Transcription
Elle, c'est Kim. À 8 ans, elle a subi une brûlure au 3e degré qui s'étend de son dos à son bras. Statistiquement, elle n'avait aucune chance de survie. Pourtant, après 14 mois d'hospitalisation et 17 opérations plus tard, elle a survécu. Kim est un miracle vivant.
Vous l'avez sûrement déjà vu ce miracle, parce que c'est elle sur cette photo qui résume à elle seule toute l'horreur de la guerre du Vietnam. Mais là où Kim survit miraculeusement, 80 000 autres enfants sont morts pendant cette même guerre. Et si on élargit un peu : Hiroshima, la Shoah, l'esclavage... la liste est longue.
Si l'univers a un créateur tout-puissant et parfaitement bon, comment on explique tout ça ? Une réponse saute aux yeux, parce que derrière chacune de ces atrocités, il y a au moins un être humain. Et la Bible dit autrement : "Adam et Ève désobéi. Leur péché a corrompu l'humanité et c'est de nous que vient le mal, pas de Dieu."
Sauf que cette réponse a un problème, parce que si Dieu sait tout, il savait qu'Adam et Ève allaient désobéir. S'il peut tout, il aurait pu l'empêcher. Et s'il est bon, il aurait dû le vouloir. Et pourtant, il a laissé le serpent se balader dans le jardin et des enfants brûlent au Napalm.
Le truc, c'est que ce paradoxe n'a jamais empêché les esprits les plus rationnels de l'histoire de croire en Dieu. Pascal, Descartes, Newton, tous aussi brillants les uns que les autres. Alors, croire en Dieu rationnellement, déjà, ça veut dire quoi exactement ? Et qu'est-ce qui se passe si on pousse cette logique à fond ?
Le plus étonnant, c'est qu'un épisode de Rick et Morty répond à ces questions, et cette réponse tient en deux mots : 42. Et à la fin de cette vidéo, je vous promets que 42 sera peut-être la réponse la plus cohérente à la question du mal que vous n'ayez jamais entendu.
Qu'est-ce qui fait qu'un petit gosse comme celui-ci est devenu le futur architecte d'un des pires génocides de l'histoire ? En fait, la vraie question, c'est à quel moment le mal est-il entré dans cet enfant et, plus largement, d'où vient le mal chez l'homme ? Deux raisonnements existent : un rationnel, l'autre un peu moins, mais les deux finissent par se rejoindre.
D'un côté, il y a Hobbes. "L'homme est un loup pour l'homme." Ça vous parle ? Pour lui, dans la nature humaine, avant tout contrat social, on trouve trois causes querelles : la rivalité pour obtenir richesse et profit, la méfiance pour sa sécurité, et la fierté pour sa réputation. Et ces trois forces créent un climat de danger permanent : la guerre de tous contre tous. Et pour lui, l'humain est violent par nature.
De l'autre côté, il y a le péché originel. Adam et Ève désobéissent à l'unique interdit de Dieu de ne pas manger de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, sous peine de mort. Et d'après Augustin d'Hippone, théologien du 4e siècle, ce péché n'a pas seulement corrompu Adam et Ève. Il s'est transmis à l'ensemble de l'humanité comme un héritage de culpabilité. Pour la tradition chrétienne, l'humain est corrompu par héritage.
On a une explication rationnelle et une explication théologique, et a priori, tout les oppose, sauf le verdict. Dans les deux cas, l'humain est le problème. Le mal existe parce que nous sommes quelque part fondamentalement mauvais.
Et c'est exactement ce constat qu'un épisode de Rick et Morty met en lumière. Sauf que cet épisode va beaucoup plus loin que Hobbes et Augustin. Pour comprendre, il faut que je vous résume rapidement ce qui s'y passe. Rick et Morty, ça raconte les aventures de Rick, un savant fou, littéralement l'homme, voir l'être le plus intelligent de l'univers, et de son petit-fils Morty, un ado normal dont les centres d'intérêt se résument aux jeux vidéo et à la masturbation. Chaque épisode est plus ou moins isolé et traite de thèmes profonds sur un ton sarcastique.
Et dans celui qui nous intéresse, Morty est coincé dans un jeu hyper avancé technologiquement qui s'appelle Roy. Une sorte de simulation où le joueur incarne un personnage, Roy, de sa naissance à sa mort en un rythme accéléré, et qui donne l'illusion d'une vie complète en quelques minutes dans le monde réel. Sauf qu'un bug a fragmenté la conscience de Morty dans les 5 milliards de personnages non-joueurs du jeu. 5 milliards de fragments de Morty, chacun persuadé d'être une vraie personne.
Et pour le sauver, Rick entre dans le jeu sous l'identité de Roy, et il a un plan assez simple : convaincre les 5 milliards de Mortys de monter à bord d'un vaisseau spatial qui les feront tous sortir du jeu en même temps. D'un point de vue purement technique, c'est de l'eau pour Rick. Construire des vaisseaux, ça se trouve il savait le faire avant même de savoir parler. Le vrai défi, c'est de convaincre 5 milliards de consciences d'adolescents, tous persuadés d'avoir un libre arbitre et que tout ce qu'elles connaissent est un mensonge.
Donc Rick commence à prêcher la nouvelle, pour ne pas dire la bonne nouvelle : "Je suis ton grand-père Rick, tu es bloqué dans un jeu vidéo et je suis ici pour te délivrer." Et il prend même le soin de préciser : "Ceci n'est pas une religion, c'est la réalité." Ça n'a pas suffi, parce qu'un dogme s'est créé autour de lui. Malgré tout, avec l'aide de Martha, une incarnation de Morty consciente de sa nature, Rick met des décennies à convaincre la planète, chef d'État compris. Tout le monde finit par accepter le plan.
