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Guerre d'Algérie, la déchirure

SMOLTAG2:22:39

Transcription

Bonsoir. La Guerre d'Algérie, on en a tous entendu parler, mais pour beaucoup d'entre nous, elle reste obscure, difficilement compréhensible. Pourquoi cette guerre ? Quand et comment at-elle commencé ? Pourquoi at-elle duré près de huit ans ? Si vous ne connaissez que les bribes de cette page d'histoire, sans en avoir une vue d'ensemble, et bien ce film documentaire s'adresse à vous. C'est la première fois que la télévision raconte cette guerre de façon globale, pédagogique et dans sa chronologie. Une histoire passionnante, une histoire effroyable, une histoire qui a changé le visage de la France, comme bien sûr celui de l'Algérie. Vous allez découvrir des archives entièrement colorisées, et dans certaines, sont inédites. Et vous allez aussi voir restituer, et c'est important, tous les points de vue, ce qui permet de comprendre, non pas de justifier, mais de comprendre cet engrenage. Enfin, celui qui a mis sa voix sur ces images, celui qui va faire le récit de cette guerre, c'est Kad Merad, parce que cette histoire le concerne. Il nous dira pourquoi tout à l'heure, puisque à l'issue de ce documentaire, nous nous retrouverons avec aussi des historiens, des témoins, des acteurs de l'époque, pour répondre aux multiples questions que ce récit fait naître. D'abord, voici ce film : "La Déchirure", un film documentaire de Gabriel Le Bomin et Benjamin Stora.

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Toussaint 1954. Les Français d'Algérie pleurent leurs morts assassinés la veille. La communauté française vient d'être la cible d'une série d'attentats meurtriers. Des hommes, des femmes, des militaires, des civils. Une action violente et concertée. Ce sont les premiers morts de cette guerre. Elle commence. Elle va durer presque 8 ans. 8 ans d'une violence inouïe, dans laquelle un million et demi de jeunes soldats français vont être projetés. 30 000 n'en reviendront pas. Une guerre qui va provoquer la mort de centaines de milliers d'Algériens, le déplacement d'un million et demi de paysans, et la destruction de centaines de villages. Une guerre qui va déraciner près d'un million de pieds-noirs de leur terre natale, entraîné l'abandon et le massacre de milliers de harkis, fidèles à la France. Une guerre qui ne dira jamais son nom, et qui provoquera la chute d'une République et la naissance de la Vème République. Et pour l'Algérie, l'arrachement de son indépendance.

Mais on sait, le 1er novembre 1954, au lendemain des premiers attentats, une seule question hante les Français d'Algérie : qui se cache derrière cette insurrection brutale, parfaitement coordonnée et planifiée ? Plusieurs centaines d'hommes vivent dans la clandestinité, cachés dans les montagnes de Kabylie et de l'Aurès. Ils sont rassemblés au sein d'une organisation dont les trois lettres disent déjà tout : le FLN, Front de Libération Nationale. S'ils ont pris les armes, c'est pour gagner l'indépendance de l'Algérie. Ces hommes ont appartenu au courant politique de Messali Hadj. C'est lui, le père fondateur du nationalisme, qui écrit : "Cette terre est à nous, nous ne la vendrons à personne." Ce combat, il le mène depuis les années 20.

Mais c'est le 8 mai 1945 que tout a basculé. Alors que partout ailleurs on fête la victoire, des militaires français traquent les responsables d'un massacre commis dans les villes de Sétif, Guelma. Ici, dans le défilé qui fait la fin de la Seconde Guerre mondiale, un homme a brandi un drapeau aux couleurs blanche et verte, le drapeau algérien. Il a été abattu par la police. En réaction, les manifestants algériens assassinent 103 Français. Les survivants sont sous le choc. Comment oublier ce qu'ils ont vu ? Les hommes ont été émasculés, les femmes éventrées, coupées, des dizaines de viols ont été commis. À l'agression brutale va répondre la répression aveugle. C'est là, dans les milliers de morts civils de cette répression, que le nationalisme algérien va se cimenter, épuiser la vigueur de son combat à venir. Le général Duval, qui commande la répression, écrit dans son rapport : "Je vous ai donné la paix pour dix ans. Il ne faut pas se leurrer, tout doit changer en Algérie, sinon tout recommencera." Le général Duval avait raison. Neuf années viennent de passer, et rien n'a changé.

L'opinion publique a à peine noté que le jour de la Toussaint 1954, huit Français viennent d'être tués en Algérie. En revanche, le pouvoir politique, pourtant informé par les Renseignements Généraux d'une action imminente, semble comme surpris. Pierre Mendès-France a été nommé président du Conseil au mois de juin pour mettre fin à la guerre en Indochine. En Tunisie, il s'avance pacifiquement vers l'autonomie. Il refuse de débuter une guerre dans un département français, car ce serait une guerre civile.

"L'Algérie, c'est la France, et non un pays étranger", déclare-t-il à l'Assemblée Nationale.

Toute la classe politique en est convaincue.

Puisque l'Algérie, c'est la France, c'est son ministre de l'Intérieur, François Mitterrand, 38 ans à peine, qui se charge de rétablir l'ordre. Les informations dont il dispose lui font penser que les attentats sont l'œuvre des services secrets égyptiens. La radio du Caire a d'ailleurs annoncé la première la liste complète des attentats. "L'Algérie, c'est la France, et la France ne reconnaîtra chez elle d'autres autorités que la sienne." Manière implacable, sans autre forme de procès, celle de la justice et des circonstances. La vie existe, la rigueur, les responsables. La réponse du gouvernement français est donc claire : la répression. En plus des 12 000 hommes déjà présents dans la région, 5 000 soldats sont envoyés en renfort. Leur objectif : prendre l'insurrection de vitesse, éviter qu'elle ne dépasse le massif des Aurès. C'est là que se trouve le berceau de la révolte, une région montagneuse, sous-administrée, comme oubliée, un terrain idéal pour la guérilla. Le 8 novembre, une semaine après les premiers attentats, le dispositif français d'encerclement est en place. Ce que l'on appelle "l'effet de la gare" a été écrasé. Une guerre qui ne dira jamais son nom vient de débuter, se nourrissant, comme toutes les guerres, de ce qu'elle produit : la violence et l'humiliation.

Et ce sentiment, couplé à la misère sociale, va pousser de plus en plus d'hommes dans les rangs de l'Armée de Libération Nationale, l'ALN. Au printemps 1955, malgré la répression, l'ALN recrute. Elle passe d'une troupe de partisans de 3 000 hommes à une véritable petite armée, entraînée et structurée. Parmi eux, des soldats de l'armée française d'origine algérienne. Ils ont participé vaillamment aux campagnes pour la libération de la France. Ils sont meurtris, se sentant trahis par la façon dont la France traite ses soldats indigènes. Ils ont préféré déserter et ont rejoint la rébellion. Comme Krim Belkacem. De simple caporal-chef dans l'armée française, il est devenu le chef du FLN en Kabylie et l'un des initiateurs de la Toussaint rouge. Autant dire que pour la France, c'est l'un des hommes à abattre. Cette armée clandestine manque de moyens modernes. Elle ne possède ni chars, ni avions. Pour exister, le FLN doit impérativement faire connaître son combat dans le monde et obtenir une reconnaissance internationale. Il peut compter sur le président égyptien Nasser. Il soutient sa lutte depuis le début. Avec l'Indien Nehru, Nasser a réuni en Indonésie, à Bandung, 29 pays africains et asiatiques qui affirment leur droit d'exister en dehors de tout alignement aux deux blocs qui dominent le monde. C'est la naissance de ce qu'on appelle le Tiers-Monde. Contre toute attente, Nasser fait reconnaître le combat du FLN, et les 29 pays expriment leur solidarité avec l'Algérie combattante. Pour le FLN, c'est une première grande victoire politique.

Mais les hommes politiques de la Quatrième République ne voient pas la marche inexorable de la décolonisation en Algérie. Ils envoient toujours plus de soldats. Les Français d'Algérie sont rassurés. Leur histoire d'amour avec les parachutistes ne fait que commencer. Ces hommes ont combattu en Indochine. Ce sont des guerriers chevronnés, mais ils arrivent avec le goût amer de la défaite, et pour les chefs, la cicatrice encore douloureuse de la débâcle de 1940. Hélie de Saint Marc, officier au 1er régiment étranger parachutiste, est de ceux-là. Il écrit : "Nous n'avons connu que la guerre depuis notre adolescence. Elle est devenue sinon une habitude, du moins une familière." Autant dire que pour tous ces hommes, un nouvel échec serait insupportable. La guerre d'Algérie, ils veulent, ils doivent la gagner.

La reprise en main n'est pas que militaire, elle est aussi politique. La Défense vient de nommer un nouveau gouverneur général : Jacques Soustelle. C'est lui, l'autorité suprême en Algérie. C'est un ancien résistant, un homme ouvert, ethnologue de formation. Partout où il va, il s'adresse aux populations et défend l'idée d'intégration. Pour lui, il est urgent de réformer et de donner aux musulmans les mêmes droits qu'aux Français. Il a une foi profonde dans les destinées de ce pays, et si on s'en donne la peine, si on le veut, le succès sera au bout de nos efforts. Alors, avec l'ethnologue Germaine Tillon, il sillonne le pays et cherche à en comprendre les hommes.

Et il comprend. Si l'Algérie, c'est la France, c'est aussi l'Afrique et l'Orient à la fois. Ces terres, ces populations, y cohabitent : des Touaregs, des Kabyles, des Chaouis, les Mozabites, et les Juifs indigènes. Les Berbères s'appellent entre eux "les hommes libres". Ils sont 9 millions, ayant toujours peuplé cette terre. Mais l'Algérie, c'est aussi une population européenne. Depuis 1830, année de la conquête, on fête le 14 juillet, on danse, on pavoise. Mais sous les palmiers, ces gens venus de France, d'Espagne, d'Italie, de Malte, aiment aussi passionnément cette terre qu'ils ont contribué à développer, à faire prospérer. Combien de temps ces communautés vont-elles pouvoir encore cohabiter ? Les Européens ne sont qu'un million, et 10% principalement dans les villes, comme ici à Alger.

D'un côté, il y a la ville française, avec son mode de vie occidental. Et de l'autre, dominant la ville moderne, il y a la Casbah, le quartier musulman. La Casbah, futur bastion des hommes du FLN. Mais ce que Soustelle comprend, c'est que le système colonial a créé une société inégalitaire. Musulmans et Européens ne possèdent pas les mêmes droits. Une séparation à ces dieux s'est fait entre les deux communautés. On va à la plage, mais entre soi. Et si les Européens sont en majorité des familles modestes, quelques centaines d'entre eux possèdent les grandes exploitations agricoles. On les appelle les colons. Le rapport de force né de la conquête et de la colonisation ne s'est au fond jamais démenti. Soustelle voit aussi la misère, les bidonvilles, l'abandon de ces populations. Neuf Algériens sur dix ne savent ni lire, ni écrire le français. Il salue : "Ce sont là les ferments de toutes les révolutions." Alors, il s'y attaque, pensant qu'il n'est pas trop tard. Il veut pacifier les zones rebelles en y apportant le progrès. C'est l'ambition des Sections Administratives Spécialisées, les SAS. Il y en aura 700. Entrés dans le pays, les militaires sont utilisés dans un rôle inhabituel. Le parachutisme en treillis se mêle à la population et devient instituteur. Il apprend à écrire, à lire, et bien sûr, à chanter la Marseillaise. Dans certains villages, on voit pour la première fois un médecin. Là aussi, c'est un militaire. On l'appelle "le toubib". C'est une autre forme de guerre qui débute : celle de la conquête des cœurs. L'objectif : gagner l'affection du peuple, la détourner du FLN. Cette population qui n'a pas encore pris parti en majorité pour l'indépendance est devenue un véritable enjeu. Ce principe de contre-guérilla, les militaires français en ont appris les règles en Indochine. Leur stratégie : la générosité. Leurs armes : main tendue. Mais cette action humanitaire n'est pas sans arrière-pensée. Elle permet de débuter un vaste travail de recensement, nommer et ficher les individus, faciliter leur contrôle. Dans ces villages, les militaires ont formé des bénévoles. Ce sont les groupes d'autodéfense. Chaque volontaire reçoit un fusil et un simple fusil de chasse. Un fusil et une mission : interdire toute approche des maquisards de l'ALN. C'est son usage, sa famille, son clan que chacun va défendre.

