📱

Get Our Mobile App

Take your business learning on the go!

Download on the App StoreGet it on Google Play

Grande finale d'éloquence : Pierre Faury - Gouverner, ce n'est pas faire croire

Atelier de la langue française12:04

Transcription

[Musique] Mesdames, Messieurs, chers jury, ce soir, je passe en dernier. Dernier concours, un dernier discours. Or, comme vous le savez, on garde toujours le meilleur pour la fin. Ceci dit, aussi que les premiers seront les derniers, et on dit que les meilleurs partent toujours les premiers. Alors, dès le début, je ne sais plus trop quoi penser. Je sais simplement que cette phrase devrait nous inquiéter : "Les meilleurs partent toujours les premiers." Et pourtant, je constate chez ceux qui ne gouvernent une impressionnante longévité. Les meilleurs partent toujours les premiers, les meilleurs partent toujours les premiers, et nos politiques, eux, sont là pour rester. Les meilleurs partent toujours les premiers, et pourtant, il existe des villes pas si loin d'ici où, quand après 20 ans de gouvernement, la mairesse s'en va, c'est nul autre que sa fille qui vient la remplacer.

[Applaudissements]

Vous l'aurez compris, cher élite politique d'Aix-en-Provence, vous les fameux nantis du premier rang. Dans cet épisode final, dans cet épisode, ce soir, je serai un peu votre proctologue. Je mets le doigt là où ça fait mal. Toujours est-il qu'une question demeure cruciale : comment se fait, en deux mots, comment se fait que les mêmes gouvernants ne cessent de nous gouverner ? À cela, il existe une réponse classique, convenue, cynique : celle du complot. On veut nous faire croire qu'ils veulent nous faire croire. Alors oui, peut-être, peut-être, peut-être que nous vivons dans une immense illusion. Peut-être que les complotistes ont raison, que la terre est plate parce que le monde ne tourne pas rond. Peut-être que les banquiers sont des menteurs, que le marché ne marche plus, pire qu'il court à sa perte. Peut-être que les politiques sont manipulateurs, qu'il est bien nommé le Parlement. Peut-être que tous les médecins sont des arracheurs de dents, et que dans l'impasse sanitaire, leur piqûre ont rendu la mort sur. Peut-être, oui, que tous les Hippocrates sont des hypocrites, qu'ils sont morts les démocrates, qu'elle a disparu la démocratie, celle de Démocrite, qu'elle périclite, celle de Périclès.

[Applaudissements]

J'ai fait mieux que toi. Bref, peut-être que maintenant, la vérité n'est plus qu'une opinion, une conception risible. Peut-être que le vrai n'est qu'une simple variation de l'infini, concrétisée dans la coïncidence des possibles. Peut-être que tout ce que nous croyons est infondé, que nous sommes gouvernés par des magiciens et leurs écrans de fumée. Peut-être, ou peut-être pas. Peut-être que la grande tragédie du monde, c'est son absence de complot, de dessin cachés. Peut-être que nous les voyons trop beaux, nos gouvernants, à les croire un poster, quand ils sont juste incompétents. La vérité, c'est que nous nous sommes simplement habitués à des rapaces de la politique, à des faucons qui, souvent, sont des vrais cons d'ailleurs. Mais en politique comme ailleurs, il existe mille autres manières. Gouverner, ce n'est pas faire croire. Gouverner, c'est faire, sans se laisser faire. Et faire, ça ne se résume pas à asséner des réformes bien écrites, face auxquelles le peuple n'a pas le dernier mot. Non, faire, ce n'est pas être un sans-cœur qui se moque sans cesse, descendant qui méprise les sans-culottes et leurs descendants. Faire, c'est pas être un retard, un tribun pour tous, avec lequel on finit tous contre un. Non, gouverner, c'est faire, mais c'est faire avec confiance, se faire en conscience. Gouverner, c'est faire, oui, mais comment faire ? Comment faire ? Et qui fait ? Ou plutôt, qui nous fait faire ? Ceux qui ont du pouvoir sur nous, ce qui nous gouvernent réellement, ce ne sont pas de lointains députés qu'on ne connaît pas. Non, les lois ne viennent pas d'en haut, elles viennent toujours d'en bas. Nos vrais gouvernants, ce sont nos professeurs, mes amours, nos parents. Nous sommes gouvernés plus par nos sentiments que par nos présidents. Et d'ailleurs, il y a bien des points communs entre le gouvernement des émotions et celui de la patrie. En amour comme en politique, il faut trouver un bon parti. En amour comme en politique, il y a toujours le temps de la passion, puis celui de la crise, et celui des crises passions. Et il y a des hauts le cœur, comme il y a des Hauts-de-France. La seule différence, c'est qu'il ne manque pas les sentiments, et que contrairement aux élus, on n'est pas à ce titre.