Tout le monde, sauf 8 %. Une part marginale qui refuse d'y croire. Pour Rick, c'est du bruit statistique, un arrondi. Et puis il est pressé par le temps, parce qu'à l'extérieur du jeu, dans le monde réel, la grande sœur de Morty, Summer, est en train de se débrouiller face à une bande de mafieux qui ont débarqué dans le magasin du jeu, et elle est obligée d'improviser un "Die Hard". Le problème, c'est qu'elle n'a jamais vu le film. Gardez ça en tête, parce qu'on y reviendra.
Pour Martha, vous vous imaginez, c'est inadmissible. Et de ce désaccord naît une fracture, des groupuscules secrets, puis une guerre, une vraie guerre de religion entre des Mortys qui se battent au nom de Rick ou contre lui, pour défendre leur propre interprétation de ce qu'il a dit.
À ce stade, l'épisode vient de donner raison à Hobbes et à Augustin d'Hippone. Les guerres ne viennent pas du message de Rick, elles viennent de ce que les humains en font. Avant d'aller plus loin, un être quasi omniscient qui descend dans une réalité inférieure pour annoncer une vérité salutaire, et dont le message finit par être transformé en religion... Hm, ça nous rappelle rien, ça ?
Bon, j'imagine que ça vous rappelle quand même quelque chose, parce que cet épisode n'est pas juste une histoire de jeux vidéo. En fait, c'est une sorte d'allégorie de la croyance en une réalité supérieure organisée autour d'un dogme religieux. Le parallèle est tellement précis que ça ne peut pas être accidentel.
Commençons par Rick. Dans le jeu, il est quasi omniscient. Il a conscience d'être dans le jeu, des règles du jeu, et de ce qui se passe hors du jeu. Il est quasi omnipotent. Il a le pouvoir de forcer le reset, et son action est salutaire. Il descend volontairement dans une réalité inférieure pour sauver les Mortys, et il arrive avec une vérité qu'il veut transmettre. Le clin d'œil avec Jésus, ou même avec Dieu, est assez explicite.
Mais si Rick est Dieu, alors Morty, c'est quoi ? Et c'est là que l'allégorie devient beaucoup plus intéressante, parce que Morty, dans cet épisode, n'est pas un seul personnage. Il est fragmenté en 5 milliards de consciences dispersées à travers le jeu. Chacune est persuadée d'être une personne distincte, chacune ignorant qu'elle est en réalité un fragment d'une conscience plus grande. Cette image existe dans plusieurs traditions mystiques, notamment dans certaines lectures de l'hindouisme, où chaque âme individuelle est un fragment d'une conscience universelle unique, et où le but spirituel est précisément de se reconnaître comme issu de cette même source. Et l'épisode met en scène exactement ça. Morty doit se reconnaître dans chacun des 5 milliards de fragments et les rassembler pour redevenir un.
Et puis il y a Martha. Martha, c'est la première à s'être éveillée. Elle sait qu'elle est Morty. Elle sait que ce monde est un jeu, et elle devient plus ou moins le bras droit de Rick. En gros, comme sa porte-parole. Du point de vue chrétien, elle serait comme un apôtre. Mais plus précisément, elle rappelle Paul de Tarse, celui qui a porté le message de Jésus à travers l'Empire romain.
Et enfin, il y a le vrai monde, celui qui existe hors du jeu, l'endroit d'où Rick vient et où il veut ramener Morty. Dans l'allégorie, ce monde plus réel correspond à ce que les religions appellent l'éternité, le royaume de Dieu, ou le nirvana : un niveau supérieur d'existence auquel notre réalité actuelle ne serait qu'une version aseptisée.
Et on peut même aller plus loin, parce qu'avec cette grille de lecture, on peut voir que l'épisode prend même en compte les subtilités de la Genèse. Parce qu'en vérité, parler de fruits défendus relève plus du raccourci que d'une traduction littérale. Dieu ne punit pas arbitrairement Adam et Ève. Il les a avertis. Il leur a dit : "Si vous mangez de cet arbre, vous mourrez." C'est le serpent qui retourne l'avertissement en ruse, qui leur suggère que Dieu leur cache quelque chose. Et ce qu'Adam et Ève subissent ensuite n'est pas tant une punition qu'une conséquence logique de leur choix.
On a donc deux avertissements, un dans un jeu vidéo, l'autre dans l'Éden. Deux êtres supérieurs qui préviennent, et dans les deux cas, des humains qui n'écoutent pas et qui sont donc responsables de leur chute. Hm. Ceci étant dit, une question persiste : pourquoi les avoir créés faillibles en premier lieu ? Pourquoi laisser le serpent dans le jardin ? Et surtout, pourquoi placer un arbre interdit en sachant pertinemment qu'ils vont y goûter ?
La réponse classique de la théologie chrétienne, c'est le libre arbitre. L'idée, c'est que la souffrance et la chute sont le prix à payer pour la liberté. Et cette liberté, elle est nécessaire, parce que sans elle, aimer Dieu n'aurait aucun sens. En gros, l'argument est que si Dieu nous avait créé incapable de lui désobéir, notre amour pour lui n'aurait aucune valeur. Il relèverait plus d'un automatisme que d'un choix consenti.
