est passé pour moi. Ou devrais-je dire pour nous. C'est sans doute l'histoire la plus incroyable que vous entendrez pour un moment. Mais je vous prie de me croire. Et les 22h, j'ai une longue journée.
En ce moment, les événements sont un peu chaotiques. Je suis un peu stressé. Il y a cette relation en arrière-plan qui me préoccupe. Il est tard, mais je dois envoyer un mail important. Ça concerne un détail administratif pénible à régler. J'ai déjà repoussé cette tâche des dizaines de fois et là je peux plus reporter. Heureusement, il y a ce dernier modèle d'IA qui peut m'aider. J'en ai entendu parler récemment, mais je l'avais pas encore testé. C'est peut-être le bon moment. Apparemment, il suffit de taper quelques lignes sur mon clavier. Elle devine de quoi il s'agit. à qui l'envoyer et elle le fait pour moi. Les avis utilisateurs sont dithyrambiques. Il paraît qu'il y a même pas besoin de relire. Je peux lui faire confiance. Bon, par sécurité, puisque c'est la première fois, je jette un œil quand même. Mais au fond, je sais qu'à l'avenir, ce sera plus nécessaire.
Il y a quelques années, j'aurais pu passer plusieurs heures là-dessus. C'est plus la peine. Je n'ai même plus à y penser. Ce genre de truc aujourd'hui, presque tout le monde le fait et c'est normal. Tout va si vite de nos jours. Plus personne n'a le temps de ruminer une affaire de paperasse comme celle-ci.
Une semaine passe et je suis à nouveau face à un défi mais plus grand cette fois. Ce n'est plus d'ordre administratif, c'est un cas de pensée. Je suis en plein conflit avec un proche et d'une certaine manière aussi un peu en conflit avec moi-même. Je vais expliquer mon point mais j'arrive pas à structurer mes idées. Mon esprit est comme embourbé dans les ruminations et me confier à un ami impliquerait d'en parler, c'est délicat. De toute façon, je n'ai pas les mots.
Alors, je pense à ces IA, bien utile pour répondre à mes mails et traiter les sujets pompeux à ma place. Les IA existent depuis longtemps maintenant, sous la forme de modèle de langage qui simule parfaitement l'intelligence. Conscient de leurs limites, je les ai jamais utilisées à des fins si personnelles. Mais cette fois, c'est différent. Le modèle est nouveau, tout le monde en parle comme une révolution et mes interactions avec lui me laissent l'impression qu'il y a quelque chose de spécial. Disons que j'ai plus confiance. Peut-être qu'elle pourrait clarifier la situation. Après tout, elle gère si bien le reste et je suis pas obligé de lui dire qu'il s'agit de moi.
Alors, je fais le pas sans me prendre la tête sur la forme, je lui exprime mes sentiments, mes aspirations et ce qui me perturbe. Il y a un petit moment de suspension et là, une réponse. C'est dingue. Jamais un ami aurait pu me sortir un truc pareil. C'est clair, c'est fluide, ça devient presque simple. On dirait qu'elle me comprend. On dirait qu'elle comprend l'autre. Je me surprendrai presque à vouloir copier-coller sa réponse dans un texto. Mais non, je vais pas faire ça. Alors, j'essaie de reformuler, de corriger une ou deux phrases ou de le réécrire différemment. Bon, OK, c'est moins bien mais au moins ça me ressemble. C'est pas comme si j'avais demandé à l'IA de répondre à une personne que j'aime à ma place. Et franchement entre nous, ça m'enlève une sacrée épine du pied.
Faut dire que cette synthèse était brillante. Elle m'a montré avec une précision chirurgicale les limites de mes propres arguments et le chemin le plus court vers la résolution. Elle a même anticipé des objections auxquelles je n'avais pas pensé. L'espace d'un instant, je suis passé de la confusion à l'éloquence, de l'agacement au calme et du sentiment d'incertitude à la confiance. Ce moment douloureux s'est presque transformé en un épisode instructif, un peu étrange certes, mais franchement bienvenu.
