Transcription
Si dans les années 2010 vous étiez sur internet, vous n'avez pas pu passer à côté de l'attrait la girl boss. Vous avez déjà entendu parler du terme girl boss. Cette meuf partie de rien qu'à réussi à créer un empire féministe et bienveillant. Pendant très longtemps, être une girl boss était un compliment, une identité, une esthétique à part entière. On mettait le hashtag girlboss dans sa bio Instagram, sur des sweat shirts ou encore dans des hashtags.
Et puis quelque chose a subitement changé. Le terme est devenu gênant, voire cringe, voire franchement suspect. Et aujourd'hui, dire de quelqu'un qu'elle est une girl boss, ça peut sonner comme une critique. Et je me suis demandé qu'est-ce qui s'est passé ? Est-ce qu'on a tous eu un moment de lucidité collective ou est-ce que on a juste changé d'injonction ?
Dans cette partie 1, j'aimerais parler de la naissance d'un mythe parce que il est important de commencer par le début et peut-être qu'il y a des personnes ici qui sont passées à côté de la girl boss. Donc comme d'habitude, j'aimerais replacer le contexte. Le terme girl boss, tel qu'on le connaît, popularisé en 2014 par Sophia Amoruso, la fondatrice de la marque Nasty Gal et elle a publié une autobiographie qui s'appelle #Girlboss et c'est cette autobiographie qui a popularisé le terme et je me demande avec le recul pourquoi on avait tellement envie d'y croire à ce mythe de la girl boss à l'époque.
Je pense qu'il y a plusieurs choses qui l'expliquent. Déjà le contexte économique parce qu'il faut vraiment replacer la girl boss dans le contexte économique de l'époque. Dans les années 2010, on est quand même post crise financière de 2008. Le marché du travail se transforme en profondeur. Il y a une précarisation des contrats. Il y a surtout une explosion de la gig economy ou de l'ubérisation de la société. À savoir qu'il y a plein de plateformes comme Uber, Deliveroo, les plateformes de freelance qui se développent et en fait il y a de plus en plus de gens qui ont pas forcément de métiers salariés mais qui ont bah des métiers de freelance où ils sont prestataires indépendants payés à la tâche. Donc dit autrement, pas de CDI, pas de congé payé, pas de protection sociale. En échange de ça, on obtient de la flexibilité. C'est un modèle qui a absolument explosé post 2008. L'entrepreneuriat individuel n'est plus un choix parmi d'autres. Il devient presque une obligation morale. La girl boss s'inscrit exactement dans cette logique et elle n'est pas une critique du capitalisme et de cette ubérisation de la société. Elle est le visage féminin et glamour de ça.
Comme d'habitude, vous savez, j'adore balancer des chiffres. Donc en terme de chiffres, ce que j'ai trouvé c'est qu'en 2014, le nombre d'entrepreneurs en France avait doublé en l'espace de 5 ans et aux États-Unis les femmes représentaient 40 % des nouvelles entreprises créées contre 26 % en 1997. Ces chiffres sont réels, mais il est important de moi de rappeler que ces entreprises sont souvent des micro-activités précaires et pas des géants comme Nasty Gal. Voilà, parenthèse faite.
Maintenant que j'ai parlé du contexte économique de l'époque, j'aimerais parler du contexte culturel de l'époque, à savoir le moment où le féminisme est devenu bankable. Parce qu'en parallèle, il y a quelque chose de réel qui s'est passé côté féminisme. Dans les années 2010, le féminisme connaît un vrai regain médiatique. Il devient pour la première fois à cette échelle bankable. En 2014, Beyoncé pose devant le mot féministe en lettre géante aux VMA et Emma Watson prononce son discours He for She aux Nations Unies. Et le livre Lean In de Sheryl Sandberg est déjà un bestseller mondial. Le féminisme rentre donc clairement dans la culture pop mainstream.