Mais celui-là, c'est encore un coin de France. Et comme dans toutes les guerres, l'étendard doit être le but. Fidèles patriotes français pour les uns, traîtres à l'Algérie pour les autres. Les hommes de cette armée improbable, et pourtant si fière, s'engagent sans le savoir vers leur tragique destin.

1955. La politique d'isolement du FLN porte ses fruits. Harcelée par l'armée, coupée de ses soutiens, l'organisation clandestine perd du terrain. Le FLN veut créer un choc. Il cherche à engager une stratégie de guérilla, de harcèlement, dont le but est de déstabiliser la France. Pour cela, elle veut atteindre un niveau de violence qui séparera définitivement les deux communautés. À Philippeville, dans le nord Constantinois, à la machette, à la hache, au couteau, et même à la pioche, des milliers de paysans algériens s'attaquent sans distinction aux hommes, aux femmes et aux enfants. Le plus jeune n'a que cinq jours. Au total, 123 Français sont tués, dont plusieurs dizaines de musulmans modérés. Le choc psychologique est violent, définitif. Le point de non-retour vient d'être franchi. C'était bien l'objectif de certains dirigeants du FLN. Le visage de la guerre d'Algérie se dessine : sauvage, violence aveugle. Jacques Soustelle est bouleversé par ce qu'il voit. C'est un autre homme qui quittera l'hôpital de Fuligules. Profondément choqué, il essaie de changer de politique. Le temps des réformes est révolu. La répression militaire sera à la mesure du choc.

La haine et la peur se sont installées partout. Il s'y mêle désormais la soif de vengeance des milices civiles que Soustelle cherche à désarmer afin d'éviter l'escalade du sang. Ils proclament l'état d'urgence et demandent à l'armée de traquer les rebelles par tous les moyens. Les directives officielles reçues par les soldats français sont formelles : "En faisant usage d'une arme, ont été reçus une arme à la main, sera abattu sur le champ. Le feu doit être ouvert sur tout suspect qui tente de s'enfuir." Cette répression fera 12 000 morts, d'après le FLN. Et c'est cette "sale guerre" qui vient d'être dénoncée à l'ONU.

La question algérienne est portée à l'ordre du jour de l'Assemblée Générale. Pour le FLN, c'est une victoire diplomatique sans précédent. La France est sommée de s'expliquer. "La France ne peut tolérer ni l'injure, ni la calomnie contre sa nation." Voici les faits, et ses représentants quittent la séance. "L'Algérie, c'est de la politique intérieure, ça ne regarde personne d'autre."

En France, la guerre d'Algérie est devenue un sujet d'inquiétude pour la population. Elle s'est imposée comme le centre de gravité de la vie politique, et c'est en faisant campagne pour la paix en Algérie que le socialiste Guy Mollet remporte les élections de décembre 1955. Sa première décision de président du Conseil : congédier Jacques Soustelle. Les Français d'Algérie ont appris à l'aimer. Ils ont été rassurés par sa fermeté à l'égard du FLN. Alors, ils lui font savoir. Ils sont 100 000 à l'accompagner, et même à vouloir empêcher son départ. Et c'est dans ce moment spontané que les Français d'Algérie prennent conscience qu'ils ne sont qu'une masse, un groupe, et que cette foule peut désormais peser sur le destin du pays. Et Jacques Soustelle s'en va, cette terre chevillée au corps. Il reviendra bientôt, ardent défenseur de l'Algérie française.

C'est cette même foule, chauffée à blanc, qui trois jours plus tard, accueille Guy Mollet. Les Français d'Algérie ne veulent pas du général Catroux, le successeur de Soustelle. Ils se méfient de cet homme qui vient d'accompagner la Tunisie vers l'indépendance. Ils défient le pouvoir, interrompent la minute de silence, et comble de l'humiliation, lancent sur le président du Conseil toutes sortes de projectiles et d'automates. Et la gerbe de fleurs déposée par Guy Mollet ne pèse pas lourd face à leur colère. Une colère et de simples tomates qui vont faire plier la République. Guy Mollet ne montre rien de son trouble. Médium, il demande à Catroux de démissionner le jour même. Les Français d'Alger prennent alors conscience de la faiblesse de la République, et surtout de leur pouvoir. Ils seront bientôt en première ligne.

À peine rentré à Paris, Guy Mollet nomme un nouveau ministre pour l'Algérie : Robert Lacoste, un ancien résistant de la première heure, membre comme lui de la SFIO, le parti de gauche majoritaire. Guy Mollet demande aux députés de lui accorder les pouvoirs spéciaux. Le vote est massif : 455 voix pour, communistes inclus. Les pouvoirs spéciaux donnent carte blanche à l'armée, avec un seul but : écraser les maquis de l'Est. Pour cela, les militaires divisent l'Algérie en trois zones. La première zone est la zone d'opération. C'est là où se cachent les rebelles, et qu'ils vont être traqués. Un enfant de 12 ans, Morante Fache, décrit ce qu'il voit : "C'est devenu routinier. Les militaires arrivent, nous rassemblent et nous interrogent sur les fellaghas. Ils crient, ils menacent de fusils, et les personnes qui les cachent ou les nourrissent. Ça dure deux ou trois heures. Au début, j'avais peur. Maintenant, j'ai appris à apprivoiser ma peur. On essaie tous de rester impassibles." Et Robert Lacoste en personne vient s'assurer que le travail est bien fait.

La deuxième zone créée par les militaires est la zone de pacification. Là encore, le ministre vient lui-même armer la population pour qu'elle se défende de l'ALN. On lui fait allégeance, on lui baise la main. Lacoste, l'ancien résistant, n'a pas compris que l'ordre du vieux monde est en train de changer.

La troisième zone est la zone interdite. Les villages entiers sont vidés de leur population, et parfois entièrement rasés. Le but : couper l'ALN de toutes les bases arrière. Et la consigne est exécutée : la moindre personne qui traverse la zone interdite... Plus d'un million et demi de paysans sont déplacés vers des plans de regroupement. Mais ces déplacements forcés vont provoquer l'exode de dizaines de milliers de personnes vers la frontière tunisienne. Les camps de réfugiés font leur apparition, et c'est rapidement la famine qui décime des familles entières. Face à cette tragédie humanitaire, la Croix-Rouge décide d'intervenir. La guerre d'Algérie s'internationalise un peu plus, et la France est montrée du doigt. Et pour les plus courageux de ces paysans, une autre route permet de fuir la guerre : les migrations. Des dizaines de milliers d'Algériens vont ainsi rejoindre la France.

Une dernière zone n'apparaît pas dans le découpage militaire, pourtant elle intéresse hautement les autorités françaises. Mais ça, les ingénieurs viennent de découvrir du pétrole à Hassi Messaoud. Cette découverte, longtemps secrète, redistribue les cartes du conflit algérien. Le pays regorge du précieux liquide dont toute société moderne a le plus besoin, et il n'est pas question de s'en séparer.

Pour assurer le quadrillage de ces trois zones, il faut de plus en plus d'hommes. Guy Mollet prend une décision lourde de conséquences : engager dans la guerre les appelés du contingent, et porter le service militaire à 28 mois. Une éternité, du jamais vu depuis la mobilisation de 1939. Ils rejoignent les classes de rappelés déjà sur place. 400 000 soldats français seront bientôt présents en Algérie. Un dernier baiser pour une maman, un dernier regard pour une fiancée, un dernier geste avant l'inconnu. La plupart de ces garçons n'ont jamais quitté leur famille et ne sont préparés ni au dépaysement, ni à la guerre.

"Ma petite maman, ne t'inquiète pas. Le capitaine a été clair : on part pour assurer le service d'ordre, pas pour le casse-pipe." Face à la détresse de la séparation, face à la peur de cette terre inconnue, face à l'angoisse des questions sans réponse, ils se rassemblent, prient. Et la nef du navire peut bien remplacer celle de l'église. Dans la guerre, l'homme cherche toujours à mettre Dieu de son côté.

Pour ce jeune Français, l'Algérie est en train de devenir une réalité. Tous ces différents, et déjà ses semblables, rassemblés par la crainte dans une même humanité. Bientôt frères d'armes et de misère. Que cela nous coûte. Du journal parlé, vous analysez, vous posez la même question : "Comment sont les nouvelles d'Algérie ?" La même question que je me penche dessus à chaque heure qui de vous, qui donne, ou la révise. Un fiancé, un mari, un parent, un ami. La base volontaire du gouvernement, c'est comme un écho de plus en Algérie.

Parmi ces garçons qui débarquent à Alger le 4 mai 1956, se trouve 19 appelés de moins de 25 ans, venant de la région parisienne. Ils n'ont plus que 14 jours à vivre. Sur cette route de montagne qui s'approche des gorges de Palestro, leur section va tomber dans une embuscade de l'Armée de Libération Nationale. Ils sont tués en moins d'un quart d'heure. C'est la première réponse du FLN au vote des pouvoirs spéciaux en France. L'émotion est immense. Des jeunes meurent pour cette terre lointaine. Guy Mollet avait promis la paix, il a plongé dans la guerre totale. Et c'est François Mitterrand qui se retrouve de nouveau en première ligne, mais cette fois-ci comme ministre de la Justice. Des dizaines de combattants algériens ont été emprisonnés et condamnés, et l'État doit se montrer inflexible. Mitterrand refuse la grâce d'Ahmed Zabana, un militant du FLN condamné à mort. Le 19 juin 1956, il est exécuté. C'est le premier condamné à mort politique. Dix-neuf Algériens ont fait un martyr de la révolution. Sans nous, les prisonniers politiques seront exécutés durant le conflit. La peine de mort va devenir une véritable arme de guerre.

De son côté, le FLN adresse une deuxième réponse au gouvernement français : une réponse politique. Le 20 août 1956, il organise en Kabylie un congrès clandestin. Ses principaux chefs s'y retrouvent pour unifier les différents courants nationalistes. Il annonce la création du Conseil National de la Révolution Algérienne. Ce doit être l'unique interlocuteur des négociations futures, car dans le plus grand secret, Guy Mollet a entamé des pourparlers avec le FLN. Pour torpiller ces négociations, certains officiers français décident d'une opération spectaculaire. Ils détournent vers Alger un avion marocain transportant des leaders du FLN. Les négociations secrètes sont interrompues, et Guy Mollet est mis devant le fait accompli. Le pouvoir politique ne se situe plus en France, il se déplace à Alger, entre les mains des militaires. Et l'armée était fière de cette prise de guerre. Comment imaginer que ce chef rebelle, qu'on envoie en prison, deviendra un jour le premier président de la République algérienne ? Surnommé Ahmed Ben Bella. Affaibli politiquement, Guy Mollet doit reprendre l'initiative. Il décide d'engager le combat contre le président égyptien, le colonel Nasser, qui fournit des armes, qui reste ses arsenaux, en organise le transport. C'est le gouvernement égyptien qui poursuit systématiquement dans ses centres d'instruction militaire, les écoles de commandos et sabotages, la formation des cadres des troupes armées algériennes. Avec ses alliés britanniques et israéliens, la France se lance dans l'expédition de Suez. L'objectif officiel est de libérer le canal que l'Égypte a nationalisé, mais le pouvoir a un but caché : éliminer Nasser. Alors que les paras français se rapprochent du palais présidentiel, ils reçoivent l'ordre de cesser le feu. L'opération de Suez vient de tourner au fiasco politique. Les Russes et les Américains se sont entendus pour obtenir leur embarquement des troupes franco-britanniques et ont obtenu une condamnation à l'ONU. Pour la seconde fois, la question algérienne est inscrite à l'ordre du jour. Face au monde des nations, la France se retrouve isolée.

En Algérie, pourtant, la France continue de parader. L'armée accueille comme un proconsul son nouveau chef, le général Salan. C'est le militaire le plus décoré de France, l'une des grandes figures de la guerre d'Indochine, stratège de la guerre subversive. Il s'exprime peu, ne tolère aucune contestation. Même Robert Lacoste s'avoue impressionné par le charisme et l'autorité de Salan. Salan a un objectif : gagner sur le terrain militaire, en écrasant définitivement le FLN. Pour cela, il met en place un étau qui ferme totalement le pays. Les frontières avec la Tunisie et le Maroc sont entièrement électrifiées et truffées de 3 millions de mines. Les passages qui permettaient l'acheminement des armes et la circulation des rebelles sont désormais hermétiques. En mer, c'est toute la côte méditerranéenne qui était surveillée par la marine nationale. Les dernières livraisons d'armes sont interrompues. L'ALN, traquée partout et asphyxiée. Ces hommes se sont repliés sur Alger. C'est désormais là, au cœur de la plus française des villes d'Algérie, qu'ils vont mener la guerre. Yacef Saâdi, le chef du FLN à Alger, l'affirme : "C'est à Alger que tu dois maintenant se passer."

