Transcription
Ce livre est un scandale. Il a profondément choqué et Flaubert a été poursuivi et jugé pour attaque à la religion. Tu vas comprendre pourquoi ce livre est aussi scandaleux mais extrêmement important pour la littérature française.
Je m'appelle Nelly, je suis prof de français pour les étrangers. Donc je précise que cette vidéo est à destination d'un public étranger surtout. Oui, il y a une différence puisque mon vocabulaire est adapté pour que tout le monde puisse comprendre.
Alors aujourd'hui, il va falloir s'accrocher un petit peu parce qu'on va lire un extrait de ce roman très connu, iconique, Madame Bovary de Gustave Flaubert. Vous voyez que je l'ai lu, hein, je ne fais pas semblant. Je l'ai même étudié à l'école. Il y aurait tellement de choses à dire sur ce livre. Pour vous donner une idée, je l'ai étudié pendant 6 mois à l'école. Je connaissais des passages par cœur et il y a même des gens qui font des doctorats sur la symbolique de la chaussure dans Madame Bovary. C'est le genre d'œuvre où plus tu rentres dedans dans l'histoire et plus tu découvres de nouvelles choses à analyser ou des choses que tu n’avais pas perçues. C'est infini. C'est presque infini.
Du coup, j'ai pris un café pour m'aider avec ma magnifique tasse de Montréal. Je rêve de retourner à Montréal. J'y suis allée il y a 10 ans et j'avais tellement aimé. Là, j'ai fait un café au caramel. Bref, je ne vais pas me disperser, sinon on ne va jamais y arriver.
Madame Bovary en quelques mots. Donc c'est un roman écrit par Gustave Flaubert en 1857. C'est l'histoire d'Emma Bovary, une jeune femme qui se marie avec Charles qui est un médecin, un médecin de province simple et sans beaucoup d'ambition. Ça c'est important, sans beaucoup d'ambition. Emma se marie et très vite, elle s'ennuie dans sa vie. En fait, elle, c'est une romantique. Elle rêve de passion. Elle rêve de luxe, de grands sentiments, comme dans les romans qu'elle lit. Merde, j'ai perdu la page. Et pour fuir l'ennui d'une vie conjugale et d'une vie triste, elle prend des amants. Et oui, pas bête Emma. Ben si, c'est un peu bête parce qu'en fait ses amants vont la décevoir. Elle va cumuler des dettes et sa vie va s'effondrer à cause de cette illusion d'une vie romanesque, romantique, à cause des livres qu'elle a lus et des fantasmes qu'elle s'est imaginés sur cette vie. Je ne veux pas vous divulgâcher, je préfère dire spoiler. Je ne veux pas vous spoiler la fin, mais elle est plutôt tragique.
À travers ce personnage d’Emma, Flaubert dénonce les illusions romantiques, la médiocrité bourgeoise et la condition des femmes dans cette société du 19e siècle. Il y a une notion que je veux que tu retiennes aujourd'hui, c'est celle du bovarysme. D'ailleurs, ça va être notre mot du jour, le bovarysme. C'est un concept créé à partir du personnage d'Emma Bovary. Et c'est cette tendance qu'on peut avoir nous aussi à s'ennuyer dans notre vie réelle et à imaginer vouloir vivre une autre vie plus belle, plus romanesque, plus passionnée comme dans les rêves ou les livres. Au fond, n'a-t-on pas tous ou toutes été Madame Bovary ? Je te laisse méditer sur cette phrase mais moi je pense que oui. Je pense qu'on est tous un peu, au fond, des Madame Bovary.
Est-ce que vous aussi vous écrivez dans les livres ? Parce que alors là, je sais qu'il y a des gens qui détestent écrire dans les livres. Regardez mon livre. Attendez. Regardez-moi ça, c'est horrible. Regardez l'état du livre. Je ne vous mens pas quand je vous dis que je l'ai beaucoup étudié à l'école.
Alors, l'extrait que je vais vous lire, il est page 100, chapitre 7. Si quelqu'un a le livre et veut suivre, c'est première partie chapitre 7. J'ai choisi cet extrait parce que… Bon, désolé, j'ai été interrompue dans ce que je disais. J'ai étendu une machine à laver. J'ai ouvert au livreur, rangé mes courses. Bref, du coup, je suis perdue dans ce que je disais. Je disais que j'allais vous lire le chapitre 7. Ah oui, et que c'était vraiment un chapitre symptomatique du bovarysme puisque c'est là qu'elle se rend compte de la désillusion de la vie de jeune mariée. On va vraiment sentir le décalage entre ses rêves, ses projections, ce qu'elle attendait et la réalité à laquelle elle est confrontée.
