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JOHN RAWLS : Qu'est-ce que la justice sociale ?

Parole de philosophe21:53

Transcription

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Bonjour à toutes et à tous. Aujourd'hui, on va parler de politique et on va même se poser l'une des plus grandes questions politiques qui soit : Qu'est-ce que la justice sociale ? Mais avant de poser cette question philosophiquement, on va commencer par se la poser personnellement. Qu'est-ce que la justice sociale pour vous qui m'écoutez, par exemple ? Et bien, si vous travaillez énormément, si vous faites un métier pénible et que malgré tout, vous ne gagnez même pas le SMIC, que vous n'arrivez pas à boucler vos fins de mois, que vous avez des difficultés à payer votre loyer, normalement, vous devriez répondre : "C'est injuste." C'est injuste quand on pense qu'il y a des rentiers qui gagnent en une minute, et sans travailler, l'équivalent de ce que vous gagnez dans l'année. C'est injuste qu'en France, 1% de la population possède à lui seul le quart des richesses du pays.

Bon, et maintenant, on va se placer dans la situation inverse. On va dire que vous faites partie des 1% de la population qui possèdent ces fameuses richesses. Et je vous pose la même question : Qu'est-ce que la justice sociale ? Cette fois, il y a de fortes chances pour que vous me répondiez : "D'accord, il y a des gens très pauvres et je suis très riche. Mais sans de grandes fortunes comme la mienne, il n'y aurait pas d'investissement massif dans le pays, donc pas de développement économique, et les pauvres seraient encore plus pauvres. Certes, je suis un ultra privilégié, mais s'il n'y avait pas des ultra privilégiés comme moi, tout le monde y perdrait. Souvenez-vous de l'Union soviétique, on y avait supprimé les grandes fortunes et au final, tout le monde s'est retrouvé dans la misère."

Bien, à présent, on va dire que vous appartenez à la classe moyenne. Vous ne gagnez pas des fortunes, mais vous avez un niveau de vie correct. Vous faites un travail intéressant. Vous avez les moyens d'éduquer correctement vos enfants et même d'aller au restaurant une ou deux fois par semaine. Et dans cette situation, vous pourriez dire : "Bon, d'accord, le système dans lequel nous vivons est injuste. Je vois bien qu'il y a des gens qui font la manche. Je sais qu'il y a énormément de SDF en France, et il suffirait d'un revers de fortune pour que moi aussi, je devienne victime de la cruauté de ce système." Donc, vous adopteriez un discours plus modéré. "Ce n'est pas la peine de faire la révolution. Ce n'est pas la peine de tout brûler, car il y a tout de même certaines choses qui marchent bien, mais il faudrait quand même penser à rééquilibrer tout ça. La justice sociale, cela consisterait à faire en sorte que les pauvres soient un peu moins pauvres et que les très riches soient un peu moins riches."

Alors, toutes ces réponses à la question "Qu'est-ce que la justice sociale ?" sont recevables. Mais elles ont un sérieux point faible. Et ce point faible, c'est le même pour chacune des réponses. Elles dépendent de la place que vous occupez dans la société. Ce ne sont pas des réponses objectives, mais des réponses subjectives. Des réponses dans lesquelles vous êtes à la fois juge et partie. Or, si on pose la question "Qu'est-ce que la justice sociale ?" philosophiquement, ce que l'on attend, c'est de l'objectif. Donc, une réponse qui pourrait mettre tout le monde d'accord, une réponse qui pourrait permettre d'aboutir à un consensus.

Et bien, c'est ce qu'a voulu faire le philosophe américain John Rawls dans son livre le plus connu, "La Théorie de la Justice", qu'il a publié en 1971 et qui a renouvelé en grande partie la philosophie politique contemporaine. L'originalité de l'argumentation de John Rawls, c'est d'affirmer qu'il est possible de dire ce qu'est la justice sociale, non pas en se basant sur notre vécu, ni sur notre révolte, ni même sur les faits, mais uniquement sur notre raison. Et pour cela, John Rawls va imaginer une expérience de pensée.

Cette expérience de pensée consiste à dire : quelle conception de la justice sociale aurions-nous si nous ne savions rien de notre place dans la société ? Si nous ne connaissions pas notre richesse, notre genre, notre couleur de peau ? Dans cette expérience de pensée, nous ne savons pas si nous faisons partie ou non d'une minorité. Et nous ignorons tout aussi de la situation des autres. Nous ignorons si nous sommes plus ou moins intelligents qu'eux, si nous sommes plus ou moins en bonne santé qu'eux. Nous ne savons rien de notre force physique, ni de nos handicaps. Et surtout, c'est un point essentiel, nous ne connaissons pas notre propre conception du bien et du mal. Nous ne savons pas quelles sont nos valeurs morales, ni nos croyances religieuses.

