Transcription
Bonjour à tous. Aujourd'hui, on va parler de Bergson. Henri Bergson, c'est de la fin du 19e et du début du 20e siècle. C'est un philosophe qui s'est intéressé à de très nombreux sujets, parmi lesquels la conscience, le rire, la science.
Bergson se montrait extrêmement critique envers ce qu'on appelle le scientisme, c'est-à-dire la tendance à expliquer tous les phénomènes du monde à travers le seul prisme de la démarche scientifique. Et dans cette vidéo, on va se pencher sur un concept vis-à-vis duquel la science rencontre une limite. Ce concept, c'est le temps.
Le temps est un concept philosophique particulièrement complexe. Je dirais même d'autant plus complexe qu'il nous paraît simple, qu'il nous paraît évident. Mais ce sont souvent les évidences qui sont les choses les plus difficiles à formuler. Le temps fait partie de notre réalité, fait partie de notre quotidien. Il suffit d'observer une horloge, il suffit d'ouvrir un agenda, il suffit de constater les effets du temps sur nous-mêmes, sur les autres, à travers par exemple le processus du vieillissement, pour se rendre compte que le temps existe bel et bien.
Et le simple fait de se poser la question de l'existence du temps pourrait passer, aux yeux de certaines personnes, comme une pure aberration. Et pourtant, lorsqu'on se penche sur ce concept et lorsque l'on tente de le définir, c'est-à-dire d'expliquer ce qu'est le temps, eh bien, très vite, on s'aperçoit qu'il y a d'immenses difficultés. C'est la difficulté que soulevait Saint-Augustin, lorsqu'il disait : "Qu'est-ce que le temps ? Si personne ne me pose la question, je le sais. Mais si on me le demande, je l'ignore."
Effectivement, la difficulté que pointe Saint-Augustin, c'est le fait qu'on ne peut pas expliquer le temps autrement qu'avec des concepts qui sous-entendent déjà une compréhension de ce qu'est le temps. Par exemple, si vous décidez de définir le temps à travers la notion d'évolution, le temps, c'est ce qui fait évoluer les choses, c'est ce qui les fait changer. Eh bien, le concept même d'évolution présuppose que l'on sache déjà ce qu'est le temps. Si vous préférez, il n'existe pas d'autre manière de définir le temps que par lui-même. Et ça, d'un point de vue philosophique, évidemment, ce n'est pas envisageable.
Alors, après avoir pointé cette extrême difficulté à définir ce qu'est le temps, Saint-Augustin a quand même proposé une tentative. Et sa tentative consiste à dire que le temps, c'est la division entre le passé, le présent et le futur. Passé, présent, futur sont en quelque sorte les trois aspects, les trois facettes du temps tel qu'on le vit, tel qu'on l'expérimente. Mais l'ennui, c'est qu'une fois qu'on a dit ça, est-ce qu'on a réellement avancé ? Est-ce qu'on a réellement progressé dans la connaissance de ce qu'est le temps ? Eh bien, non.
Pourquoi ? Parce que, comme le dit Saint-Augustin, le passé n'existe pas. Quand Saint-Augustin indique "le passé n'existe pas", il veut dire par là qu'il n'existe plus. Par définition, ce qui est passé est dépassé. Ce qui est passé ne fait plus partie du monde, autrement que sous la forme du souvenir ou de la trace. Le passé n'existe pas, car il est révolu. Le futur n'existe pas. Le futur n'existe pas encore. Donc, là aussi, on peut dire que le futur ne fait pas partie de notre réalité, autrement que sous la forme d'une projection, une projection mentale, une projection imaginaire.
Mais le fait est que tout ce que nous vivons, on le vit toujours au présent. Tout ce que vous vivez, vous le vivez au présent. Ce qui fait partie de votre passé aujourd'hui, c'est quelque chose qui n'a plus de réalité, si ce n'est la réalité du souvenir. Mais au moment où vous l'avez vécu, c'était du présent. Ce qui appartient au futur, c'est-à-dire tout ce qu'il vous reste à expérimenter par rapport à maintenant, c'est dans votre futur. Mais lorsque cela arrivera, ce sera votre présent.
