Transcription
Aujourd'hui, on va parler religion et devoir moral.
Une religion, c'est pas seulement un ensemble de croyances et de récits concernant un dieu ou des dieux. C'est aussi un ensemble de pratiques qu'il faut suivre pour entretenir de bonnes relations avec ce Dieu ou ces dieux. Bon, c'est un peu lourd de toujours dire "un dieu ou les dieux", donc je m'excuse auprès de mes amis polythéistes. Genre, tu as des amis polythéistes et tu en sais rien, mais maintenant je vais juste dire "Dieu". Et je vais surtout prendre des exemples tirés des trois grandes religions monothéistes. Donc tant pis pour Zé, c'est Vishnu, je les aime bien.
Mais donc, Dieu donne aux hommes un ensemble de règles, une loi. D'ailleurs, la Torah, c'est les premiers livres de la Bible hébraïque, et ce mot en hébreu, Torah, veut dire "loi". Cette loi divine, les hommes doivent la suivre. Ça devient un devoir qu'on peut appeler devoir religieux.
Alors, certaines règles, surtout vues de l'extérieur, paraissent pas super super importantes. "Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère." Ouais, en même temps, ça ne me serait pas venu à l'idée, en fait. Et la ciboulette, ça va ? Non, non, la ciboulette, tout ce qui est fines herbes, ça... OK.
Il y a aussi beaucoup de règles qui concernent la façon d'honorer Dieu. Par exemple, ne pas invoquer son nom en vain. "Dieu, Dieu, et Dieu, tu m'entends ? Dieu ! Et Dieu ! Arrêtez d'invoquer mon nom en vain, vraiment, hein !" Ou alors, des règles qui concernent la façon de le prier. Heu, dire quel mot, à quel moment, à quel endroit, et cetera. Dieu, en général, a un côté très à cheval sur le protocole.
Et enfin, il y a d'autres règles qui ont un statut particulier. Comme par exemple, "Tu tueras point." Ah mince, bah tant pis. "Tu ne voleras point." "Tu ne convoiteras point le bien de ton voisin, ni sa servante, ni son parasol." "Aimez-vous les uns les autres." Aussi, éventuellement. "Je t'aime." "Toi aussi, je t'aime." "Je vous aime tous."
On sent bien que ces règles-là n'énoncent pas un simple devoir religieux. Je veux dire que pour les autres devoirs religieux, genre ne pas manger tel truc, prier de telle façon, et cetera, ne pas suivre ses devoirs, c'est quelque chose de pas gentil pour Dieu. Mais on ne dirait pas que c'est faire quelque chose de vraiment mal, de mal en soi. Tandis que si je tue quelqu'un, je ne commets pas seulement un acte qui est contraire à ce que Dieu demande. On a envie de dire que je fais quelque chose de mal, de mal en soi. Je fais un acte immoral. Tuer un homme, enfin, disons le, le tuer sans raison particulière, comme ça, juste pour le fun, c'est quelque chose de mal, tout simplement. Ce devoir, "tu ne tueras point", c'est donc avant tout un devoir moral.
Bon, alors là, je devine qu'il y a deux ou trois relativistes moraux tout barbouillés de Nietzsche qui vont me faire une objection, genre : "Mais il n'y a pas de bien, il n'y a pas de mal. Tu n'as pas compris qu'il faut penser par-delà bien et mal ? Je suis trop badass pour la morale, moi." Je parlerai peut-être une autre fois, plus sérieusement, du relativisme moral, parce que c'est une position quand même intéressante. Mais là, on va admettre, c'est quand même très, très, très largement accepté qu'il y a bien quelque chose comme du bien et du mal dans les actions humaines. Et que notamment, tuer et torturer quelqu'un juste pour le plaisir, et ben, c'est mal. Le meurtre, c'est mal. Ouais, je suis quelqu'un de de très engagé, je j'ose prendre partie. Le le meurtre, c'est mal.
Bon, mais revenons à Dieu. Dieu donne aux hommes, parmi toutes sortes de règles qui ne sont pas spécialement morales, quelques règles comme : ne pas s'entretuer, être charitable, bienveillant les uns avec les autres, et cetera, et cetera. Bah oui, c'est vrai. Tant qu'à imposer des tas de règles un peu absurdes aux hommes, à un moment donné, c'est pas mal de leur donner aussi des règles morales. Ça fait pas de mal, en fait. Une religion, de l'extérieur, ça me fait à peu près cet effet.