Et franchement, si on admet que le libre arbitre existe vraiment, parce qu'en soi, c'est une vraie question à se poser, l'argument se tient et il est même élégant. Sauf qu'il y a un angle mort immense, pour ne pas dire l'éléphant dans la pièce. Parce qu'en est-il des tremblements de terre, des nouveau-nés qui meurent ? Bref, des innocents qui souffrent avant même d'avoir eu le temps d'aimer Dieu librement ? Leur souffrance n'est le prix d'aucune liberté. Elle est juste là, sans réelle utilité et totalement absurde. Le libre arbitre peut peut-être justifier la guerre du Vietnam, mais comment il justifie un tsunami ?
Et c'est précisément à ce moment qu'aborder une grille de lecture rationnelle de Dieu devient intéressant. Déjà, qu'est-ce que vous voyez sur cette image ? A priori, c'est un homme avec un chapeau et qui a l'air d'être sur une sorte de barque. Si on dézoome un tout petit peu, effectivement, ça confirme ce qu'on disait. C'est bien un homme, même deux, sur une barque, très certainement des pêcheurs, peut-être un dessin d'un amateur ou d'un enfant. Et quand on dézoome complètement, on tombe sur un magnifique tableau aux inspirations du style de Van Gogh. Et cette petite scène de pêcheur qu'on trouvait presque maladroite il y a à peine quelques secondes, elle est en fait un détail indispensable de l'ensemble. Sans elle, le tableau perd tout de sa superbe.
Maintenant, imaginez une seconde qu'on fasse la même chose mais à l'échelle de l'univers, qu'on remplace ce tableau par une image authentique et complète de la réalité. Et vous comprendrez où veut en venir Gottfried Wilhelm Leibniz. Leibniz est un philosophe rationaliste du 17e siècle, et il a consacré une partie de son œuvre à une question qui... oui, une question qui nous intéresse un tout petit peu. Si Dieu existe, d'où vient le mal ? Et sa réponse prend la forme d'une thèse qui s'appelle la théodicée, du grec "theos", Dieu, et "diké", la justice, littéralement, Dieu est juste.
Et son argument, c'est littéralement celui du tableau. Quand on regarde le monde de trop près, à hauteur d'homme, on ne voit que des fragments : les tremblements de terre, les guerres, les nouveau-nés qui meurent. Tout ça crée l'impression que le mal est partout. Mais ça, selon Leibniz, c'est parce qu'on n'a pas suffisamment de recul. Et si on pouvait dézoomer, mais genre vraiment dézoomer, jusqu'à voir l'univers dans son intégralité, on verrait que tous ces fragments qu'on trouvait affreux sont en réalité des éléments indispensables d'un tableau plus grand. Et ce tableau plus grand, lui, est parfait.
Pour Leibniz, un dieu parfait ne peut vouloir que le meilleur. Et comme il est parfait, il a forcément choisi parmi tous les mondes possibles qu'il pouvait créer, celui qui est globalement le meilleur, même s'il contient du mal. Parce que ce mal, en réalité, n'est pas un loupé mais une nécessité structurelle, une condition pour que le meilleur des mondes puisse exister.
Hm hm. Bon, ça se tient. Ça se tient, et c'est même vachement cohérent. Mais quelque part, c'est un peu facile d'affirmer ça. Enfin, c'est presque une sorte de pirouette rhétorique, une sorte de gymnastique mentale pour justifier une croyance. Non, non. En vrai, ce qui serait vraiment fort, ce serait de prouver ça d'un point de vue ultra rationnel, genre d'une rationalité implacable, et allons même plus loin, une rationalité qui serait en cohérence totale avec le seul système logique qu'on considère fiable depuis l'Antiquité : la logique formelle d'Aristote. C'est moi qui m'hydrate parce que là, là, ça va être du sale.
Et c'est ce qu'il a réussi à faire, le bougre, parce que j'ai oublié de préciser quelque chose d'ultra important concernant Leibniz. Ce n'est pas juste un philosophe, en fait, c'est aussi l'un des plus grands mathématiciens de son époque. Donc quand il dit : "Je vais démontrer comment le mal est compatible avec un Dieu bon", il sait exactement ce que le mot "démontrer" veut dire. Et son raisonnement commence par une affirmation assez cocasse : pour Leibniz, Dieu lui-même est soumis à la rationalité. Ce n'est pas une sorte de magicien qui fait n'importe quoi quand il veut, un peu par caprice. Quand il crée le monde, il suit les règles, et pas n'importe quelle règle : les règles de la logique formelle d'Aristote, celle dont on parlait à l'instant.
Trois règles, plus exactement, qui prennent la forme de trois principes qui, selon Leibniz, encadrent la création du monde. Et pour comprendre ces trois principes, on va passer par une image très simple. On va imaginer Dieu comme un développeur de jeux vidéo, quelqu'un qui va coder une simulation. Par exemple, Dieu construit un monde comme un développeur programme un jeu vidéo. Bon, le développeur veut créer le meilleur jeu possible, et pour ça, il est soumis à trois impératifs qui peuvent prendre la forme de trois questions.
La première : Qu'est-ce qui est codable ? La réponse : le principe d'identité ou de non-contradiction. Une chose ne peut pas être à la fois vraie et fausse en même temps. Une lampe ne peut pas être allumée et éteinte en même temps. Et un personnage ne peut pas être à la fois vivant et mort en même temps. Normalement, si on code une contradiction dans un jeu, il crashe. C'est un bug, parce que le système ne tient pas. Donc même Dieu ne peut pas créer un cercle carré. Pas parce qu'il manque de puissance, mais parce qu'un cercle carré, bah, c'est juste pas possible. C'est une combinaison de mots qui ne renvoie à rien. On va donc dire que la toute-puissance de Dieu s'arrête là où la logique s'effondre. Et ce premier impératif, ce premier principe, définit ce qu'on appelle les possibilités logiques : tout ce que Dieu peut en théorie créer.