Si bien qu'il est possible de dire que si le passé n'existe plus et que le futur n'existe pas encore, il ne reste que le présent. Alors, pourquoi cette réponse pose-t-elle problème ? Eh bien, justement, parce que, à l'inverse, il est tout aussi possible de dire que le présent n'existe pas. Pourquoi est-il possible de dire que le présent n'existe pas ? Parce que, par définition, tout ce qui arrive au présent, aussitôt qu'il surgit, aussitôt il se produit, fait déjà partie du passé. Le présent a quelque chose d'insaisissable. Le présent a quelque chose que l'on ne peut pas capturer, car aussitôt qu'on le capture, on le relègue au passé.
Dès lors que vous allez chercher à immobiliser l'instant présent, à le figer dans le temps, cet instant présent fait déjà partie du passé. Donc, on se retrouve avec ce paradoxe insurmontable qui consiste à dire que le passé et le futur n'existent pas, et que le présent n'existe pas non plus. Et là, on est très embêté. On est très embêté, parce que ça revient à dire que le temps lui-même n'existe pas. Voyez l'extrême difficulté de ce concept. Ce n'est pas simplement un effet de manche rhétorique qui consiste à s'amuser avec la définition des mots, c'est beaucoup plus profond que ça. Le temps est un concept qui ne se laisse pas saisir, qui ne se laisse pas apprivoiser, en même temps qu'il est la plus fondamentale et la plus immédiate des certitudes quotidiennes.
Donc, que faire face à ce paradoxe ? Que faire face à cette étanchéité du concept de temps ? Eh bien, c'est là qu'on va pouvoir convoquer Henri Bergson et voir, de manière un peu plus approfondie, ce qu'il nous propose. Pour comprendre la conception bergsonienne du temps, il faut déjà partir de la distinction qu'il opère entre deux types de temps. Et c'est d'ailleurs pour ça que Bergson suggère que l'on fasse la différence entre le temps et la durée.
Le temps dont parle Bergson, c'est ce qu'on pourrait appeler le temps physique. Qu'est-ce que c'est que le temps physique ? C'est une unité de mesure dont on se sert pour placer les événements les uns par rapport aux autres. Selon le système international, le temps se divise de manière universelle en secondes, en minutes, en heures. Chacune de ces unités est en elle-même un fractionnement de l'unité supérieure. Donc, un jour, c'est 24 heures. Une heure, c'est 60 minutes. Une minute, c'est 60 secondes. D'ailleurs, ce système de calcul en base 60 est extrêmement ancien, ça date des Babyloniens. Et donc, c'est ça le temps physique, c'est-à-dire la division du temps en unités de mesure objectives.
Qu'est-ce que ça veut dire "unités de mesure objectives" ? Là, ça veut dire tout simplement que une minute pour moi, c'est une minute pour vous, c'est une minute pour tout le monde, pour tout être humain qui vit sur terre. Donc, il n'y a pas de différence entre ma minute et votre minute. Et d'ailleurs, heureusement, parce que s'il en allait ainsi, ce serait très difficile de prendre rendez-vous, on passerait notre vie à se rater les uns les autres. Si nos montres n'étaient pas raccordées au même système de mesure, si une seconde s'écoulait plus lentement pour vous que pour moi, ce serait tout simplement impossible de vivre. Donc, on est bien d'accord que ce temps physique dont on est en train de parler, il est exactement le même pour tout le monde. Il ne dépend pas de votre perception, ne dépend pas de votre bon vouloir, c'est une donnée physique objective.
D'ailleurs, il faut quand même rappeler ce que vous savez déjà sans doute, à savoir que les unités de mesure du temps que nous utilisons, elles ne sont pas totalement arbitraires. Par exemple, qu'est-ce qu'une année ? Bah, une année, vous allez me dire, c'est 365 jours. Oui, mais à quoi ça correspond une année ? Bien, une année, c'est le temps que met la Terre pour effectuer sa révolution autour du Soleil. Donc, on est bien d'accord que l'année, c'est une unité de mesure qui n'a pas été créée par l'esprit humain, mais qui se rapporte à un phénomène physique, à un cycle physique. De la même façon, la journée, 24 heures, c'est le temps que met la Terre pour effectuer sa rotation. Donc, là encore, on est dans une mesure qui a une origine physique, une origine naturelle. Donc, de ce qu'on voit là, il est possible de dire qu'une année, une journée, ce sont des unités de mesure du temps objectives.
