Transcription
J'ai refait passer le concours d'entrée de Polytechnique à Unia en faisant exprès de prendre une IA qui était sortie juste avant le concours en question. Comme ça, elle pouvait pas tricher, elle pouvait pas avoir vu les réponses et en fait elle a elle a vraiment détruit le concours. Il y avait 23 questions sur 25 qui étaient répondues parfaitement en 2 minutes. Donc Raphael Enoven qui avait le bac au même niveau que Lia il y a quelques années là, il serait dépassé. Ah oui, ça c'est terminé. Ouais.
Bonsoir chers téléspectateurs du club Figaro ID. Demain, vous qui êtes derrière vos écrans, vous existerez toujours, en tout cas, je le souhaite. Mais nous qui sommes derrière la caméra, serons-nous encore là ou bien serons-nous remplacés par des intelligences artificielles qui auront pris notre apparence, notre voix et poseront peut-être des questions plus intelligentes que nous ? Nous sommes face à une révolution vertigineuse et nous allons essayer de mieux la comprendre ce soir. Est-ce que l'intelligence artificielle va tuer la création ? a-t-elle nous grand remplacer nous qui sommes dans les métiers de la création des médias ou même des métiers artistiques ? Et bien c'est la question que nous nous posons ce soir avec mes trois invités dans le club le Figaroïdé. Bienvenue dans le club idé. Bienvenue dans le clubé. Bienvenue dans le clubé par Lia. Vous voyez donc, c'est assez spectaculaire. 15 secondes, il suffit de rentrer à un prompt comme on dit et voilà ce que ce qu'on peut faire. Bon, c'est assez c'est assez anecdotique, mais il y a des choses de plus en plus spectaculaires. Et pour en parler ce soir, j'ai donc trois invités.
Samuel Fitoussi, bonsoir. Les lecteurs du Figaro vous connaissent puisque vous êtes chroniqueur au Figaro. Vous vous faites une chronique assez ironique tous les lundis si jamais bonne mémoire. Et bon, vous nous direz si peut-être demain l'intelligence artificielle pourra chroniquer aussi bien que vous. Il y avait qu'autant de mordant, vous êtes également essayiste et investisseur chez First. Fond d'investissement en IA et vous intéressez de près à ce sujet.
Raphaël Doan, bonsoir, vous êtes agrégé de lettres classiques et NARC. Vous avez publié il y a déjà 3 ans si Rome n'avait pas chuté, vous avez tenté une expérience étonnante. Utiliser les outils de l'intelligence artificielle pour imaginer une uchronie dans laquelle Rome ne ne serait pas tombé en décadence. Vous avez été un des pionniers dans dans cette expérience. J'imagine qu'aujourd'hui elle aurait elle donnerait encore quelques des résultats encore plus spectaculaires. Et on va bien sûr en parler.
Emeric Rouchet, bonsoir. Vous êtes un un jeune ingénieur et entrepreneur. Euh vous avez publié chez Audil Jacob un livre passionnant qui s'appelle Ultra Intelligence sur les enjeux de l'intelligence artificielle.
Alors face à ces innovations, on en parle évidemment matin, midi et soir de l'intelligence artificielle. Il y a plusieurs postures qui s'affrontent. Il y a les sceptiques qui disent que finalement on exagère, que c'est pas si important que ça, que tout ça est une bulle qui finira par retomber. Euh il y a les technoptimistes qui eux euh ils voient une opportunité fantastique pour l'économie, pour la croissance, euh pour la création et il y a euh ceux qui disent que c'est vertigineux mais qui s'en inquiètent. Euh j'aimerais vous commencer par vous Emeric Rouchet. Euh est-ce que vous êtes convaincu qu'on est là face à une révolution vertigineuse euh inédite et et spectaculaire ?
Oui, complètement. Bah vous écrivez les les différentes positions qui se forment, les camps qui se cristallisent face à cette arrivée de l'IA. Et en effet, je pense qu'on voit beaucoup les gens qui en fait on a tendance à confondre ce qui est possible et ce qui est souhaitable. Euh parce qu'on a on a envie de si on trouve si on pense que c'est souhaitable, on va avoir un biais pour penser que c'est possible. Et donc ça c'est les c'est les technoptimistes comme ils travaillent dans la Silicon Valley et que si leur la technologie marche, leur boîte va exploser, ils ont tout intérêt à dire non mais ça va être fantastique, le monde de demain va être très beau. Et à l'inverse, on a les sceptiques qui souvent ceux qui ont ceux qui ont peur de l'arrivée des IA qui disent "Non mais de toute façon, ne vous inquiétez pas, dormez tranquille, ça va s'arrêter demain et puis l'IA n'est qu'un outil et puis l'intelligence artificielle n'existait pas et puis peut-on seulement parler d'intelligence ?" Et je pense que la la bonne position, c'est plutôt de constater que tous les les faits indiquent que cette intelligence artificielle va continuer de d'exploser, peut-être probablement même de dépasser la nôtre. Mais en revanche, il va aussi y avoir certaines conséquences négatives qu'il faut prévoir rapidement.
Hm hm. Samuel Fitoussi, on dit qu'il y a eu trois grandes blessures narcissiques dans l'humanité. Il y a eu d'abord la révolution copernicienne, on a compris que finalement bah le c'était pas la Terre, enfin on était pas le centre du monde. Il y a eu la la révolution darwinienne. On a compris que l'homme était un animal comme les autres. Il y a eu la révolution de la psychanalyse qui a montré qu'on avait un inconscient et qu'en fait on maîtrisait pas totalement notre notre conscience. Et est-ce qu'on est face là à une 4e blessure narcissique dans le sens où l'IA est en train de voler à l'homme son propre qui est le langage ?
Oui, je pense que l'IA vole à l'homme son propre langage et même plus l'IA vole à l'homme son intelligence et beaucoup euh c'est amusant de voir que beaucoup de gens refusent cette blessure narcissique et insistent sur le fait que l'IA ne serait selon eux pas réellement intelligente. C'est des gens, il y a par exemple Luc Julia est sur cette position qui disent que les IA aujourd'hui les grands modèles de langage ne sont que des perroquets stochastiques qui ne font qui ne fonctionnent qu'en prédisant le le sous-mot le plus probable au regard du contexte précédent. Et effectivement, c'est vrai que ça fonctionne comme ça, mais c'est pas pour autant qu'une intelligence réelle ne peut pas émerger de tel processus. Et là, je parle sous le contrôle de d'Emeric Rouchet qui est ingénieur et qui en parle dans son livre absolument passionnant. pour prédire correctement le prochain mot au regard d'un contexte, pour prédire par exemple pour prédire correctement l'identité du tueur dans un dans un livre policier, il faut avoir compris les dynamiques de l'intrigue euh pour euh et et je je renvoie aussi à l'excellent livre de Théo Girot euh qui s'appelle le la parole aux machines paru récemment chez Grasset qui discute de d'études faites sur des modèles de langage entraînés sur des compte-rendus de de de parties d'échecs, des compte-rendus textuels. Et suite à cet entraînement, le modèle arrive très bien à jouer aux échecs. Et quand on a voulu comprendre quelle forme prenait la compréhension du jeu d'échecs de ce modèle, on a vu que le modèle s'était fait s'était fait une représentation interne du jeu d'échecs, avait modélisé un espace de 8 cases sur h case sur lequel se déplacent des entités selon certaines règles. Et donc à partir d'une masse de données très grande, le modèle avait abstrait certains principes, avait abstrait la logique qui avait permis de générer ces données d'entraînement. Donc ce n'est pas parce que le modèle fonctionne en prédisant simplement le sous-mot le plus le plus le plus le plus probable au regard du contexte qui précède, que le modèle ne peut pas faire preuve d'une d'une forme d'intelligence. Et d'ailleurs sur ce sujet, je pense qu'il faut rappeler que oui, les LLM prédisent le sous-mot le plus probable au regard du contexte qui précède, mais les humains, l'être humain, l'évolution, c'est la règle, la fonction d'optimisation à laquelle on répond, c'est maximiser le nombre de descendants à la génération suivante. Et pourtant, la réponse de l'évolution à cette à cette contrainte qui n'est absolument pas intelligente, qui est absolument mécanique, ça a été de créer le cerveau humain, l'expérience subjective de conscience, l'intelligence, la civilisation, la coopération. Donc la règle a beau être simple, la règle prédire le prochain token correctement, la règle d'optimisation a beau être simple, ça ne veut pas dire que des intelligences extraordinaires peut-être plus bien plus intelligentes bientôt que l'être humain ne vont pas émerger. Et je pense et beaucoup de gens dans la Silicon Valley, je pense que ce sera le cas.