Cette expérience de pensée, c'est ce que l'on appelle en philosophie un voile d'ignorance. Si nous pouvions nous placer derrière ce voile d'ignorance, alors nous serions obligés d'avoir un raisonnement neutre, un raisonnement qui écarterait tous les biais liés à nos intérêts personnels. Bref, pour répondre à la question "Qu'est-ce que la justice sociale ?", nous n'aurions aucun autre recours que notre raison, et donc notre réponse aurait une authentique valeur philosophique.

Mais alors, dans une telle situation, que répondrions-nous ? C'est là que ça se complique, parce qu'il est impossible de créer dans la réalité un tel voile d'ignorance. Mais John Rawls ne va pas s'arrêter devant cette difficulté. Il va soutenir qu'il est possible de deviner le raisonnement que nous aurions derrière ce voile d'ignorance en faisant appel à la théorie des jeux. La théorie des jeux, c'est une façon de comprendre comment les gens prennent des décisions lorsque le résultat dépend du choix des autres. Prenons l'exemple d'une partie de poker. Votre meilleure décision ne dépend pas seulement de vos cartes, mais aussi de ce que vous pensez que les autres joueurs vont faire. Dans la théorie des jeux, on essaie de comprendre quelle décision rationnelle une personne devrait prendre lorsqu'elle ne sait pas ce que les autres vont faire. C'est donc un outil qui permet de prévoir les situations dans lesquelles chacun doit tenir compte, dans son intérêt, du comportement des autres.

Or, que se passe-t-il si on applique la théorie des jeux à la question de la justice sociale ? Comment vont se comporter les individus qui ignorent tout de leur position sociale et de celle des autres ? Quelles solutions politiques vont-ils choisir ? Et bien, d'abord, ils vont être prudents, parce qu'une fois qu'ils sortiront du voile d'ignorance, il va falloir qu'ils assument les décisions qu'ils ont prises. S'ils ont opté pour une société où les inégalités sont extrêmes, ils vont peut-être s'en réjouir s'ils découvrent qu'ils sont très riches. Mais dans la plupart des cas, s'ils sont pauvres, voire même très précaires, ils vont le regretter. Et s'ils ont opté pour une société dans laquelle telle ou telle religion serait interdite, ils vont s'en repentir s'ils découvrent ensuite qu'il s'agit de leur propre religion. Mais dans le même temps, s'ils ont choisi une société dans laquelle chacun est rémunéré en fonction de ses talents et qu'ils découvrent ensuite qu'ils ont beaucoup de talent, alors ils n'auront pas de regret. En revanche, si derrière le voile d'ignorance, ils ont opté pour une société totalement égalitaire, une société qui ne valorise ni le talent ni le mérite, alors ils vont se sentir lésés par leur choix.

Bref, selon John Rawls, on peut raisonnablement prévoir ce que les individus placés derrière le voile d'ignorance vont désigner comme la justice sociale. Ils vont normalement opter pour un système qui permet de réduire leur risque sans pour autant annuler totalement leurs chances. Face à l'incertitude quant à leur future position dans la société, ils vont jouer la sécurité. Jouer la sécurité, c'est-à-dire opter pour un régime qui garantisse le meilleur sort possible au plus faible, tout en permettant au plus fort de s'épanouir pleinement. Donc, normalement, ils ne vont pas choisir un régime capitaliste extrêmement inégalitaire, puisqu'ils pourraient en être les victimes, se retrouver du côté des exclus, des précaires, des exploités. Mais ils ne vont pas non plus opter pour un régime communiste totalitaire, car ils pourraient aussi les désavantager.

En résumé, si l'on raisonnait vraiment derrière le voile d'ignorance, on ne choisirait pas une société où le gagnant rafle tout, mais une société qui combine l'égalité des droits avec une répartition des richesses suffisamment juste pour protéger les plus vulnérables. Voilà pour John Rawls ce que signifie véritablement la justice sociale.

Mais une fois qu'on est arrivé à ce constat, une fois qu'on est sorti du voile d'ignorance, il faut passer à la seconde étape. À quoi ressemblerait concrètement une telle société ? Quelles seraient ses règles, ses principes ? Et surtout, comment seraient réparties les richesses ? Et John Rawls répond : "La justice sociale ne serait pas basée sur l'égalité, mais sur l'équité." L'égalité, c'est donner à chacun exactement la même chose, quels que soient ses besoins ou sa situation. Alors qu'au contraire, l'équité sait organiser la société de telle façon que les inégalités profitent à ceux qui en ont le plus besoin, en corrigeant les désavantages liés à la naissance, à la santé ou à la position sociale.