Il en va différemment des heures et des minutes, puisque, après tout, pourquoi diviser une journée en 24 heures ? Pourquoi est-ce qu'on ne la diviserait pas en 20 heures ou en 30 heures ? Dans ce cas-là, ça viendrait modifier la durée d'une heure ou la durée d'une minute, mais après tout, ce serait totalement possible. Et si on vivait dans un autre système de mesure du temps, on n'y verrait aucun problème. Donc, voilà ce qu'est le temps physique, c'est-à-dire la division du temps en unités de mesures physiques et objectives, en unités de mesure qui ne dépendent pas de la perception que nous avons personnellement du temps qui passe.
Sauf que Bergson identifie deux problèmes dans cette conception du temps. Le premier problème, c'est que cette représentation du temps, représentation du temps en succession d'instants, puisque les secondes succèdent aux secondes, cette conception du temps ne tient pas compte de la nature profonde du temps, qui est de s'écouler de manière continue. Qu'est-ce que ça veut dire que le temps s'écoule de manière continue ? Ça veut dire que lorsque vous regardez une horloge avec la trotteuse qui fait défiler les secondes, en réalité, vous ne voyez pas les secondes s'écouler. Ce qui s'écoule dans la réalité, le mouvement de l'aiguille, est saccadé, comme si, finalement, on passait d'une seconde à l'autre de manière instantanée. Ce qui n'a aucun sens, puisque la seconde, c'est l'intervalle de temps entre le début et la fin d'une seconde.
Le temps qui s'écoule, ce n'est pas une seconde suivie d'une autre seconde. Le temps qui s'écoule, c'est ce qui se passe durant la seconde, c'est ce qui se passe entre les deux bornes de l'intervalle que constitue une seconde. Et là, j'ai employé le mot "intervalle", que je vais vous demander de garder à l'esprit, parce que c'est ainsi que nous nous représentons habituellement le temps, sous la forme d'intervalles. Et effectivement, ça se tient : le temps, c'est une succession d'intervalles. Mais il faut bien comprendre que ce qu'on appelle le temps, ce ne sont pas les deux bords de l'intervalle, mais bien le mouvement qui se produit à l'intérieur d'un intervalle.
D'ailleurs, si certains d'entre vous ont déjà observé une horloge en continu, c'est-à-dire une horloge dont la trotteuse ne fait pas de mouvements saccadés, mais au contraire un mouvement continu, vous allez voir à quel point c'est perturbant, à quel point c'est déstabilisant pour nous qui avons l'habitude de voir les secondes se succéder les unes derrière les autres. Déjà, ça va vous donner l'impression que le temps s'écoule beaucoup plus vite lorsque l'aiguille tourne en continu. Et surtout, vous allez avoir l'impression que le temps lui-même est modifié. En fait, le temps va vous paraître modifié parce qu'à ce moment-là, vous aurez sous les yeux un outil de mesure qui correspond à la nature réelle du temps, qui correspond à sa nature véritable, c'est-à-dire un écoulement continu.
Nous avons l'habitude de segmenter le temps, nous avons l'habitude de le diviser, de le compartimenter, et ça, selon Bergson, c'est une erreur. Quand je dis que c'est une erreur, c'est que quand on fait ça, on dénature le temps, on déforme le temps. Le temps n'est pas une succession de segments qu'on aligne les uns derrière les autres. Le temps ne fait pas de saut, il s'écoule en continu. Donc, ça, c'est vraiment le premier problème que Bergson identifie dans notre représentation habituelle du temps, c'est cette tendance que nous avons à le segmenter, à le découper en intervalles, et à ne représenter que sous la forme de sauts d'une seconde à l'autre, d'une minute à l'autre, alors qu'en réalité, le temps ne passe pas d'une seconde à l'autre. Le temps est totalement indifférent aux unités de mesure qu'on utilise pour le représenter. Le temps n'attend pas que la minute soit terminée pour passer à la minute suivante, il est toujours en train de s'écouler. Et c'est cette nature profondément continue du temps qui, selon Bergson, rend notre représentation du temps inadéquate.