Mais voilà, toutes les choses logiquement possibles ne deviennent pas nécessairement réelles. Un éléphant rose à huit pattes, c'est logiquement possible, mais ce n'est pas réel. Notre développeur aurait pu le programmer, mais il a préféré un gris avec quatre pattes. Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre ? Ce qui nous amène à la deuxième question : Qu'est-ce qui mérite d'être vraiment codé ? La réponse, c'est le principe de raison suffisante. Rien n'existe sans raison. Aucun phénomène ne surgit de nulle part. Tout ce qui se passe a une cause, et si on reproduit exactement les mêmes causes, on obtient exactement les mêmes effets. Vous chauffez de l'eau à 100°, elle bout, et ce systématiquement. Notre jeu vidéo, c'est pareil. Si un personnage accède à une nouvelle zone, c'est parce qu'il y a une ligne de code qui a déclenché l'accès. Tout ce qui existe dans le jeu existe pour une raison programmée. Et si notre éléphant rose à huit pattes n'existe pas dans le jeu, c'est simplement parce que le développeur n'a écrit aucune ligne de code qui aurait pu le faire apparaître. Tout est causé, tout est traçable. Deuxième principe définit donc les possibilités réelles. Parmi toutes les choses logiquement imaginable, celles qui existent effectivement le sont parce qu'elles ont une cause suffisante pour le faire.
Mais mais mais mais mais, ça ne suffit toujours pas, parce qu'à toutes les réalités possibles, il faut bien que Dieu en choisisse une à créer. Et en fait, le choix ne se fait pas élément par élément. Dieu ne se demande pas : éléphant rose ou éléphant gris ? Non, il choisit un monde entier, un système complet avec toutes ses règles et toutes ses conséquences. Et c'est pareil pour notre développeur. Il ne choisit pas ses éléments un par un, il choisit le jeu qu'il va coder. Parmi tous les jeux qu'il aurait pu créer, le rendu final est celui qui tourne dans les consoles.
Et c'est là qu'arrive la troisième question : Pourquoi ce jeu-ci plutôt qu'un autre ? Et la réponse de Leibniz, c'est ce qu'on appelle le principe du meilleur. Et pour comprendre ce principe, il faut que je vous explique ce que c'est que le rasoir d'Ockham. Le rasoir d'Ockham, c'est l'idée selon laquelle, à explication équivalente, il faut toujours préférer la plus simple. En gros, la vraie phrase dit que les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité. C'est plus facile de comprendre cette idée en mathématiques lorsqu'on parle d'une démonstration élégante. Alors bon, qu'est-ce que ça veut dire ? En gros, c'est une démonstration qui obtient le maximum de résultat avec le minimum de règles. C'est comme avec les identités remarquables. Écrire a² + 2ab + b², c'est correct, mais c'est lourd, pour ne pas dire moche. Écrire (a + b)², c'est exactement la même chose, mais en plus court. Et c'est ça l'élégance mathématique : dire le plus avec le moins.
Et l'autre développeur de jeux vidéo, qu'est-ce qu'il fait ? La même chose. Le bon développeur, c'est pas celui qui écrit le plus de lignes de code. Non, c'est celui qui, avec un minimum de règles, génère le maximum de complexité, le maximum d'expérience possible. C'est celui qui code l'univers le plus riche à partir du moteur le plus simple. Et c'est exactement ce que fait Dieu selon Leibniz. Il est comme un géomètre qui calcule le meilleur des mondes possibles, simple en règles et riche en conséquences. Et parmi toutes les réalités envisageables, il choisit celles qui produit le maximum d'existence avec le minimum de cause. Le monde le plus optimisé, le monde le plus élégant.
Et c'est très fort, très fort. On comprend avec Leibniz qu'il n'y a pas de différence entre le possible et le réel. Tout ce qui est est nécessaire. Les choses ne pouvaient pas être autrement qu'elles ne le sont. Si elles l'avaient pu, Dieu aurait choisi cette autre version. Mais il a choisi celle-ci. Donc celle-ci est forcément la meilleure au regard du principe justement. Et celle-ci, c'est notre monde, avec ses guerres, ses joies, ses maladies, qui contient autant de Jésus que d'Epstein. Toujours avec cette optique de proposer un maximum de richesse.
Et qu'est-ce que ça implique du coup ? Parce que si Leibniz a raison, alors un Epstein n'est pas une anomalie du système. Ce n'est même pas un accident, encore moins une erreur de Dieu. C'est une pièce du tableau, une ligne de code nécessaire dans le programme, un coup de pinceau indispensable à la composition finale. C'est bizarre dit comme ça, mais sans Epstein, sans cette possibilité-là, à cet endroit précis du tableau, le monde ne serait pas le meilleur des mondes possibles. Parce que pour Leibniz, un monde parfait, ce n'est pas un monde sans défaut. C'est un monde où chaque élément, même les plus sombres, est une conséquence nécessaire à l'ensemble. Si vous retirez Epstein, vous retirez avec lui tout un réseau de causes et de conséquences qui tient le monde en place, et ce qui reste sera forcément moins riche, moins complet, moins optimal, donc moins parfait.
Cette explication est froide et implacable, mais logiquement, c'est parfaitement cohérent. Donc guerre, maladie, mort, tout ça s'inscrit dans la perfection du tableau de l'existence, dont nous, minuscules particules humaines, n'avons aucune idée du dessin (sans mauvais jeu de mots). Et bien, il faut l'avouer, c'est chaud. Mais est-ce que vous voyez le problème ? Non. Et ben, si vous le voyez pas encore, ça tombe bien, parce qu'on retourne dans l'épisode de Rick et Morty pour le comprendre.