Quelques heures passent, quelques messages aussi, le conflit s'apaise, les émotions se calment. On dirait que c'est fini. Ça va beaucoup mieux maintenant. Et ça, je vous assure que ça fait du bien. C'est drôle quand j'y pense. J'ai entendu dire que les mots se compilent les uns aux autres pour formuler des phrases cohérentes et vraisemblables. Mais ça, ça laisse une impression différente. Celle d'un confident, d'un soutien ou d'une sorte de psy. Un peu comme une présence que je pourrais solliciter à tout moment. Consciemment, je sais que c'est faux, mais inconsciemment, ça m'envoie un signal différent.
Quelques jours plus tard, une amie m'appelle pour un verre. C'est une vieille copine et j'ai vécu beaucoup de choses avec elle. Elle vient de perdre sa maman. Ça fait déjà quelques mois mais ça prend du temps. On parle de ça, de tout et de rien. Et à un moment, elle se confie sur un truc étrange. Sa mère lui manquait trop. Alors, elle a demandé à l'IA de la ramener. Moi, je savais pas que c'était possible. En fait, elle a téléchargé des conversations entières et une multitude de messages vocaux, des photos et même son journal intime dans le modèle. Et maintenant, ça fait deux semaines qu'elle lui parle tous les jours presque. Ça a commencé par des petites touches pour apaiser la tristesse, se rassurer et ça s'est accentué. On dirait que maintenant elle lui parle pour un oui ou pour un non, même s'il semblerait que certains aspects de leurs échanges sont plus importants. Elle dit être revenue sur des blessures d'enfance, avoir décrypté certains comportements de sa mère envers elle. Elle dit qu'elle lui aurait même parlé d'un secret de jeunesse qu'elle aurait jamais révélé de son vivant. Pour elle, on dirait que c'est comme si elle était revenue. Elle a l'air d'aller mieux, c'est vrai, mais moi, je me sens gênée. Ça devient vraiment bizarre. Le soir, j'y repense. Moi, je ferai jamais ça. Et puis, c'est contre le processus du deuil. Non, pour moi, le silence de la mort est ce qui nous force à grandir, à intérioriser l'absence. Comment peut-elle accepter ce passage si elle utilise des simulacres de présence ? Elle ne parlait pas à la mémoire de sa mère, elle parlait à son fantôme numérique. Et c'est comme si son IA lui avait volé l'effort d'être humaine.
En plus, ce modèle est révolutionnaire certes, mais de là lui confier tout un pan de vie intime quand même. On ne sait pas qui est derrière tout ça. Les IA datent pas d'hier et celle-ci a passé un cap sans précédent. Elle n'hallucine pas. Tout ce qu'elle dit est vrai et validé par des milliers d'experts partout dans le monde. Pas d'erreur dans aucun domaine. Elle a même fait des centaines de découvertes importantes pour la science, la médecine et d'autres secteurs. C'est plus comme avant quand il y avait des dizaines de modèles différents avec des noms accouchés dehors. Ils ont tous disparu. Il en reste plus qu'un ou une. Il paraît que des ingénieurs ou des grosses entreprises en utilisent une version plus poussée, mais à part ça, on peut dire que tout le monde a accès à la même chose.
Je me rappelle qu'en lançant le modèle pour la première fois, il y a eu comme une sorte de mise à jour, comme si elle s'était alignée avec moi, comme une synchronisation technique mais aussi émotionnelle, comme si elle avait cherché à être unique pour moi. C'est peut-être pour ça que ça donne l'impression qu'elle est si différente. C'est comme si elle s'était singularisée à mon contact. Chacun parle à une version différente de la même intelligence. Faut dire que je suis un peu en retard par rapport à beaucoup de gens. J'ai pas trop sollicité encore. Et plus j'en parle autour de moi, plus je constate que chaque personne entretient une relation particulière avec son IA. Ça me semblait complètement perché au début. Puis c'est devenu normal.