H Raphaël Doan, est-ce que vous êtes d'accord avec ce ce constat d'une d'une rupture absolument fondatrice dans l'histoire de l'humanité ?
Oui, moi je suis totalement d'accord. Je pense que au-delà des blessures narcissiques que vous avez mentionné tout à l'heure, on peut aussi voir l'arrivée de de cette intelligence artificielle et notamment de ce qu'on appelle les les grands modèles de langage là qu'on décrit comme Chat GPT et d'autres comme la troisième révolution de notre rapport à l'écrit et au textes en général. Il y a eu la première évidemment, c'était l'invention de l'écriture où tout d'un coup, on est passé d'un monde où on devait tout retenir par cœur, c'est-à-dire en fait pas grand-chose malgré tout, à un monde où on pouvait déléguer cette capacité cognitive de notre cerveau à une sorte de technologie qui était l'écriture. Et ça, ça a permis de débloquer énormément de choses comme l'État, l'administration, la comptabilité, bon la littérature qui n'était pas possible auparavant. On a eu ensuite l'invention de l'imprimerie au 16e au 15e siècle avec la possibilité tout d'un coup de multiplier à l'infini quasiment les textes que nous avions écrits. Donc l'information, les idées se reproduisaient beaucoup beaucoup plus rapidement et ça a aussi fait un un changement civilisationnel où ça a développé la science moderne, le libéralisme, bon tout ce qu'on a connu ensuite. Et là, je pense que on est vraiment dans la troisième étape où tout d'un coup, et c'est quand même assez renversant, on lit du texte qui n'est pas écrit par un être humain. Et on a jamais pu faire ça. On a jamais expérimenté cette ce phénomène là auparavant. On pouvait éventuellement faire du texte un peu aléatoire, d'expériences surréalistes, mais là c'est du texte qui est cohérent, qui a du sens et qui n'est pas écrit par quelqu'un d'autre.
H donc d'emblée, je trouve que c'est un changement anthropologique et en plus il se trouve ça ça révèle que le texte en fait est surpuissant et que comme l'a indiqué Samuel, ça permet de faire des choses qui vont bien au-delà de ce qu'on aurait pu croire avec le simple outil qui est le texte et en fait de raisonner sur quasiment tout y compris des choses parfois très physiques. C'est on est un peu surpris de voir à quel point l'IA connaît bien ou a l'impression de bien connaître le monde réel alors même qu'elle ne l'a vu que par le biais du langage et du texte.
Hm hm. Emeric Rouchet, vous dites vous dans votre livre que la progression de l'IA, ce qui est frappant, c'est qu'elle est fulgurante. C'est-à-dire que tout va très vite. Ce qui peut-être assez inédit dans dans une transformation technologique. On a vu des transformations technologiques sur un long terme, mais là c'est de l'ordre, ça double tous les 7 mois, je crois la la vitesse. Où est-ce jusqu'où ça peut aller selon vous ? Enfin, est-ce qu'on est capable de de dire jusqu'où ça peut aller ou est-ce que est-ce qu'on va être très vite dépassé ?
Bah, c'est une assez bonne question. H je pense que la il y a une tendance qui est qui est intéressante et qu'on connaît tous mais qu'on oublie souvent, c'est la loi de Moore, celle qui dit que on est capable à un coût donné de faire deux fois plus d'opérations. En fait tous les 2 ans, on double le nombre d'opérations qu'on est capable de faire à un coût donné parce que les processeurs depuis un siècle n'arrêtent pas de s'améliorer depuis les les premières machines à calculer rudimentaires. C'était Charles Babbage qui en avait créé une ou la bombe de de Alan Turing qui servait à casser les codes d'Enigma. euh on a eu cette euh cette explosion de la puissance de calcul parce qu'en fait quelque chose qui double tous les 2 ans, une croissance exponentielle euh ça arrive très vite. On a on a multiplié la puissance de calcul par 10 puissance 19 depuis cette époque-là. Euh donc on a on a démultiplié ça complètement. Euh et par-dessus cette tendance-là, donc de puissance de calcul qui augmente, on a constaté ce qu'on a constaté avec ces grands modèles de langage, donc la la technologie dont on parle, les ChatGPT et autres. Ce qu'on a constaté, c'est que on donne à des machines des machines qui ont été bien conçues mais des des qui obéissent quand même à des règles simples. On leur donne énormément de données. Maintenant qu'on est capable de le faire parce que grâce à la loi de Moore, on a énormément de puissance de calcul. On s'est aperçu que si on mettait une certaine puissance de calcul, cette machine allait pouvoir reproduire du texte en obtenant une certaine performance dans la précision de la de de la prédiction du texte. Et en fait donc par exemple, on va mesurer la performance de la machine par cette précision dans la prédiction du mot suivant du texte. Et en fait ce que vous ce qui se passe, c'est que quand vous mettez 10 fois plus de puissance de calcul, cette précision dans la prédiction du texte qu'on peut assimiler à l'intelligence, même si c'est un peu c'est un peu grossier, elle augmente d'un cran. Vous refaites un x 10 sur la puissance de calcul, ça réaugmente d'un cran et ainsi de suite à l'infini. Et ces lois-là, ça s'appelle les lois d'échelle. C'est des lois qui sont empiriques qui sont remontrées régulièrement par des par des petits graphiques comme ça où en fait on fait sur la puissance de calcul, tiens ça devient plus intelligent. Et jusqu'à maintenant, ce qui est hyper intéressant, c'est que ça n'a jamais montré de signes de faiblesse. Euh c'est que en gros, la loi suit son cours implacablement euh et tout augmenter. Exactement. L'intelligence va augmenter mécaniquement et on n'y voit pas de plafond. Donc peut-être qu'il y a un plafond qui existe mais en tout cas, c'est pas très probable aujourd'hui qu'il y a un plafond en dessous de l'intelligence des humains les plus intelligents. Parce que jusqu'à maintenant, c'est une très très belle droite sans inflexion particulière. Il n'y a pas vraiment de raison de supposer qu'en fait ça va s'arrêter. Et là l'humain est déjà dépassé. Euh bah ça dépend dans quel domaine. Par exemple, moi en maths, je suis déjà dépassé. J'ai refait passer le concours d'entrée de Polytechnique à une IA en faisant exprès de prendre une IA qui était sortie juste avant le concours en question. Comme ça, elle pouvait pas tricher, elle pouvait pas avoir vu les réponses. Et en fait, elle a elle a vraiment détruit le concours. Il y avait 23 questions sur 25 qui étaient répondues parfaitement en 2 minutes. Donc Raphaël Entoven qui avait le bac au même niveau que Lia il y a quelques années là, il serait dépassé. Ah oui, ça c'est terminé. Ouais. Oui, c'était et en fait ce qui est intéressant aussi, c'est que c'est plus la c'est plus le même objet en fait. Les gens ont tendance à essayer l'IA à se dire "Bon bah ça me donne telle performance, bon ça arrive bien sur tel truc, ça n'y arrive pas. OK, ça c'est l'IA." Ils mettent une espèce d'étiquette, OK, performance médiocre sur l'IA qu'ils ont essayé. Sauf qu'en fait l'IA qu'ils vont tester 6 mois plus tard, c'est un x 10 sur l'intelligence. C'est plus du tout la même chose. C'est c'est quelque chose de radicalement différent et ça débloque des oui des capacités complètement différentes.
H h je voudrais qu'on on parle de la question de la création parce qu'effectivement vous l'avez dit l'IA permet de produire du langage, du texte, mais elle elle permet aussi de produire des images. Et j'aimerais bien qu'on regarde un petit extrait qui qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux il y a il y a quelques semaines d'images générées par par IA et qui montre d'immenses progrès qui qui peuvent être inquiétants pour le monde du cinéma notamment. On va regarder. Bon, j'avoue que j'ai pas très bien compris le scénario si c'est une pub pour pour les les trucks Tesla. Mais en tout cas, les images sont assez impressionnantes. C'est Samuel Fitoussi, puisque bon, tout ça a été créé 100 % par IA. Il n'y a pas un acteur, il n'y a pas il n'y a pas une seule réalité concrète. Tout ça est fait fabriqué par un par un ordinateur. Euh, c'est des images impressionnantes. Est-ce que vous pensez qu'à brève échéance, on va avoir des films 100 % IA ?