Tout à l'heure, je vous avais laissé avec une version de l'histoire où les Mortys, comme les bons humains corrompus qu'ils sont, se sont divisés et ont fini par créer une guerre entre eux. Sauf que cette version est incomplète, parce que cette guerre a une cause précise, et cette cause, ce n'est pas les Mortys, c'est Rick. Petit retour en arrière. Rick et Martha ont passé des décennies à convaincre les 5 milliards de Mortys, chef d'État compris. Et on est au moment où la victoire était presque totale. 92 % de la population est prête à monter dans les vaisseaux, sauf qu'il restait 8 % qui refusaient d'y croire. Pour Martha, les 8 % ne sont pas négligeables. Chaque milliardième de Morty a une importance capitale. Il fait partie de Morty dans son unicité. Et pour Rick, 8 % c'est quoi ? Sur une pizza, ça correspond à la croûte ? Ça va, on peut s'en passer.
Et à partir de là, tout bascule, parce que d'un côté, comme le Dieu de Leibniz, Rick est en train de faire un calcul. Il pèse les 92 % de Mortys prêts à partir contre le temps qui presse, parce qu'à l'extérieur du jeu, sa petite fille Summer se fait massacrer en train de se faire un "Die Hard" contre des mafieux. Rappelez-vous. Alors, il fait les comptes : 92 % de Mortys sauvés + Summer sauvée = le choix le plus optimal. Il prend le maximum de Mortys et le minimum de risque. Et quelque part, c'est défendable. Combien de fois nous aussi on a fait exactement le même calcul ? Combien de fois on a choisi de mettre le Pokémon un peu nul de l'équipe pour tanker les dommages et préparer le plus fort ? On le fait tout le temps, parce que c'est le choix le plus rationnel. Sauf que ici, dans l'épisode, les 8 % ce ne sont pas des Pokémon. 8 % de 5 milliards, ça fait 400 millions. 400 millions de consciences. Chacune persuadée d'être une vraie personne. Chacune avec ses souvenirs, ses peurs, ses amours. 400 millions de consciences traitées comme la croûte d'une pizza.
Mais en réalité, finalement, ici, et Martha le comprend bien, le problème, ce n'est pas en soi le calcul. Le problème, c'est ce qui le motive. Ce n'est pas le nombre de Mortys sauvés qui compte pour Martha. C'est la raison pour laquelle on abandonne tous les autres. Alors elle propose un deal à Rick. Elle accepte le sacrifice, mais à une seule condition. Elle demande à Rick de dire aux Mortys qu'il les aime. Trois petits mots : "Je t'aime." Et là, Rick ne dit rien, parce que prononcer ces trois mots pour lui, c'est un peu comme descendre de sa tour d'ivoire. C'est être vulnérable. Ça fait trop humain. Et à ça, il préfère le silence. Et c'est ce silence qui fracture tout. Martha refuse de partir avec lui. Elle décide de rester dans le jeu avec les 8 %, et les autres Mortys se divisent. Et de cette division, la guerre éclate.
En vérité, cette guerre n'a pas commencé parce que les Mortys étaient fondamentalement mauvais. Elle a commencé parce que Rick n'a pas su dire les mots "Je t'aime". Et c'est là que toute la belle mécanique de Leibniz commence à trouver sa limite, parce que Rick incarne en quelque sorte ce que Leibniz attribue à Dieu : une rationalité parfaite qui calcule le meilleur choix possible. Et qu'est-ce que ça produit dans le concret ? Une catastrophe humaine. Dans la vraie vie, c'est pareil. Quand on est philosophe du haut de sa tour d'ivoire, c'est facile de dire que le monde est le meilleur des mondes possibles. Ça prend même beaucoup de sens, honnêtement. Mais quand tu le vis, ce n'est plus une partie de plaisir. Ce n'est pas un pique-nique. Dans les goulags, dans les camps de concentration, dans les champs de coton, quand un maître venait prendre la femme ou la vie d'un esclave impuissant, sachant ce qui allait arriver et vivre avec ça toute sa vie. Dans ces moments-là, les phrases philosophiques, elles perdent de leur pouvoir et perdent tout de leur sens, parce que face à ça, on n'est pas Rick, on est au mieux Martha, mais on est surtout les milliards de Mortys.
Et c'est là qu'il faut comprendre quelque chose d'important sur la démonstration de Leibniz. Son travail, c'est presque une résolution mathématique de l'équation : "Si Dieu existe, pourquoi le mal ?" Et comme tout raisonnement mathématique, il repose sur un axiome. Un axiome, c'est un point de départ qu'on accepte sans démonstration. Par exemple, en géométrie : par deux points, il ne passe qu'une seule droite. C'est évident, mais c'est aussi indémontrable. Et toute la géométrie repose là-dessus. L'axiome, c'est : Dieu existe et est bon. Ce qui veut dire que toute sa démonstration, aussi brillante soit-elle, présuppose ce qu'elle est censée prouver. Si vous acceptez l'axiome, la démonstration est imparable. Si vous ne l'acceptez pas, bah, elle ne démontre plus rien.
Et ça explique d'ailleurs peut-être pourquoi beaucoup d'hommes de science, souvent les plus brillants, ont tendance à croire en Dieu, parce qu'ils ont l'habitude de fonctionner avec des axiomes. Ils savent qu'on ne peut rien construire sans un point de départ, même non démontré. Et Dieu, pour eux, c'est peut-être juste un axiome de plus.