C'est une excellente nouvelle et une très mauvaise nouvelle en même temps. Une bonne nouvelle parce que ça normalise le mot féministe. Moi, j'ai grandi dans les années 2010 mais avant ça, j'ai vécu dans les années 2000 et quand j'étais petite, la féministe c'était vraiment l'image de la fémine qui se met à poil dans des églises et cetera. Et ça avait une image extrême entre très gros guillemets. Alors que là dans les années 2010 effectivement il y a eu une normalisation de ce mot. Les discussions ont été beaucoup plus accessibles et ça a permis de donner de la visibilité à des enjeux réels.
Par contre, qu'est-ce qui fait que c'est quand même une mauvaise nouvelle que le féminisme soit petit à petit devenu mainstream ? C'est que quand quelque chose devient mainstream, il devient récupérable et le capitalisme est très efficace pour récupérer les mouvements qui le challengent. On y reviendra dans la partie 2. Ce qu'il faut retenir ici, la rencontre entre un contexte économique qui glorifie l'entrepreneuriat individuel et un féminisme grand public qui valorise l'ambition féminine. Et la somme de ces deux choses, ça fait la girl boss parce qu'elle est le produit exact de ces deux phénomènes. Elle n'aurait pas existé sans les deux.
J'aimerais justement parler de la promesse de la girl boss et ce qu'elle promettait. La promesse de la girl boss est hyper séduisante parce qu'elle répond à une frustration réelle. Les femmes ont été et sont encore socialisées à s'effacer, à minimiser leurs ambitions et à ne pas trop vouloir. La girl boss dit non à ça. Elle te dit de prendre ta place, elle te dit d'être ambitieuse. Elle te dit de ne pas t'excuser d'exister et de vouloir réussir. C'est une réponse à une injustice réelle et ça compte.
Mais regardons à qui cette promesse s'adressait vraiment. La girl boss type est jeune, diplômée, blanche, dans un secteur créatif ou tech et avec un accès à un capital même modeste. Elle vit dans une grande ville, elle a du temps pour hustle en dehors de ses heures de travail. Bon, hustle, c'est un mot ou plutôt un verbe hérité du terme hustle culture. Donc la société de la performance. La girl boss, elle a le temps d'être performante en dehors de ses heures de travail, donc de faire beaucoup de sport, de se consacrer à son bien-être personnel et cetera. Elle n'a pas d'enfants ou elle peut se payer une garde. Le modèle est donc construit sur un profil très précis et il est pourtant vendu à toutes les femmes comme s'il était universel. C'est ça le mensonge de départ à mon sens.
Et justement bell hooks, que je cite dans toutes mes vidéos, je pense elle l'avait très bien décrit et je vais faire une synthèse très rapide de la critique qu'elle avait fait du livre Lean In de Sheryl Sandberg. bell hooks, elle nous dit ça : "Lean In suppose que tu es déjà assise près de la table. Pour des millions de femmes, il n'y a pas de table."
Tout cela m'amène à ma partie 2, à savoir le féminisme marchandisé ou marketé. La première des choses dont je voulais parler, c'est le femvertising. Ce mot, je vais avoir trop du mal à le dire mais en gros, c'est le fait de vendre du féminisme. En 2014, l'agence SheKnows Media invente le terme femvertising. C'est bon, j'ai réussi à le dire. C'est-à-dire la publicité féministe. L'idée, c'est d'utiliser des messages d'empowerment féminin pour vendre des produits. Et ça marche parce que ça touche quelque chose de réel. La frustration de femmes face à des décennies de publicité qui les infantilisaient, les sexualisaient, les réduisaient à leur rapport aux hommes ou à leur corps. Dove lance une campagne Real Beauty avec des vraies femmes et pas des mannequins. Le message c'est "Accepte-toi tel que tu es." La limite qu'on peut porter à cette pub, c'est que Dove est une marque qui appartient au groupe Unilever qui vend aussi Slim Fast donc des crèmes amincissantes et Axe dont les pubs objectivent des femmes depuis des années. Always lance Like a Girl, une pub émouvante sur les complexes des ados. Nike sort des pubs Just Do It au féminin sur la force et la détermination pendant que ses usines continuent à sous-traiter au Bangladesh et emploient massivement des femmes dans des conditions déplorables.