Alors, petite parenthèse : pour Bergson, cette manière que nous avons de diviser le temps, elle n'est pas totalement absurde, et elle est même tout à fait logique quand on comprend la manière dont fonctionne l'esprit humain, puisque personne ne nous dit qu'il est dans la nature de l'esprit humain de découper la réalité, de segmenter le réel pour pouvoir se l'approprier. Qu'est-ce que ça veut dire "segmenter le réel" ? Eh bien, c'est ce qu'on fait, par exemple, à travers le langage. À travers le langage, on segmente le réel. Par exemple, lorsque j'emploie le mot "arbre", je fige dans un mot une réalité à la fois plurielle et continue. Lorsque je prononce le mot "arbre", vous avez tous dans votre imagination, vous avez tous dans votre esprit une image qui peut se former d'un arbre. Mais sauf que cet arbre qui se forme dans votre imagination, on est bien d'accord qu'il n'existe pas. Il n'existe pas ailleurs que dans votre imagination. C'est ce qu'on pourrait appeler un archétype. Et pourquoi est-ce que vous avez cet archétype dans l'esprit ? Mais tout simplement parce qu'il vous est impossible de vous représenter tous les arbres qui existent, qui ont existé et qui existeront. Donc, le concept même d'arbre est un artifice, c'est un artifice de l'esprit. Ce qui veut dire que lorsque vous employez le mot "arbre", bien vous parlez en réalité de quelque chose qui n'existe pas à proprement parler. Le mot "arbre" est une construction intellectuelle qui a pour fonction de rassembler et de figer tous les arbres qui existent afin de pouvoir échanger, afin de pouvoir communiquer avec les autres.
Donc, selon Bergson, le mot, le langage, répond d'abord à une nécessité pratique, qui est la nécessité de pouvoir communiquer avec les autres. C'est la raison pour laquelle Bergson reconnaît qu'il est tout à fait utile de segmenter la réalité pour pouvoir la comprendre. Il faut bien fixer la réalité dans des mots pour pouvoir échanger, pour pouvoir partager à propos de cette réalité. Bien, la même façon, c'est ce que nous faisons avec le temps. Lorsque nous disons "l'année prochaine", lorsque nous disons "avant-hier", lorsque nous disons "dans trois heures", c'est un moyen pour nous de nous repérer et de communiquer ces repères à l'autre. Et à partir du moment où nous sommes d'accord sur le système de mesure de ces repères, mais à ce moment-là, il devient possible de vivre ensemble. Mais de la même façon que le mot dénature la réalité, la représentation du temps sous la forme de succession d'intervalles est également une dénaturation de ce qu'est le temps.
Donc, Bergson critique ici ce qu'on pourrait appeler la mathématisation du temps, la mathématisation du temps, c'est-à-dire la représentation du temps sous la forme de segments, sous la forme d'intervalles, c'est-à-dire des notions de nature mathématiques qui ne correspondent pas à la nature du réel, qui est d'être en mouvement continu. Et d'ailleurs, cette mathématisation du temps est également, en même temps, une spatialisation du temps. Ce n'est pas un hasard si, lorsqu'on veut représenter l'histoire, on utilise l'image de la flèche. La flèche, c'est la représentation spatiale du temps qui s'écoule. Et de la même façon que la Terre effectue un mouvement circulaire autour du Soleil lorsqu'elle fait sa révolution, de la même façon, l'aiguille de l'horloge effectue un tour complet avant d'entamer un nouveau cycle.
Donc, vous voyez déjà que notre conception ordinaire du temps, sur laquelle on a l'habitude de se reposer comme étant une évidence, comme étant quelque chose qui ne se discute pas, là, c'est déjà soumis à de grandes difficultés. Des difficultés qui ne se limitent d'ailleurs pas à celle qu'on vient dénoncer, car Bergson identifie un deuxième problème avec la représentation du temps physique.