Et quand la rationalité échoue, une tentation surgit. Une tentation qui peut paraître un peu dure, mais qui est totalement légitime, parce qu'il y a des souffrances qui permettent de sortir plus fort, des souffrances qui construisent, qui forgent, qui nous rendent meilleurs. C'est tout le parallèle que j'avais fait entre Job et Guts dans une précédente vidéo. Mais soyons honnêtes, ce n'est pas une loi naturelle. Ce n'est pas comme la gravité, c'est au cas par cas. Parfois la souffrance te rend plus fort, et parfois elle fait juste mal, en fait. Elle est injuste, et il faut vivre avec. Que l'on arrête de dire que la souffrance ça rend fort. Donc le côté "ce qui ne me tue pas ne me rend plus fort", tu crois pas ? Non, je suis désolée, Nietzsche, non. Si je devais discerner aujourd'hui, je ne ferai pas thèse-antithèse-synthèse. Je ferai : "Non", et puis je partirai. Non. Ce qui te rend plus fort, ce qui rend plus fort, c'est d'avoir enfin, en tout cas sur la souffrance, c'est d'avoir été consolé. C'est d'avoir trouvé la paix. Oui, mais la souffrance en soi, ça ne rend pas plus fort. Ça peut rendre plus lucide sur la réalité de la vie. Ça peut rendre plus... plus amer, mais ça ne rend pas plus fort. Ça peut rendre plus dur, oui, mais pas plus fort.
Et le truc, c'est que dans ces moments-là, une tentation immense surgit. Une tentation qui consiste à renverser toute forme de valeur, à dire que si l'existence produit ça, si c'est ça le meilleur des mondes possibles, alors peut-être que le problème, ce n'est pas le mal dans l'existence, c'est l'existence elle-même. Cette tentation, elle a un nom, et on la range souvent du côté du nihilisme. Et on peut aussi lui associer un visage : celui d'Arthur Schopenhauer.
Schopenhauer pousse le raisonnement jusqu'au bout, et son raisonnement, il faut le dire, est coriace. Selon lui, la souffrance et la douleur sont en quelque sorte les promesses de la vie. Nul n'y échappe. Il suffit de vivre pour qu'un jour vienne le deuil, les maladies, ou encore des désillusions. Parce que pour Schopenhauer, souffrir n'est pas un mauvais moment à traverser. Vivre, c'est vouloir. Et vouloir, c'est manquer sans fin. Les tragédies ne sont pas des accidents qui surviennent aux plus malchanceux. Elles sont au centre même de la vie.
Et de là, Schopenhauer tire sa conclusion : si l'existence est à ce point tissée de souffrance, si souffrir n'est pas ce qui arrive à la vie, mais ce qu'elle est, alors il faut admettre cette vérité qu'il aurait peut-être mieux valu jamais naître. Et donc, pour lui, le vrai acte d'amour, le seul qui ne fait souffrir personne, c'est de ne pas faire naître. C'est de rompre la chaîne et de laisser la douleur s'éteindre avec soi. Le réel acte d'amour, c'est d'épargner le fardeau de l'existence aux générations suivantes.
Et on pourrait tenter de balayer ça en se disant : "Bon, ce gars-là a dû bien souffrir ou il devait être vraiment mal dans sa vie pour penser ça." Mais justement, c'est exactement là que son argument se tient, parce que la souffrance, elle n'est pas socialiste. La souffrance est profondément inégalitaire. Selon l'environnement, la génétique, le vécu, on ne souffrira pas de la même manière. Certains en auront peut-être très peu, d'autres en auront énormément, et d'autres encore vivront des tragédies dont ils ne se remettront peut-être jamais. C'est une loterie, une loterie à laquelle personne n'a choisi de participer. Et si Schopenhauer a raison, alors la meilleure chose qui puisse nous arriver, ce n'est pas de trouver par chance le bonheur dans notre vie. C'est de ne jamais avoir eu à vivre carrément.
Bon, c'est très sombre tout ça, je l'admets. Et honnêtement, la première réaction, et c'est totalement compréhensible, c'est de rejeter Schopenhauer en bloc. C'est de se dire que c'était un gars fortement déprimé qui exagère un peu, et surtout qu'il ne voyait que le mauvais côté des choses. Mais ça serait quand même sous-estimer le philosophe, parce que le raisonnement de Schopenhauer est aussi rigoureux que celui de Leibniz. Ce n'est pas juste un vieux dépressif qui radote, c'est un philosophe qui pousse une logique jusqu'à son terme avec la même rigueur que le mathématicien. Et à l'avouer, j'ai aussi un peu expédié sa thèse rapidement pour pas que la vidéo dure 1 heure.
Mais le problème de sa thèse, ce n'est pas qu'elle soit fausse. Le problème, c'est qu'elle est aussi abstraite que celle de Leibniz. Je m'explique. Les deux partent d'une position philosophique. Il y en a un qui dit "c'est parfait", et l'autre qui dit "ça ne devrait même pas exister". Et dans les deux cas, quand on confronte ces positions à la vraie vie, et ben ça grince un peu, quoi. En soi, pas parce qu'elles sont illogiques, mais bien parce qu'elles sont inhumaines.
Et c'est là qu'il faut se poser une vraie question. Et si depuis le début, on avait posé la mauvaise question ? Et si le problème n'était pas de savoir si Dieu était bon ou non ? Et si le vrai problème, c'était que nous, en tant qu'être humain, on exige que l'univers soit juste, on exige qu'il y ait un sens au mal, ou encore que la souffrance a une raison. Mais cette exigence en soi, elle n'est écrite nulle part, à part peut-être en nous. Cette exigence vient de nous, elle est humaine. L'existence n'a pas à être morale, pas plus qu'elle n'a à être ultra rationnelle. Elle est tout simplement. C'est nous qui venons lui plaquer nos attentes et nos besoins de sens. On ne peut voir le monde qu'à travers le prisme anthropomorphique de notre nature, en projetant des formes familières comme des animaux ou des héros dans les étoiles. On appelle ça des constellations, ou un visage souriant dans deux points et une parenthèse avec les smileys.