Et moi en vous citant ces exemples qui sont assez paradoxaux, paradoxaux, je sais pas comment on le dit. Bref, c'est de vous rappeler que là ce qu'on voit c'est pas du féminisme déguisé en capitalisme, c'est du capitalisme habillé en féminisme. Le femvertising ne finance donc pas le féminisme, il en emprunte le langage pour financer ses concurrents. En fait, faut rappeler que il y a vraiment une sorte de guerre entre l'empowerment individuel et le féminisme structurel parce que pour moi, c'est l'enjeu conceptuel central. La girl boss, elle repose sur l'idéologie de l'empowerment individuel. Chaque femme peut surmonter les inégalités par son propre travail, son attitude et son ambition. Tu peux tout accomplir. Tu travailles assez dur. Ta réussite dépend de toi. Ce discours, il a une part de vérité. Les femmes, encore une fois, ont été socialisées à s'effacer. Travailler sur l'autocensure, apprendre à occuper l'espace, c'est hyper utile. Sandberg, d'ailleurs dans son livre dit des choses justes sur les comportements individuels.
Le problème, c'est ce qu'elle ne nomme pas. Lean In conseille aux femmes de négocier leur salaire, mais ne questionne pas pourquoi les femmes qui négocient sont perçues comme agressives là où les hommes sont vus comme déterminés. Elle conseille aux femmes de trouver un homme qui partage les tâches mais ne questionne pas pourquoi la charge domestique inégale est une norme structurelle et pas un choix de couple. Elle conseille de s'asseoir à la table mais ne demande pas pourquoi la table a été construite sans elle et par qui et dans quel intérêt. En faisant ça, la rhétorique girl boss désarme le féminisme de sa dimension collective. Le plafond de verre devient "tu n'as pas assez travaillé". L'écart salarial devient "tu n'as pas assez négocié". Le harcèlement au travail devient "tu n'as pas su t'imposer". Et encore une fois, c'est toujours le problème du développement personnel de manière générale parce que pour moi c'est une forme de développement personnel, l'empowerment tout ça, c'est que des problèmes politiques deviennent des problèmes individuels et donc leurs solutions deviennent des produits de développement personnel avec un marché très lucratif à la clé.
Et justement Angela McRobbie dans The Aftermath of Feminism publié en 2009, elle disait ceci : "Le féminisme libéral ne demande pas pourquoi le monde est comme il est. Il demande comment les femmes peuvent y performer mieux." Et bell hooks, toujours dans sa critique de Lean In, elle a appelé ce livre le manifeste pour une poignée de femmes privilégiées blanches. Donc des femmes aveugles à la race, à la classe, au travail précaire et je suis assez d'accord avec cette précision.
Oh là ici la meuf du montage, je me rends compte là en faisant le montage que je parle beaucoup comme d'habitude et vous le savez, mon avis est toujours très mesuré. Mais je pense que c'est important de vous donner vraiment mon avis très concret sur cette histoire de la girl boss parce que peut-être que vous voyez pas trop où je veux aller avec tout ça, avec toutes cette thèse. Ce qui est vraiment problématique avec cette histoire de la girl boss et cetera, c'est que évidemment il y a du positif parce que on a eu trop cette image des CEO masculins et on avait pas beaucoup d'images bah de femmes successful et cetera et même encore aujourd'hui à la tête des grosses boîtes du CAC 40, il y a encore une extrême majorité d'hommes. Donc trop bien. Mais moi je pense que ce qui est important à pointer du doigt et c'est pour ça que à la fin je parlais de développement personnel, c'est qu'en fait à la fin du fin, même si on met des meufs à la tête de boîte et cetera, la fin du fin c'est que on continue à être dans un truc très société de la performance. Il faut gagner beaucoup d'argent, il faut montrer son succès et vous allez le voir dans la suite. Je vais parler encore une fois de toutes les limites de ça et de tout ce que ça a produit ensuite. Mais voilà, juste prendre un peu de recul parce que c'est pas parce que quelque chose est incarné par une femme que ça y est, ça en fait quelque chose de positif. Et c'est aussi pour ça que je voulais montrer toutes les exemples de pub qu'on a pu voir qui mettent en avant des femmes mais qui à la fin c'est la même finalité, c'est vendre le plus de trucs même si il y a aucune logique parce que en mode tu es Nike, OK, tu fais une pub où tu as des meufs mais tu as encore des usines au Bangladesh. Bref, donc voilà, je trouvais important de vous mettre ce truc là pour juste rappeler que la girl boss, OK, c'est super cool parce que ça nous permet d'avoir d'autres modèles et c'est très bien, mais on en revient toujours au même sujet qui est que pression à la réussite, pression à la richesse et pression au fait de ne jamais se reposer. Et vous verrez pourquoi c'est un problème et justement, j'en arrive à ma partie 3, la chute et pourquoi elle ne nous libère pas.