OK, alors je suis Dieu, et je peux demander aux hommes de faire à peu près n'importe quoi. Bon, alors vous allez m'appeler Candyan, mais interdiction de dire mon nom trois fois de suite. Obligation de regarder Terminator 2 une fois par mois. Interdiction de manger du kangourou, sauf le jeudi. Voilà, c'est pas mal. Je vois rien d'autre. Ah, et aussi, ne vous entretuez pas, et soyez gentils les uns avec les autres. Voilà, c'est pas mal comme règle. Ça aussi, je l'enlève du coup.
Pendant longtemps, et même au siècle des Lumières, on considérait que la religion, c'était quand même utile, voire nécessaire, pour faire en sorte que les hommes se conduisent moralement. Hein, pour éviter qu'ils s'entretuent, se volent, et cetera, et cetera. Et ne pas manger de chevreau cuit dans le lait de sa mère. Très important. Non, mais sérieusement, pourquoi ? Ah, non, mais c'est juste vraiment dégueu, hein, c'est tout.
Alors, vous pourriez me dire que s'il s'agit juste de nous empêcher de nous entretuer, nous voler les uns les autres, bah, il y a la police et la loi pour ça. Alors, c'est pas complètement faux. Mais je vais faire deux petites remarques pour expliquer pourquoi la religion, c'est quand même autrement plus efficace.
D'abord, il est possible de tricher avec la loi. On peut tuer ou voler quelqu'un, échapper à la police, et ne jamais être puni par la loi parce que personne n'en saura jamais rien, tout simplement. Tandis qu'au contraire, on ne peut pas échapper au regard de Dieu. On ne peut pas tricher avec lui. Il sait tout, il voit tout, il lit jusqu'au fond des cœurs. Et si vous saviez les saloperies que les gens écrivent au fond des cœurs... Enfin, et surtout, la punition et la récompense que Dieu réserve est infiniment plus motivante qu'aucune de celles qui peut appuyer la loi. Si Dieu veut te punir, ce sera une éternité de souffrance. Et si Dieu veut te récompenser, ce sera une éternité de bonheur. Donc, l'enjeu est immense. L'éternité, c'est long, surtout vers la fin. Dieu tient une énorme carotte et un énorme bâton. C'est un truc sexuel, là ? La loi, en comparaison, elle a un tout petit bâton et pas vraiment de carotte, juste on te laisse tranquille si tu la respectes. C'est quand même moins motivant.
Donc, voilà, on peut se dire du coup que la religion, c'est quand même le moyen le plus efficace qu'on ait trouvé pour forcer les gens à se conduire moralement. Punition infaillible et éternelle en cas d'infraction. Bah, ça te fout la pression tout de suite. D'où l'idée que, au contraire, si Dieu n'existe pas, tout est permis. On attribue cette formule à l'écrivain russe, on attribue cette formule à l'écrivain russe Dostoïevski, qui en fait, ne l'a jamais écrite. Mais il a effectivement écrit des choses proches. Et puis, maintenant, c'est passé dans le langage courant. Bah oui, tout est permis s'il n'y a pas de Dieu. Il n'y a plus de carotte et plus de bâton. Du coup, autant jouir de tout sans se soucier des autres. Et s'il faut tuer, voler, et cetera, tant qu'on ne se fait pas prendre, après tout, pourquoi pas ? Vu qu'il n'y a plus de Dieu à qui rendre des comptes à la fin, on s'en fiche, après tout.
Mais ce "tout est permis" est tout de même bizarre. Est-ce que si Dieu n'existe pas, il est vraiment permis de tuer ? Par exemple, légalement permis, c'est-à-dire permis par la loi ? Bah non. Que Dieu existe ou pas, les lois sont les mêmes. Donc, ça ne change rien. Il est clair qu'il faut entendre ce mot "permis" en un sens moral. Donc, la question, c'est : si Dieu n'existe pas, tout est-il moralement permis ? Examinons ça de plus près.
La formule "si Dieu n'existe pas, tout est permis" suggère qu'à l'inverse, si Dieu existe, tout n'est pas permis. Sinon, on ne verrait pas l'intérêt de préciser "si Dieu n'existe pas". On pourrait juste dire "tout est permis". Donc, l'idée en gros, c'est que soit on est dans un monde où il y a Dieu, et du coup, il y a un devoir moral, soit on est dans un monde où il n'y a pas de Dieu, et du coup, pas de devoir moral. Et donc, ça, ça voudrait dire que Dieu et la morale, ça viendrait ensemble. Ce serait Dieu qui, par ses commandements, je suppose, crée les devoirs moraux des hommes. Et ça, c'est une idée, en fait, super super bizarre.