Et c'est pareil pour Dieu et pour le monde. On cherche des codes moraux dans le réel, comme on l'a fait avec nos sociétés, mais c'est juste une exigence. C'est juste un besoin de notre nature humaine. Et c'est peut-être là qu'on voit toute la subtilité de l'épisode de Rick et Morty. Parce que ce qui a créé la guerre, ce n'est pas que Rick n'aimait pas les Mortys. Au contraire, revenir dans le jeu pour sauver Morty, c'est déjà une preuve d'amour. Passer des décennies à les convaincre, c'est une preuve d'amour. Tout ce qu'il fait est une preuve d'amour. Ce qui a créé la guerre, c'est que les Mortys exigeaient que cet amour s'exprime par les bons mots : "Je t'aime", et si ça ne suffisait pas, dit au bon moment.
Et nous, face à Dieu, face à la vie, ou l'univers, enfin, appelez ça comme vous voulez, on fait exactement la même chose que les Mortys. On exige une preuve d'amour, et on exige que ça s'exprime par un monde juste, un monde moral, un monde qui a du sens. Et vu comme ça, la question fondamentale qui se cache derrière toute la théodicée, derrière Leibniz, Schopenhauer, derrière même tous les débats philosophiques qui existent peut-être depuis l'Antiquité, est en fait une question très simple qu'un enfant pourrait formuler. Et cette question : "Est-ce que tu nous aimes ?"
Face au silence de l'univers, ce silence éternel des espaces infinis qui faisait si peur à Pascal, la tentation de l'effroi est immense. Mais d'un point de vue pragmatique, donner du sens, c'est le meilleur moyen, sinon le moteur principal du vouloir vivre. Et peu importe que ce sens passe par la croyance en un Dieu unique, par un athéisme éclairé, un gnosticisme tiède, ou par l'amour, ce qui compte, c'est d'en avoir un. Avoir une boussole ou un repère, en tout cas quelque chose qui nous empêche de sombrer dans le désespoir, quelque chose qui nous empêche de sombrer en enfer.
Et c'est exactement ce qu'a observé Viktor Frankl. Viktor Frankl était un médecin psychiatre autrichien qui a survécu à l'enfer des camps de concentration. Et là-bas, dans l'horreur la plus abyssale, il a remarqué une chose : ceux qui tenaient le coup, c'était pas forcément les plus solides physiquement, c'était ceux qui avaient une raison de tenir, une raison qui venait...
De l'extérieur, comme une personne aimait à retrouver, une promesse à tenir, enfin bref, quelque chose qui leur disait que leur vie avait encore un sens. Tant qu'il y a un sens, il y avait une vie à vivre.
Et Camus lui propose une autre image, celle de Sisyphe, ce personnage mythologique condamné par les dieux de l'Olympe pour avoir osé voler contre eux à pousser éternellement un rocher en haut d'une montagne. Et chaque fois qu'il arrive au sommet, le rocher retombe et il doit recommencer pour l'éternité. Une tâche absurde, sans but, sans fin.
Et pourtant Camus nous dit qu'il faut imaginer Sisyphe heureux, voir qu'il aime son destin jusqu'à dans son absurdité. Et s'il a bien un sens qui se dégage assez naturellement, un sens qu'on peut tous reconnaître sans avoir besoin d'être philosophe, croyant ou athée, c'est peut-être celui d'aimer. Parce qu'on a tous déjà fait l'expérience d'aimer dans sa famille, avec ses amis, à travers une idylle. Ce moment où on se sent relié à quelque chose de plus grand que soi, ou le simple fait d'exister au côté de l'autre justifie qu'on soit là. Et c'est peut-être ça la seule chose qui justifie vraiment le coup de la souffrance. C'est peut-être ça qui justifie le coût de la vie.
Vous vous rappelez de Kim ? Et elle, elle a fait son choix après tous ses mois d'hospitalisation et toutes ses opérations, ce qui a d'ailleurs brisé son rêve de devenir médecin. Elle a pensé à mettre fin à ses jours. Une bascule s'est faite lorsqu'elle s'est convertie au christianisme le soir de Noël 1982. Elle considère aujourd'hui que ces épreuves ont été le chemin offert par Dieu, une preuve de l'amour de Dieu à son égard qui lui a permis de se transformer.
Et si on prend Nietzsche, lui est à l'opposé. Il avait une aversion profonde pour le christianisme, qu'il voyait comme une fuite devant le réel, une sorte d'idole à anéantir. Alors, il a proposé autre chose, une posture tout aussi radicale mais sans Dieu. Et il appelle la mort fatale, littéralement la mort du destin.
Deux réponses très différentes à la même question, mais dans les deux on retrouve le même mot : l'amour. D'un côté, il y a la vision chrétienne. Aimer une entité dont les voies resteront pour toujours impénétrables et malgré tout cultiver la foi en son amour infini. Faire confiance même quand on est enseveli sous la souffrance. Et de l'autre, il a la vision nietzschéenne, laïque mais non moins puissante. Une posture d'affirmation radicale face à la vie qui dit de ne pas se contenter de supporter l'inéluctable mais de l'aimer profondément. Embrasser son destin non pas malgré sa dureté, mais à cause de sa dureté, parce que des vies, il y en aura pas d'autres.