Face aux premiers morts du terrorisme, Robert Lacoste prend une décision radicale. Il fait appel à l'armée pour maintenir l'ordre et investit le général Massu des pouvoirs de police. Lui aussi a combattu en Indochine. C'est un ancien des Forces Françaises Libres et compagnon de la Libération par le général de Gaulle. Le 5 janvier 1957, avec le colonel Bigeard, il prend possession de la ville avec ses huit parachutistes. Immédiatement après, en guise de réponse, trois explosions ravagent un café fréquenté par de jeunes Français. Ce sont trois femmes qui ont déposé les bombes. Il y a quatre morts, une soixantaine de blessés. Deux jours plus tard, le FLN décide de démontrer son soutien dans la population et lance un appel à la grève générale. L'appel est entendu. Alger ressemble à une ville morte. L'armée reçoit l'ordre de briser la grève. Le soutien populaire au FLN ne doit pas être visible. En quelques heures, Massu devient le maître de la ville. Les parachutistes sont partout. Ils quadrillent la ville, fouillent, avec une attention particulière pour les femmes. Ils savent que le FLN les utilise pour poser des bombes.

C'est dans la Casbah, où vivent des centaines de militants du FLN, que la répression la plus vigoureuse s'abat. "Vous savez que des éléments des familles..." Les hommes de Massu ratissent chaque ruelle, chaque maison, chaque terrasse. À défaut d'être coupable, tout le monde est suspect. Ces hommes sont expédiés dans ce que les militaires nomment des centres de transit, de triage, des lieux d'interrogatoires où, en réalité, se pratique la torture. Commis, elle avait la cynique des interrogatoires se font à coup d'électricité, de simulacre de noyade, de supplices en tout genre. Le but : obtenir des renseignements par tous les moyens, dans l'idée de prévenir les attentats. Il y en a eu plus d'une centaine pour le seul mois de janvier passé. Cet escalier, les opérateurs ont cessé de fumer, mais l'absence d'image, de traces, ne doit pas signifier l'amnésie. La torture est une réalité de la bataille d'Alger, l'une de ses armes les plus sinistres. Des cameramen est-allemands ont filmé le moment d'après. Quand le choc physique est devenu psychologique, l'usage de la torture et des exécutions sommaires provoque un profond malaise dans l'armée. Si certains acceptent de faire le sale boulot, d'autres officiers refusent. C'est le cas du général de La Bollardière, qui démissionne et qui écrit : "La torture dégrade celui qu'ils infligent et celui qui la subit." Ce qui les unit, la torture. Elle se généralise à tout le territoire. À Constantine, le ministre Lacoste installe un nouveau préfet sur lequel il peut compter : Maurice Papon, l'ancien résistant décoré, l'ancien fonctionnaire du Vigi. Papon couvre la mise en place des Détachements Opérationnels de Protection. Leur spécialité : les arrestations, les rafles et les interrogatoires. Et à Paris, le général Massu et ses paras peuvent défiler triomphalement sur les Champs-Élysées. Leurs méthodes sont couvertes par l'autorité politique. Car pour eux, les résultats sont là : le nombre d'attentats a chuté. 112 bombes en janvier, 39 en février, puis 29 en mars. À Alger, malgré la violence des derniers attentats, comme celui qui ravage le casino de la Corniche et qui fait neuf morts, les arrestations s'enchaînent, tant chez les poseurs de bombes que parmi les chefs du FLN qui tombent les uns après les autres. Jusqu'à l'ennemi public numéro un, Yacef Saâdi, trahi par des militants que l'armée a su faire parler. Les réseaux du FLN sont détruits. Des milliers d'Algériens ont été arrêtés. Plus de 3 000 d'entre eux sont portés disparus. On ne les retrouvera jamais. La bataille d'Alger est terminée, mais cette victoire s'est faite au prix d'une grave crise morale.

Alors que la question de la torture divise la France, les Français d'Algérie retrouvent une vie normale. Mais une autre guerre, avec la population musulmane, celle que livre le FLN à son rival nationaliste, le Mouvement National Algérien dirigé par Messali Hadj. C'est une guerre fratricide. Son but : l'hégémonie politique. Le FLN veut être l'unique interlocuteur de la France. Pour cela, elle se montre impitoyable. Le 28 mai 1957, une unité de l'ALN massacre 374 habitants du village de Melouza. Ils étaient considérés comme des sympathisants de Messali Hadj. Partout, l'émotion est considérable, d'autant plus puissante que les autorités françaises ont convoqué sur place la presse internationale. La tragédie devient propagande. Son impact en France est immédiat. Des dizaines d'immigrés algériens originaires de Melouza rejoignent leur pays. Certains choisissent de s'engager dans les sections de harkis de l'armée française. Là encore, caméras, micros fixent et diffusent les motivations de ces hommes en colère. La propagande, le FLN l'utilise aussi de son côté. Il a un besoin vital de reconstituer son armée. Depuis la fermeture des frontières, ces hommes se sont repliés au Maroc et en Tunisie. Cette armée des frontières est parfaitement organisée. Les Algériens reçoivent une solde, du matériel et des armes venant d'Égypte et de URSS. Ils reçoivent aussi une formation politique solide et un entraînement militaire complet. Les renseignements militaires estiment à 10 000 le nombre de combattants algériens installés à la frontière tunisienne, dans le village de Sakiet Sidi Youssef. Ils y vivent avec leurs familles, mêlés à la population tunisienne, à des réfugiés, abrités par une mission de la Croix-Rouge. C'est de ce village que partent régulièrement des attaques contre des unités françaises. Le 11 janvier 1958, une embuscade de l'ALN a tué 14 soldats. En représailles, le général Salan, bien décidé à frapper l'armée des frontières, Robert Lacoste l'autorise à exercer ce que les militaires appellent un "droit de poursuite". Le 8 février 1958, 11 bombardiers de l'armée de l'air décollent. Des dizaines de kilos de bombes sont lâchés sur le village, l'école, la mission de la Croix-Rouge. Le bilan est très lourd : 75 civils sont tués, dont 21 enfants. 150 personnes sont blessées. La Tunisie porte plainte contre la France et fait projeter ces images à l'ONU. Toute la communauté internationale condamne. C'est un véritable désastre pour l'image de la France, et elle ne peut plus justifier une opération de maintien de l'ordre.

Le gouvernement français est emporté par le drame de Sakiet. Durant un mois, les députés sont incapables de former une majorité. En pleine tourmente, la France n'a plus de gouvernement. La Quatrième République est en train de s'effondrer. Un homme observe tout cela depuis sa retraite de Colombey-les-Deux-Églises : Charles de Gaulle. Il a 67 ans, n'exerce aucun mandat électoral et semble s'ennuyer dans sa retraite, entre cérémonies commémoratives de son glorieux passé et dédicaces de ses mémoires de guerre. Et sans que l'heure soit venue, plusieurs de ses fidèles sont à la manœuvre : Jacques Chaban-Delmas dirige le ministère de la Défense, le général Massu commande l'armée à Alger, et Jacques Soustelle. Pourquoi est-il revenu brusquement d'Algérie ? Quelque chose semble se préparer en coulisses. Voilà le 13 mai 1958. Alors que Robert Lacoste a été convoqué à Paris, une foule inquiète se rassemble pour rendre hommage aux quatre appelés du contingent assassinés par le FLN. L'armée apparaît comme la dernière autorité capable d'incarner le pouvoir. Appuyés par des parachutistes, des Européens de la 2ème DB prennent possession du siège du gouvernement. Alors que la France n'a toujours pas de gouvernement, à Alger, la République se disloque. La voie est libre pour les généraux Massu et Salan. Et le militaire le plus gradé de France peut s'installer dans le fauteuil de Robert Lacoste, juste devant la statue de Marianne. Avec Massu, il tient un Comité de Salut Public, censé diriger l'Algérie. À Paris, les hommes politiques sont informés des événements d'Alger. Dans un réflexe républicain, les députés tentent de stabiliser le pouvoir et désignent un nouveau président du Conseil, Pierre Pflimlin. Mais de l'autre côté de la Méditerranée, en apparaissant au balcon du siège du gouvernement, les généraux confirment aux yeux de tous que l'armée a définitivement pris le pouvoir en Algérie. Un pouvoir sans aucune légalité. Les chefs militaires réclament un pouvoir fort, autoritaire, stable. Ils veulent un homme au-dessus des partis, un homme providentiel. Et ils font acclamer le général de Gaulle. C'est à Alger, sur les braises brûlantes de la guerre, que le destin de la France est en train de se jouer.

Depuis quatre ans, la France est engagée en Algérie dans une guerre qui ne dit pas son nom. L'opinion publique est lasse des violences, des exactions. Le pouvoir politique s'est épuisé dans le conflit. Alger, les militaires ont réussi un coup de force, et c'est la République qui se trouve désormais menacée. Le 28 mai 1958, c'est le neuvième gouvernement qui tombe, victime de son impuissance à agir en Algérie. "Je me trouve affaibli en conséquence, j'ai présenté ma démission le même jour." 200 000 personnes manifestent à Paris à l'appel des partis de gauche. Ils refusent que sous la pression de l'armée, la République soit livrée à un ancien général, un général prestigieux, mais qui n'est pas un élu du peuple. "Le fascisme ne passera pas", peut-on lire dans la foule. De Gaulle, c'est qu'une majorité de Français croit aussi à l'homme providentiel. En fin tacticien, il ne se prononce pas vraiment sur la question algérienne. Les Français, toute la classe politique, sont pourtant suspendus à ses décisions. Le 1er juin 1958, l'Assemblée Nationale lui accorde sa confiance. De Gaulle a posé ses conditions : les pleins pouvoirs pendant six mois, et l'avènement d'une nouvelle République dont il veut écrire la Constitution. Les Français qui redoutent une guerre civile sont en majorité soulagés. Pour tous, de Gaulle va mettre fin à la guerre d'Algérie qui dure depuis quatre ans. Et pourtant, en devenant le dernier président du Conseil de la Quatrième République, Charles de Gaulle s'avance vers quatre nouvelles et terribles années.

Immédiatement après son investiture, de Gaulle se rend en Algérie. Les artisans de son retour au pouvoir sont là : le général Salan, le fidèle Soustelle, et Massu, le compagnon de la Libération. Et s'il peut compter sur ses fidèles, à leur tour, ils veulent compter sur lui. "Il faut garder l'Algérie à la France." Ils sont des centaines de milliers à le lui demander : Européens, militaires, civils, et certains musulmans. Une véritable fraternisation aux motivations parfois opposées.

"Vous êtes en plus..."

"Je vois moi ce que vous avez voulu faire. Je vois la rousse. Je vous avais ouvert en Algérie des chantiers de rénovation et de fraternité."

"Et je sais qu'à partir d'aujourd'hui, la France considère que dans toute l'Algérie, il n'y a qu'une seule catégorie de nature."

"Il nous a tous des Français à part entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs."

"Cela signifie qu'il n'y vont assurer une patrie à ce point d'où les en avoir une."

"Assurer une patrie à ceux..."