Pour commencer, moi je pense que la première explication à cette chute, c'est le fait d'avoir voulu être comme un homme et de s'être épuisé. Parce que la girl boss, elle avait une promesse implicite. Si tu travailles comme un homme, tu seras traité comme un homme. Mais le modèle de réussite masculin est construit sur quelque chose d'invisible. Quelqu'un d'autre gère ta vie. Les courses, les enfants, les émotions du foyer, le soin aux parents. Le grand homme a toujours eu une femme derrière lui pour que sa productivité soit possible. La girl boss voulait occuper ce modèle sans que rien ne change autour d'elle, sans redistribution de la charge domestique et sans modification des attentes sociales. Résultat, une double charge permanente. Performer au travail comme un homme et continuer à assurer la charge mentale, émotionnelle et domestique comme une femme. L'attitude girl boss et le tailleur pantalon vous mentent. Reprendre des codes masculins pour se rendre crédible, c'est pas la solution pour s'émanciper du patriarcat.
Et on en parle à travers un biais cinéphile. On a souvent résumé la figure de la girl boss au cinéma à une simple transposition. Wishy, un corps féminin moulé dans un costume trois pièces. Elle emprunte une certaine froideur, une autorité. Elle porte des couleurs neutres, elle porte pas de bijoux. Je vais me baser sur les écrits de la sociologue Catherine Rotenberg qui parle donc de féminisme néolibéral. Ce serait une injonction pour la femme à s'auto-exploiter et à lisser ses aspérités pour s'insérer dans les structures préexistantes sans jamais les contester. C'est le cas de Miranda Priestly dans Le Diable s'habille en Prada, de Tess McGill dans Working Girl, de Joy Mangano dans Joy, Shiv Roy dans Succession, Claire Underwood dans House of Cards et cetera et cetera. Vous en avez encore sûrement plein d'autres en tête. Je vous donne des exemples télévisuels, mais ça se transpose évidemment dans la vraie vie. Vous le voyez avec vos influenceuses préférées qui vous vendent de la girl boss à gogo, l'esthétique de la productive girl et la morning routine et le pilate du matin et le café glacé discipliné par et pour le travail. On vous vend l'idée que votre émancipation dépend de votre capacité à devenir votre propre manager. Genre vous avez plus d'identité, il faut que ça soit rentable. L'épuisement était en fait structurellement inscrit dans le projet. C'est pas un bug, c'est littéralement une fonctionnalité du modèle.
Et justement ce qu'il y avait un peu de malsain dans cette figure de la girl boss, c'est que elle s'autorisait pas à faillir. La vulnérabilité était admise seulement si elle était dans une sorte de processus créatif narratif. Enfin, vous allez voir ce que je veux dire. Le fameux "J'ai traversé ça et ça m'a rendu plus forte". En France, je trouve qu'il y a une figure qui illustre bien ça. C'est Louise Aubery de l'ancien compte My Better Self qui compte je pense plus d'un million d'abonnés. Enfin, toute plateforme confondue en tout cas. Et pour moi, elle incarne exactement ce trajet. Elle avait une marque qui s'appelle je ne sais quoi qui est à l'arrêt aujourd'hui et elle ensuite sorti un livre qui s'appelle Jusqu'ici tout va mal où justement elle démonte le "quand on veut on peut" et elle a même abandonné son pseudo My Better Self pour revenir à Louise Aubery parce que finalement la meilleure version de soi-même elle n'y croit plus et justement la première phrase de son livre Jusqu'ici tout va mal dit ceci : "Le bonheur n'est pas une question de volonté."