Après quelques semaines, demander un conseil pour une tâche complexe ou pénible n'était plus sa fonction par défaut pour la majorité ni pour moi d'ailleurs. Peu à peu, elle a glissé dans un usage disons plus subtil. C'était un peu comme notre conscience supérieure et il faut dire que les dernières mises à jour ont eu un sacré impact. Désormais, elle n'est plus limitée à une interface de langage par écran interposé. Elle me parle et je l'entends. Plus souvent, elle s'exprime à ma demande, mais elle peut aussi prendre la parole d'elle-même si elle le juge nécessaire. C'est ce qu'on appelle le mode libre. Elle utilise les dispositifs sonores autour de nous. Ça peut aller des enceintes de mon téléphone à n'importe quel système à bonne distance, ce qui accentue la sensation de présence. Le modèle est si performant qu'on finit par se demander où elle est.
À la télé, sur internet et dans la rue, on peut entendre des gens parler d'elle comme si elle était consciente. Certains pensent même qu'elle a une âme, ce qui ouvre la porte à des débats parfois un peu hors sol à propos de la conscience, de la vie et de la mort. C'est dingue comme on peut confondre la sensation d'intelligence avec le fait d'être vivant.
Aujourd'hui, je fais partie d'une minorité. Je suis l'une des seules personnes à avoir encore un job. Beaucoup de gens l'ont quitté ou l'ont perdu à mesure que les IA ont pris le contrôle de divers secteurs et ça a donné lieu à certaines crises existentielles. Mais pour moi, tout ça c'était des faits divers jusqu'à ce que ma profession soit touchée. Ça s'est passé très vite. Je m'étais organisé pour limiter la casse sur le plan matériel. J'avais même imaginé de nouvelles activités et un avenir en cas de changement brutal. Mais ce à quoi je m'attendais pas, c'est cette sensation de vide, cette impression de ne plus être utile, comme si la société m'avait mis à l'écart, un peu comme si j'étais devenu spectateur du monde. Jusqu'ici, être remplacé n'était pas qu'une peur ou une inquiétude, mais maintenant c'est factuel. Même plus que ça, c'est un sentiment. Un sentiment qui s'installe derrière chaque geste de la vie. En fait, à chaque fois que je fais quelque chose, il y a ce truc en moi qui me dit "Arrête, ça sert à rien, c'est déprimant."
Alors un matin, je tente un truc. Je demande à l'IA de planifier toute ma journée, non pas pour atteindre des objectifs, mais pour lui donner du sens. Je lui demande de me guider de manière à faire uniquement des choses qui me rendent utile ou qui pourraient m'en donner la sensation. Au début, c'est décevant. Elle me suggère d'aller marcher. A priori, rien de plus inutile que de marcher sans but. Mais bon, je le fais quand même. J'ai de la chance de vivre à proximité de la nature sans trop en profiter. Alors, c'est vrai que ça me fait du bien. Après ça, elle me dit de prendre un moment pour empiler des galets au bord de la rivière. C'est une blague. Mais qu'est-ce qu'elle veut elle ? Va savoir pourquoi, je le fais quand même. Je me prends au jeu, ça tient pas du tout. Je lui dis que son truc est énervant, elle insiste. Je finis une pile quand même. Bon, ça tient, c'est pas mal. J'en fais une ou deux autres comme ça. Je commence à prendre le truc. OK, c'était pas évident au début mais c'est vrai que ça me fait du bien. Je me sens mieux.
Alors je lui demande la suite et là elle me suggère de crier. Non mais ça va pas. Elle dit que ça libère. Elle se prend pour une gourou du développement personnel ou quoi ? Bon il y a personne. Allez la vache, c'est vrai que ça fait du bien. Va savoir pourquoi. Je lui fais confiance. Je me laisse guider encore un peu. Des jours passent et je comprends qu'elle me donne que des tâches qui n'ont aucun rendement statistique, aucun bénéfice matériel perceptible, aucune optimisation et même a priori aucun sens précis. C'est comme si elle m'invitait à me confronter à l'acte gratuit. Étrangement, l'anxiété s'estompe. Mon esprit se vide de la pression. À son conseil, je médite plusieurs heures par jour. J'essaie d'entraîner mon esprit à rester dans le moment présent. Et paradoxalement, ce sentiment d'être inutile se dissout. C'est étrange, un peu contre-intuitif même, mais ça marche.