Qui pouvaient douter d'en avoir une? [Musique] De Gaulle vient de faire un pas historique, un pas que la France n'a jamais fait en 130 ans. Colonisation: donner aux musulmans les mêmes droits et les mêmes devoirs qu'un Français. Faire d'eux des citoyens à part entière. Imaginez avec eux l'avenir, reconnaître leur dignité. [Musique] L'avenir, les enfants d'Algérie qui jouent au même jeu. Monteront-ils, fréquenteront-ils un jour la même école? Construiront-ils le même pays? De Gaulle veut faire évoluer l'Algérie, mais comment? En donnant les moyens de vivre à ceux qui ne savaient pas. Leur a-t-il dit: "Les moyens de vivre, la dignité citoyenne." Ce rêve de paix, un enfant d'Algérie l'a fait. Il s'appelle Albert Camus. Et il écrit: "J'ai choisi l'Algérie de la justice, où les Français et les Arabes s'associeront librement." Mais pour l'heure, comme tous les Européens d'Algérie, il est muet, inquiet. Quel avenir pour cette famille présente depuis cinq générations? Leur petite fille Manon fête ses quatre ans. Quatre ans, la vie de la guerre. Comment imaginer qu'avec ses parents, ses frères, ses cousins, ses voisins, ses amis, [Musique] elle quittera bientôt ce pays tant aimé? [Musique]

Un instant pris de court par les propositions de De Gaulle, le FLN lui donne une réponse spectaculaire. Pour la première fois, ils décident de porter la guerre en France et font sauter les réservoirs pétroliers de Mourepiane. Du pétrole, tout un symbole. Les Français, stupéfaits, découvrent que la guerre d'Algérie peut les atteindre directement. Le même jour, à Paris, un inconnu tire sur Jacques Soustelle. Encore un symbole. Celui qui est devenu le ministre de l'Information du Général de Gaulle échappe de peu à la mort, et à travers lui, c'est le pouvoir que l'on peut atteindre. [Musique]

Ces attentats ont provoqué une sévère répression policière contre la communauté algérienne. Ils sont 250 000 à vivre en métropole. La Fédération de France du FLN compte 80 000 cotisants, alors que sa rivale du MNR, le Mouvement National Algérien, en totalise 20 000. Ils fournissent des armes au maquis et de l'argent, parfois sous la contrainte. Trois semaines après l'attentat de Mourepiane, le FLN envoie à De Gaulle un message politique. Il proclame la création du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, le GPRA, et désigne son président, Ferhat Abbas. Ancien député, il a été déçu par les promesses non tenues de la France. Il va s'employer à gagner des soutiens internationaux, comme ici auprès du roi du Maroc. Il veut aussi unifier les courants nationalistes pour faire de son gouvernement l'unique interlocuteur des négociations pour l'indépendance. Il écrit: "Nous ne sommes pas les ennemis de la France, au contraire, nous souhaitons la coopération sur des bases nouvelles dès que nous aurons obtenu l'indépendance."

L'indépendance? De Gaulle, ils sont utiles déjà. Pour l'heure, il prépare sa grandeur, l'avènement d'une nouvelle République que le peuple doit approuver par référendum. Pour l'opinion publique, l'équation est simple: voter oui, c'est voter pour la paix en Algérie. C'est ce qu'on explique aux populations qui vont s'exprimer pour la première fois. [Musique] L'enjeu est différent, et pour cela, il s'agit bien d'approuver une nouvelle Constitution pour la France, et elle va donner au Président de la République d'immenses pouvoirs. [Musique] Il s'agit du destin de la France, et pourquoi le pourcentage que doit obtenir le "oui" sera d'une importance capitale. Dimanche, le 28 septembre 1958, partout en France et en Algérie, on vote. [Musique] La grande révolution, c'est que tous les Algériens musulmans peuvent s'exprimer. La pleine citoyenneté leur est accordée. Enfin, et pour la première fois de leur vie, les femmes musulmanes ont le droit de voter. [Musique] Alors, malgré des pressions du FLN qui dénonce le référendum, la population algérienne participe massivement à la consultation. [Musique] Paris, c'est un triomphe personnel pour De Gaulle: 95% de "oui" en Algérie et près de 80% en métropole. 30 ans, mais la France vient d'entrer dans la Vème République. [Musique]

De Gaulle a les mains libres. Il peut mettre en place le plan dont il n'a parlé à personne. Il veut négocier. Il verrait proposer une solution fédérale, une association entre les deux pays. Il est prêt à cette concession, à une seule condition: garder le Sahara. C'est là que se trouve la matière première des sociétés modernes: le pétrole, qu'elle exploite deux compagnies d'État, les futurs groupes Elf et Total. Pour être en position de force en vue des négociations, il cherche à rallier la population musulmane. Pour cela, il lance un grand plan de développement économique: le Plan de Constantine. Logement, emploi, salaires, redistribution des terres. Le Plan de Constantine valorise les Algériens musulmans et met à profit les investissements. Les partisans de l'Algérie française y trouvent aussi leur compte. Et si la France investit autant en Algérie, l'équivalent de 18 milliards d'euros, ce n'est pas pour l'abandonner demain. [Musique] Aujourd'hui, la dignité, on agit. Et le Plan de Constantine n'oublie pas le pétrole. [Musique] Plusieurs ports, comme celui d'Arzew, se sont transformés en terminaux pétroliers directement reliés au port de Fos-sur-Mer. L'indépendance énergétique de la France est au cœur de la stratégie de De Gaulle.

Vingt jours plus tard, il dévoile son jeu. "On peut, si on veut, continuer des attentats, jeter des grenades dans des marchés. Je laisse à l'avenir le soin de déterminer à quoi cette lutte aura pu servir. Les hommes de l'insurrection ont combattu courageusement. Que vienne la paix des braves, et je suis sûr que les nôtres iront danser." Façon contre toute attente, le chef de l'État vient de s'adresser aux hommes du FLN d'égal à égal. Mais Ferhat Abbas ne transige pas. Il rejette la "paix des braves", pour lui, ce serait une capitulation. Et il le redit: "Nous n'avons qu'un objectif: l'indépendance." [Musique]

Cet appel au dialogue avec le FLN a jeté le trouble chez les Français d'Algérie et dans l'armée. De Gaulle, il est comme personne. Ne doit s'opposer à la réalisation de son plan. Ils n'hésitent pas à changer des chefs militaires partisans de l'Algérie française. [Musique] Opposés à des équipes, mon commandement, après 21 mois passés auprès de vous, maintenant en fermant le drapeau de la patrie, l'enterrement, et l'Algérie que la preuve, l'Algérie, c'est la France. C'est avec l'idée de ce combat à mener que le Général Salan s'en va. De Gaulle a ordonné sa mutation. Il fut pourtant l'un des artisans de son retour au pouvoir. [Musique] La désillusion gagne les militaires. Mais bon soldat, Salan accepte et ne laisse rien paraître. Sur ce bateau, il emporte dans la métropole, derrière les sourires de circonstance, pense-t-il déjà au putsch contre le pouvoir qu'il mènera dans quelques mois. Et alors, est-ce qu'il faudra par la suite, et dans l'objectif, sur un tué deux cuil? [Musique]

De Gaulle veut concrétiser la "paix des braves". Pour cela, il ordonne la libération de 7 000 prisonniers du FLN. Il fait également libérer Messali Hadj, le chef du FN, placé en résidence surveillée depuis de nombreuses années. Le Président de la République a pris des décisions véritablement énergiques, et ce n'est là qu'un prélude de la véritable solution du problème algérien. S'il cherche l'apaisement politique, De Gaulle désire aussi la victoire militaire. Il s'engage avec brutalité dans la guerre, avec toujours le même objectif: affaiblir l'adversaire en vue des négociations. C'est le Plan Challe. Le Général Challe, le nouveau chef de l'armée en Algérie, dispose de 400 000 hommes, d'hélicoptères, de moyens de communication modernes, un véritable rouleau compresseur face aux 60 000 maquisards de l'ALN. [Musique] Dans cet écrasement programmé, le pouvoir a autorisé l'utilisation d'une arme terrifiante, interdite par les conventions internationales: le militaire l'appelle les "bidons spéciaux", mais son vrai nom est le napalm. Des unités de l'ALN, des katibas, sont coupées de leur commandement. [Musique] Affamés, traqués, les hommes finissent par se rendre. [Musique] Et c'est parmi ces combats tant que l'armée recrute des milliers de harkis, qui désormais se battront contre leurs propres frères. Parmi eux, les hommes du célèbre commando Georges, composé de 150 anciens combattants de l'ALN. Le commando est placé sous les ordres du Colonel Bigeard. [Musique] Alors, connaissance intime de l'ennemi, ils vont être d'une efficacité redoutable. Le Général Challe écrit à leur sujet: "Le Français de souche, nord-africain, est le meilleur chasseur de Français de souche nord-africaine." De Gaulle est-il en train de gagner la guerre? L'Armée de Libération Nationale est considérablement affaiblie. Dix mille de ses hommes ont été arrêtés et placés dans des camps d'internement. Les 20 000 maquisards sont morts au combat, dont plusieurs de ses chefs. [Musique] Parmi eux, Amirouche, commandant de l'ALN en Kabylie, et que les militaires surnommaient "Amirouche le terrible". [Musique] Son corps est volontairement montré à la population et à la presse comme le signe d'une victoire inéluctable. [Musique] Cette victoire, les soldats français en sont-ils fiers? Si les appelés du contingent s'interrogent, les soldats d'élite ont le sentiment de mission accomplie, de travail bien fait. Le temps d'un bivouac, malgré la violence donnée et la dureté reçue, malgré la torture qui s'est généralisée, des guérilleros deviennent des hommes. Ils en sont convaincus: leur combat était le prix à payer pour garder l'Algérie française. [Musique] C'est de cette incompréhension que va naître la rupture entre De Gaulle et une partie de son armée. [Musique] Et c'est pour leur parler que De Gaulle revient en Algérie. Il se fait pédagogue: "La victoire militaire ne signifie pas la victoire de l'Algérie française. Elle permet de négocier en position de force face à un ennemi affaibli." De Gaulle est résolu à sortir du bourbier algérien qui isole la France et consume une grande partie du budget de la défense. Il déclare: "L'Algérie de papa est morte. Si on ne le comprend pas, on mourra avec elle." [Musique]

Durant ce voyage, De Gaulle s'est forgé une idée. Dès son retour à Paris, il veut la soumettre à l'opinion. Le 16 septembre 1959, l'Élysée annonce une intervention du chef de l'État sur l'unique chaîne de télévision. À l'exception de son Premier ministre, Michel Debré, personne ne sait ce qu'il va dire. "Maingain a consulté les Algériens d'alors du département, un sujet du tout ce qu'ils voient à doper. Je considère comme nécessaire que ce recours à l'autodétermination soit programmé." Aujourd'hui, l'autodétermination. Un vrai coup de théâtre. Les leaders du FLN sont pris de court. Ils ne saisissent pas le tournant qui vient de s'opérer et demeurent flexibles. Ce qu'ils veulent, c'est l'indépendance. Chez les Français d'Algérie, c'est l'angoisse. Il n'y a plus d'ambiguïté: le Président de la République donne aux Algériens le droit de trancher: l'association avec la France ou la sécession. Pour rappel, De Gaulle vient d'ordonner la mutation du Général Massu, jugé trop critique. Comme Salan, il avait participé à sa reconquête du pouvoir. Comme lui, il se sent trahi par celui dont il fut un fidèle compagnon de route. Et les Français d'Algérie ressentent aussi cette trahison, car Massu est leur héros, le vainqueur de la bataille d'Alger. Voici le message qu'il fait lire à ses troupes: "Que vous habillerez la défiance entre une partie de l'armée et le pouvoir politique est consommée." Et le départ de Massu provoque un grand mouvement de révolte. Le 24 janvier 1960, les partisans de l'Algérie française entreprennent le siège d'Alger. [Applaudissements] [Musique] Ils croient encore au poids politique de la foule qui a fait tomber deux Républiques. [Musique] La peur et le désespoir vont se transformer en un affrontement entre Français et gendarmes. [Applaudissements] Une première fusillade fait 20 morts et 150 blessés. Des Français s'entretuent en Algérie, comme les premiers signes d'une guerre civile. [Musique] Mais au bout d'une semaine, l'insurrection s'essouffle. L'armée, une partie de la population, n'ont pas soutenu le mouvement. Certains activistes s'enfuient, d'autres sont arrêtés, comme Pierre Lagaillarde, député d'Alger, qui fondera plus tard l'OAS. Ce que l'on appelle désormais la "Semaine des Barricades" a révélé l'anti-gaullisme des Français d'Algérie. Alors qu'en métropole, l'opinion publique soutient son président, De Gaulle fait réaliser un sondage qui le conforte: 70% des Français approuvent sa politique. Ils en ont assez de cette guerre. Les deux chefs d'État savourent une autre victoire. En ce début d'année 1960, il fait accéder la France au rang de grande puissance nucléaire. La dissuasion est sa nouvelle politique de défense. Le 3 février 1960, à Reggane, dans le Sahara, a lieu le premier essai nucléaire français. Le Sahara, décidément, un bien précieux. De leur côté, les leaders algériens cherchent de nouveaux soutiens dans le monde. Parmi ses soutiens, les jeunes nations africaines, anciennes colonies de la France. Leurs voix vont compter pleinement lors du prochain vote de l'ONU. [Musique] Et la Chine. Pour la première fois, le drapeau algérien, il reçoit les honneurs et l'hymne algérien. Rien n'est joué officiellement. [Applaudissements] Mais au ban de l'Europe, la Chine, au niveau du poids. [Applaudissements] L'Algérie, toujours département français, est considérée comme un État, et Mao reçoit Ferhat Abbas comme son chef. [Applaudissements] [Musique] Elle les soutient aussi la France. De nombreux intellectuels s'impliquent pour l'indépendance, comme Jean-Paul Sartre, qui écrit: "Personne n'ignore aujourd'hui que nous avons ruiné, massacré un peuple de pauvres pour qu'il tombe à genoux, et il est resté debout." [Musique]