Alors, ça ne veut pas dire qu'on va supprimer toutes les différences de revenus ou de conditions de vie. Pour John Rawls, les inégalités ne sont pas forcément mauvaises en elles-mêmes. Au contraire, elles peuvent même être utiles si elles permettent à tout le monde d'en bénéficier. Prenons un exemple : un médecin gagne plus qu'un ouvrier parce que sa formation professionnelle est plus longue, parce que sa qualification est plus élevée. Mais cette inégalité n'est acceptable que si, grâce à son existence, les plus défavorisés ont un meilleur accès aux soins et donc une vie meilleure. Autrement dit, l'équité ne cherche pas à niveler par le bas, mais à s'assurer que les avantages dont disposent certains contribuent à améliorer réellement la situation de ceux qui sont en bas de l'échelle.

Seulement voilà, pour que nous acceptions de renoncer à l'égalité, pour que nous lui préférions l'équité, il faut impérativement que toutes les positions qui existent dans la société soient ouvertes à tous. Par exemple, que tout le monde ait la même chance de devenir médecin, avocat, ambassadeur, PDG, président de la République, ou même prix Nobel. Non pas bien sûr que tout le monde ait cette chance à la naissance, puisque nous ne sommes pas égaux en intelligence et en talent, mais que deux personnes qui ont les mêmes talents et la même ambition aient exactement les mêmes perspectives de succès. Que ces perspectives ne soient pas entravées par la différence de richesse entre leur milieu d'origine, ni par leur genre, ni par leur ethnie. C'est ce que John Rawls appelle tout simplement l'égalité des chances.

Alors, dès que l'on prononce ces trois mots : égalité des chances, toute la gauche est généralement vent debout. Pourquoi ? Parce que pour les penseurs de gauche, l'égalité des chances, c'est un mythe. Le mythe de la méritocratie. On entend souvent dire à gauche que l'exemple le plus flagrant du mythe de l'égalité des chances, c'est le loto. Parce qu'en effet, au loto, tout le monde a la même chance de gagner. Sauf qu'à la fin, un seul gagnant devient riche, tandis que tous les autres joueurs restent pauvres. Autrement dit, l'égalité des chances ne change rien au fait qu'il y aura toujours une minorité de gagnants et une immense majorité de perdants. Et c'est précisément ça que la gauche critique. Présenter la méritocratie comme un système juste et équitable, cela reviendrait à légitimer les inégalités sociales. D'ailleurs, il suffit de regarder les statistiques. À quelques exceptions près, elles disent toutes la même chose : la plupart des enfants nés dans des familles pauvres restent pauvres, tandis que la plupart de ceux qui naissent dans des familles riches accèdent aux positions les plus prisées. Le discours de l'égalité des chances serait donc une manière de faire passer la pilule, de faire accepter aux classes populaires les inégalités sociales en affirmant que chacun peut réussir s'il le veut vraiment. Alors que dans les faits, la compétition est faussée dès le départ. Et c'est vrai que le discours sur l'égalité des chances est souvent assez hypocrite, d'autant qu'il est tenu la plupart du temps par des gens qui n'ont jamais connu la précarité. Ce sont les dominants qui parlent de l'égalité des chances. Et une fois qu'ils ont prononcé la formule magique "égalité des chances", ils ajoutent : "Quand on veut, on peut." Et pour finir, on en arrive à la fameuse phrase de Louis de Funès : "C'est normal, les pauvres, c'est fait pour être très pauvres et les riches très riches."

Mais ce discours sur l'égalité des chances n'est en fait qu'une parodie de la philosophie de John Rawls. Parce que John Rawls, lui, ne dit jamais que nous vivons déjà dans un système où règne l'égalité des chances. Au contraire, pour lui, l'égalité des chances n'est pas une réalité qu'il faudrait simplement constater, mais un projet politique qui reste entièrement à construire par des politiques publiques, des institutions justes et des mécanismes de redistribution. Il ne s'agit donc jamais pour lui de légitimer le système existant tel qu'il est, mais bien de montrer en quoi nous en sommes très éloignés.

Pour John Rawls, instaurer une véritable égalité des chances, cela implique une transformation profonde de la société. Tout d'abord, l'éducation. Le système d'enseignement doit être universel et de haute qualité pour tout le monde. On oublie les écoles d'élite d'un côté et de l'autre les lycées poubelles. Et ça, tout le monde sera d'accord, ce n'est pas fait et ça reste à faire. Mais ça ne suffit pas, parce que même dans un système scolaire irréprochable, les enfants issus de milieux populaires resteront défavorisés. Ils devront donc bénéficier d'un soutien financier public pour compenser leurs handicaps initiaux, ce qui implique des programmes de rattrapage adaptés et surtout des allocations financières qui ne désavantagent pas l'élève qui doit faire un petit boulot après les cours par rapport à celui qui a tout le temps de travailler chez lui. Là encore, ce n'est pas fait et ça reste à faire.