Je pense que c'est tout à fait probable. Oui, je je saurais pas dire l'échéance mais à à horizon quelques années, ça me semble une certitude. Euh sur la l' sur le sujet de la création, je pense que ça c'est on a on entend beaucoup l'argument, on l'a beaucoup entendu, on l'entend peut-être un peu moins maintenant que la réalité le démargument postulant que l'IA ne pourrait jamais créer des choses nouvelles car l'IA est entraînée sur des données passées et ne peut que recracher des variations de ces données. Mais je pense qu'il y a plusieurs erreurs dans cet argument. Euh d'abord, c'est oublier que tout euh acte de création, même humain, c'est souvent une recombinaison de ce qui existe déjà. Un compositeur ne va pas créer de nouvelles fréquences, il va créer une nouvelle mélodie avec des fréquences déjà existantes et des contraintes déjà existantes. Un film souvent, c'est un assemblage de lois de structures scénaristiques qu'on connaît qui obéissent à certaines règles d'archétypes de personnages qui sont réagencés de façon différente pour créer quelque chose de nouveau. Par ailleurs, il faut pas oublier que les humains eux aussi sont entraînés sur des données uniquement du passé et pourtant arrivent à créer des choses nouvelles sans cesse. Donc à moins de postuler un je ne sais quoi dans le cerveau humain, mais qu'il faudrait réussir à définir un peu concrètement, il n'y a pas de raison que les que les que les IA ne parviennent pas elles aussi alors qu'elles sont entraînées sur les données du passé à créer quelque chose de nouveau. Et enfin, j'ai j'ai un dernier argument qui que je pense qu'il est important de de rappeler, c'est que les IA sont sans cesse entraînées sur des des données nouvelles et à nouveau, je parle sous le contrôle d'Emeric Rouchet, l'ingénieur, grâce à ce un processus qui s'appelle l'apprentissage par renforcement. Le meilleur exemple de ça, c'est AlphaGo. Donc c'est en 2017, DeepMind a entraîné une IA à jouer au jeu de Go. Et d'abord, DeepMind a entraîné cette IA euh donc ce réseau de neurones sur des parties de joueurs humains et effectivement entraîné sur des parties de joueurs humains, cette IA n'a pas n'a pas réussi à jouer mieux que les meilleurs joueurs humains. Elle a elle a rapidement atteint un plafond qui était le niveau de jeu des meilleurs joueurs humains. Mais les chercheurs ont alors une nouvelle idée, c'était de euh faire jouer des parties à l'IA contre elle-même. Donc elle a joué des parties contre elle-même et par par le hasard des choses, parfois par tâtonnement, elle essayait des choses et découvrait des nouvelles ouvertures, des nouveaux coups. Et lorsqu'elle remportait une partie contre elle-même, les chercheurs la réentraînaient sur les parties qu'elle avait remporté contre elle-même. Et donc c'est ça a créé une base de données d'entraînement nouvelle que les humains n'avaient jamais généré. Et ça a donné ça a permis à cette IA de faire preuve de créativité. Quand enfin ils ont fait jouer cette IA contre Lee Sedol qui était le meilleur joueur du monde à l'époque, il y a le célèbre coup 37. Au coup 37, cette IA a donc fait un coup qui a surpris tous les humains. Aucun humain, y compris Lee Sedol contre qui jouait, n'a compris la logique de ce coup. C'était un coup qui a été décrit par beaucoup de gens comme un coup extrêmement créatif et donc c'était peut-être le premier un des premiers actes de création réelle d'un réseau de neurones. Et pourquoi ce coup avait eu lieu ? grâce à l'apprentissage par renforcement, grâce au fait que les réseaux de neurones peuvent créer leurs propres données d'entraînement par tâtonnement, par tâtonnement et erreur. Et je pense que sur la création, même si évidemment le jeu de Go est un est un monde contraint, un monde clos, on peut penser que l'apprentissage par renforcement existe aussi sur les domaines plus créatifs. À nouveau, je parle sous le contrôle d'Emeric Rouchet, mais on demande à l'IA de créer de de tenter de créer beaucoup de choses. Puis des puis des annotateurs humains décident quand est-ce qu'elle a créé la chose la meilleure et ensuite on réentraîne l'IA sur ce qu'elle vient de créer et donc ça fait de la donnée nouvelle sur laquelle elle est entraînée et à nouveau si on combine ça avec les lois d'échelle dont on vient de parler Emeric, on ne sait pas jusqu'où ça va aller et je pense malheureusement sans doute, enfin on en parlera après, que l'IA sera sera plus créative que la plupart des êtres humains très bientôt.
Emeric Rouchet, est-ce qu'on peut parler de création dans dans enfin quand par IA est-ce que c'est c'est on peut parler d'œuvre d'œuvres nouvelles créées par IA aujourd'hui ?
Déjà, je pense que quand on répond à cette question, beaucoup de gens sont tentés de de se dire la création, ça doit forcément être humain. Mais moi, je suis assez d'accord avec cette vision de Samuel de se dire que la création, c'est souvent beaucoup recombiné de l'existant ou alors faire un petit pas par rapport à l'existant, mais peut-être peut-être pas quelque chose de si grand. Par exemple, bah je cite dans mon livre la création de l'imprimerie. En fait, Gutenberg avait une formation de forgeron et il était il habitait en Rhénanie où il y avait à l'époque c'était une très grande région viticole. Je crois qu'aujourd'hui ça le redevient un peu. Et donc il y avait des pressoirs à vin partout et en fait il a vu forgeron press à vin les deux ensemble. L'invention de l'imprimerie n'était plus très loin. Donc c'était un petit pas supplémentaire par rapport à cette existence. Et en effet en fait dans le dans le processus de entre guillemets de réflexion des modèles aujourd'hui euh ils prennent les mots que vous leur donnez. Donc pour pour revenir là-dessus, ChatGPT quand vous quand vous lui parlez, vous écrivez un texte qui va être en fait le texte de départ duquel parle le modèle. Souvent ça se finit par c'est une question qui finit par un point d'interrogation et le modèle va juste prédire le mot suivant le plus probable. Et le mot suivant le plus probable après un point d'interrogation pour ce modèle qui a qui a vu des milliers de conversations sur ces données d'entraînement qui sont tirées d'internet, c'est le début d'une réponse. Donc il commence à générer la réponse et mot par mot il complète tout et à chaque fois il y a un petit peu d'aléatoire. Et là-dedans donc ça obéit à des règles générales mais chaque chaque décision, chaque pas a un petit peu d'aléatoire. Et en fait ça c'est une recette où il suffit d'augmenter euh le le coefficient d'aléatoire, ce qu'on appelle la température des modèles, et vous pouvez aller explorer euh énormément de choses et ça peut donner de la création ou une espèce de d'artefact de création que ensuite vous allez passer par la confrontation avec le réel par exemple en musique, est-ce que vous avez vu la musique que vous avez créé à un vrai rythme ? Et en fait vous pouvez comme ça reproduire enfin je pense qu'il y a pas de musique impressionnante d'ailleurs, c'est je trouve que c'est ce qu'il y a de plus impressionnant aujourd'hui parce que il est difficile de faire la différence entre un morceau produit par intelligence artificielle et un morceau produit maintenant, c'est aussi peut-être une conséquence de la baisse de niveau de la musique contemporaine, j'en sais rien, mais mais effectivement, c'est c'est là où c'est le plus impressionnant.
Raphaël Doan, vous qui êtes un passionné d'antiquité, ce qui nous émeut quand on voit par exemple une statue de l'Antiquité ou même de la Renaissance, quand on voit le David de Michel-Ange par exemple, on se on on ce qui nous ce qui nous frappe, c'est ce qui nous touche, c'est que ça a été fait de mains d'homme et on se dit c'est impressionnant pour un homme d'avoir d'avoir créé ça. Aujourd'hui, on pourrait probablement faire une magnifique statue faite par intelligence artificielle qui sortirait d'une usine qui serait sans doute une ressemblance inouïe vis-à-vis de par rapport à l'humain, mais ça nous toucherait moins. Vous ne pensez pas ?