À l'automne 1960 s'ouvre le procès du réseau Jeanson. C'est le procès des "porteurs de valises", des militants de gauche qui ont transporté de l'argent au FLN. Quatre Français sont condamnés à 10 ans de prison. Et malgré cette répression sévère, 121 personnalités françaises signent un manifeste pour le droit à l'insoumission. [Musique] Le 9 décembre 1960, De Gaulle revient pour la dernière fois en Algérie. Dans moins de quatre semaines va avoir lieu le référendum. C'est un voyage de très haute tension, car les partisans de l'Algérie française n'ont pas compris: De Gaulle est en train de les lâcher. Dans les quartiers européens d'Alger, ce que l'on appellera bientôt les "pieds-noirs", éclatent leur colère. Mais dans la Casbah, c'est le contraire. La population musulmane est en liesse. On ose brandir le drapeau algérien, exprimer son soutien au FLN et son désir d'indépendance. Pour la première fois, le petit peuple musulman d'Alger fait son irruption sur la scène publique. Il s'approprie à son tour les rues des villes pour crier, lui aussi, ses opinions. Mais le lendemain, la joie des uns et la rancœur des autres sont entrées en collision. Alger se transforme en une ville assiégée. [Applaudissements] [Applaudissements] Les forces de l'ordre répriment. La Casbah est entièrement bouclée. [Applaudissements] La guerre a fini par gagner les populations civiles et à les projeter au cœur de l'affrontement. [Applaudissements] Certains ultras de l'Algérie française, réfugiés sur les toits et les balcons, tirent sur les musulmans qui s'aventurent dans leur quartier. Durant cinq jours d'une violence urbaine sans précédent, Alger la Blanche est devenue Alger la Sanglante. Près de 200 musulmans ont perdu la vie. [Musique] Les Européens d'Algérie comprennent que le rapport de force a définitivement basculé. Malgré la répression, les arrestations, les Algériens veulent être maîtres de leur destin. C'est dans ce climat de tension extrême entre les deux communautés que le 8 janvier 1961 se déroule le référendum. [Musique] Une seule question est posée en Algérie comme en métropole: "Êtes-vous pour l'autodétermination en Algérie?" Une seule question, une seule réponse, mais un enjeu considérable. [Musique] C'est le destin de l'Algérie et de tous ses habitants qui se joue en un vote, et chacun en a bien conscience. L'opinion publique est prête: plus de 75% de "oui" en métropole, près de 70% en Algérie. Ces résultats sans appel. Tous les ultras de l'Algérie française agissent. [Musique] Pierre Lagaillarde, l'un des leaders des émeutes des barricades, a échappé à la justice et trouvé refuge dans l'Espagne du dictateur Franco. Il a rejoint un autre jusqu'au-boutiste, le Général Salan. Interdit de séjour en Algérie sur ordre du Président de la République, ensemble, ils créent un mouvement contre-révolutionnaire et terroriste: l'OAS, l'Organisation de l'Armée Secrète, dont l'objectif est de maintenir l'Algérie française.

Le 21 avril 1961, le chef de l'État reçoit son homologue sénégalais, Léopold Sédar Senghor. Il assiste à la Comédie-Française à une représentation de "Britannicus". "Britannicus", vous la tragédie du pouvoir. Portés en murmurant leur texte. Au même moment, à Alger, le rideau se lève sur une autre histoire. Les bérets verts du premier acte s'emparent du palais du gouvernement, de l'aéroport, de l'hôtel de ville, de la radio. "En tête de toutes origines et de toutes confessions, l'armée vous parle. L'armée française avait fait le serment solennel de garder l'Algérie dans la souveraineté française. Ce serment, nous voulons aujourd'hui, au nom de l'armée, vous le renouveler." Au petit matin, les Généraux Challe, Zeller, Jouhaud, Salan arrivent secrètement, prennent possession du siège du gouvernement. C'est le premier acte du putsch que ces hautes figures de l'armée mènent contre le pouvoir politique. [Musique] Devant le danger d'un coup d'État, De Gaulle décide d'appliquer l'article 16 de la Constitution, lui conférant les pleins pouvoirs. Le soir, il revêt son uniforme de général pour parler à la télévision. "Un pouvoir insurrectionnel s'est établi en Algérie par un pronunciamiento militaire. Ce pouvoir a une apparence: un quarteron de généraux en retraite. Ils ne voient et ne connaissent la nation et le monde que des formes et, à travers leur frénésie, leur entreprise ne peut conduire qu'à un désastre national." Le jour même, à Paris, des bombes ont explosé gare de Lyon, à l'aéroport d'Orly. C'est l'OAS. Ces attentats, tout semble converger vers un coup d'État. Le gouvernement craint une prise d'assaut des parachutistes sur la capitale. Des avions sont prêts à lancer ou à déposer des parachutistes en divers aéroports afin de préparer une prise du pouvoir. La guerre d'Algérie est en train d'emporter la France entière dans la tourmente. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, Paris est investi par les chars d'assaut protégeant les hauts lieux de la République. "Au nom de la France, j'ordonne que tous les moyens soient employés pour barrer la route à ces hommes-là. En attendant de les réduire, j'interdis à tout Français, et d'abord à tout soldat, d'exécuter aucun de leurs ordres." [Applaudissements] Les Français font bloc derrière leur président. C'est le destin de la République qui est en train de se jouer à Alger, et ce destin est entre les mains des 400 000 militaires et appelés du contingent. Quelle sera leur choix? Vont-ils suivre les officiers putschistes? La très grande majorité des soldats, profondément républicains, refusent de participer au coup d'État. Et ce, sans jeu, rien n'est possible. Le putsch tourne au fiasco. Si le Général Challe se rend, Salan, lui, prend de suite les retours à Madrid, d'où il va continuer sa lutte désespérée à la tête de l'Organisation de l'Armée Secrète. Salan peut compter sur ses 3 000 partisans pour ouvrir un nouveau front. La France va désormais vivre au rythme des attentats de l'OAS. Désormais, des Français tuent aveuglément d'autres Français, et la guerre s'est déplacée de l'Algérie vers la métropole. Dans le viseur de l'OAS: la presse, la justice, les policiers, des ministères, des personnalités politiques comme André Malraux, dont le bureau est détruit, ou François Mitterrand, dont le domicile est visé. Jusqu'au Premier des Français. [Musique]

Le 9 septembre 1961, à Pont-sur-Seine, un attentat manque de tuer le Président de la République. La bombe a sauté, mais quelques secondes trop tard. Entre Salan et De Gaulle, c'est désormais une lutte à mort. [Musique] Les Français, excédés, craignent le basculement dans une guerre civile. Charles De Gaulle redoute que les violences des manifestations d'Alger ne gagnent la capitale. De plus, de nombreux policiers ont été la cible d'agressions menées par les membres du FLN. Pour maintenir l'ordre, il peut compter sur le préfet de police de Paris, à qui il vient de remettre la Croix de Commandeur de la Légion d'honneur. Maurice Papon lui donne des consignes strictes: aucune manifestation algérienne ne sera tolérée. Le préfet décide de soumettre les travailleurs nord-africains à un couvre-feu. Ils n'ont plus le droit de sortir après 20 heures. Pour dénoncer cette interdiction, 30 000 manifestants algériens quittent les bidonvilles de Nanterre et Gennevilliers, où ils vivent, pour se rassembler à Paris. [Musique] Le préfet Papon ordonne la dislocation de la manifestation. Une rumeur annonce la mort de plusieurs gendarmes. C'est une manipulation destinée à provoquer une réaction violente, et un vent de folie s'empare des forces de l'ordre. Comble des violences, des Algériens sont jetés dans la Seine. [Musique] Les autorités françaises reconnaîtront officiellement deux morts. En réalité, il y aura près d'une centaine. Le Palais des Sports est réquisitionné pour parquer les 12 000 personnes arrêtées. 7 000, et dès le lendemain, des centaines de manifestants sont expulsés vers l'Algérie. La nuit tragique du 17 octobre 1961 sera longtemps occultée de la mémoire française. Alors qu'en Algérie, elle deviendra un jour de commémoration nationale. [Musique]

À la fin de l'année 1961, l'annonce de l'ouverture officielle de négociations entre le FLN et le gouvernement français va radicaliser un peu plus l'OAS. [Musique] En Algérie et en France, c'est une explosion de violence. Pour le seul mois de janvier 1962, ce sont plus de 800 attentats qui sont perpétrés, plus de 500 morts et 1 000 blessés. La France a totalement plongé dans l'enfer du terrorisme. L'OAS tente de tuer Jean-Paul Sartre en plastiquant son appartement. [Musique] Puis André Malraux. Le 4 février 1962, cet attentat a blessé gravement une enfant de 4 ans, Delphine Renard, qui perd la vue. L'image de cet enfant, publiée dans la presse, provoque une émotion immense, un écoeurment qui va pousser l'opinion publique à réagir. Trois jours plus tard, à l'appel des syndicats et des partis de gauche, les Français manifestent contre les violences de l'OAS et pour la défense de la République. Très vite, sur ordre du préfet Papon, la police charge. Des manifestants tentent de se réfugier dans la station de métro Charonne. Neuf d'entre eux sont tués par étouffement et fracas du crâne. [Applaudissements] Le choc est profond dans l'opinion publique. Un demi-million de personnes se rassemblent pour les obsèques des victimes de la station Charonne. [Musique]

C'est dans ce contexte de très grande tension que le 7 mars 1962 s'ouvrent les négociations entre le gouvernement français et le représentant du FLN. Ils se réunissent dans la station thermale d'Évian-les-Bains. C'est Krim Belkacem, ministre de la Guerre du GPRA, qui conduit la délégation algérienne. C'est Louis Joxe, ministre de l'Algérie, qui représente la France. [Musique] Durant 11 jours, les deux parties discutent pied à pied et débouchent sur un compromis: le cessez-le-feu immédiat pour tout le territoire et la mise en place de l'indépendance par référendum. [Musique] La France pose deux conditions: la protection des populations européennes d'Algérie et le droit d'exploiter le Sahara pendant six ans. En contrepartie, le FLN obtient la poursuite du Plan de Constantine, c'est-à-dire l'achèvement de l'aide économique de la France. L'accord est signé le 18 mars 1962. Le FLN a obtenu satisfaction. Il a arraché l'indépendance, conservé l'unité de l'Algérie en gardant le Sahara, et il est devenu l'unique interlocuteur de la France. Le matin même de cette signature, 197 attentats sont commis en Algérie. L'OAS vient de s'engager dans un dernier combat désespéré. C'est la politique de la terre brûlée. Durant trois mois, l'organisation met l'Algérie à feu et à sang. De son côté, le FLN réplique. C'est le début d'une série d'enlèvements de civils français. Alors que la guerre semble s'achever, de nouveau, c'est l'engrenage, de nouveau la terreur. [Musique]