À quoi il faut ajouter ensuite, dans l'enseignement supérieur, un financement public massif qui permette d'éviter que les formations les plus prestigieuses, les plus sélectives soient réservées à ceux qui ont les moyens financiers nécessaires pour y accéder, comme pour l'accès aux universités américaines qui coûtent très cher. Mais c'est aussi le cas en Europe, où une école privée d'élite en Suisse, par exemple, peut coûter jusqu'à 150 000 € par an. Que ces écoles d'élite existent, soit. Mais alors, il faut qu'un système de bourses vraiment équitable, des aides financières réelles permettent à tous ceux qui le méritent de pouvoir y étudier. Et là encore, tout reste à faire. D'ailleurs, même lorsque cela sera fait, cela ne règlera rien aux problèmes de fond. À la fin, on aura encore des inégalités sociales criantes entre ceux qui ont pu réussir grâce à leurs talents et à leurs efforts, et ceux qui n'ont pas pu réussir.

Et c'est là que John Rawls introduit le deuxième point clé de sa théorie qu'il appelle le principe de différence. John Rawls écrit, je cite : "Toutes les différences de richesse et de revenus, toutes les inégalités sociales et économiques doivent œuvrer en vue d'améliorer les conditions des plus défavorisés." Fin de citation. Autrement dit, pour John Rawls, les inégalités sociales et économiques ne sont pas interdites en elles-mêmes. Elles peuvent exister, mais seulement si elles apportent un avantage réel aux membres les plus désavantagés de la société.

Pour bien comprendre ce principe, imaginons deux situations. Dans la première, un PDG extrêmement riche reçoit des revenus exorbitants, tandis que ses employés peinent à joindre les deux bouts. Les inégalités sont grandes, mais le sort des plus pauvres ne s'améliore pas. Selon John Rawls, ce système est injuste car il n'apporte aucun bénéfice réel aux moins favorisés. Deuxième situation : une société permet à certains individus très talentueux de devenir riches, mais en même temps, les revenus des plus modestes augmentent grâce à des mesures redistributives. Et dans ce cas, même si les écarts de richesse existent encore et même s'ils sont significatifs, pour John Rawls, le système devient juste car il améliore la situation des plus faibles.

Et là, on retrouve le raisonnement du voile d'ignorance que je vous ai expliqué au début de cet épisode. Si nous étions derrière le voile d'ignorance, nous ne saurions pas, même dans un système d'égalité réelle des chances, si nous allons devenir riches ou pauvres. Nous aurions donc intérêt à opter pour un système où, si nous nous retrouvions dans une position défavorisée, notre sort serait au moins amélioré autant que possible. Pour John Rawls, la redistribution d'une partie conséquente des richesses est donc la seule justification qui permet d'accepter les inégalités de richesse. Mais c'est aussi le seul scénario qui permettrait d'éviter que la concentration des richesses entre quelques élites soit telle qu'elle pourrait contrôler l'État, les médias et donc orienter l'opinion publique, les convictions politiques de la population dans un sens qui serait contraire à ses intérêts. Et en fin de compte, c'est surtout le seul scénario qui permet d'aboutir à un consensus plutôt qu'à un conflit.

Et c'est pourquoi, j'insiste bien là-dessus, ce que propose John Rawls n'est pas du socialisme, même pas du socialisme soft. C'est bel et bien du libéralisme. C'est du libéralisme puisque c'est une théorie qui place la liberté de la personne, de l'individu, au cœur de la réflexion politique, parce que c'est un modèle politique qui propose un équilibre entre la liberté individuelle et l'égalité sociale, et qui permet donc de dépasser l'opposition entre capitalisme et communisme.

Cherchant à réconcilier la tradition libérale avec un impératif de justice sociale, John Rawls a placé l'équité au centre de l'équation. Et cette équité, c'est peut-être bien le chaînon manquant qui permet de relier la liberté, l'égalité et la fraternité. Liberté, égalité, fraternité, ce n'est pas seulement une devise, ce sont d'abord les trois grands buts de notre contrat social. Je dis bien des buts, pas des acquis. La théorie de la justice de John Rawls nous rappelle ce que nous ne devrions jamais oublier : le contrat social n'est pas écrit d'avance. Le contrat social reste à écrire. Parole de philosophe.