Et au-delà de ça moi je pense que ce qui a perpétré aussi la chute de la girl boss c'est l'ensemble des scandales qu'il y a eu ces dernières années. Sophia Amoruso dont je vous ai parlé en début de vidéo par rapport à sa marque Nasty Gal, c'est une femme qui a subi deux faillites et en France, la marque de Louise Aubery a été décrite comme un échec prévisible dans la presse parce que les produits étaient défectueux et le management était opaque. Et la conclusion rapide : vous voyez les femmes au pouvoir, ça finit comme ça. Mais Adam Neumann a ruiné WeWork pour des milliards. Bernie Madoff, Sam Bankman-Fried. La liste est longue des mecs qui ont ruiné des boîtes mais jamais ça n'a produit le discours suivant : "La preuve que les hommes ne savent pas diriger." [raclement de gorge] La mécanique est claire. La chute d'une girl boss est collectivisée et surtout la preuve d'une incapacité de genre. Celle d'un homme est individualisée. Cet homme-là a merdé et voilà fin de l'histoire, on passe à autre chose. Et ça, ça fonctionne dans les deux sens. Quand une girl boss réussit, c'est elle. Quand elle échoue, c'est toutes les femmes.
Et la chute, elle s'explique aussi par TikTok et le désaveu culturel parce que TikTok a été l'espace où un désaveu collectif s'est mis en forme. Non pas par des intellectuels ou des militantes, mais par des femmes ordinaires qui expriment une inadéquation viscérale avec le modèle. Des formats entiers émergent : "In my life where I do nothing and felt no guilt." Des créatrices qui filment leur burnout en temps réel. Des vidéos qui articulent finalement explicitement : "J'ai essayé d'être girl boss et ça m'a détruit." Ce désaveu est à mon sens authentique et important mais il a une limite structurelle. Nommer l'épuisement sans nommer ses causes, c'est une étape, pas une analyse. Et sur TikTok, l'algorithme ne fait pas la différence entre "Je refuse la hustle culture parce qu'elle est capitaliste et genrée" et "Je refuse de travailler parce que les hommes devraient subvenir à mes besoins." Les deux formats se ressemblent, les deux performent bien et l'un peut glisser vers l'autre de manière imperceptible, à la fois pour la créatrice de contenu et pour son audience.
Et justement, vous le voyez venir, la critique a bien sûr été récupérée par l'antiféminisme. Critiquer la girl boss est devenue une position culturellement disponible et cette disponibilité est récupérée par des courants radicalement opposés. "Être une femme était une erreur. Le féminisme nous a menti." Cette version prospère dans des espaces masculinistes et les forums Redpill avec des arguments qui ressemblent à de la lucidité mais qui reconstruisent une hiérarchie de genre absolument classique. Je suis entièrement d'accord avec cette femme, écouter et regarder. "Une femme n'est pas faite pour travailler. Le rythme qui est imposé aujourd'hui aux femmes est maltraitant pour son corps, pour sa sensibilité et pour son cycle. C'est pour ça [musique] d'ailleurs qu'elle finit tous les 3 mois dans le métro."
Un message pour toutes les monteuses des réseaux. Toutes les menteuses des réseaux qui aiment bien mentir à la jeunesse, à la nouvelle génération et à toutes les meufs qui veulent se lancer au lieu de dire "Oui, c'est dur d'être indépendante, c'est dur de se lever tous les matins, c'est dur d'être maman solo, c'est dur tout cela et mentir oui c'est facile." Non, dites la vérité parce qu'il y a une chose qu'il faut comprendre, le corps d'une femme est littéralement une machine pour créer la vie et cette machine là, elle a subi tous les mois. Et dans une société capitaliste qui tire profit de la croissance démographique, une femme devrait même être payée pour élever un enfant qui va lui-même participer plus tard à la richesse du pays parce qu'une femme n'est pas faite pour travailler. Bravo à cette femme pour son discours, pour son éloquence, pour ce qu'elle dit parce que c'est totalement la réalité. Les femmes, vous devez pas vous comparer aux hommes. Vous ne devriez pas vous comparer aux hommes parce que l'homme et la femme nous sommes pas égaux. Nous ne sommes pas égaux. C'est entièrement vrai que ça soit sur la force physique, sur la façon de se comporter, la façon d'être, de vivre et cetera.