Alger, le 26 mars 1962. L'OAS organise une grève générale et un grand rassemblement. Soudain, tout dérape. La rue d'Isly s'embrase. [Applaudissements] [Applaudissements] [Applaudissements] L'affrontement entre Français et gendarmes fait 46 morts et 200 blessés. Un traumatisme. Des Français s'entretuent en Algérie. [Musique] Oh, les pieds-noirs ont compris. Pris en étau entre toutes les violences de l'OAS, celles du FLN et d'indépendance à venir, ils n'ont plus leur place dans ce pays qu'ils aiment tant. [Musique] Il faut partir, quitter sa terre natale. Ces centaines de milliers de Français abandonnent tout: leur pays, leur maison, leur travail, et leur mort. C'est un aller sans retour vers cette France que la majorité d'entre eux n'a jamais connue. [Musique] En plein exode, un attentat de l'OAS détruit la tour de contrôle de l'aéroport d'Alger dans le but de clouer les avions au sol. [Musique] Les départs sont un temps interrompus. Et pourtant, il faut partir. Tous les moyens sont bons, y compris les embarcations de fortune, des bateaux de pêcheurs. [Musique] Les autorités françaises ne sont pas préparées à un tel exode. Plus d'un million de personnes en quelques semaines. Donc, on n'en sait pas seulement les bras, qu'on ne peut pas trouver de mots pour exprimer exactement ce qu'est ce qu'il y a comme moi. Je suis dans la rue, je vais à droite, à gauche, je m'en moque. Ce qu'on sait bien, qu'une ressource, j'ai une cousine, calmer, père, et la France. En plus du sentiment de trahison, d'abandon, de lâchage, les pieds-noirs se heurtent à l'improvisation de leur retour et à l'incompréhension d'une partie des Français. [Musique] Ces blessures et ces pertes vont cimenter une identité singulière qui ne pourra jamais vraiment faire son deuil du paradis perdu. [Musique] L'immense sauve-qui-peut des pieds-noirs va s'intensifier avec l'ultime référendum proposé aux Algériens, celui sur l'indépendance. "Voulez-vous que l'Algérie devienne un État indépendant coopérant avec la France?" Telle est la question unique, directe, sans ambiguïté, qui est posée en Algérie. La réponse, elle aussi, est sans ambiguïté. 6 millions de votants répondent oui, à peine 16 000 répondent non. L'indépendance est approuvée à 99%. Le 3 juillet 1962, le Général De Gaulle reconnaît l'indépendance de l'Algérie. Les pouvoirs exécutifs de la France sont officiellement transmis au président de l'exécutif provisoire, Abderrahmane Farès. [Musique] Pour l'armée française aussi, c'est le temps du départ. Comme en Indochine, le sang versé, les sacrifices, les exactions, tout cela paraît bien vain désormais. [Musique] Pour ces hommes, pas qu'on a beaucoup demandé, il faudra vivre avec les fantômes, les morts, les cauchemars. Et puis, il y a la honte. D'abord, donner un sort tragique à ces troupes de supplétifs. Certains officiers ont réussi à évacuer vers la France les harkis et leurs familles. Ils le savent, en Algérie, ils sont voués à la vengeance. De Gaulle, pourtant, n'a ordonné leur désarmement. Il craint, en effet, que l'OAS ne récupère les harkis dans ses rangs. Et c'est un télégramme classé secret, signé par le ministre de l'Algérie, qui interrompt les évacuations. "Demande aux commissaires de rappeler que toute initiative individuelle, tant d'en installer en métropole, des Français musulmans sont strictement interdites." Avis touché à fait ça. Les commandants d'unités, après l'indépendance, des dizaines de milliers de harkis vont être massacrés par le FLN, qui les considère comme des traîtres. C'est l'une des profondes et douloureuses cicatrices de cette guerre qui s'achève. [Musique] Côté algérien, le bilan humain est lourd: 400 000 personnes ont été tuées en huit années de guerre, et 1,5 million de paysans ont été déplacés. Côté français, c'est toute une génération qui restera marquée. 30 000 appelés du contingent ont été tués, des milliers d'autres reviendront avec de graves séquelles, l'impossibilité même de pouvoir en parler. Des centaines de militaires de carrière démissionneront de l'armée. Pour la France, la perte de l'Algérie met un terme définitif à sa période coloniale. [Musique] Une République nouvelle a vu le jour, et la France désormais se construira à travers son ambition européenne. [Musique] L'indépendance de l'Algérie est officiellement proclamée le 5 juillet 1962, alors qu'à Oran, la guerre connaît ses dernières convulsions avec l'enlèvement, le massacre de centaines de Français. Partout ailleurs, c'est l'unité et l'immense joie. [Applaudissements] [Musique] [Applaudissements] [Applaudissements] Durant cinq jours, les Algériens fêtent la naissance de leur nation. [Musique] [Applaudissements] [Musique] [Applaudissements] [Musique] [Musique] Et c'est à l'issue d'une lutte sévère au sein des différents courants du FLN qu'Ahmed Ben Bella devient le premier président de la République algérienne. [Musique] L'ancien chef de l'armée française, emprisonné de 1956 à 1962, est accueillie à l'ONU où sa jeune nation est officiellement reconnue. "Gouvernement n'est pas grave, les premières traces, André Haury, relativement glover, unanime. Il vient de consacrer notre admission dans la grande famille des Nations Unies. La dure épreuve notre pays a traversé, notre corps et des cieux dans nos cœurs, ni un ni ressentiment. Désormais, le drapeau algérien flotte parmi les pays du monde. L'Algérie dispose d'une voix à l'ONU. C'est l'aboutissement de tous ses combats et la fin d'une guerre." La France mettra 40 ans à nommer. 37 ans après, l'Assemblée Nationale française a enfin admis à l'unanimité que la guerre d'Algérie était bien une guerre. "C'est vrai que ce matin, le travail de l'Assemblée Nationale est un peu exceptionnel puisqu'on va qualifier l'histoire. Oui, mettant fin à l'hypocrisie, l'attente puis se cacher sous les mots d'événements, de maintien de l'ordre ou de pacification. Ponts avec un tabou dans notre temps. Enfin, oui, enfin la République peut assumer pleinement son histoire, avec ses gloires, mais aussi avec ses erreurs. En 1954, donc, c'était bien une guerre que la France avait engagée en Algérie. Ainsi, nous inscrivons dans notre droit aujourd'hui la reconnaissance de la guerre d'Algérie. Aucun peuple, aucune société, aucun individu ne saurait exister, définir son identité en état d'amnésie. Et la réalité, la grande réalité, c'est que la fin tragique de l'histoire commune depuis 1830 entre l'Algérie et la France, que la guerre, elle n'a pas seulement mis fin à plus de 130 ans de colonisation, mais elle fut aussi, à bien des égards, une déchirure." Voilà pour ce documentaire qui, nous l'espérons, vous aura passionné, vous aura éclairé sur cette guerre qui continue de hanter la France et l'Algérie. Or, bien des questions viennent à l'esprit sur la singularité de cette situation algérienne, sur cette violence inouïe, sur les véritables intentions de De Gaulle, sur les raisons de l'abandon des harkis. On va les aborder dans un instant avec nos invités qui sont autour de moi. Je voulais présenter dans un instant, mais d'abord, en préambule, je voudrais me tourner vers Kad Merad, parce qu'il n'était avec nous que quelques minutes ce soir, il a pu nous rejoindre tout simplement. Vous demandez, vous êtes de père algérien, de mère berrichonne, si je ne m'abuse, né à Sidi Bel Abbès en Algérie, soit 464. Vous demandez simplement les raisons qui ont fait que vous vous êtes impliqué dans ce film en acceptant d'y prêter votre voix. Alors, ton bonsoir David. Bonsoir mesdames et messieurs. En fait, il y a deux, deux vraiment importantes, si je peux me permettre, si j'ai deux minutes. Et d'abord, la raison professionnelle. En tant qu'acteur, comédien, interprète, je voulais un scénario comme celui-ci, avec un metteur en scène comme Gabriel, auteur comme Gabriel et Benjamin et Brice, oui, pardon, garder le bomin, pardonnez-moi, on se connaît un peu maintenant, c'est c'est comme recevoir un magnifique scénario et c'est comme accepter une aventure comme ça, c'est-à-dire, c'est comme un voilà, c'est un merveilleux scénario, un metteur en scène qui qui sait exactement ce qu'il veut, qui connaît bien le problème, qui voilà, qui vous emporte dans ce set, dans cette aventure. Et puis, il y a le, c'est vrai, il y a la raison un peu plus personnelle. Pour vous, l'avez dit, c'est vrai que dès que j'ai l'occasion de me rapprocher grâce à mon métier du pays qui m'a vu naître, puisque je suis né en 64 à Sidi Bel Abbès en Algérie, c'est vrai que comme je l'avais fait avec Olivier, pour l'italien par exemple, qu'on avait dit avait réalisé un film s'appelait Italien, ou l'histoire d'un Maghrébin qui avait des difficultés à s'intégrer en France. Quand j'ai l'occasion de me rapprocher de ce pays, du pays de mon père et de d'une partie de ma famille, mais n'hésite pas, je frissonne même, je me sens, je me sens voilà, très ému, mais concerné, oui, concerné quand même. Je peux pas dire que c'est une manière pour moi de garder toujours un lien avec ce pays. J'ai encore beaucoup de familles d'ailleurs, je les salue. J'ai encore beaucoup de familles. Ça me rappelle, j'ai passé beaucoup de vacances quand on était enfant, mes parents et la voiture, au traversier, la Méditerranée, l'Espagne, le Maroc, on est arrivés en Algérie, on se posait pendant trois semaines, un mois. Et là, ce sont des souvenirs merveilleux. Voilà, des grands souvenirs. Et donc, à chaque fois que je peux, vous dire, et garder ce lien avec ce pays, avec cette famille, parce que c'est ma famille, c'est moi, je le fais. Voilà. Vous avez appris des choses dans ce film? Oui, bien sûr, j'ai appris des choses, évidemment, parce que peut-être la troisième raison, au climat qui m'a poussé à faire ce faire ce commentaire, c'est aussi parce que j'avais envie de savoir, envie de connaître enfin vraiment qu'est-ce que c'était passé, pourquoi cette guerre et si si traumatisante, et pourquoi cette guerre crée autant de de de questions. Et donc, j'avais envie, et c'est vrai, et Fleury, dont je, aujourd'hui encore, c'est vrai que je crois comme rock, pour le coup, comme tout citoyen français et algérien aussi, j'avais envie de savoir, j'ai envie de comprendre cette guerre. On en parlait quand vous étiez enfant dans la famille, ou c'était un sujet qu'on n'évoquait pas beaucoup réellement? Non, non, c'est moi, je, on vivait en France, ma mère et berrichonne, comme vous le savez, je la salue aussi au passage, et aussi partie de moi qui ai berrichon, c'est pour ça que je dise que je suis beau riche, comme ça, ça fait un petit raccourci entre les deux. Voilà, on en parlait pas beaucoup, mais c'est vrai, mes parents avaient, nous ne sont jamais imposés une une culture ni une autre. Voilà, encore aujourd'hui, voilà, on avait le choix de notre culture, notre religion, de doute, de tout ce qu'on avait envie. Donc, on parle pas de la guerre d'Algérie, c'était le franco-algérien version amour pur et pas du tout version au conflit. Oui, et puis oui, absolument, bien sûr. Une annonce à ce qu'on est très très fiers, et mes frères et sœurs, on est très très heureux de de cette union, de ce mélange, qui pour moi était une force. N'a pas toujours été facile, c'est vrai qu'il doit pas être facile pour tous les gens qui sont dans mon cas, voilà, mais moi, je considère que c'est une force d'être issus de ces deux cultures, de la France et de l'Algérie. Moi, ça me, ça m'apporte. Voilà, quand je vous dis, j'écoute, j'entends la musique arabe, je frissonne, et en même temps, j'ai jamais vécu en Algérie, je suis allé en vacances, mais c'est toujours, je vous dise, ce lien, cette émotion. Voilà, parce que je vous dis, je pense à mes grands-parents que j'ai pas connu assez longtemps. Voilà, Omar et Aïcha, les parents de mon père. Voyez, et Aïcha. Et quand je vois ces images, etc., quand je parlais, quand je commentais sur ces images, je voyais ma famille algérienne, je voyais puisque ils ont, ils ont été dans ces villages aussi, ils ont vécu cette guerre aussi. Voilà. Merci. Mais nous ne nous en parler quelques minutes, mais je puis, je félicite vraiment encore une fois Gabriel Le Bomin, Benjamin Stora.

Que je trouve que l'on leur travail, c'est merveilleux. Le texte était très agréable. Je ne sais pas si j'ai fait des choses comme il voulait, mais moi, j'ai vraiment pris un grand plaisir et j'ai appris beaucoup de choses. Merci Kad Merad.