Le deuxième problème, c'est, selon Bergson, le fait que s'il est vrai que le temps s'écoule de manière uniforme pour tout le monde, indifféremment de notre perception, autrement dit, qu'une année reste une année pour moi, pour vous, et pour tout le monde, le fait est, malgré tout, que nous avons tous une perception individuelle du temps qui passe. Qu'est-ce que ça veut dire avoir une perception individuelle du temps qui passe ? Eh bien, ça veut dire qu'on ne perçoit pas tous le temps s'écouler à la même vitesse.
Alors, je vais vous donner l'exemple classique : vous êtes en train d'écouter cette vidéo. Si elle vous plaît, si elle vous intéresse, vous aurez l'impression que le temps passe vite. Et si elle vous ennuie, vous aurez l'impression que le temps passe très lentement. Ça, c'est la distinction que Bergson effectue entre le temps objectif et le temps subjectif. Et ce temps subjectif, c'est-à-dire la perception individuelle que nous avons du temps qui passe, c'est ça que Bergson appelle la durée, la durée, pour la distinguer du temps, qui est une mesure objective. Là où la durée est une mesure effective.
Évidemment, ce temps subjectif, cette durée, nous en faisons tous l'expérience tout le temps. C'est-à-dire qu'à chaque fois que nous sommes en train de passer un moment de plaisir, de joie, là, ce moment-là, c'est comme si le temps n'existait plus pour nous. Le temps ne sera pas pour nous ici un objet de conscience, un objet de pensée. Quand on pense au temps qui s'écoule, c'est déjà qu'on n'est pas concentré sur ce qu'on fait, et donc, il y a de fortes chances qu'à ce moment-là, le temps nous paraisse s'écouler lentement. Alors qu'au contraire, lorsque nous sommes en immersion dans ce que nous faisons, à ce moment-là, le temps n'existe plus pour nous. Ce n'est pas que le temps est passé plus vite, puisque pour les autres, il s'est écoulé à la même vitesse, c'est simplement que notre perception du temps a été altérée par la manière dont nous étions impliqués dans ce que nous faisons.
C'est pour ça que le meilleur moyen de lutter contre l'ennui, c'est de faire un exercice de focalisation, c'est-à-dire de concentration soutenue sur chaque détail qui se présente à vous. Ça, c'est quelque chose que je vous encourage vraiment à faire quand vous vous ennuyez : partez à la chasse au détail. Et dès que vous voyez un détail, essayez de faire un zoom sur lui. Vous allez voir à ce moment-là que tout devient intéressant. Et c'est comme ça qu'on conjure l'ennui en trouvant un objet sur lequel soutenir notre attention.
Donc, cette conception du temps, cette conception subjective du temps que Bergson appelle la durée, on peut dire qu'elle n'a strictement rien à voir avec la conception objective du temps. Une soirée avec votre bien-aimé n'équivaut pas à une soirée en réunion avec votre patron. On est bien d'accord. Après, ça dépend de ce que vous faites avec votre patron. Vous comprenez l'idée ? Ce que je veux dire par là, c'est que pour Bergson, il est philosophiquement fautif de ne pas opérer cette distinction entre le temps objectif et le temps subjectif. C'est philosophiquement fautif, parce que ça revient à nier une composante essentielle du temps, et cette composante, c'est la perception.
Pour Bergson, la durée est une affaire de perception. Et même si la perception a besoin d'un objet à percevoir, c'est-à-dire même si la perception que l'on a du temps ne peut pas être totalement séparée du temps objectif, en réalité, la perception que nous avons du temps a une valeur beaucoup plus importante que le temps lui-même. Il ne faut pas oublier que tout ce que vous vivez relève toujours de votre perception. Quand vous dites à votre enfant qu'il aura un cadeau s'il est sage le 25 décembre, et que le 25 décembre, c'est dans quatre mois, et je peux vous dire que ces quatre mois vont lui paraître extrêmement longs. Ça va lui paraître extrêmement longs, déjà parce que vous aurez fait naître chez lui l'impatience, et que l'impatience, c'est précisément une perception étirée du temps. Et aussi, parce que l'enfant, parce qu'il a vécu moins d'années que vous, n'a pas le même rapport à la temporalité. Un enfant de 8 ans, pour lui, un an, c'est un huitième de son existence. Alors que si vous en avez 40, c'est un quarantième de votre existence, ça paraît assez court.