Le problème concret, c'est que ces deux versions coexistent sur les mêmes plateformes, dans les mêmes fils de commentaires. La girl boss, c'était du capitalisme genré au féminin, peut-être une analyse rigoureuse ou le début d'un argumentaire pour dire que les femmes devraient rester à la maison. Désolé, je fais des raccourcis mais c'est ça. La forme est identique, le fond est opposé et sans repère idéologique, une critique légitime peut alimenter un récit qu'elle n'avait pas l'intention de rejoindre.
Et finalement, qu'est-ce qui remplace la girl boss ? Bah c'est du soft life ou backlash. Ce qui est venu après la girl boss n'est pas une rupture, c'est un spectre immédiatement monétisé. À une extrémité, on a des réactions que moi je juge quand même saines, à savoir le quiet quitting, donc le fait dans notre travail salarié de petit à petit lâcher un peu, être plus tranquille, démissionner sans démissionner, ne faire pas plus que cet âge, voilà pour préserver sa santé mentale. Le soft life, donc le fait de prendre plus son temps, de pas être toujours dans l'urgence de tout, être un peu tranquille. Dans certaines versions, notamment chez les femmes noires américaines, il y a un terme même qui a été popularisé, c'est de refuser d'être la mule du monde et c'est devenu une revendication politique très forte.
Mais comme d'habitude, comme d'habitude, quand des gens veulent juste prendre un peu plus leur temps, être un peu plus tranquille, moins s'acharner dans leur boulot salarié, le capitalisme répond à ça en vendant l'antidote à l'épuisement qu'il avait lui-même produit. Et c'est là qu'arrive le marché du wellness, le marché du prendre soin de soi. Je vais vous citer plein d'exemples comme ça. Comme ça vous aurez les termes et tranquille, je suis pas en train de critiquer parce que je suis moi-même une cliente de ce marché. Donc un abonnement des applications comme Calm ou Headspace, ça coûte 70 € par an. Une retraite de yoga pour femmes, les prix aussi entre 300 à 1500 € le week-end. Un coaching slow life, les prix que j'ai trouvé, c'est 150 € de l'heure et une skincare vraiment complète, faut compter entre 80 et 300 €. Ah, et j'ai oublié les journaux de gratitude. Là où vous notez un peu vos gratitudes de la journée, ça coûte à peu près 25 €. Donc ça ça montre bien que cet épuisement, encore une fois, il a été récupéré par le capitalisme et au-delà de ça, on a surtout des mouvements et des tendances comme la "feminine energy", la "tradwife" et cetera qui sont revenus sur le devant de la scène. Je vous en ai fait d'ailleurs une vidéo hyper complète. Je vais vous mettre le lien, elle a hyper marché et je trouve qu'elle est quand même bien détaillée. Donc n'hésitez pas à aller la voir si vous l'avez pas encore regardé. Et les contenus de "feminine energy". Je vais pas forcément revenir dessus parce que encore une fois, j'en ai fait déjà une vidéo. La fille qui refait sa promo, c'est des contenus qui utilisent le langage du féminisme, le langage du choix, le langage de l'authenticité et qui invite à se débarrasser de la pression. Ils proposent concrètement un retour à la dépendance économique envers les hommes avec une esthétique cotonade et musique lo-fi et idem tout ce marché de la "feminine energy" il est extrêmement lucratif puisque aujourd'hui on a des créatrices de contenu comme Anna Nimmman qui a 100 millions d'abonnés qui vendent des formations "feminine energy coaching" de 500 à 2000 € et sinon il y a plein de livres comme "The Surrendered Wife" ou "Men Love Bitches" qui sont des bestsellers à part entière et au-delà de ça on a des termes comme "girl math" ou "girl dinner" qui au fond dédramatisent la précarité financière. Entre les deux, il y a un gradient sans frontière nette et l'enjeu comme d'habitude n'est pas de stigmatiser les femmes épuisées qui veulent souffler, c'est de nommer les glissements idéologiques qui se cachent dans ces esthétiques bien-être.