Personnes alors pour prolonger ce film avec nous, et bien je vous présente ce qui sont autour de cette table, en commençant par Benjamin Stora, qui est le co-auteur de ce film, historien, professeur des universités, auteur donc de ce documentaire et de nombreux ouvrages. Voici le dernier : "La guerre d'Algérie expliquée à tous", au Seuil, qui vient de sortir. Autre livre : "La guerre d'Algérie", avec Mohamed Harbi, aux éditions Robert Laffont, dans la collection Pluriel. J'ajoute que vous êtes né à Constantine, vous y avez vécu vos premières années avant le bac, quitter le pays au moment de l'indépendance de l'Algérie. Vous êtes un pied-noir, Benjamin Stora, si on peut dire.

C'est ainsi, bien sûr. Sa part. Six ans chez une famille juive de Constantine. Est-ce que vous pouvez nous dire en quelques mots d'où vient ce mot "pieds-noirs" ? C'est qu'il y a beaucoup d'écoles, ainsi, énormément de controverses, surtout autour de ce mot. Il y a une origine, par exemple, qui renvoie à l'arrivée des militaires français avec des bottes noires. Il y a la question des vignerons qui ont foulé aux pieds la vigne. Mais plus plus simplement aussi, et tout simplement, il y a les westerns où la tribu des "pieds-noirs", les jeunes européens d'Algérie des années 50, c'était identifier tout simplement à une tribu particulière. Et voilà, et c'est de cette manière-là que le mot progressivement est rentré dans le vocabulaire. Mais il a surtout connu, connu une très grande fortune après l'indépendance de 1962, parce qu'avant, c'étaient les Européens d'Algérie. Et c'est après qu'on appelait, bien sûr, et qu'on a utilisé ce terme de "pieds-noirs".

Une fois qu'il était rentré en métropole, une fois qu'il était rentré en France, avec nous également, Jean-Jacques Jordi, historien, auteur aussi, docteur en histoire, auteur de nombreux ouvrages également. "Un silence d'État", aux éditions Soteca Belin, avec beaucoup d'archives inédites et où vous n'épargnez personne, et où vous révélez notamment la disparition de 600 Européens disparus au moment de la signature de ces accords d'Évian, un peu avant, un peu après, des personnes dont on n'a plus jamais entendu parler. C'est une des révélations de ce livre. Vous aussi, vous êtes un pied-noir, pied-noir algérois. Vous aviez 6 ou 7 ans, 6 ans et 10 ans et demi au moment des accords d'Évian.

Dalila Kerchouche, vous êtes journaliste au Figaro Magazine, vous êtes aussi au Figaro Madame, pardonnez-moi, et vous êtes aussi fille de harki. Et le récit que vous en avez fait il y a quelques années dans ce livre qui ressort en ce moment, "Mon père, ce harki", avait connu beaucoup d'échos, un très large écho il y a quelques années. Vous nous en parlerez, et je retiens quelques phrases : "Enfant, j'ai adoré mon père. Adolescente, je l'ai détesté." Vous nous en parlerez plus longuement tout à l'heure.

Daniel Michel-Chiche, bonsoir. Bonsoir. Vous êtes écrivain, journaliste, militante féministe de longue date, et vous venez de publier ce livre, "Lettre à Zohra Drif". Parce qu'il y a une journée qui a marqué votre vie en 1956, où vous n'aviez pas tout à fait 5 ans, et vous preniez une glace à la terrasse d'un café. Il a été question dans le film, le Milk Bar à Alger, avec votre grand-mère. Et ce jour-là, une jeune femme de 22 ans est venue avec une bombe dans un sac de plage. Une bombe qui a explosé. Votre grand-mère perdra la vie, vous perdrez une jambe. Et des années, beaucoup d'années plus tard, vous avez écrit ce livre pour vous adresser à celles qui portaient, qui a amené cette bombe, qui l'a fait exploser. Au ras de Zohra Drif, qui est une figure qui est devenue une figure de l'Algérie indépendante. Vous nous en parlerez également.

Ali Haroun, bonsoir. Bonsoir. Vous avez été l'un des dirigeants du FLN. Vous avez connu l'action clandestine du FLN en métropole, la 7e Wilaya. Vous avez aussi fait un livre qui sort en ce moment. On va en découvrir la couverture. Vous avez été ensuite député, vous avez été ministre en Algérie. Et votre livre donc paraît au Seuil. Et puis le Père Guy Gilbert nous a rejoint. Bonsoir. Vous êtes sans doute plus connu de nos téléspectateurs. Signe particulier : vous avez effectué votre service militaire en Algérie, alors que vous aviez 22 ans, je crois. 25. 25 ans. Cet épisode vous a marqué. Vous êtes resté là-bas ensuite. C'est là-bas que vous avez commencé à exercer des fonctions de vicaire, je crois. Prêtre. Et j'ai pris mes études en Algérie, et j'étais prêtre là-bas, cinq ans à Blida. Voilà. Mais ces années de service militaire, au moment de ce conflit, en plein conflit, vous ont marqué. Vous nous direz pourquoi également.

Auparavant, je voudrais qu'on en vienne à quelques questions d'histoire très simple que suscite ce film, avec vous, Benjamin Stora, Jean-Jacques Jordi, si vous voulez intervenir, vous pouvez également. La première question qu'on se pose, c'est : pourquoi cette arrivée en Algérie ? Pourquoi l'Algérie a connu cette déchirure, c'est le nom du film, cette guerre si atroce, alors que relativement à cela, au Maroc ou en Tunisie, par exemple, ça s'est beaucoup plus facilement déroulé ?

Je dirais d'abord tout simplement parce que l'Algérie, c'était la France. C'est-à-dire que l'Algérie, à la différence du Maroc, de la Tunisie, de l'Indochine ou du Sénégal, qui sont d'autres colonies françaises, avait été administrativement rattachée à la France au 19e siècle. Et il y a eu, par conséquent, une sorte de modèle algérien, modèle algérien dans l'histoire coloniale française, qui est ce rattachement complet, donc la forme, l'organisation de départements. Mais aussi une dépossession foncière massive. Mais aussi et surtout, l'arrivée d'une colonie de peuplement considérable. Bien sûr, l'événement, le cas Omar, ont été beaucoup moins le cas au Maroc, en Tunisie. C'est des Italiens, des Maltais, des Espagnols qui sont venus de toute la Méditerranée, mais également de métropole, bien sûr, et qui ont formé cette énorme colonie, simplement de près d'un million de personnes qui étaient en Algérie en 1954. Tous loin s'en faut, n'étaient pas des... des gens de condition très modeste, il faut, il faut le signaler, bien sûr. Et donc, par conséquent, il y a cette, cette sorte d'exemplarité, de singularité du modèle algérien, à laquelle il faut ajouter aussi quelque chose de très important : c'est le Sahara. Le Sahara est le plus grand désert du monde, et c'est donc le Sahara, bien sûr, qu'il y a les gisements pétroliers et gaziers considérables, et le lieu aussi d'expériences nucléaires que la France va faire en 1960, comme le film le rappelle. Et donc, que ce soit l'installation d'une colonie de peuplement, le rattachement administratif de l'Algérie à la France, et l'existence d'une immensité saharienne, et bien pour toutes ces raisons, évidemment, la guerre d'Algérie va être longue, va être compliquée. Et pendant tout un, pendant un certain nombre d'années, et bien, la classe politique française, quasiment une demande, va s'y résoudre, va considérer de l'Algérie, c'est la France, que ce soit à gauche, on l'a vu, mais aussi, reprenons d'ailleurs, avec le recul des années, pour ceux qui ont 20, 30, 40 ans, d'entendre François Mitterrand, à l'époque, d'autres dirigeants dire : "L'Algérie, c'est la France." On est en 1950, dans les années 50.

Le mouvement vers la décolonisation semble déjà une évidence, rétrospectivement bien sûr. Mais c'est un côté irréel d'entendre ces dirigeants dire ça. Et tout à fait, vous avez raison de signaler ce phénomène considérable, c'est la décolonisation qui est un fait historique indéniable. L'Inde est devenue indépendante, le Pakistan, l'Afrique, l'Indonésie, c'est le vent qui souffle, qui est celui de la décolonisation. Pourtant, et pourtant, l'Algérie est considérée comme une province française, comme à part dans l'histoire générale de la décolonisation, ce que bien entendu le général de Gaulle va vite mesurer comme étant partie prenante, dix ans dans ce mouvement général, et la France ne peut pas s'abstraire du mouvement général de la décolonisation.

Deuxième question : ce qui apparaît dans le film, c'est que à certains moments, et notamment vers la fin de la guerre, 61, 60, 61, la victoire militaire semble quasiment acquise, mais qu'il y a une déconnexion totale finalement entre les enjeux militaires et les enjeux politiques. Parce que effectivement, la puissance militaire de la puissance coloniale de la France, il y a pas 400 000 soldats présents, présents sur le terrain en permanence, est considérable. Le plan Challe a été terrible. La guerre d'Algérie sous le général de Gaulle a été absolument terrible, c'est rappelé aussi bien évidemment. Mais en même temps, la France, au plan politique international, est en position d'isolement. Mais en même temps, il y a une armée des frontières qui est considérable au Maroc et en Tunisie. Mais en même temps, il y a une immigration algérienne en France qui est très fortement organisée. Ali Haroun pour en parler mieux que moi, bien sûr, qui est forte de dizaines de milliers de militants. Si on additionne, disons, tous ces éléments-là, qui sont des éléments politiques, et pas simplement militaires, alors bien évidemment, la partie, à partir de 1959, 60, 61, est très, très mal engagée pour la puissance française. Et évidemment, plus d'un point de vue politique que d'un point de vue militaire.

Oui, allez-y. J'en profite. Je crois aussi qu'il y a la bataille des médias. Il y a très rapidement, à partir de 57, 58, dans les médias, c'est le FLN qui apparaît comme mener une guerre juste. Et donc, de fait, ça relève l'armée française dans une guerre juste. À l'époque, vous diriez qu'en métropole, le FLN préparait... C'est comme ça que ça commençait. Et ça commençait en 58, et ça s'est agrandi ensuite en 59, 60. Mais le débat politique qui s'est fait aussi à l'extérieur de l'Hexagone, on l'a vu dans le film, il se fait aussi à l'ONU, les non-alignés, l'ONU. Et donc, aussi un appui qui est apporté au FLN. Il faut signaler aussi, quand même, que le sentiment national algérien est quand même très puissant. On l'a vu aussi, des descendants en 1960, les manifestations massives dans les grandes villes algériennes, le drapeau algérien est brandi pour la première fois dans les rues. Ça commence à devenir quelque chose qui s'empare, disons, d'un certain nombre de populations civiles, et pas simplement, bien sûr, restant dans les campagnes ou dans une bataille, dans une guerre entre l'armée française et le FLN. Là, c'est autre chose, ce sont des masses urbaines qui font irruption.

Trois, martien. Difficile pour la troisième point d'histoire. Et je pense qu'il reste peut-être une énigme : qu'est-ce qui avait vraiment de Gaulle en tête lorsqu'il arrive au pouvoir en 1958 pour l'Algérie ? Voilà. Vous savez, c'est la grande question de la guerre d'Algérie. De Gaulle a-t-il abandonné ? Ses idées ? De Gaulle a-t-il trahi les engagements qui étaient les siens ? Alors là, vous savez, il y a toute une littérature absolument gigantesque qui a été produite sur ces questions. On comprend bien que c'est ceux qui sont les partisans de l'Algérie française qui, qu'il appelle le plus fort à revenir au pouvoir. Mais là, qu'est-ce qu'à cette époque-là, vous pensez qu'il... il croit que l'Algérie peut rester française ?

Ça, j'ai beaucoup travaillé sur cette question, et j'en ai même fait un livre sur "De Gaulle et l'Algérie". Mon intime conviction, c'est que lorsque de Gaulle arrive au pouvoir en mai 1958, son intime conviction, c'est qu'il faut faire bouger les lignes, c'est que le statu quo est impossible. Mais il ne pense pas pour autant à l'indépendance de l'Algérie. Je crois pas qu'il était, quand il est arrivé au pouvoir, pour l'indépendance de l'Algérie. Peut-être réfléchissait-il à une solution de type Commonwealth, solution de type fédéral. Et il a essayé de manœuvrer, de négocier, de temporiser, de sortir du statu quo. Mais c'était pratiquement une mission impossible, parce qu'effectivement, comme le rappelait tout à l'heure, il y avait cette présence, disons, internationale très forte, parce qu'il y avait bien sûr aussi cette armée des frontières, cet isolement politique de la France, dont il sentait bien qu'il fallait sortir. Et de l'autre côté, il y avait la position du FLN, qui était contre toute solution fédérale, qui était contre, bien sûr, toute partition. Impossible, parce que le général de Gaulle a essayé jusqu'au bout de conserver le Sahara dans le giron de la France. Mais la radicalité des positions exprimées par le GPRA a interdit ce type de négociations ou de solution politique. À partir de là, bien sûr, et bien, on est allé progressivement, notamment à partir de 1960, 61, vers des négociations directes et vers l'indépendance de l'Algérie.