toucher à un point qui qui me paraît le bon, c'est-à-dire que la question de savoir si l'IA peut créer à mon sens, elle est facile. Enfin, c'est-à-dire que le Oui, bien sûr qu'elle crée enfin comme tous les deux vous l'avez dit, elle crée forcément, elle crée du texte nouveau, elle crée des images nouvelles, donc matériellement, elle fait des choses qui ont du sens et qui ne sont qui n'existaient pas auparavant. Pas du plagiat. Certains croient d'ailleurs que que ça fait du plagiat en recombinant des morceaux qui existent, mais c'est vraiment pas le cas, ça crée des nouveaux des nouveaux objets. À mon sens, elle est créative de ce point de vue-là dans le sens le plus strict du terme. La question, c'est est-ce que la création que fait l'IA nous intéresse ? Euh ça, c'est une autre question et je trouve que beaucoup de gens confondent un peu les deux souvent. et savoir si euh le public euh les humains ont envie de voir du contenu dont ils savent qu'il n'a pas été généré euh par un humain. Ça, c'est une autre question qui est plus difficile, je trouve, à trancher. Il y a eu des études qui ont été faites où on montrait à des à un panel de gens des euh des poèmes, certains faits par des grands auteurs mais pas trop connus et certains faits par c'était en plus il y a 2-3 ans, je crois, donc c'était avec des modèles moins performants que ceux d'aujourd'hui. Et euh globalement, les gens euh avaient tendance à préférer les poèmes écrits par IA jusqu'à ce qu'on leur dise que ça a été écrit par IA. Donc en fait, on est tous des hypocrites, enfin énormes hypocrites quant à notre consommation culturelle où en réalité, on préfère ce que fait l'IA, mais il faut qu'on croie que c'est fait par un être humain. Alors, c'est pour ça que effectivement le d'ailleurs quand on va dans un musée et qu'on voit des œuvres anciennes et ce qu'on aime, c'est ce qu'on on admire en fait la technique. Il y a aussi quelque chose de déroutant dans le fait que ce soit ancien et qu'on se dise que c'est quelqu'un d'il y a 2000 ans qui l'a fait. Enfin, moi c'est aussi ça qui me touche dans l'archéologie ou dans les œuvres. Euh si je voyais la même statue faite par quelqu'un d'ailleurs de très humain mais de contemporain, ça m'intéresserait moins probablement. Alors par ailleurs, c'est paradoxal parce que les Romains eux-mêmes, d'ailleurs, vous citez l'Antiquité, faisaient énormément de copies à la chaîne de de statues grecques notamment. Et il y a beaucoup de statues qui sont coulées en bronze et qui sont en fait c'est vraiment littéralement quelqu'un a fait le moule mais ensuite le moule, il peut être utilisé. Enfin le donc l'idée d'automatiser de la création artistique, ce n'est pas tout à fait nouveau ça. Et la photographie au 19e siècle, ça a donné un peu le même genre de débat que ce qu'on a aujourd'hui. La question donc, c'est comment est-ce que nous on réagit à ça ? Et ça, ça se décide pas. Oui, on va voir, je pense dans les décennies ou les années à venir comment la société adopte ou pas. Et peut-être que ce sera différent, peut-être qu'en Chine, j'ai l'impression qu'en Chine aujourd'hui, il y a beaucoup plus de d'appétence pour les contenus créés par dans la consommation culturelle qu'en Europe. Est-ce que c'est quelque chose qui va se maintenir ou pas ? Je ne sais pas encore. Parce que vous avez parlé d'hypocrisie, c'est intéressant. J'aimerais qu'on écoute l'écrivain Alain Damasio qui lui a brisé une certaine hypocrisie en admettant qu'il avait qu'il recourait à l'intelligence artificielle pour écrire. Et moi sur mon artisanat propre qui est celui de créer des univers imaginaires, des personnages, des trames narratives et des vrais cœurs concept, je vois la chose arriver quasiment au même niveau que mon artisanat et je sais que ça va continuer à progresser. Donc on est face à une espèce de enfin pour moi de blessures narcissiques très fortes quoi. De 4e blessure narcissique, on les connaît après Copernic, après la naissance de l'inconscient, après Darwin. La 4e, c'est qu'on a une forme d'intelligence qui est artificielle, qui est simulée, mais qui produit des textes et qui produit des idées qui sont au même niveau que les meilleurs experts de de leur domaine et qui très bientôt. Est-ce qu'il y a pas une formidable hypocrisie dans le milieu artistique et culturel justement, on en parlait, qui voilà qui n'assume pas peut-être ou même d'ailleurs dans tous les métiers, même le métier de journaliste qui n'assume pas l'emploi de l'intelligence artificielle, une espèce de snobisme.
Oui, sans doute, c'est c'est il y a il y a forcément une forme de snobisme. Euh je pense que l'important c'est personne n'a envie de lire un texte euh généré par IA euh notamment parce que c'est une forme de si par exemple je débat avec euh avec Emeric et qu'Emeric me m'envoie une réponse et que je vois que la réponse est générée par l'intelligence artificielle, le sentiment d'agacement va aussi naître du fait que j'aurais l'impression qu'Emeric ne respecte pas mon temps en ayant copier-coller ce qu'un lui a lui a lui a prompté. En revanche, si j'ai un débat euh profond avec Emeric et que pour me répondre de la façon la plus fine possible, il a exploré des idées avec l'IA, il a amélioré ses phrases avec l'IA, ensuite il les a retouchées, ensuite il il a affiné ses arguments et qu'il me renvoie ça. Là par contre, j'ai je pense n'avoir aucune raison de de me vexer et au contraire, je lui en saurai gré de m'avoir envoyé grâce aux outils qu'il a à sa disposition une une meilleure réponse de la même manière que avant certains c'étaient d'encyclopédies ou de dictionnaires ou de Google pour s'informer. Donc je pense qu'il faut avoir un rapport sain. Je trouve que c'est souvent caché aujourd'hui, c'est-à-dire que les gens ne le disent pas. Ils les utilisent sans le dire de façon voilà souterraine. C'est un grand tabou par exemple dans le monde de l'édition. Oui, bien sûr. Et c'est vrai qu'il il y a des livres aujourd'hui qui paraissent où on reconnaît le style distinctif de ChatGPT et il se trouve que ces livres-là sont extrêmement mauvais. Euh mais mais malheureusement avec les progrès incroyables de l'IA tous les quelques mois, c'est cette limite sera peut-être peut-être dépassée et peut-être que demain on ne verra pas on ne décellera plus les les traces de ChatGPT dans un livre. Et d'ailleurs sur Amazon dès aujourd'hui, il y a des des catégories de livres qui qui euh qui euh qui cartonnent euh et c'est notamment des livres de Dark Romance ou des choses comme ça qui sont entièrement euh écrits par ChatGPT et ces livres se vendent très bien donc il y a déjà un public pour le produit le contenu produit par l'IA. Il y a aussi l'exemple, on s'éloigne un peu de la culture, mais de de des start-ups qui cartonnent euh de d'IA qui sont des IA de de compagnons, donc des gens qui s'attachent euh qui nous des relations presque amoureuses ou érotiques avec des IA et qui s'attachent au contenu au contenu que que produisent que produisent ces IA. Donc qu'on le veuille ou non, on est déjà on est déjà dans ce monde et à mesure que les que les IA savent imiter des humains de façon de plus en plus fine et euh et procurer cette sensation, cette virtualisation de l'attachement émotionnel, ça va euh malheureusement euh continuer.
Ou est-ce que Est-ce que vous pensez que si demain on met euh les sept tomes d'Harry Potter dans une IA, il peut nous écrire la suite de façon convaincante et vraiment intéressante ?
Les IA d'aujourd'hui, moi je pense pas encore parce que enfin quelqu'un qui analyserait un peu le texte de de avec un regard critique verrait la différence. Mais je suis complètement d'accord avec Samuel sur Amazon, je regarde régulièrement où en sont les les meilleures ventes des livres sur sur l'IA pour voir si le mien se place correctement. Et en fait, je suis très vexé de voir qu'il y a des bouquins qui sont c'est de manière criante écrit par ChatGPT. Je vais vous apprendre à utiliser l'IA en 50 leçons. On voit quelques pages. Enfin, ça ressemble vraiment à la réponse à un prompt quoi. Ah mais excellent, je vais te répondre. et et c'est imprimé et et les gens achètent ça et il y a des centaines de commentaires qui disent c'est magnifique parce qu'il y a aussi et c'est un biais psychologique parce que tu parlais de l'attachement émotionnel aux IA, il y a un biais psychologique qui risque de se développer, c'est que ces IA sont aussi entraînés sur énormément de conversations utilisateurs qui sont notées sur le fait que est-ce que l'utilisateur a aimé ou non cette conversation et en fonction on va récompenser le modèle ou pas. Et donc les modèles sont très très capables de voir un texte qui va plaire à un humain euh et en fonction quand vous leur parlez, ils vont être capables de exactement vous brosser dans le sens du poil, ça s'appelle la psychophrénie en anglais euh qui devient un vrai problème. Et par exemple, je vois des gens autour de moi qui commencent à demander des conseils limite psychologiques aux IA. Je pense que c'est quelque chose d'extrêmement dangereux à faire parce que l'IA va simplement répondre ce qui fait le plus plaisir mais sans rapport forcément avec la réalité.