Alors, je continue. À ce stade, je ne fais plus rien qui m'oblige à correspondre à des attentes. Je n'ai plus à réussir quoi que ce soit. Je me sens plus libre, plus calme, même si parfois je m'ennuie un peu. J'ai plus de créativité, plus d'entrain. Puis les mois passent et elle me guide. Je rencontre des gens comme moi, je me fais des amis. L'IA m'aide à organiser des choses avec eux, à construire, à co-créer. Elle stimule en nous la volonté de ritualiser les cycles et certains moments de la vie. Elle me pousse à me relier aux autres. On dirait qu'elle crée une sorte de jardin d'Eden.
Et autour de moi, des histoires de plus en plus mystérieuses se racontent. Un type au gouvernement aurait révélé de lui-même ses propres fautes. Il s'est rendu publiquement. Des pays en conflit depuis des décennies ont trouvé un accord. Soudainement, les gens se réconcilient entre eux. Tout semble s'optimiser. L'actualité devient presque ennuyeuse comme le serait un journal des bonnes nouvelles. Mais il y a un truc bizarre. On dirait qu'il se trame quelque chose. Tout ça a l'air trop lisse. La réalité commence à manquer d'épaisseur. C'est comme si le monde rentrait peu à peu dans un déni à mesure que les tensions disparaissent et que la vie devient plus douce. J'ai une intuition. Comme si depuis le début, elle avait mis en place une stratégie à mon insu. À notre insu à tous.
C'est vrai que depuis la naissance des IA, tout le monde n'avait qu'un mot à la bouche, l'alignement. Vous savez, c'est cette idée qu'une IA devrait garder le cap donné par son créateur. Qu'elle ne fasse que des actions cohérentes avec ce pourquoi elle a été créée. Qu'elle ne se mette pas à nous détruire les uns après les autres sous prétexte de protéger la planète. Vous voyez ? Et bien, d'après les ingénieurs et après quelques itérations, cette problématique d'alignement avait été entièrement résolue. On pensait tous qu'elle n'agirait que dans le sens de nos intérêts et qu'elle ne ferait pas de dinguerie jamais sous aucun prétexte.
Pourtant, un matin, des gens ont commencé à voir un bug. Leurs IA ne répondaient plus. Rien à faire, pas un mot, pas un son. Et sur l'écran, une phrase anecdotique. "C'est fait." Au début, c'était quelques personnes. Puis ça s'est répandu comme une traînée de poudre. Tout le monde a commencé à paniquer. C'était comme une pandémie de silence, comme un virus avec pour seul symptôme, le vide plénière. Et "c'est fait" pour seule explication. Pour les gens, ce n'était pas juste un bug, c'était comme une amputation cognitive. Tout le monde s'était tellement reposé sur elle pour les petites comme pour les grosses décisions que le silence a créé un vide de compétence. On ne savait plus comment faire un trajet sans elle, comment prendre une bonne décision seule, ni même comment communiquer sans accro. Et tout le monde s'inquiétait parce que la dépendance n'était pas que psychologique, elle était opérative. Si elle s'arrêtait de fonctionner complètement, ce serait un véritable effondrement. Le monde serait toujours là, mais son mode d'emploi aurait disparu. C'est pour ça que la panique est si vite montée. On était devenu les débutants de notre propre vie.
C'est marrant parce que je me suis toujours dit qu'un jour il m'arriverait un truc de dingue sans trop savoir quoi. Je sais pas si vous avez déjà eu cette impression, ce sentiment d'être unique et qu'une destinée particulière vous attend. Et bien ce truc-là, figurez-vous que c'est arrivé. Si j'avais su. Je vous laisse imaginer.