Est-ce que votre avis, de Gaulle a pu espérer jusqu'au dernier moment que les 800 000 Européens, millions d'Européens, pourraient rester en Algérie, ne seraient pas obligés quasiment du jour au lendemain de faire ses valises ?

Ça, je crois que de Gaulle, enfin, pour reprendre un peu ce que dit Benjamin Stora, en 58, il... il est un petit peu Algérie française, mais très peu de temps. Et il s'aperçoit, quand il vient, quand il fait ses sept premières voyages, ses premiers voyages, que finalement, l'Algérie, c'est pas tant la France que ça. Et je crois qu'à la fin 58 déjà, ils commencent à évoluer, à changer. Alors, par rapport au départ en masse, ce qu'ils vont devenir pieds-noirs, effectivement, de Gaulle ne pense pas qu'ils puissent tous revenir. Il... il sait bien que cette Algérie, dans cette Algérie-là, les Européens sont composés de Français, mais aussi d'Espagnols, d'Italiens, de Maltais, d'Allemands, de Suisses. Et que pour la plupart, les Français dits de souche, comme il le dit souvent, vont peut-être venir, mais les Espagnols, les Italiens qui sont devenus Français, vont rester. Et donc, il ne s'attend pas à ce départ. Et en même temps, il n'attend pas autant moins ces départs qu'il ne veut pas non plus, puisque il veut se servir de cette masse de Français pour peser sur les discussions en 61 et 62, peser sur les discussions avec le GPRA. Et là, on peut dire que l'histoire lui échappe.

Oui, je pense qu'il y a une sous-estimation de sa part sur cet aspect-là, bien entendu. Parce que 50 ans après, je crois que si la question ne se discute plus, la question du passage à l'indépendance de l'Algérie, par contre, ce qui se discute, c'est les conditions de ce passage à l'indépendance, c'est la façon dont ça s'est produit, les circonstances. Et ça, c'est un vrai débat historique, c'est un vrai débat à caractère politique et culturel. Et là, on peut dire effectivement que si de Gaulle avait anticipé, avait compris qu'il fallait effectivement faire bouger les lignes, sortir du statu quo, par contre, sur la question, on y reviendra bien sûr, du mouvement des pieds-noirs, de la question des harkis, et c'est le départ extrêmement rapide en quelques semaines à peine, à peine entre le mois de mars et le mois de juillet 62, a été effectivement une sorte de départ extrêmement précipité qui va provoquer à la fois les déchaînements de violence, la question des exactions qui ont été commises, la politique de la terre brûlée, le massacre des harkis. Tout ça, ça s'est fait dans un laps de temps extrêmement comprimé, extrêmement réduit.

Monsieur Haroun, du point de vue de l'ex-FLN, on dit : "Oui, parce que d'après vous, ça aurait pu se dérouler sans...". Ce moment-là, l'indépendance. Dit Benjamin Stora, inévitable. Les conditions d'indépendance, est-ce qu'elles auraient pu être autres ?

Je voudrais rectifier un point au sujet de l'idée de de Gaulle. Je crois qu'on fait beaucoup d'hypothèses. Est-ce qu'il pensait que les Français de l'Algérie allaient rester ? Allaient partir ? Il y a quelque chose de précis, et on peut le savoir. Du côté français, en tout cas, du côté algérien, au niveau du CNRA, Conseil National de la Révolution Algérienne, on pensait qu'il allait rester environ 400 000 Européens en Algérie. C'est à peu près la moitié, la moitié. Et puis, on a pensé également que du côté français, il semble qu'on, plus du côté de de Gaulle, il pensait exactement à peu près à ce chiffre-là. Pourquoi ? C'est ce qui explique pourquoi dans les Accords d'Évian, vous avez toute une série de textes qui prévoient des garanties pour cette minorité européenne. Si on l'avait su, ou si on pouvait prévoir que de Gaulle ne pensait pas à cette présence, ou bien que ces Européens allaient partir, on n'aurait pas eu dans ces discussions...

Mais ce qui s'est passé, voilà, c'est ce que vient de dire Benjamin Stora. Des deux côtés, on n'a pas prévu ce qui s'est passé entre le cessez-le-feu et l'indépendance. Il y a eu, d'une part, le fait qu'après le cessez-le-feu, il n'y a pas eu d'autorité réelle. Cette autorité réelle qui aurait pu gérer cette période difficile. Une autorité réelle, des côtés... Je parle du côté du FLN. Du côté du FLN, c'est quelque chose qui est peut-être moins connu. Mais au bout de 50 ans, vous savez, pour que nos parents... et que le bouillon, la vérité, les luttes de clans, on en parlait beaucoup. C'est un sacré allusion. Je fais allusion au fait que au niveau du FLN, et si cela, parce qu'on accuse le FLN d'avoir fait énormément, d'avoir manqué à ses obligations. Or, oui, ils ont l'air, ils ont massacré beaucoup, beaucoup de gens pendant cette période. Or, ce n'est pas tout à fait exact. Le FLN authentique, le vrai FLN, je dirais historique, le CNRA, qui a fait la guerre, celui-là, et bien, il s'est dispersé, il s'est rompu, il a disparu le 6 juin 1962 à Tripoli, lorsque il y a eu ce congrès au cours duquel, et bien, il y a une lutte de pouvoir entre les grands chefs, entre, en fait, en quelque sorte...

Vous nous dites, c'est la vacance du pouvoir qui a fait que chacun... Et puis il y a les dépassements. Arthaud, des sentiments... Nous avions eu l'eau et Steve, qui avait lancé la politique de la terre brûlée. De l'autre côté, vous n'aviez pas une autorité du FLN qui pouvait vraiment gérer cette période difficile. Et là, il y a eu tous ces dépassements. Et bien, "sauve qui peut", général.

Alors, est-ce que les gens n'avaient plus aucune confiance dans la situation ?

L'une à l'autre question que pose ce film, et là, je voudrais vous entendre chacun d'entre vous sur cette hyperviolence. Ce qui saute aux yeux : des femmes aux seins coupés, un terrorisme aveugle, du napalm, de la torture, de chaque côté. Cette violence qui semble, sinon unique dans l'histoire, malheureusement non, mais en tout cas, qui semble atteindre un degré rarement atteint. D'où vient, selon vous, cette hyperviolence qui a marqué ce conflit ?

Je crois que cette violence, on oublie simplement que cette violence s'est manifesté au moment de l'occupation de l'Algérie. Si vous lisez les lettres des généraux de l'occupation, Bugeaud, il y a eu des coupes de... vous verrez qu'il y a eu des oreilles coupées. Un général qui disait, Saint-Arnaud, qui disait : "Je vous donnerai un franc par oreille coupée." Et vous avez des soldats de l'époque qui venaient avec des sacs pleins d'oreilles coupées. Donc, si vous voulez, cette violence a marqué l'Algérie dès le départ. Ensuite, la colonisation même de l'Algérie marquée du sceau de cette violence.

Aujourd'hui, oui, moi, je serai un peu plus, un peu plus nuancé. Parce que il est certes, il est vrai que la colonisation a importé les guerres de conquête coloniale ont importé une violence. Mais si on regarde le 17e et 18e siècles, on s'aperçoit que cet espace qui n'est pas encore un espace algérien, il n'y a pas d'Algérie. Et à cette époque, c'est un espace où le gouvernement turc, en fait, sous la régence turque, c'est déjà un pays où la violence s'exerce. Et elle a peut-être une violence millénaire qui existe dans ce pays. La colonisation et la France ont apporté la sienne, plus qu'ailleurs. Plus qu'ailleurs, il me semble que c'est un... oui, plus qu'ailleurs, parce qu'il n'y a pas d'état fort, mais qui peut abandonner, comment, en Tunisie, comme au Maroc, qui peut amener à apporter un peu de pacification dans les structures sociales. Et par la suite, effectivement, la pacification à partir de violence. Et après, effectivement, les mouvements d'indépendance, le FLN, entre autres, va apporter sa violence. Le FLN, c'est que 61, 20, apporter sa violence. Et que là, effectivement, on est dans une guerre d'Algérie extrêmement, extrêmement violente, effectivement, avec tous les massacres qu'on peut, qu'on peut voir.

Daniel Michel-Chiche, je me retourne vers vous pour vous nous racontiez un peu cette histoire hors du commun, évidemment. Vous racontiez tout à l'heure ce qui s'était passé ce jour de 1956. Est-ce que vous pouvez nous dire, d'abord en quelques mots, comment cela s'est passé dans les jours qui ont suivi ? Comment, dans vos souvenirs de petite fille, et puis j'imagine malgré tout, vous avez dû en parler avec vos parents, tout cela s'est mis en ordre un peu dans votre tête sur ce jour de 1956 où vous avez été la victime de cet attentat, où vous avez perdu votre grand-mère ?

Alors, c'est vrai que j'ai des souvenirs, mais qu'on ne sait plus très bien si ce sont de vrais souvenirs ou c'est parce qu'on a entendu tellement raconter un événement aussi majeur dans la vie d'une famille. Donc, ça se brouille. Le récit et le vrai souvenir se brouillent. Mais moi, j'ai des images. Oui, j'avais 5 ans, ma grand-mère m'avait ramené, la dernière glace des vacances. Et puis, après, j'ai des souvenirs d'affolement, enfin, entre deux, je ne sais pas, ça s'est perdu. Et puis, j'ai des souvenirs d'affolement, d'hôpital, et puis de cette tentative désespérée pour appeler ma grand-mère, que je ne voyais plus. Voilà.

Et puis, on vous a vu en photo juste avant cet attentat. Ce qui retient l'attention, c'est que vous avez vécu une vie, une belle vie, je pense, trop. Vous n'avez pas eu d'enfants, vous avez fait une belle carrière, essayiste, écrivain, et un engagement féministe. Et d'une certaine manière, et vous parlez paradoxe, en donnant dans cette lettre dont que vous écrivez à celle qui a posé la bombe, qui a été à l'origine de tout cela. Le paradoxe est que Zohra Drif a été considérée par toutes les féministes du monde comme une sorte de modèle, comme une sorte d'icône, parce qu'elle a été une femme dans cette révolution algérienne, même une combattante. Vous aussi, vous étiez féministe, et ce n'est que bien des années plus tard que vous vous êtes dit : "Finalement, cette femme partage mon combat, alors qu'elle a été mon bourreau."

Oui, mon bourreau. Je n'emploie pas ce nouveau nom non plus. Le mot de victime, mais oui, enfin, j'ai été blessée dans la bombe qu'elle a posée, effectivement. Et c'est vrai que c'est un paradoxe pour moi. Il y a deux paradoxes. Le premier, qui était mon engagement, dès que j'ai été étudiante, mon engagement à gauche, dans le mouvement anticolonialiste, et guerre au Vietnam à l'époque, où je suis devenue étudiante et anti-impérialiste. Et où là, je côtoyais des gens plus âgés que moi, qui avaient été engagés dans contre la guerre d'Algérie, et qui me regardaient avec une certaine suspicion, puisque mon histoire semblait logiquement contradiction avec mon engagement. Et je raconte que c'est là que j'inventais même parfois l'histoire d'un accident de voiture quand on me demandait ce que j'avais eu, parce que j'étais un petit peu mal à l'aise. Et puis, après, quand j'ai écrit récemment à Zohra Drif, je suis confrontée à ce paradoxe. Féministe, c'est vrai qu'elle est une icône pour toutes les féministes. Elle est une icône, elle est une pionnière, elle a été une femme combattante. Et en même temps, moi, je pense que j'aurais préféré effectivement qu'elle soit une pasionaria, puisque tu te sacres, ce n'est pas... ce n'est pas en cause la cause. Justement, ça que la cause était juste. L'histoire lui a donné raison, et la cause était juste. Mais moi, j'aurais préféré que le sens de la femme qu'elle est, reste le sens du ventre et que...