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Tous les POSSIBLES sont-ils RÉALISÉS ?

Parole de philosophe23:57

Transcription

Bonjour à toutes et à tous. Est-ce que vous vous souvenez de ce qui s'est passé le 11 septembre 2001? Ce jour-là, des terroristes ont essayé de détourner des avions pour frapper le cœur des États-Unis, mais heureusement, ils ont échoué. Grâce à une alerte transmise juste à temps par les services de renseignement, les autorités ont pu agir rapidement. Deux avions qui devaient frapper les tours jumelles à New York n'ont jamais décollé. Le 11 septembre 2001, qui aurait pu être une date tragique, est finalement entrée dans l'histoire américaine comme le jour où le pire a été évité.

Ce que je viens de vous raconter n'est pas une théorie conspirationniste farfelue, c'est juste une autre version de l'histoire; une version de l'histoire qui n'est pas la bonne mais qui aurait pu être la bonne. C'est ce que l'on appelle tout simplement une possibilité. Mais si maintenant je vous dis que cette possibilité s'est vraiment réalisée, non pas dans cette réalité mais dans une autre réalité, et non seulement cette possibilité, mais toutes les possibilités qui existent. Par exemple, si vous avez hésité avant d'écouter cet épisode, et bien il y a une autre réalité bien concrète dans laquelle vous n'êtes pas en train de m'écouter. C'est bien dommage, je suis d'accord. Mais puisque vous avez la chance d'être dans cette réalité-ci, nous allons aujourd'hui explorer l'une des plus grandes questions philosophiques, physiques et métaphysiques qui soit. Tous les possibles sont-ils réalisés? Et je précise tout de suite qu'il s'agit d'une question sérieuse. Ce n'est pas de la science-fiction ni de la philosophie-fiction. Comme nous allons le voir, c'est une question qui était présente dès l'origine de la philosophie et qui aujourd'hui se pose avec encore plus de force que par le passé.

Alors, on va parler de philosophes comme David Lewis, de physiciens comme Everett, de cosmologistes comme Alex Vilankin et même de Démocrite. Mais on va commencer par remonter au 18e siècle. Comme vous le savez peut-être, au 18e siècle, le philosophe Leibniz avait affirmé que notre monde est le meilleur des mondes possibles. C'est l'une des affirmations les plus célèbres de l'histoire de la philosophie. Mais que voulait dire Leibniz? C'est assez simple. Leibniz s'est demandé comment Dieu, qui est supposé être parfait, a pu créer un monde imparfait comme le nôtre. Un monde dans lequel existe le mal, la souffrance, l'injustice, etc. Et bien pour Leibniz, il faut imaginer qu'avant la création du monde, Dieu avait dans son esprit une infinité de mondes possibles qu'il concevait dans son entendement: toutes les manières dont l'univers aurait pu être, tous les scénarios imaginables. Et parmi cette infinité de mondes, Dieu n'en a créé qu'un seul, le nôtre. Pourquoi celui-là? Parce que c'était le meilleur des mondes possibles. Alors quand on regarde autour de nous, on peut trouver cette idée très choquante. Et d'ailleurs, Voltaire se moquera de la thèse de Leibniz. Souvenez-vous de Candide, le conte le plus célèbre de Voltaire. Tout au long du récit, Candide est confronté à des guerres, des tremblements de terre, des naufrages, des violences cruelles, tandis que son professeur de philosophie persiste à lui répéter que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Mais Voltaire n'était pas très honnête dans cette histoire parce qu'il savait très bien que quand Leibniz parlait du meilleur des mondes possibles, il ne fallait pas entendre "meilleur" au sens de parfait ou sans souffrance. Ce que Leibniz voulait dire, c'est que Dieu a choisi, entre tous les mondes possibles, de créer le monde qui réussissait à combiner le maximum de bien avec le minimum de mal. C'est donc une logique fondée sur un équilibre d'ensemble et non sur des perfections locales. Notre monde contient du mal, mais il est dans son ensemble préférable à tous les autres. Et donc bien sûr, quand Leibniz parle d'une infinité de mondes possibles, il s'agit de mondes qui ne sont pas réalisés. Aucun autre monde n'existe en dehors du nôtre.