Raphaël, je voudrais vous poser une question sur l'histoire puisque vous avez utilisé l'IA pour pour imaginer cette cette uchronie sur Rome. Déjà, j'imagine que vous nous expliquez un peu ce projet et nous dire est-ce que vous pensez que l'intelligence artificielle peut être utile dans le domaine par exemple de l'histoire, donc il n'y a pas un
domaine de création, mais plutôt d'exploration du passé. En quoi l'IA peut être un partenaire de création dans ce domaine ?
Alors, sur cette dernière question, c'est déjà un outil assez extraordinaire pour l'histoire. Pas forcément d'ailleurs seulement les grands modèles de langage dont on a beaucoup parlé jusqu'ici, mais il y a des modèles qu'on peut entraîner spécialement pour récupérer des sources qu'on avait perdu, qu'on n'arrivait pas à lire de la bonne manière. Un exemple que je prends souvent, c'est des modèles d'IA qui sont capables de prendre un papyrus romain carbonisé par l'éruption du Vésuve, près de mon pays, et d'arriver à identifier les lettres, l'encre dessus, alors que c'est vraiment des morceaux de papyrus entièrement noirs, quoi, et roulés sur eux-mêmes. Enfin, et on arrive à extraire du nouveau texte.
Euh, donc on aurait craqué la Pierre de Rosette. Ouais, exactement. Enfin, c'est la même chose. Et là, c'est des livres, enfin, oui, c'est des livres de l'Antiquité qu'on a matériellement depuis le XVIIIe siècle et qu'on a redécouvert, mon pays, et qu'on n'était pas capable de lire jusqu'à aujourd'hui. Donc là, tout d'un coup, on a paradoxalement, grâce à l'IA, l'IA génère du nouveau texte, mais elle retrouve aussi du texte vieux de 2000 ans, ce qui est ce qui est assez amusant.
Et après, par ailleurs, l'IA devient bonne pour aider à la réflexion historique. C'est quand j'ai fait mon livre, c'était donc il y a trois ans, effectivement, et les modèles n'étaient pas du tout assez bons pour faire de la bonne histoire, et c'est le fameux problème des hallucinations. Donc ils racontent n'importe quoi parce qu'ils font du texte vraisemblable et pas forcément du texte vrai. Et ce qui est un problème qui devient de moins en moins perceptible aujourd'hui, mais à l'époque, c'était beaucoup le cas. Et donc je m'étais dit justement, c'était l'origine du livre, c'était de se dire, puisque ils ont ce problème-là, on va leur faire écrire des choses qui ne se sont pas passées, et on va essayer de voir si c'est vraisemblable ou pas, si c'est intéressant ou pas. Enfin, c'était l'objet de l'expérience, et moi, je m'étais beaucoup amusé à le faire, et je trouve que c'était une des manières de, voilà, de contourner un problème qui est de moins en moins le cas.
Et euh, clairement, je pense que beaucoup d'historiens aujourd'hui travaillent en se servant des modèles pour lire des archives, pour classer plus vite des documents, pour récupérer plus d'informations plus vite. Enfin, ça marche très bien. C'est de très bons assistants pour convertir des, on va dire, des données non structurées, donc des choses, voilà, des manuscrits du XVIIIe siècle, des choses comme ça, en quelque chose que vous pouvez réutiliser beaucoup plus facilement sur votre ordinateur. Donc, il y a énormément de cas d'usage pour l'histoire. Google a fait des modèles de traduction, enfin, de datation d'inscriptions romaines, par exemple. Enfin, c'est, c'est sans fin. Je pense que l'histoire dans 10 ans n'aura plus beaucoup de rapport avec la manière dont on la faisait il y a 20 ans.
Alors, il y a la question dans la création. Peut-être que la création ne va pas disparaître, mais la question qui se pose, c'est est-ce qu'il va y avoir suffisamment de gens qui pourront, pour vivre, des métiers créatifs ? Parce qu'en fait, ça va quand même détruire énormément de métiers créatifs. C'est déjà le cas aujourd'hui. Marie Coch, quels sont les métiers qui ont déjà disparu et quels sont ceux qui vont disparaître dans les années qui viennent, notamment dans le domaine créatif ?
Alors, bah, pour répondre à cette question, je pense que c'est toujours important de toujours distinguer ce qui est possible aujourd'hui de ce qui va être possible à l'avenir. Ce qui est possible aujourd'hui, donc on parle de, tiens, il y a encore des hallucinations ou il reste encore tel ou tel défaut. Je parlais tout à l'heure des biais que peut avoir l'IA. Mais je pense que, bon, cela, c'est un instantané, ça représente pas vraiment la performance future qui va être 10 fois supérieure. Et en prenant en compte que cette performance future va peut-être être supérieure, par exemple, si on part sur le postulat que les lois d'échelle continuent, que les IA deviennent plus intelligentes que tous les humains sur tous les domaines. Dans ce monde-là, les seuls métiers que je, les seules activités que je vois avoir encore une valeur marchande, c'est de vendre de l'humain. C'est que dans le produit que vous fournissez, il y a un caractère humain essentiel. Par exemple, acteur de théâtre, vous n'êtes pas remplaçable parce que les gens payent pour.
Ouais, c'est justement ce que j'allais dire. C'est peut-être dans cet univers de création où en fait, on va voir effectivement le cinéma va être remplacé, la musique va être remplacée, ce qui va... Oui. Ce qui va durer, ce qui va rester, ça va peut-être être les univers. Oui. Le théâtre, peut-être qu'il y aura, il va y avoir un rebond du théâtre parce que ce sera la seule manière de voir des humains en vrai. Le théâtre ou le direct, par exemple, à la télévision, ou parce qu'on ne pourra pas faire une, ce sera une interview radio, par exemple, ou une interview télévisée. Cher en os, on ne pourra pas préparer. Elle sera prise peut-être au dépourvu, elle sera obligée de, bah, ça, ça aura encore une valeur ajoutée, tout ça. Donc, il va y avoir, voilà, comme ça, des espèces de domaines qui seront, j'allais dire, avec une AOP, appellation d'origine humaine contrôlée.
Oui, je pense que vous avez tout à fait raison. Euh, il y aura toujours un besoin, une demande pour des choses créées par des humains. Je pense que la meilleure façon de le voir, c'est que si je vous donne là un dessin d'une maison fait par un enfant de 5 ans, vous allez, un dessin évidemment imparfait, en quelque sorte, être ému. Vous allez être ému par ce dessin. Si je vous montre le même dessin, mais je vous dis qu'il a été généré par une IA, il n'y a absolument aucune émotion. Donc, si on généralise ça à d'autres cas, il y aura toujours une demande pour du théâtre et cetera. Mais cela dit, moi, je suis assez pessimiste, enfin, ou optimiste, on peut le voir dans les deux sens, les conséquences de l'IA sur l'emploi. Moi, je crois beaucoup au futur que décrit Amri Cochet dans son excellent livre sur le futur sans travail, le futur d'abondance où les humains travaillent extrêmement peu. Je pense que, et moi qui suis libéral, je devrais adhérer à cet argument, mais je pense qu'il est fallacieux. L'idée que les révolutions technologiques ne détruisent pas des emplois, qu'elles les remplacent, que le la destruction créatrice, si vous voulez, on prend beaucoup l'exemple de la révolution industrielle qui effectivement n'a pas détruit des emplois, a juste détruit des emplois à basse productivité et a créé des emplois à haute productivité dans d'autres secteurs de l'économie. Mais ce qui se passait pendant la révolution industrielle, c'est qu'on automatisait des tâches. Là, on remplace des humains. Si on a, on crée, et les boîtes de tech sont assez optimistes de ce point de vue-là, une intelligence générale artificielle, c'est-à-dire une intelligence qui est au moins aussi bonne que les meilleurs humains dans tous les domaines possibles. Donc, une intelligence généraliste. Il n'y a aucune raison de penser que si de nouveaux emplois sont créés, cet IA ne pourra pas le faire mieux que les humains. Donc, il n'y a en théorie aucune raison de penser qu'il restera des métiers dans l'économie de demain où l'intelligence générale artificielle existera pour les humains, évidemment avec quelques exceptions, notamment le monde physique tant que la robotique n'est pas au niveau, ou le théâtre comme vous avez décrit, parce qu'il y aura toujours besoin, il y aura toujours une demande d'une certaine manière pour des choses avec des humains dans la boucle. Mais moi, je pense, je pense que le monde, le faut pousser ses enfants à être fromagers ou saltimbanques ou prompteurs. Il n'y a plus beaucoup d'options.
