Transcription
L'idée sur laquelle le nazisme serait une aberration, une excroissance ou quelque chose de de radicalement étranger à ce que nous sommes, c'est c'est un mythe. C'est-à-dire, c'est une fable nécessaire, hein. C'est une fable qui aide à vivre, c'est une affabulation, c'est un discours arrangé, comme il y a du Rome arrangé, si vous voulez, assez mensonger.
Mais ça a été utile, tout simplement, pour se soutenir soi-même en tant qu'Européen et en tant qu'Occidental, pour se tenir dans le temps. Si vous voulez, après 1945, il était inenvisageable, après 1945, de se dire que on, c'est-à-dire les pays qui avaient vaincu le IIIe Reich, avait quoi que ce soit à voir avec l'horreur, enfin ce vertige de de de violence et d'horreur qui s'est abattu sur le continent pendant pendant au moins euh quatre ans, cinq ans, six ans, et peut-être douze ans si on remonte à 1933, et peut-être plus si on va chercher une archéologie un petit peu plus plus profonde.
Mais donc voilà, il s'agissait de de tracer une ligne hermétique très claire pour développer un autre récit, comme on dit désormais, qui était le le récit de la victoire de la démocratie, du bien sur le mal, la barbarie et cetera. Ce qui a aidé l'Europe à se reconstruire. Sauf que l'Europe, c'est ça restait quand même une matrice coloniale après 1945. Ça restait quand même des pays où vous aviez des manuels de raciologie qui étaient le que SAJE sur les races humaines. C'est a été réédité jusqu'à dans les années 80, hein.
Et lorsque l'on regarde des manuels scolaires français des années 60, début des années 60, vous aviez le passage obligatoire dans les manuels de géographie sur les races humaines, leurs caractéristiques physiques mais aussi psychiques, l'indolence des uns, la chafouinerie des autres et cetera. Et et donc voilà, voyant un petit peu cela, il est assez aisé au fond de de resituer le le phénomène nazi dans un contexte matrice ou plusieurs matrices européennes, occidentales : celle du colonialisme, très clairement, colonialisme qui est nourri par le racisme et le darwinisme social ; celle du capitalisme, liée évidemment au précédent ; et celle également de tous les ismes, si vous voulez, qui sont constitutifs du nazisme : le nationalisme, l'impérialisme, l'antisémitisme également.
Qui ne sont pas des inventions allemandes, hein. Aucun de ces phénomènes-là n'est une invention ni nazie ni allemande. C'est c'est vraiment quelque chose qui fait partie d'un d'un bain culturel commun européen et au-delà occidental, puisque il y a cet extrême Europe qui est en jeu aussi, hein, que sont les les États-Unis d'Amérique et puis l'Amérique du Nord en général, ainsi que les les les extrêmes impériaux de de l'Empire britannique jusqu'en Australie, jusqu'en Afrique du Sud et cetera.
Donc oui, effectivement, j'ai si vous voulez, au tout début, lorsque j'ai commencé à à étudier la question, comme je suis pas plus malin qu'un autre, je je travaillais avec l'idée que l'on avait affaire à quelque chose de d'exorbitant, quelque chose de de de d'aberrant. Pour me rendre compte, me rendre compte de plus en plus que tant dans les enfin dans le corpus d'idées et de discours qui sont constitués du nazisme, on avait affaire à quelque quelque chose qui était qui était nous, en fait. Voilà.
Mais comme le génisme, par exemple, c'est c'est un bon exemple, je pense, qui qui qui est plus ou moins inventé dans les pays anglo-saxons, qui était très développé aux États-Unis, notamment au début du XXe siècle, puis qui se retrouve chez les nazis, mais qui finalement a une continuité, quoi.
Oui, alors de fait, effectivement, il y a une une pointe avancée de l'eugénisme aux États-Unis, et d'un eugénisme qui se veut politique, d'ailleurs, qui se veut qui se veut structurant dans la la configuration ethnico-raciale biologique de de des États-Unis. Puisque aux États-Unis, vous avez une population très diversifiée, vous avez déjà un phénomène obsidional de crainte de la submersion, du grand remplacement, comme on dit aujourd'hui, par par les Blancs, évidemment, dans le contexte, ça va de soi, de de l'esclavage et puis de la ségrégation, mais également dans le contexte d'une très forte immigration qui touche les États-Unis à partir de l'Europe, d'ailleurs, au XIXe siècle.
Et et vous avez des des gens qui défendent cette idée de génisme, c'est-à-dire d'amélioration supposée artificielle de du potentiel biologique d'un d'un peuple. Vous avez un écrivain célèbre qui s'appelle Madison Grant, par exemple, qui en 1916 publie un livre, The Passing of the Great Race, c'est le le la périssabilité de la de la grande race, qui a été un élément important du corpus nazi. De la même manière que les nazis ont butiné, alors ils sont butinés chez les Américains, comme on peut le voir chez les Britanniques avec le le darwinisme social, c'est-à-dire le spencérisme, si vous voulez.