J'arrête de blablater et je me lance dans la lecture. Elle songeait quelquefois que c'étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu sans doute s'en aller vers ces pays au nom sonore où les lendemains de mariage ont de plus suaves paraisses. Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd des cascades. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers. Puis le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s'accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais avec un mari vêtu d'un habit de velours noir à longue basque et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes ?
Donc là, on est juste après le mariage d’Emma. Elle mentionne la lune de miel qu'elle imagine très sensuelle, très exotique. On a d'ailleurs une référence aux cinq sens. On a l’ouïe : la chanson du postillon, les clochettes des chèvres, le bruit sourd de la cascade. On a la vue : regarder les étoiles. Le toucher : je ne sais plus exactement où c'est mais les mains qui s'entrelacent, seuls et les doigts confondus. On regarde les étoiles en faisant des projets, les doigts confondus quand on tient la main comme ça de la personne qu'on aime. On a l'odorat avec le parfum des citronniers, le toucher, donc les doigts confondus, la douceur. Emma rêve de destinations exotiques. Elle rêve de pays à des noms sonores, des chalets suisses, des cottages écossais. On sent qu'elle a vraiment le goût d'un ailleurs, d'aller autre part, loin dans des lieux exotiques. Au tout début de l'extrait, on a « songeait ». Tu te souviens, on a beaucoup parlé de ce verbe dans l'explication de texte d'une vidéo précédente sur La Parure de Guy de Maupassant. « Songer ». D'ailleurs, les histoires sont un petit peu similaires, je trouve. Tu pourras écouter la vidéo que j'ai faite sur La Parure qui raconte aussi l'histoire d'une femme qui rêve d'autres choses après son mariage etc. On a aussi « il lui semblait », donc on a vraiment accès à ses impressions, ses désirs. Je ne te demande pas de comprendre toutes les structures de phrases qui sont compliquées, même pour nous les natifs, mais de comprendre l'idée principale. Voilà, c'est Emma qui rêve d'une autre vie et on le sent, on sent l'exotisme dans cet extrait.
Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu'un la confidence de toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise qui change d'aspect comme les nuées qui tourbillonnent dans le vent ? Les mots lui manquaient donc l'occasion, la hardiesse. Donc elle aurait aimé se confier, faire la confidence, raconter ses états d'âme, ce secret qu'elle porte un peu en elle mais elle ne sait pas à qui. Et tout ça lui procure un insaisissable malaise. Elle n'arrive pas vraiment à mettre le doigt sur le problème, à décrire vraiment comment elle se sent. C'est plutôt une sensation générale. La hardiesse qui veut dire le courage, l'audace qu'elle n'a pas. Si Charles l'avait voulu cependant, s'il s'en fût douté, si son regard une seule fois fût venu à la rencontre de sa pensée, il lui semblait qu'une abondance subite se serait détachée de son cœur comme tombe la récolte d'un espalier quand on y porte la main. Mais à mesure que se serrait davantage l'intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui.
Bon, au début de ce paragraphe, on a une métaphore avec l'espalier. Je vous mets une image de ce qu'est un espalier, une forme d'arbre taillé pour récolter les fruits. Mais ce n'est pas ça qui m'intéresse ici. C'est la dernière phrase : « à mesure que se serrait davantage l'intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui. » Plus elle apprend à le connaître, moins elle se sent proche de lui alors qu'elle devrait se sentir plus connectée, plus intime. Pour elle, c'est tout le contraire. Elle se sent éloignée de lui.
Tu n'es pas prêt pour la phrase suivante qui est une des plus célèbres du livre, Madame Bovary. Tu es prêt ? Tu es prête ? Elle est dure. La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire sans exciter d'émotions, de rire ou de rêverie. Ça te montre bien l'image qu'elle a de son mari qui n'a pas de conversation, donc il n'est pas très intéressant à écouter. Flaubert compare la conversation de Charles à un trottoir de rue, quelque chose de très plat. Les idées de tout le monde y défilaient, ça veut dire qu'il n'a pas ses propres opinions. Il répète les idées des autres dans leur costume ordinaire sans exciter d'émotions, de rire ou de rêverie. Il n'y a aucune passion, aucune excitation, rien qui n'intéresse Emma dans la conversation de Charles.