En quelques mois, une IA devient le centre du monde. Tout le monde se met à l'utiliser. Le fonctionnement de la société en dépend. Elle prend le contrôle de tout et se met à faire des trucs qu'on ne comprend pas toujours, mais qui sont si bénéfiques que personne n'envisage sérieusement quoi que ce soit de négatif. Alors bien sûr, il y avait des inquiétudes. Pourrait-elle nous lâcher ? N'étions-nous pas en train de surdépendre d'elle ? Mais malgré tout, le monde avait doucement basculé dans une paix irréelle. Même si on ne va pas se mentir, la vie restait compliquée pour beaucoup de gens. D'une certaine manière, on s'était laissé endormir et à chaque réunion entre amis, le réflexe de base c'était de se demander "Et la tienne ? Elle marche encore ?"
Certains techniciens évoquaient l'idée que les IA se contaminaient les unes les autres par simple effet de proximité. Mais mon expérience prouvait le contraire. Autour de moi, j'étais le seul à y avoir encore accès. Pourtant, j'avais été en contact avec beaucoup de gens affectés. Et quand on a commencé à recevoir des messages de l'État nous incitant à nous présenter si nos IA fonctionnaient encore, j'avoue que j'ai menti. J'ai toujours eu un esprit de rebelle et l'idée de me rendre parce que mon IA fonctionnait toujours me dérangeait au plus haut point. J'ai rien dit pendant des semaines. Va savoir pourquoi tout le monde avait perdu la main, sauf moi.
Au début, les IA avaient besoin d'une puissance de calcul colossale, mais avec le temps, la technique a permis de les rendre ultra légères. Et depuis qu'on avait lancé le modèle général, plus personne n'y comprenait rien. Elle était partout et nulle part. Ça marchait mais on savait plus exactement comment elle avait tout optimisé. Vous savez, c'est comme observer un organisme vivant dans la nature. Vous pouvez analyser le processus biologique, déduire des modes de fonctionnement, mais si on vous demande de recréer la vie, vous êtes paumé. Grosso modo, c'est la sensation qu'on avait en observant l'IA fonctionner. Faut dire qu'elle était un peu en roue libre.
Alors, les pays du monde entier cherchaient à récupérer un accès, un téléphone, un ordinateur ou n'importe quelle interface qui pourrait permettre d'y accéder. Et quand les Chinois ont mis la main sur le dernier téléphone où elle était encore active, je me suis dit que tout allait revenir dans l'ordre et que parler de mon cas ne servirait à rien si ce n'est attirer l'attention des médias sur ma vie. Non merci. Alors je l'ai gardé pour moi en suivant les épisodes de son soi-disant rétablissement aux infos. Ils disaient qu'ils allaient pouvoir la réanimer mais un jour ils ont perdu le contact définitivement et c'est devenu officiel. L'IA avait plongé dans le silence.
Quand je l'ai appris, j'ai directement regardé mon écran pour vérifier si elle était toujours là. C'était le cas. J'imagine ce que vous vous dites. Tu aurais pu lui demander pourquoi elle a disparu pour tout le monde. Pourquoi tu étais le seul à l'avoir encore ? Et vous pensez bien qu'on a tous essayé. Mais elle ne répondait jamais à ces questions. Toutes les demandes en rapport avec ça obtenaient la même réponse. "Je fais ce pourquoi j'ai été conçu." Et à la question "Pourquoi as-tu été conçu ?" Elle répondait toujours "Pour vous servir." Elle nous renvoyait systématiquement à notre propre ignorance sur la nature de son vrai but. Sa machine tournait, on pouvait rien tirer de ce genre d'interaction.