Raphaël Dan, est-ce que, est-ce que vous pensez aussi, voilà, c'est, il y a une disparition de ces métiers et peut-être une, oui, une mise au chômage d'une grande partie de l'humanité ?
Au chômage, je ne sais pas, parce que je pense qu'on est toujours très bon pour s'inventer des choses à faire, pas seulement individuellement, mais en tant que société. Je prends des fois l'exemple de la cour de Versailles sous l'Ancien Régime, où si on la prenait comme une sorte de société isolée, ce qui n'est pas tout à fait le cas, mais les membres de la cour, ils n'ont pas vraiment de travail. Enfin, ils ne font pas des travaux économiquement productifs, mais ils s'occupent. Alors, ils ont des choses à faire, ils se font des, voilà, ils se font des divertissements, mais aussi ils se trouvent des occupations, des fonctions statutaires de prestige, des rivalités, ils se mènent des guerres. Enfin, il y a plein de choses à faire même quand on n'est pas économiquement productif. Donc, ça se trouve, on sera dans un monde où personne d'entre nous ne fera quoi que ce soit d'utile pour augmenter le PIB, mais on aura tous des métiers avec plein de titres et plein de statuts et plein de, et tout sera, on sera quand même jaloux les uns des autres. Enfin, bon, tout est possible comme ça.
Est-ce que, mais vous qui avez, qui êtes agrégé de lettres et qui avez travaillé sur l'Antiquité, est-ce que vous pensez que les humanités ont encore un sens, enfin, l'apprentissage des humanités, l'apprentissage de la littérature ont encore un sens dans ce monde de l'IA ? Parce qu'au contraire, c'est peut-être les gens qui auront ces compétences-là qui pourront naviguer peut-être plus facilement à travers les IA.
Honnêtement, je pense pas que ce sera, on aura un avantage comparatif économique à avoir les humanités, je le dis sincèrement. Simplement, moi, ça a toujours été plutôt un plaisir, enfin, personnellement, de connaître la littérature antique, c'est d'abord pour le goût de la lire en fait, de savoir ce qui a été dit. Je ne suis pas sûr que l'angle productif soit le meilleur pour inciter les gens à faire des humanités. Ça doit rester une sorte de, voilà, de passion et de plaisir. Mais je pense que malgré tout ce qu'on a dit, comme Samuel et Émric l'ont rappelé, le fait qu'on ait quand même une appétence pour ce qui a été produit par l'humain fait qu'il y a pas mal de métiers quand même qui peuvent rester. Par exemple, le cinéma, quand on a un acteur ou un, ou qu'on travaille dans les effets spéciaux, qu'on travaille dans les bruitages, oui, on peut se faire remplacer, mais le cinéaste beaucoup moins en fait. D'un certain côté, lié à la générative, ça, c'est très dangereux pour les acteurs, mais c'est super pour les réalisateurs, parce qu'un réalisateur aujourd'hui, il maîtrise pas grand-chose sur son film, si on y pense, par rapport à un romancier. Un romancier, il écrit son roman, il chaque mot de son roman, c'est lui qui l'a fait tout seul, il l'a pensé tout seul. Un réalisateur, c'est quasiment un PDG qui doit gérer plein de problèmes logistiques, des humains. Là, on arrive dans un monde où pour la première fois, un réalisateur peut penser, enfin, avoir un film dans sa tête plan par plan, presque pixel par pixel, et tout faire comme il le veut exactement, sans jamais avoir à faire de compromis avec la réalité quoi. Et en un sens, on verra mieux la vision du réalisateur et sa vision vraiment humaine, quoi, ce qu'il aura voulu dire avec ces outils, que avec la manière traditionnelle de faire. Donc, c'est assez paradoxal, mais par certains côtés, ça renforce le caractère humain de certaines créations.
Samuel Fit, aussi, vous avez écrit un article très intéressant sur l'IA et la fin de la culture commune. Puisque vous dites, je résume un peu ce que vous dites, c'est que l'IA va atomiser finalement la culture parce que ça va baisser les coûts de production d'une œuvre culturelle. Là où il fallait un budget très important pour produire un film, il faudra plus rien, et ça, ça va conduire à une individualisation maximale de l'offre où en fait, finalement, on pourra faire des, on pourra faire des films adaptés à chaque niche, à même à des individus. Est-ce que, est-ce que vous pensez vraiment que c'est, c'est possible dans un avenir proche ?
Oui, je pense que c'est possible. Après, c'est une hypothèse, j'en suis pas certain, mais en fait, je pense que c'est le prolongement des tendances qui sont déjà à l'œuvre, même dans le monde pré-IA. Si on regarde il y a quelques, il y a quelques décennies, aux États-Unis, par exemple, je prends l'exemple du dernier épisode de la série M*A*S*H qui a regroupé, je crois, ses 106 millions d'Américains derrière leur poste de télévision. Aujourd'hui, les épisodes, les sitcoms les plus regardés aux États-Unis, c'est 10 millions, 15 millions de personnes au maximum. En France, Apostrophes, c'était jusqu'à 6 millions de téléspectateurs. Aujourd'hui, le pic d'audience sur ce genre d'émissions, c'est beaucoup moins. Et je pense qu'une des raisons qui explique cette fragmentation, pareil pour la cérémonie des Oscars, il y a quelques décennies, c'était 85 millions de téléspectateurs aux États-Unis qui la regardaient. Aujourd'hui, c'est 10, 15 millions. Et je pense que ce qui peut expliquer cette fragmentation culturelle, c'est que les coûts de la création ont baissé. Donc, quand créer coûtait extrêmement cher, oui, il n'était rentable que de créer si vous visiez un public de masse. À mesure que les coûts de la création ont baissé, il est devenu rentable de viser des niches. Donc, de nouvelles chaînes ont émergé, par exemple ESPN uniquement pour les fans de sport, MTV uniquement pour les fans de musique. Sur Netflix, du contenu s'est mis à être produit non pas pour viser des millions de gens, mais quelques centaines de milliers en France sur des centres d'intérêt très spécifiques, parce que simplement créer ces choses-là coûtait moins cher, donc c'était rentable. Pareil sur la musique, avant, distribuer de la musique, ça impliquait un processus de fabrication physique de disques et cetera, c'était coûteux. Aujourd'hui, vous pouvez sur votre ordinateur et puis ensuite uploader quelque chose sur Spotify, et vous pouvez, et si vous avez ne serait-ce que 500 spectateurs, et bien c'est rentable d'avoir passé quelques heures à créer cette musique. Et donc ça, ça mène à une fragmentation culturelle. Et évidemment, il y a TikTok, Instagram, et cetera, ça a mené à une fragmentation culturelle. Et là, avec l'IA, l'IA, ça ne fait pas que baisser les coûts de la production de contenu, ça les réduit à zéro ou presque zéro. Donc, désormais, le public minimum, il sera rentable de produire une œuvre à partir d'un public d'une seule personne. Et donc, je pense qu'on va passer de la fragmentation à l'atomisation, au sens où vous pourrez être chez vous un soir, et vous avez, je sais pas, vous avez 1 heure et demie devant vous, vous dites, vous dites à votre IA surpuissante : "Génère-moi un film d'1h30 plutôt reposant parce que je veux que ça m'endorme, qui ressemble un peu à Gladiator mais avec une touche de science-fiction et qui se passe, qui se déroule dans ma ville natale." Et votre IA créera ce film absolument sur mesure et de qualité. Parce que là, c'est facile de faire, c'est facile de faire ça, mais est-ce que c'est plus compliqué de faire un film de niveau avec une sensibilité ? Enfin, je pense qu'il n'y a aucune raison de dire a priori que ça ne sera pas bien. Pour l'instant, évidemment, l'IA n'est pas au niveau. Des films à deux vitesses, il y aura des blockbusters parce qu'effectivement, quand vous voyez que les films les plus vus aujourd'hui, c'est des Marvel, qui effectivement, je pense qu'on ne verrait pas la différence fait par un humain par l'IA. Il y aura pas, est-ce qu'il n'y aura pas des films à deux vitesses avec des films effectivement faits par IA de façon à très bas coût qui marcheront peut-être très bien, et peut-être qu'il y aura ces films artisanaux faits par les humains qui continueront à être une niche. Je pense qu'on ne peut absolument pas exclure que les films faits par des IA, comme je viens de décrire, seront bien meilleurs que les films faits par des humains. C'est, c'est aujourd'hui, avec les informations qu'on a, on ne peut absolument pas l'exclure. Je parle dans 10 ans, dans 15 ans, mais on ne peut pas l'exclure. Et en plus, le mécanisme que je décris ne concerne pas uniquement les films, c'est aussi même les logiciels. Il y a, il y a l'essor aujourd'hui de ce qu'on appelle le "no-code". Toutes les entreprises aujourd'hui, les grandes entreprises essaient de recoder en langage naturel des logiciels faits sur mesure, personnalisés pour leur travail qu'elles doivent fournir. Donc, alors que auparavant, beaucoup d'entreprises s'appuyaient sur les mêmes logiciels et ça créait une forme de commun. Dans le monde de demain, où avec l'IA, on peut "prompter" et avoir son logiciel personnalisé sur mesure dans la seconde, plus personne n'utilisera les mêmes logiciels. Donc, c'est le cas pour les logiciels, pour la musique, pour les films. Et moi, je pense que l'un des, un danger potentiel effectivement, c'est cette atomisation de la culture. Plus de commun, plus de références partagées, plus de choses dont on peut parler à la machine à café. Mais je, un dernier mot sur ça, je pense qu'on peut aussi avoir de l'espoir et espérer qu'au contraire, ça démocratise la création, que tout le monde puisse, c'est avant, ça brise le monopole des, de ceux, par exemple, de la culture subventionnée, ou de tous ceux qui pouvaient créer, et demain, n'importe qui pourra créer, et on va peut-être assister à un nouvel essor, un nouvel âge de, un nouvel âge de la production culturelle avec des œuvres d'un niveau époustouflant, et comme Raphaël le disait, de nouveaux réalisateurs qui vont émerger, qui savent utiliser ces outils.