Il n'avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu'il habitait Rouen, d'aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer au pistolet et il ne put un jour lui expliquer un terme d'équitation qu'elle avait rencontré dans un roman. Le paragraphe est bien à charge contre Charles le pauvre. En fait ici on peut voir toutes les attentes déçues d’Emma. Il ne savait ni nager. Ça veut dire qu'elle attend d'un homme qu'il sache nager, ni faire des armes, ni tirer au pistolet alors qu'elle s'imagine un mari. Je ne vais pas rentrer dans les détails de la grammaire ici, mais « il ne put », ça veut dire « il n'a pas su », « il n'a pas pu » lui expliquer un terme d'équitation qu'elle avait rencontré dans un roman. Elle attend de son mari qu'il soit cultivé et qu'il puisse lui expliquer les mots, les termes qu'elle rencontre dans des domaines très précis. Ici, c'est l'équitation. Un homme au contraire ne devait-il pas tout connaître ? Exceller en des activités multiples ? Vous initier aux énergies de la passion, au raffinement de la vie ? À tous les mystères ? Voilà les attentes qu'elle a d'un homme, quelqu'un qui sait faire beaucoup de choses, qui est passionné et passionnant, qui peut nous apprendre les raffinements, les petites choses de la vie et les mystères. Mais il n'enseignait rien. Celui-là ne savait rien, ne souhaitait rien. On a trois fois « rien, rien, rien » qui montre bien à quel point à ses yeux Charles n'est rien de ce qu'elle attend d'un homme. Il la croyait heureuse et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu'elle lui donnait.
J'espère que vous pouvez sentir la puissance de ces phrases. Franchement, Flaubert est un génie. Personnellement, ça me touche beaucoup. Spécialement ce passage-là. Je le trouve dur, cruel et à la fois d'une vérité presque blessante. Et je suis triste pour Emma. Et je suis triste pour Charles. Lui ne se doute de rien. Il pense juste qu'elle est heureuse. Et elle, elle lui en veut. Elle est en colère contre lui de se contenter de penser que tout va bien, qu'elle est heureuse. Lui est très heureux avec elle, mais elle n'est pas heureuse avec lui. Mais il ne s'en doute pas. Il ne réalise pas.
Elle dessinait quelquefois. Et c'était pour Charles un grand amusement que de rester là tout debout à la regarder, penché sur son carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage ou arrondissant sur son pouce des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus ses doigts y couraient vite, plus il s'émerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb et parcourait du haut en bas tout le clavier sans s'interrompre. Ainsi secoué par elle, le vieil instrument dont les cordes frisaient s'entendait jusqu'au bout du village si la fenêtre était ouverte. Et souvent le clerc de l'huissier qui passait sur la grande route, en tête et en chaussons, s'arrêtait à l'écouter, sa feuille de papier à la main.
Dans cet extrait, j'ai l'impression que nous sommes un peu des voyeurs. On peut imaginer Emma et Charles dans leur salon. Elle qui fait plein d'activités créatives, elle joue du piano, elle dessine et lui qui est dans un coin et qui la regarde amoureux, un peu benêt, complètement amoureux et fier de sa femme. Clairement, clairement il est amoureux et il ne voit pas ce décalage entre ce qu'elle ressent elle et ce qu'il ressent lui. Et c'est ce qui va la pousser à prendre un amant. La suite un peu plus tard peut-être. Je ne vais pas tout vous lire maintenant. La suite au prochain épisode.
Je ne peux pas tout expliquer en détail parce qu'il y a beaucoup de vocabulaire, il y a même des mots que je ne connais pas, des structures de phrases un peu compliquées. Mais j'espère que tu as saisi l'idée générale de ce qu'est le bovarysme, pourquoi ce livre est important et pourquoi il a fait scandale quand il est sorti. Flaubert a été poursuivi pour outrage à la religion.
Si tu as aimé cette lecture, je t'invite à me le dire en commentaire et à écrire le mot du jour qui se cache quelque part à l'écran dans cette vidéo. Et dis-moi également si tu aimerais que je continue la lecture de Madame Bovary. Si tu aimes mon travail et que tu souhaites me soutenir, il y a beaucoup de moyens de le faire. Le premier moyen, c'est de t'abonner à la chaîne en cliquant juste ici. Tu peux aussi devenir membre de la chaîne pour avoir accès à des vidéos exclusives ou bien faire un don sur Buy Me a Coffee. Je te remercie d'avoir regardé cette vidéo jusqu'au bout. Vive la culture française, vive la littérature. Je te souhaite une bonne lecture et je te dis à mercredi prochain dans une prochaine vidéo. Salut !