Et tenez, je vais faire un petit détour par un épisode très intéressant de la Bible : le sacrifice d'Isaac. Un jour, Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils Isaac. Oui, Dieu demande un truc carrément horrible. Il demande à un père de tuer son fils. Et ouais, "Je suis Dieu, je demande ce que je veux aux hommes. Vas-y, va tuer ton fils." Alors Abraham, il est bien embêté, mais tout de même, il fait confiance à Dieu. Et du coup, il va vraiment pour tuer son fils Isaac. Désolé, Isaac. Et juste au dernier moment, alors qu'Abraham a le couteau prêt à frapper son fils, un ange arrête son bras. Et Dieu lui explique : "Eh mec, t'emballe pas, c'était juste pour te tester, hein. Comme ça, au moins, je sais que tu feras toujours tout ce que je te dis, hein. C'est bien." Et puis bon, tant que tu es là avec ton couteau, va me tuer un mouton plutôt que ton fils, parce que franchement, je préfère le mouton.
Mais alors, petite question : si Dieu, pour je ne sais quelle raison, avait laissé faire Abraham, est-ce que le meurtre d'Abraham aurait été une bonne action ? Est-ce que tuer son fils, ça peut être une bonne action juste parce que c'est Dieu qui le demande ? Ça reviendrait à dire que le bien et le mal résultent simplement d'un choix complètement arbitraire de Dieu. Si Dieu disait : "Tuez-vous les uns les autres, et tu n'aimeras point", et bien, dans ce cas, le meurtre serait bon et l'amour serait mal. Mais non. Bah oui, cette position, elle semble complètement absurde. Et elle est largement rejetée, que ce soit chez les philosophes ou chez les théologiens. Quelle que soit notre théorie morale préférée, tout le monde ou presque sera d'accord pour dire que tuer quelqu'un comme ça, juste pour le fun, et bien, c'est mal. C'est mal, de toute façon, c'est mal en soi, c'est juste mal. Ça l'a toujours été, et on n'a pas eu besoin que Dieu nous commande de ne pas le faire pour que ça soit mal. Et ça ne deviendrait pas bon juste parce que Dieu nous demanderait de le faire.
Et du coup, ce qu'il en ressort, c'est que les devoirs moraux, comme par exemple ne pas tuer, ils valent indépendamment de ce que Dieu commande ou non. Certains des commandements de la religion se superposent à ces devoirs moraux, mais ils ne sont pas la source de la moralité. Dieu ne crée pas les devoirs moraux. Ce n'est pas parce que Dieu commande de ne pas tuer que tuer, c'est mal, mais c'est parce que tuer, c'est mal, que Dieu nous commande de ne pas tuer. Bon, sauf dans l'histoire d'Abraham, par exemple, mais là, c'était un petit peu une blague, en fait. Ouais, on peut déconner, ça va.
En somme, la religion ne fait que renforcer la pression du devoir moral en y ajoutant la menace d'une punition divine. Et si Dieu n'existe pas, ce n'est que cette menace de punition qui cesse d'exister. Le devoir moral, lui, il est bien toujours là. Donc, en conclusion, si Dieu n'existe pas, non, tout n'est pas permis. Tout n'est pas moralement permis. Il n'est pas moralement permis de tuer quelqu'un comme ça, juste pour rire. Que Dieu existe ou non pour nous punir de l'avoir fait, c'est pas faux. Mais du coup, quand même, vaut mieux croire que Dieu est là pour nous punir. Au moins, ça force à être moral.
Et bien, en fait, je dirais plutôt que ça nous empêche d'être immoral. Et c'est pas tout à fait la même chose. Et en fait, on pourrait même montrer que ça nous empêche aussi d'être morale. Mais ça, on le verra dans le prochain épisode. Attends, croire en Dieu, ça empêche d'être moral ? C'est vraiment ça que tu veux défendre ? En gros, oui. Et j'imagine que ça peut paraître bizarre, voire peut-être choquant, mais vous verrez que c'est en fait assez logique. Et je vais devoir parler un petit peu de Kant pour l'expliquer.
Kant. Merci d'avoir regardé cet épisode. Si ça vous a plu, n'hésitez pas à partager sur les réseaux sociaux, Facebook, Twitter, et cetera. Partager, c'est vraiment le meilleur moyen pour donner de la visibilité à la chaîne. Et c'est important, parce que plus la chaîne est visible, plus j'ai envie de continuer de faire des vidéos. À bientôt, YouTube. Bon, sauf si Dieu me commande d'arrêter, du coup. Là, je je réfléchirai. Ciao.