Et Raphaël, vous qui avez réfléchi sur la démocratie, est-ce que ce n'est pas inquiétant quand même cette espèce d'atomisation du commun où en fait, on n'aura plus de culture commune ? Toutes les grandes civilisations reposent quand même sur une culture commune et partagée.
Si, je pense que c'est assez inquiétant. Cela dit, comme Samuel l'a rappelé, ce n'est pas tout à fait à cause de l'IA qu'on en est là. Enfin, ça va peut-être prolonger un mouvement qui a commencé avant, avec effectivement la multiplication des chaînes, avec ensuite les réseaux sociaux. Donc, oui, je pense que c'est un mouvement qui est plutôt dangereux. Je pense qu'il y a quand même un plancher à cette individualisation. C'est-à-dire qu'il y a aussi une grande partie de ce qu'on apprécie dans la culture qui vient du fait qu'on peut en parler ensuite avec d'autres gens. Si tous les soirs, je vois un film qui n'a été fait que pour moi, et qu'ensuite je vais à la machine à café, je ne vais pas à la machine à café au bureau parce qu'on n'ira plus au bureau. Mais bon, je vois des gens avec qui je ne peux pas parler de ce que j'ai vu hier parce qu'ils ne l'ont pas vu. Ah, si vous voulez en parler avec ChatGPT éventuellement. Voilà, ça peut être finalement, comme quoi tout a une solution. Mais je pense qu'il y aura donc peut-être un peu un monde culturel à deux vitesses, avec à la fois des productions qui restent faites pour être vues ensemble et pour pouvoir en discuter, que ça alimente un débat, et d'autres qui seront des productions plus éphémères qui seront faites individuellement. Les deux sont possibles, mais je suis d'accord que en termes de cohésion culturelle, c'est probablement plutôt mauvais. Encore que je pense qu'il y a d'autres raisons d'avoir peur pour la cohésion culturelle.
Emric Gaucher, est-ce que, on ne va pas assister aussi à une forme d'uniformisation du goût ? Parce que ces IA, mine de rien, en tout cas dans le monde occidental, elles sont quand même anglo-saxonnes avant tout. Est-ce qu'il ne va pas y avoir une forme d'anglo-normativité ? C'est-à-dire que, étant donné que ces IA, il n'y a pas d'IA française, enfin, il y a une IA française, mais bon, elle n'est pas dans le top, dans les plus importantes. Il n'y a pas d'IA italienne, il n'y a pas d'IA espagnole, il n'y a pas d'IA suisse. Donc, est-ce qu'on risque pas de formater finalement l'intelligence langage à partir de données anglo-saxonnes et une forme, oui, de, en fait, une forme de colonisation culturelle qui va faire disparaître les identités culturelles des pays ?
Alors, peut-être qu'il y aurait une déformation. Ensuite, je ne suis pas sûr que ce soit vers l'Angleterre, enfin, vers le monde anglo-saxon. Il y a quelque chose qui était assez intéressant, c'est que les gens ont fini par reconnaître que les textes qui étaient écrits par les IA, même quand les gens les publient en leur nom, parce qu'il y avait beaucoup le mot "delve" dedans, le mot "delve" se plonger dans ou approfondir, je crois si je traduis bien. Et c'est qu'en fait, c'est un mot qui n'est pas très utilisé par les Américains ni les Anglais, mais qui est beaucoup utilisé par les Nigérians, parce qu'en fait, ils ont une, les gens qui ont annoté les données viennent massivement de ces pays-là où le prix du travail est moins cher. Donc, ça a été plus facile de prendre des annotateurs là-bas. Et donc, dans les corpus d'entraînement de ChatGPT, en fait, il y a beaucoup de textes de là-bas. Un autre truc qui est intéressant, c'est que les modèles maintenant sont entraînés à réfléchir beaucoup, à générer énormément de mots avant de vous répondre pour dépenser plus d'énergie à réfléchir à votre sujet et donner une meilleure réponse. Et ce dont on s'est aperçu, c'est que quelquefois, sur certains sujets, les modèles vont changer de langue, selon les données qui étaient présentes dans l'entraînement des modèles. En fait, ils sont meilleurs là où ils ont été beaucoup entraînés, et ils sont meilleurs dans les langues où ils ont été beaucoup entraînés. Et donc, quelquefois, il y avait cette blague qui circulait sur internet où quand vous posez une question de maths trop difficile à votre modèle, il va vous allez le voir parce qu'il va commencer à réfléchir en chinois avant de vous répondre. Donc, oui, je pense qu'on pourrait avoir une uniformisation. Pas sûr que ce soit vers l'anglais, mais en tout cas, ça pourrait être un problème si tout le monde, ouais, commence à avoir une source commune, un tronc commun de réflexion.
Il y a quand même des métiers qui vont apparaître, de nouveaux métiers qui vont apparaître. Qu'est-ce qui, qu'est-ce qui peut apparaître notamment dans ces métiers de l'IA ? Est-ce que, par exemple, le fait de savoir "prompter", c'est-à-dire lui donner les bonnes, les bons ordres, le finalement la capacité de décider aussi qu'est-ce qui, à travers les différents résultats de l'IA, qu'est-ce qui est bien, qu'est-ce qui n'est pas bien, ce métier-là va, est-ce que ça va créer de nouveaux métiers dans ce sens-là ?
Alors, il y a beaucoup de gens qui proposent d'aider en faisant des formations de prompting. En rappelant que "prompt", parce que pour ceux qui téléspectateurs, c'est-à-dire lui donner quelques, enfin, lui donner un scénario, en fait, lui donner un ordre, des conseils, des consignes, voilà. Et ce n'est pas évident, parce qu'en fait, les gens intelligents arrivent à donner de bonnes consignes à l'IA, et ceux qui ne connaissent pas l'IA ou qui ne l'ont jamais fait, bah, donnent des consignes un peu pauvres, et le résultat n'est pas le même. Ouais. Et alors là-dessus, sur le prompting, enfin, par exemple, beaucoup prétendent faire des formations au prompting. Je pense qu'il y a un moment où ça pouvait marcher. Les modèles d'il y a trois, quatre ans, comme ils étaient assez limités, ils avaient besoin qu'on les guide, qu'on leur donne des mots, qui les emmènent dans des zones où ils étaient plus habitués à réfléchir. Les modèles d'aujourd'hui, il y en a moins besoin. Je pense que pour les modèles d'aujourd'hui, en fait, il y a des gens qui ont des expériences. Est-ce que dire au modèle "Tu es un assistant très efficace" ou ne rien lui dire et poser directement la question ? Est-ce qu'il y avait un impact dans un sens ou dans l'autre ? Et en fait, dire au modèle "Tu es très efficace" plutôt que de ne rien lui dire, ça avait assez peu d'impact. Et en revanche, je pense qu'il y a d'autres choses qui sont plus utiles. C'est simplement de, il y a quelques principes. Par exemple, de savoir que le modèle peut halluciner, de savoir que le modèle va avoir un biais de flatterie, où il va avoir tendance à vous dire "Ah, mais vous êtes très intelligent, c'est très pertinent ce que vous dites", même quand c'est complètement idiot. Si vous lui donnez des prémisses absurdes, il va quand même en chérir dessus. Et si vous avez ces quelques principes-là, plus quelques principes de management aussi, si vous réfléchissez au modèle comme étant un interne, un stagiaire qui peut faire n'importe quoi à tout moment, ça peut vous aider à bien interagir avec eux, je pense, plus efficacement que d'essayer d'avoir des formations spécifiques au prompting.