Cher public, j'ai une douloureuse confidence. Pendant longtemps, une femme de ta région m'a gouverné le cœur. Moi aussi, j'ai une ex en Provence qui, si elle m'écoute ce soir, doit peut-être craindre les secondes à venir. Mais il n'y a pas de peur à avoir. C'était une vraie perle rare, et elle, en me gouvernant, elle ne m'a rien fait croire. Elle m'a tout fait voir, tout fait comprendre, tout fait savoir. Elle m'a tout fait, sans jamais m'étouffer. Et si elle m'a fait perdre la tête, c'était pour que je puisse mieux trouver mon cœur. Oui, le cœur de pierre est devenu un cœur de verre. Elle m'a offert ce don d'orgasme sans me convertir, sans rien ne faire croire. Elle m'a donné cette greffe de foi. Elle m'a gouverné sans aucun recours au 49-3, sans m'imposer de loi. Elle m'a fait grandir, même si je sais, ça se voit pas. Et elle m'a appris que gouverner, quel qu'en soit la manière, ce n'est jamais faire croire. C'est toujours faire croître, faire grandir, comme le font ces pères et ces mères dont cette année, je ne serai pas l'impair de faire le sommaire. Et les peut-être. Là, la morale de tout ça, elle a fait comme ceux qui nous aiment. Qui aime bien, gouverne bien. Peut-être que notre politique ne nous aime pas assez.

[Applaudissements]

Quoique, quoi que, même s'il nous aimait. On a beau aimer, l'amour est un cycle, et comme tout mandat, il peut s'arrêter. À chaque élection, je l'ai appris à mes dépens. Le cœur connaît les mêmes soulèvements que les populations. L'amour vit comme un cycle démocratique, et un cycle, ça s'arrête pour mieux recommencer. Certes, différemment, avec d'autres gens, d'autres dirigeants plus diligents. Mais ça s'arrête. Et quand l'amour s'arrête, quand il met les voiles, l'amour et ta mère, et la mère, justement, c'est là qu'il faut un gouvernail. Je sais, la blague est un peu bateau. Tout ça pour dire qu'à la fin des fins, on a beau être gouverné par un président, on a beau être entouré temporairement, au bout du compte, nous sommes les seuls capitaines. Nous sommes nos propres gouvernants. Et quand le vent de l'existence nous porte dans le mauvais sens, comment est-ce qu'on gouverne seul ? Sûrement pas en faisant croire. Non, gouverner, ce n'est pas faire croire. Gouverner, c'est croire. Ça, c'est garder espoir, c'est se donner espoir. Parce que quand le monde contre nous conspire, quand la vie chaque jour empire, c'est toujours avec l'espoir que l'on respire. Ça servait à rien de faire semblant. Il faut y croire, parce que semblant, on ne peut broyer que du noir. Il nous faut, il nous faut cette croyance intime, intimiste. Ce n'est pas pour rien que les bateaux que l'on gouverne seul s'appellent des optimistes. Alors partout, qu'on soit politique, amoureux, PDG ou en mer, dès que l'on gouverne, il n'y aura toujours des emmerdes, des bonnes décisions et des mauvaises, des erreurs et des regrets. Mais tant qu'on ne fait rien croire, tant qu'on est vrai, alors au moins, il n'y aura pas de remords. Et alors, il restera une chance, parce que l'inverse des remords, ce sont les renaissances.

[Applaudissements]

En parlant de naissance, puisque j'ai commencé par la fin, je conclurai par le début. Il y a quelques mois, un temps, j'ai cru être au fond du trou. Et dans ce trou noir, tellement troublant, quand je croyais avoir été enterré, j'ai découvert que ce trou, il y avait semé comme une graine. À tendance que le temps s'égraine, il fallait juste croire en elle pour l'arroser. C'était ça, la gouverner. Or, les plus belles fleurs mettent toujours plus longtemps à éclore. Alors, je l'ignore si les meilleurs partent les premiers, mais je sais qu'ils arrivent les derniers. La preuve, la personne que l'on épouse, c'est bien la dernière que l'on a aimée. Alors, si les premiers vraiment échouent, n'oublions pas que même les fleurs doivent d'abord se planter. Il faut, il faut prendre le temps de la vérité. Prendre le temps de la vérité, plutôt que de faire croire. C'est ça, gouverner. Alors nous aussi, attendons. Prenons le temps. Croyons-y. Il viendront les gouvernants avec lesquels, en France, politique ne rimera plus avec souffrance. Il viendront ceux avec lesquels la mère patrie ne sera plus une dame nation.

[Applaudissements]

Il reviendront les papillons dans le ventre, même s'ils seront chenilles d'abord. Et ce bateau dont je suis le seul capitaine, il sera revenir à bon port. Car pour votre gouverne, si le seul dépositaire de mon destin, c'est moi, si vous êtes les seuls dirigeants de vos vies, la bonne nouvelle dans tout ça, c'est que si mauvais soient nos politiques, nos gouvernants de tous les types, qui l'enfer, c'est les autres. Autour de vous, alors au moins, le paradis, c'est nous.

[Musique]