Donc, c'est ça que je veux dire quand je parle du caractère relatif du temps, c'est-à-dire le fait que la perception que l'on a du temps va dépendre de facteurs qui ne sont pas directement liés au temps comme phénomène objectif. Donc, pour résumer ce qu'on a dit depuis le début de cette vidéo, on est parti du fait que le temps était un objet philosophique extrêmement complexe et difficile à définir. Et pour éclairer ce concept, Bergson propose de distinguer le temps objectif, c'est-à-dire une représentation physique, mathématique et spatiale du temps, et ce temps physique se distingue de ce que Bergson appelle la durée, qu'on pourrait appeler le temps psychologique. Temps psychologique qui est d'abord un phénomène lié à notre perception.
Alors, on avance un peu dans la conception bergsonienne du temps. On va introduire une notion très importante pour préciser ce qu'est la nature du temps, ou en tout cas du temps perçu, du temps dont nous faisons l'expérience de manière subjective, c'est la notion de mémoire. Vous souvenez, au début de cette vidéo, je disais que selon Saint-Augustin, le passé n'existe pas, et j'ai ajouté : "le passé n'existe pas autrement que sous la forme du souvenir ou de la trace." Du souvenir ou de la trace, c'est-à-dire que, exemple, si vous faites une tache de vin sur votre chemise blanche, bien la tache va vous rappeler que par le passé, vous avez fait couler du vin sur votre chemise. La tache va venir représenter la trace de cet événement passé, et donc cette trace, elle se perpétue elle-même dans le temps. La trace, c'est le prolongement de l'événement passé dans le temps.
De la même façon, le souvenir, c'est le prolongement de l'expérience passée dans le temps. Et d'ailleurs, vous remarquerez que on a tendance souvent à reconstruire les souvenirs très différemment de la manière dont les événements se sont produits en réalité. Le souvenir n'est jamais une copie de la réalité, le souvenir est toujours une réécriture de la réalité. Et souvent, le souvenir va lui-même comporter la trace de la perception que l'on a eu d'un événement. Si vous avez eu un événement traumatisant, il est possible que votre souvenir mette l'accent sur ce traumatisme. Alors qu'au contraire, si vous avez vécu une situation heureuse, de joie, de plaisir intense, bien le souvenir va lui-même être le véhicule de ce plaisir dans le présent.
Tout ça pour dire que lorsqu'on dit que le passé n'existe pas ou qu'il n'existe plus, en réalité, ce n'est pas tout à fait vrai. Le passé est toujours là, il est toujours là sous la forme de la trace, sous la forme du souvenir, il est toujours là sous la forme de l'histoire. Et qu'est-ce que c'est qu'une histoire ? Eh bien, c'est l'accumulation d'expériences dans le passé qui conduit à la réalité présente. Nous sommes tous le produit d'une histoire. Ce que vous êtes maintenant, ce que vous êtes aujourd'hui, c'est le produit, c'est le résultat de tout ce que vous avez vécu dans votre passé. Donc, d'une certaine manière, nous devrions tous remercier notre passé pour avoir fait de nous ce que nous sommes, parce que sans ce passé, nous ne serions pas ce que nous sommes, nous serions quelqu'un d'autre.
Donc, de ce point de vue-là, il est possible de dire que le temps, c'est la conservation du passé dans le présent. Conservation du passé dans le présent, on pourrait dire conservation du passage dans le présent, parce que le temps, c'est d'abord un passage, c'est le phénomène par lequel on passe d'une situation à l'autre. Et que vient faire la mémoire là-dedans ? Eh bien, elle vient rassembler dans notre esprit les différents moments de notre évolution qui a conduit à ce que nous sommes dans le présent. Si tout à coup, vous perdez toute mémoire, vous ne saurez plus qui vous êtes, vous aurez oublié jusqu'à votre propre identité, jusqu'à votre propre nom, parce que c'est la conservation, grâce à la mémoire, de tout ce que vous avez vécu qui vous permet de savoir qui vous êtes. On ne sait pas qui on est si l'on n'a pas la mémoire de ce que l'on a vécu. Donc, de ce point de vue-là, la mémoire, c'est le ciment de notre conscience de soi. S'il n'y a pas de mémoire, il n'y a pas de conscience de soi, et s'il n'y a pas de conscience de soi, il n'y a pas d'identité. Donc, nous sommes ce que nous sommes grâce à la mémoire, grâce à la mémoire et donc à la mémorisation de ce que nous avons vécu.