Ils ont butiné également chez les Français avec alors un peu Gobineau, mais surtout Vacher de La Pouge, qui est vraiment le grand théoricien du du du darwinisme social et également du racisme zootechnique, c'est-à-dire de l'amélioration eugénique de la de la race, comme il comme il disait. Donc tout cela, on voit ces exemples, on pourrait les multiplier pour tous les autres items qu'on avait évoqués. On a affaire à une culture commune dont les nazis se sont saisis et dont ils sont l'expression, mais dont ils ne sont que l'expression, en tout cas du point de vue intellectuel et discursif, et qu'ils ont peut-être poussé à bout dans le dans sa dans sa logique, c'est-à-dire en allant jusqu'à faire des des camps de la mort pour exterminer les les les les populations différentes, quoi. Ce qu'ils n'avaient pas fait encore, peut-être, ou n'avaient pas été jusque-là les États-Unis ou les.
Oui, oui. Bon, alors théoriquement, l'idée selon laquelle il faudrait peut-être se débarrasser d'une partie non négligeable de la population, elle est déjà formulée avant avant les nazis. Par contre, effectivement, ce qui est très singulier dans le phénomène nazi, c'est que autant le texte, assez banal, assez commun, même si il est poussé à un camp d'essence par l'hyperbole, par par la violence, la radicalité, la brutalité du du discours, mais le texte, pour parler de manière générique, est assez assez commun, assez banal. Par contre, ce texte-là, qui est un texte européen occidental assez général, que même des républicains socialistes français peuvent défendre, hein, pour certaines.
J'aime bien l'exemple des Doisots, euh cité par ma collègue Isabelle von Bensing-Slovin, qui est historienne de la médecine à Lyon, et qui euh montrait dans un livre remarquable qui s'appelle L'hécatombe des fous, hein, la manière dont on a laissé euh mourir euh dans les asiles psychiatriques. Souviens-je, elle montre que en 1937, un conseil général du Rhône euh expliquait que pour faire des économies budgétaires, il fallait réduire les portions dans les les asiles, d'une part pour économiser de l'argent, mais aussi parce que au fond, ça allait peut-être précipiter le départ de cette terre de de de de de population qui n'avait pas vocation forcément à être entretenue à vitam.
Et ce conseil général, c'était Édouard Herriot, ancien président du Conseil, ancien ministre, normalien, agrégé de lettres, docteur ès lettres, un homme bien sous tout rapport. Oui, quelqu'un qui a été biographié par Serge Stein sous le titre "La République en personne". Voilà, c'est pour vous dire que ça va loin quand même ces idées-là. Et donc le texte est banal, mais par contre, il précipite en Allemagne, au sens chimique, hein, il précipite dans un contexte tout à fait singulier qui est qui est multiple, qui est feuilleté, si vous voulez. Celui que l'on connaît nous, parce qu'on nous l'enseigne à l'école, c'est la défaite de la Première Guerre mondiale, défaite d'ailleurs non acceptée par les Allemands, hein, c'est le traité de Versailles et le ressentiment qu'il a suscité.
Ce sont aussi tous les chocs exogènes violents auxquels les Allemands ont été soumis, alors l'hyperinflation, le le la grande crise, enfin Grande Dépression à partir de de 1929. Mais en amont de ça, vous avez quantité de contexte qui explique la la la précipitation de ce texte-là, qui devient dans la bouche des nazis, et grâce à leur force de frappe euh militante, médiatique, qui devient à la fois une herméneutique générale du réel, ça explique tout, la race, la lutte des races, explique toute l'histoire de l'Allemagne depuis l'Antiquité la plus reculée. Non seulement une une herméneutique générale, mais ce qui est déjà très bien par ça, vous permet de comprendre, de savoir et de de spécifier, de qualifier, de savoir où vous en êtes dans le temps, c'est important.
Mais au-delà de ça, c'est également une un compendium, si vous voulez, de de rec ou de de de de de moyens et de voix et moyens pour se sortir de là. Et d'ailleurs, de manière assez révélatrice, les nazis ne cessent de dire que l'histoire est une vallée de larmes, ça s'explique par l'histoire de la race qui est malheureuse, la race germanique étant victime, bien entendu, toujours à l'extrême droite. Mais on peut s'en sortir si on sort de l'histoire. Donc ça, c'est la la dimension proprement eschatologique, millénariste. Les nazis parlent de Reich 2, ce n'est pas pour rien, du du nazisme, mais c'est c'est très puissant et ça a été un facteur de d'adhésion et de mobilisation affective, émotionnelle, politique très très puissant.