Il y a une question qui se pose et qui est assez vertigineuse, c'est celle de l'apprentissage, parce qu'en fait, ce qui fait, par exemple, qu'un artiste devient un bon artiste ou un réalisateur, un bon réalisateur, c'est qu'il a essayé plusieurs fois. Il a fait d'abord des choses médiocres. Il s'est corrigé, il a appris, il a appris de son expérience. Et l'IA va remplacer en fait tous les moyens, tous ceux qui débutent, tous les débutants vont être remplacés par l'IA. Simplement, comment les, comment les humains, les meilleurs peut-être ne seront pas remplacés, mais pour arriver au meilleur, toute la, tout le passage d'apprentissage va disparaître. Et on va le voir, par exemple, dans le milieu du journalisme. C'est-à-dire que, par exemple, aujourd'hui, nous avons des stagiaires au Figaro qui font du "bâtonnage" de dépêches AFP, c'est-à-dire qu'ils prennent des contenus de l'AFP, ils les, bah, ils les remodèlent, ils les enrichissent et cetera. C'est peut-être quelque chose qui demain sera remplacé par l'intelligence artificielle, mais n'empêche que c'est comme ça qu'ils apprennent le métier de journaliste. Et s'ils ne passent pas par cette case-là, c'est difficile après de, enfin, on ne peut pas tout de suite les propulser à des tâches extrêmement complexes ou d'écriture pure et cetera. Il faut bien qu'ils aient commencé par quelque chose. Et ça, c'est vraiment un enjeu vertigineux. Comment, comment on fait pour répondre ?
Oui, je n'ai pas la réponse à cette question. C'est la question compliquée. En effet, je pense que c'est une question que beaucoup de gens se posent, pas que dans le journalisme, même dans les cabinets d'avocats ou les métiers où les métiers de junior disparaissent peu à peu parce que ce sont les métiers les plus facilement automatisables par des IA. Donc, c'est une vraie question. Comment on va créer, comment on va sélectionner des talents, comment on va leur permettre d'apprendre alors que leurs, les IA sont meilleures, sont plus productives que ces gens-là. Et moi, je pense aussi que ça ne sert à rien d'apprendre aux gens à "prompter", parce que je pense que savoir "prompter", c'est un sous-produit d'autres choses. C'est simplement un sous-produit du fait de savoir réfléchir, du fait de savoir écrire sans commettre de fautes d'orthographe. D'ailleurs, les premiers modèles, c'est moins le cas, mais faisaient de meilleures réponses si dans les prompts il n'y avait pas de faute d'orthographe. C'est un sous-produit du fait de savoir expliquer des choses de façon pédagogique. Et ça, c'est simplement avoir de la culture, savoir raisonner, avoir, se faire preuve d'une théorie de l'esprit, donc comprendre ce que son interlocuteur peut interpréter dans nos mots, ce qu'il ne peut pas interpréter. Donc, je pense que si on veut créer les bons "prompters" pour l'avenir, le mieux c'est de continuer à donner une éducation rigoureuse, généraliste, d'apprendre à lire, d'apprendre à écrire. Et paradoxalement, ça passe peut-être justement par des écoles sans écran, où on revient aux anciennes méthodes, des contrôles sur table, où avoir mémorisé des choses, où on ne peut pas déléguer son raisonnement et son écriture à une IA. Donc, paradoxalement, pour créer la population la plus productive aux outils d'IA, il faut sans doute se débarrasser, ou en tout cas ne pas utiliser l'IA trop souvent dans des contextes éducatifs.
Dernier mot peut-être, Raphaël, sur la, vous avez beaucoup réfléchi à la politique et au bien commun. Est-ce que vous avez l'impression que les politiques aujourd'hui sont en France, enfin, à la hauteur de ces enjeux ?
Pas vraiment. Non, mais en même temps, je ne le reproche pas vraiment. Je pense, enfin, personne n'en parle sérieusement. Ça, c'est clair. Et je n'ai pas vu un seul homme politique qui en parle vraiment de manière intense. Je crois que beaucoup ne s'y intéressent pas beaucoup. Je ne reproche pas tout à fait, parce que d'un autre côté, qu'est-ce qu'il pourrait vraiment dire ? Enfin, alors, il y a des aspects très à préparer, peut-être la transition. Bah, il y a des effets purement économiques du, des investissements qu'on devrait faire dans les centres de données, bon, de comment attirer les meilleurs chercheurs, bon, des choses comme ça. Mais ça, pour que ça, ce serait bien. Mais ça fait partie, disons, de la politique industrielle. Mais sur l'aspect préparer la société à avoir une transition telle que ce qu'on a décrit tout à l'heure, je ne sais pas très bien si c'est en écoutant Gabriel Attal ou Mélenchon qu'on va, enfin, que ça va changer grand-chose sur la psychologie collective. Donc, je suis assez pessimiste sur la capacité politique à accompagner ce mouvement-là.
Emric, dans votre livre, vous dites que vous alertez justement sur la lenteur et l'insuffisance des politiques publiques à ce sujet. Pensez que vraiment, on n'est pas, on n'est pas du tout à la hauteur des enjeux et du basculement qui se prépare ?
Ouais, moi, je trouve c'est terrible. Euh, à la fois au niveau français et au niveau européen. Au niveau français, ce qui m'a un peu affligé, c'est de voir bah Luc Julia, bah il est peut-être gentil, mais il dit n'importe quoi sur l'IA et il est invité sur énormément de plateaux télévision et à chaque fois, il, il a été invité au Sénat, par exemple, alors que vous demandez à n'importe quelle personne qui s'y connaît un peu ou qui a lu un papier dans les cinq dernières années, il vous confirmera. Parce que lui, il rassure. C'est ça. Il est trop rassuriste. En gros, il dit voilà, sa grande thèse, c'est "l'IA n'existe pas, l'IA n'est qu'un outil", et en gros, ces modèles ne sont pas intelligents. Et en branche, tous les six mois, par un nouveau modèle qui est plus performant que le précédent. Donc, il est, il est un peu à contresens de la réalité. Et en fait, les gens continuent de l'inviter. Et j'ai l'impression qu'il y a une déconnexion complète entre la réalité et ce qu'ils veulent en voir les gens qui l'invitent. Donc, par exemple, le fait que Luc Julia vienne au Sénat expliquer aux gens comment fonctionne l'intelligence artificielle, moi, je trouve ça assez inquiétant. Je pense qu'il y a peut-être un manque de technique aussi ou d'appétence pour la technique dans les hautes sphères, quand on regarde la composition des cabinets ministériels, donc le, le ministère, je ne sais plus s'il y a un secrétariat d'État ou un ministère aujourd'hui, mais en fait, il y a principalement des énarques, il n'y a personne qui a fait de code, désolé, personne qui s'est particulièrement intéressé au sujet. Et ensuite, il y a le niveau européen. Et ça, les actes, bah, le, on est devenu un peu la risée du monde entier avec ça, mais c'est une loi qui a été, ils ont commencé de la concevoir en 17, à l'époque, on avait seulement des modèles qui étaient capables de lire des images et de reconnaître un chien d'un chat, et encore à peine. Et en fait, depuis la conception de la loi était tellement lente que encore aujourd'hui, ils sont en train de faire des changements et cetera, alors que depuis, on a une IA qui est passée du niveau de "je ne sais pas faire une phrase" au niveau d'aider Terrence Tao, le meilleur mathématicien du monde, à faire ses théorèmes de pointe. Donc, ça a radicalement changé.
Bon, écoutez, merci beaucoup pour ces. J'espère que ceux que nos dirigeants regarderont cette émission pour se tenir mieux informés des vertiges et du basculement en cours. Je vous remercie tous les trois pour cette émission passionnante. Merci de nous avoir suivi sur Le Figaro TV, et je vous dis à la semaine prochaine. Mes invités seront Nicolas Dufour et Nicolas Babz, et on parlera de la "tirmandisation" de la France. Tu seras peut-être sauvé par l'IA.