Et en même temps, et vous allez voir que c'est un nouveau paradoxe, si le temps est intimement lié à la notion de conservation, il est tout autant lié à la notion de transformation. Pourquoi ? Parce que le temps, c'est la condition pour que nous puissions évoluer. Le temps, c'est ce qui nous permet de changer. Comment pourrait-on changer sans en avoir le temps ? Ce serait comme vouloir se nourrir sans avoir le droit de manger, c'est compliqué. Le changement présuppose le temps, précisément parce que le temps, c'est une puissance de transformation.
Pour l'illustrer, je prends un exemple extrêmement simple que vous avez tous déjà vu, c'est vous savez ce qu'on appelle les "avant-après". On prend deux images, on les met côte à côte, et on observe les différences, on observe les changements qui se sont opérés d'une image à l'autre. Alors, on retrouve beaucoup ça dans les défis sportifs, notamment musculation, puis on regarde les deux images, on se dit : "Mais il y a eu une transformation radicale entre les deux moments." Mais qu'est-ce qui a permis cette transformation ? Qu'est-ce qui a permis cette métamorphose ? Eh bien, c'est le temps. Finalement, ce qui est sans doute le plus important dans ce "avant-après", c'est précisément ce qu'on ne voit pas, c'est-à-dire ce qu'il y a entre la première photo et la deuxième photo. On montre le "avant" et le "après", alors même que ce qui a rendu possible cette transformation radicale ne nous est pas montré, c'est bien le temps entre les deux photos qui a permis d'obtenir la transformation qu'on a sous les yeux. Et pourtant, c'est la seule chose qu'on ne voit pas. C'est amusant. C'est amusant que pour illustrer ce que sont les effets du temps, on nous montre tout sauf le temps qui a fait son œuvre. Autrement dit, pour illustrer le temps, on nous montre les effets du temps. Et quels sont les effets du temps ? C'est le changement, c'est l'évolution, c'est la transformation. Et un morceau qui peut être rapide, qui peut être lente, qui peut être continue ou discontinue, qui peut être régulière ou irrégulière. Mais dans tous les cas, le temps ne se matérialise dans la conscience que sous la forme du changement. Le temps ne nous est pas dévoilé à travers ce qu'il est dans sa nature, le temps nous est représenté à travers les deux extrémités de l'intervalle à l'intérieur duquel il s'écoule.
Donc, si le temps existe bel et bien, si le temps est effectivement une réalité, il l'est d'abord en tant que puissance de transformation. Il l'est d'abord en tant que condition de la métamorphose. Et finalement, on retiendra de ce que nous dit Bergson que le temps, c'est aussi et surtout ce que nous en faisons. Le temps est d'abord ce que nous en faisons. Si vous n'en faites rien, si vous restez assis, que vous attendez que le temps passe, il y a des chances pour que ce temps vous paraisse très long, il y a des chances pour que vous sombraiez dans l'ennui. Il y a aussi des chances pour que le souvenir que vous aurez de votre passé ne soit pas de nature à vous aider à vous projeter dans l'avenir.
À l'inverse, si pour vous, chaque seconde qui s'écoule est une nouvelle occasion, occasion d'évoluer, occasion de vivre, là, ce moment-là, le temps ne sera plus votre adversaire, comme dit Baudelaire, mais il deviendra votre allié, il deviendra votre bien le plus précieux. Et si l'écoulement continu du temps est pour vous une source d'angoisse, si vous aimeriez détenir la télécommande qui permettrait de mettre le temps en pause, eh bien dites-vous que lorsque le temps est en pause, nous n'existons plus, car nous ne sommes plus là pour assister au spectacle de la métamorphose, nous ne sommes plus là pour assister à ce qui constitue l'âme de la réalité, qui est cette transformation permanente dont nous faisons partie et à laquelle nous participons. Et c'est parce que le temps nous est compté, c'est parce que le temps ne nous attend pas, qu'il est de notre devoir de faire vivre le temps.
Je vous remercie. [Musique]