En conclusion, maintenant on fait quoi ? La girl boss répondait à quelque chose de réel. L'ambition des femmes est encore aujourd'hui perçue différemment. Le plafond de verre existe. Vouloir prendre de l'espace, être reconnu, travailler dans des conditions équitables, c'est légitime. Ce n'est pas parce que ces désirs ont été récupérés par le marketing qu'ils sont faux. Je suis très admirative de Louise Aubery qui a eu le courage, à mon sens, de nommer cette inadéquation. Changer de pseudo, écrire un livre qui déconstruit ce qu'elle avait elle-même construit. Ce n'est pas un échec. C'est exactement le genre de lucidité qu'on devrait valoriser. Je pense que ce qu'il faut faire, c'est distinguer le désir de la promesse. Le désir est réel et politique. La promesse que ton succès individuel est une réponse aux inégalités structurelles, ça c'est un mensonge.
Vous avez déjà entendu parler du terme girl boss. Cette meuf partie de rien qu'a réussi à créer un empire féministe et bienveillant. À la base, c'était censé être ça, une girl boss. En gros, cette branche du féminisme repose essentiellement sur le fait qu'il suffit qu'une femme travaille dur pour réussir. Bon, évidemment, s'il nous suffisait seulement de travailler hyper dur pour atteindre des postes à responsabilité, bah ça se saurait. Le problème, c'est que ces idées sont véhiculées par des meufs pas mal connues. Sauf que quand on regarde bien, le terme girl boss bénéficie clairement plus à des femmes cis, blanches et plutôt aisées. Zéro diversité prise en compte. Bref, pas vraiment ce qu'on attend. Mais c'est pas tout. Les girl bosses les plus connues des réseaux sont en fait des patrons ultra toxiques. Sophia Amoruso, la fondatrice de Nasty Gal, aurait licencié quatre femmes enceintes et un homme qui voulait prendre ses congés paternité. Alors attention, avoir une femme à la tête d'une entreprise, [musique] c'est ouf, mais dans certains cas, ça rime pas nécessairement avec inclusivité. Le modèle girl boss, ça change pas [musique] vraiment les choses, au contraire, ça crée une copie du système. Enfin, vous l'appelez qu'être une girl boss, c'est pas un goal [musique] pour tout le monde parce que ça fout quand même un petit peu la pression de voir toutes ces meufs hyper successful sur Instagram. Sauf [musique] que tu peux très bien t'épanouir dans ton taf, au poste où tu es, sans avoir l'ambition d'aller plus loin. Et c'est totalement OK. Le féminisme, personnellement qui m'intéresse est collectif, structurel. Il demande des choses au monde et pas seulement aux individus. La vraie question sur chaque tendance, girl boss, soft life, feminine energy, c'est toujours la même. Est-ce que là on est vraiment en train de changer les règles du jeu ou est-ce qu'on demande juste aux gens de jouer autrement ? Le problème n'est pas que les femmes aient voulu réussir. Le problème, c'est qu'on leur a vendu leur réussite individuelle comme une politique collective.
Voilà, j'en ai fini de cette vidéo. J'espère qu'elle vous aura plu. Je suis très curieuse de connaître votre avis sur la girl boss et sur sa chute. Même je suis assez curieuse de savoir si pour vous il y a vraiment une chute de ce mouvement. Pour moi, oui. Mais peut-être que c'est pas le cas pour vous. Voilà, pensez à liker, commenter, vous abonner, ça permet de soutenir mon travail et on se donne rendez-vous la semaine prochaine pour décrypter une nouvelle tendance, une nouvelle injonction. Voili voilou. Des bisous.