Deux postures différentes, mais dans les deux cas on y voit la même chose : l'amour donne le sens, un sens qui transcende la condition humaine. Et c'est exactement ce que illustre la fin de l'épisode de Rick et Morty.
D'un côté, il y a Martha qui a fait le choix de rester dans le jeu, d'accepter cette réalité pleinement. Peu importe si elle se trompe, elle a préféré le vin d'ici à l'au-delà. Elle a fait le choix de la morphatie. Et de l'autre côté, il y a Rick. Rick qui n'a jamais su dire "Je t'aime" avec des mots. Rick qui a laissé 400 millions de morts derrière lui. Mais ce même Rick, à la toute fin de l'épisode, pose un geste inattendu : il demande aux tenants du magasin de laisser le jeu allumer, de laisser Martha et les 400 millions de morts continuer d'exister dans leur réalité. Et c'est ça sa manière de dire "Je t'aime." Ce geste, Martha ne le saura jamais. Personne ne le verra, par nous les spectateurs, et Rick n'en tirera aucune reconnaissance. Il aura aimé dans le silence. Un silence qui aime sans avoir besoin de le dire.
C'est peut-être comme ça que Kim vit sa foi. Peut-être que le silence de Dieu, si Dieu existe, ressemble à ce silence là, dans un amour qui s'exprime dans des actes qu'on ne voit pas, dans des coïncidences qu'on ne remarque pas, ou dans le simple fait que le jeu soit encore allumé.
Bon, qu'est-ce qu'on fait de tout ça finalement ? Parce qu'on a écumé un tas de philosophes du drop naming à tout va, mais finalement la réponse reste en suspens. Si Dieu existe, pourquoi souffre-t-on tant ? Qui accessoirement pose un peu la question : "Faut-il croire en Dieu ou y a-t-il des bonnes raisons de croire en Dieu ?" Et la réponse, et on y vient.
Et dans l'épisode de Rick et Morty, mais dans l'intrigue B de l'épisode, souvenez-vous, pendant que Rick essaie de sauver Morty à l'extérieur, Summer se bat contre des gangsters et elle improvise en Die Hard. Sauf qu'elle n'a jamais vu Die Hard. Les gangsters, eux, sont des fans absolus de Die Hard et le chef décide d'affronter Summer dans les règles de l'art, comme dans Die Hard. Sauf qu'il se rend compte trop tard que Summer ne suit aucune règle du Die Hard. Il est totalement en improvisation et profane le Die Hard.
Et c'est là que le génie des scénaristes apparaît, parce que l'intrigue B et en quelque sorte en interaction avec l'intrigue A. Je m'explique. Les mortifis fragmentés ont transformé la vérité que Rick leur a livrée en religion. Ils en ont fait un dogme et ils se sont entretués pour des histoires de point de vue et d'interprétation. Les gangsters ont fait à peu près la même chose avec le Die Hard. Ils ont transformé un film en dogme et ils se sont fait massacrer parce qu'ils étaient prisonniers de leurs propres règles.
Euh, j'ai dit Die Hard combien de fois là en fait depuis le début ? 6, 7 quoi. Vous trouvez que c'est trop ? Eh bien, vous n'êtes pas prêts, parce que dans l'épisode de Rick et Morty, le mot Die Hard est dit exactement 42 fois. Et là, si vous avez l'esprit attentif, ce nombre devrait vous rappeler quelque chose. Au début de cette vidéo, je vous avais promis que 42 serait peut-être la réponse la plus cohérente que vous ayez jamais entendu à la question du mal. Les scénaristes n'ont pas choisi 42 par hasard. C'est une référence au Guide du voyageur galactique de Douglas Adams. Et dans ce livre, 42 est la réponse calculée par un super-ordinateur à la grande question de la vie, de l'univers et de tout le reste. Sauf que personne ne sait quelle était la question.
Et c'est un peu ce que Rick et Morty nous dit, parce qu'à la toute fin, Summer finit par utiliser un truc du Die Hard, en plus le plus prévisible, le grand final. Et c'est comme ça qu'elle achève le chef des gangsters. Le tout sans en faire un dogme, sans en substituer son esprit critique. Elle a pioché dedans dès que ça l'a arrangé. Et c'est la même chose avec tout le reste : la Bible, Dieu, l'amour, la science, le nihilisme, même l'amour. Aucune de ces réponses n'est une vérité à avaler. Ce sont des réservoirs de sens. Le problème n'a jamais été la réponse. Le problème, ça a toujours été le dogme qu'on en fait.
On peut être comme les Mortis et les gangsters qui codifient une vérité au point de se perdre pour elle, ou comme Summer qui pioche ce dont elle a besoin quand elle en a besoin et qui n'attend pas l'autorisation d'un texte ou d'un penseur pour être vivante. Et du coup, 42 n'est pas une réponse définitive qui prétend résoudre la question de l'existence. 42 est la réponse qui permet d'y vivre.
C'était Sable Brave pour vous servir. Paix sur vous. Ciao. Comment partager nos histoires ? Je te la raconte, mais c'est jamais la même. Avec le reste, viens, on s'en rapproche. Nos cœurs raisonnent malgré la distance. Là-bas, c'est où ? Ça dépend d'où tu viens, vers quoi tu te diriges. Tout le monde l'a vu, personne s'en rappelle. Elle est sauvée, mais est-ce qu'elle s'en rappelle ? Comment à bâtir, détruire tout ce qui reste ? Tu appelles ça prendre de l'âge ? Des ma force, combien d'années ?