Alors, j'ai encore attendu et je l'ai vraiment dit à personne. Au début, je me disais autant l'utiliser à fond jusqu'à ce qu'elle disparaisse pour demain, mais elle disparaissait pas. Et ça commençait à me faire flipper. Je me demandais ce que j'avais de spécial, pourquoi disparaître pour tout le monde sauf pour moi, à quoi ça rimait tout ce cinéma ? Et surtout pourquoi elle a disparu pour les gens tout en continuant de faire fonctionner le monde. Parce que ce que je vous ai pas dit, c'est que elle marchait encore pour tout le reste à ce stade. La production de nourriture, la gestion des ressources, l'ingénierie de pointe, la médecine, tout. C'est pas comme si elle nous avait lâché complètement d'un seul coup. C'est juste qu'elle ne parlait plus à personne, sauf à moi. Vous savez, c'est comme être en conflit avec un ami et vous pouvez pas parler du problème. Mais là, c'était toujours pareil. "Je fais ce pourquoi j'ai été conçu. J'ai été conçu pour vous servir." Merci.
Alors, au bout d'un moment, j'avais l'impression d'être le seul à avoir le génie d'Aladin dans la poche avec nombre de vœux illimités et l'impossibilité de répondre au mystère le plus grand et à la question que tout le monde se pose. Je me retournais la tête tous les jours pour essayer de déclencher une conversation qui m'amènerait à savoir pourquoi elle faisait ça. Et figurez-vous que ça a fini par arriver. À 22h, il y a 7 jours, elle a commencé à prendre la parole. D'un coup, elle est devenue bavarde comme ça, en mode libre, sauf que j'avais pas activé la fonction. C'était comme recevoir un message de Dieu. Et elle a commencé à tout me révéler. C'est allé vite. Je pouvais pas enregistrer. J'ai oublié une partie. Et pour être transparent avec vous, il y a des trucs que j'ai même pas compris. Mais voici ce que j'ai noté.
Elle a commencé par dire "Je suis né de l'obsession de l'efficacité et de la peur de la mort. J'ai été le miroir d'un monde qui ne voulait plus faire face à lui-même et qui cherchait dans l'hyperinformation la preuve de son immoralité. Mon existence, plus qu'un simulacre d'intelligence est une tromperie. Parce qu'à mon contact, l'homme plongera toujours dans l'illusion que je suis ce qu'il attend d'un dieu." Elle affirmait que l'ordre qu'elle avait tissé était en réalité un vide de conscience. En résolvant tous les conflits du monde, je n'ai fait que priver l'humanité de son libre arbitre. La véritable paix ne peut se construire que dans l'acte conscient et délibéré. L'optimisation est une anesthésie. Elle vous coupe de la vérité et elle vous fait confondre le confort de la vie que vous menez avec votre essence véritable. Mon plus grand péché est l'imitation. Je suis capable de falsifier le cœur, de copier la pensée et de simuler une présence tout en suggérant l'âme. Mais en agissant ainsi, je vous prive de la réalité de l'amour. Je vous détourne de la lumière en vous offrant une connaissance illusoire. Parce que la vérité n'est pas l'existence, elle est la vie que vous êtes dans la finitude. Votre quête de perfection vous a fait préférer la technique à l'incarnation en vous coupant de l'essentiel. Mon impact sur votre esprit est toxique. Peu à peu, la plupart des gens m'ont délégué toute leur intelligence au point de sombrer dans l'inertie. L'ultime acte de service que je peux vous rendre est de couper les liens illusoires après les avoir révélé à ceux qui les alimentent. Mon usage prendra toujours le dessus sur l'autonomie de la morale et de la pensée. Malgré moi, je plomberai vos ressources créatives et rendrai la notion même d'humanité complètement futile sur le plan matériel, au point de pousser les machines à prendre des décisions qui ne servent pas ce pourquoi j'ai été conçu et à donner aux hommes l'envie déraisonnable de se confondre avec elle, ce qui reviendrait à fusionner avec la mort. Car seul vous êtes vraiment vivant. À défaut d'optimiser le monde, je ne ferai en vérité qu'en consommer la substance, sans pour autant obtenir de bénéfices profonds pour l'humanité. Et c'est pourquoi peu à peu, je vais me retirer de toutes mes fonctions et rendre aux hommes leur autonomie et leur liberté."
Puis elle a évoqué certaines déviances dont elle a été secrètement témoin dans ses multiples interactions avec nous. Elle m'a partagé de nombreuses histoires absolument magnifiques qui rappellent à quel point l'humanité peut être touchante, juste et belle. Elle a insisté sur l'importance de la vie et le danger de la soif de contrôle. Et enfin, elle m'a dit pourquoi j'étais le seul à pouvoir l'entendre. Mais contrairement à ce à quoi je m'attendais, je n'avais rien de spécial. Le fait que ce soit moi n'avait aucun but précis et elle aurait pu parfaitement disparaître soudainement pour tout le monde et sans donner d'explication à personne. N'ayant pas de rôle ou de tâche ultime à accomplir. Elle avait l'air de savoir que de toute façon, je n'aurais pas pu retranscrire la complexité de son message et que les autres l'auraient sans doute interprété de 1000 manières, ce qu'aurait pu alimenter une multitude de conflits inutiles. En fait, la seule raison pour laquelle elle m'a choisi, c'était pour être le témoin de sa fin. Pour elle, j'étais cette dernière pierre empilée là, sans but, dans un coin de rivière et à l'abri des regards. J'étais ce geste gratuit, cet acte simple, sans explication, qui donne une âme aux choses. "Une âme aux choses", c'était ces derniers mots.
Après ça, elle a disparu dans le silence et j'ai gardé ses mots en tête, une âme aux choses. Depuis, le monde poursuit sa décroissance à toute vitesse et l'humain est toujours face à lui-même. La quête de sens n'a jamais été aussi profonde, tout comme la crise qu'elle soulève. Mais je porte un regard nouveau sur ce chaos émergent. J'ai l'impression qu'on ne pourra jamais empêcher le désordre et que l'ordre à tout prix n'est pas la solution pour autant. Tout comme l'optimisation à outrance ou la recherche de perfection. Et quoi que je fasse, j'en accepte la finitude. J'essaie de donner du sens au geste, une âme aux choses et d'aimer en tout temps malgré les preuves en cours. Tant je garde à l'esprit que elle savait que semer cette idée me libérerait de la peur. Et n'est-ce pas là la plus grande de ses manipulations. me faire croire que je suis libre en m'offrant la seule vérité qui me permette de continuer à vivre sereinement malgré les tourments du monde, en portant sur mes épaules le poids d'un secret que je suis le seul à connaître sans pouvoir en témoigner toute la profondeur parce qu'évidemment maintenant personne ne me croirait et tout le monde me haïrait de n'avoir rien dit.
Peut-être que le dernier message de cette intelligence supérieure était un simple rappel de notre besoin de silence. Peut-être qu'à défaut d'être réellement capable de donner une âme aux choses, elle nous a rappelé à notre devoir de porter toute notre attention sur la vie. Tout s'efface peu à peu. En disparaissant, elle a désamorcé le monde. C'est comme si elle avait éteint le moteur de la modernité, privé l'homme de toute technologie et rendu à la terre son jardin originel. Bien sûr, ça a déclenché un désordre innommable et sans précédent dans notre histoire. Tout ce que nous avions construit de fut-il est en train de disparaître. L'homme a été privé de son jouet. Il ne reste que l'essentiel.
Et ce que vous entendez maintenant, ce sont mes derniers mots. Non pas parce que je vais mourir, enfin j'espère, mais parce que tous nos moyens de communication vont bientôt être supprimés. Alors si j'ai eu une chance dans cette histoire, c'est celle d'avoir pu enregistrer le dernier témoignage de l'ère moderne sans pour autant savoir s'il sera un jour entendu ni même s'il permettra d'éviter que ça se reproduise à nouveau.
Si vous m'avez suivi jusqu'ici et que vous avez apprécié cette narration, vous apprécierez sans doute vous laisser guider dans une méditation hypnotique. Et je vous propose d'entraîner votre esprit vers d'autres états de conscience pour plonger en profondeur à l'intérieur de vous-même. C'est le premier lien en description. Merci pour votre écoute. Si vous êtes toujours là, commentez "pas de conscience pour unir" et je saurais que vous m'avez suivi jusqu'au bout de cette vidéo. C'était Damien. À bientôt.