Bien. Alors maintenant, on va faire un saut de Leibniz jusqu'à l'époque contemporaine et parler d'un philosophe américain du 20e siècle qui s'appelle David Lewis. David Lewis a été l'un des plus grands noms de la philosophie analytique. Pour le dire très simplement, la philosophie analytique essaie de résoudre les questions philosophiques avec la même rigueur que les sciences exactes. Et David Lewis va constater qu'il y a une faille dans le raisonnement de Leibniz. La faille, c'est qu'on ne sait pas ce que signifie précisément le mot "possible". Dans le dictionnaire, le mot "possible" est défini comme ce qui peut être réalisé. Quand on dit, par exemple: "Il est possible qu'il pleuve demain", ou bien "Il aurait été possible que Kennedy ne soit pas assassiné", on affirme quelque chose qui n'est pas réel mais qui aurait pu l'être. On parle d'événements qui ne se sont pas produits ou qui ne se produiront peut-être jamais, mais qui malgré tout font sens pour nous. Mais pourquoi ont-ils un sens? Pourquoi si je dis "Kennedy aurait pu survivre", cela a un sens? Alors que si je dis "Kennedy aurait pu être un nombre premier", cela n'a aucun sens. Autrement dit, comment faire rigoureusement la différence, en matière de logique, entre une possibilité cohérente comme celle de la survie de Kennedy et une absurdité comme celle où Kennedy serait un nombre premier? David Lewis va répondre à cette question dans un livre magistral. On peut même dire aujourd'hui qu'il s'agit d'un livre culte, intitulé *De la pluralité des mondes*. Alors, je ne vais pas vous le cacher, c'est un livre extrêmement difficile à lire, et pourtant je pense qu'on peut le résumer assez simplement. Dans *La pluralité des mondes*, David Lewis avance la thèse que notre monde, celui-ci, n'est qu'un monde parmi une infinité d'autres mondes. Et tous ces autres mondes existent réellement. Ils ne sont pas seulement des idées ou des constructions de l'esprit, mais de véritables mondes aussi concrets et aussi réels que le nôtre. Simplement, ils ne sont pas accessibles depuis notre position dans l'univers. Mais chacun de ces mondes réalise une version différente de ce qui aurait pu être. Alors, première précision, ces multiples mondes sont complètement isolés les uns des autres. Pas de pont entre eux, pas de lien de cause à effet. Chaque monde est un système spatiotemporel clos sur lui-même. Zéro interaction, isolation totale. Donc on oublie l'idée que l'on pourrait voyager entre ces différents mondes. Bon, mais alors s'il n'y a aucun lien entre ces mondes, quel sens y a-t-il à dire que dans un autre monde, Kennedy aurait pu finir son mandat? En effet, le Kennedy qui n'a pas été assassiné, ce n'est pas notre Kennedy, le Kennedy que nous connaissons. Et si ce n'est pas lui, c'est forcément quelqu'un d'autre. Alors, pourquoi dire que c'est à la fois un autre Kennedy et le même Kennedy? Pour résoudre ce paradoxe, David Lewis introduit dans son livre la notion cruciale de contrepartie. Lorsque nous disons qu'un individu aurait pu faire ceci ou cela dans un autre monde, nous ne voulons pas dire que cet individu, strictement le même, existe dans plusieurs mondes. Ce serait impossible puisque, comme on vient de le dire, les différents mondes sont totalement séparés. Aucun objet, aucun être, aucune particule ne peut exister dans plus d'un monde à la fois. Lorsque nous parlons du Kennedy qui aurait pu survivre, terminer son mandat et prendre sa retraite en Californie, nous faisons référence à une contrepartie de Kennedy, c'est-à-dire à un individu dans un autre monde qui lui ressemble suffisamment par son patrimoine génétique, par son histoire, par ses caractéristiques essentielles pour qu'on puisse dire "C'est comme si c'était Kennedy." La contrepartie de Kennedy dans un autre monde, c'est quelqu'un qui a été élu président des États-Unis, qui a vécu à la même époque, qui avait des opinions politiques similaires, mais qui n'a pas été assassiné à Dallas en 1963. Ce n'est donc pas notre Kennedy lui-même qui aurait survécu dans un autre monde, mais un double, une autre version de Kennedy.

Donc si vous avez bien suivi, pour Lewis, si on peut imaginer un scénario, un monde sans tomber dans une contradiction logique, alors ce monde existe quelque part. Toutes les possibilités logiques sont donc réalisées. Bon, alors les auditeurs qui sont toujours là ont sûrement envie de me poser cette question: Pourquoi avoir élaboré une théorie aussi déroutante? Est-ce que c'est seulement un pur jeu de l'esprit, une pure spéculation gratuite? Et bien non, pas du tout. Et si la théorie de David Lewis a eu beaucoup de succès, c'est qu'elle est, en matière de logique, très utile. Pourquoi utile? Parce qu'elle fournit l'un des cadres les plus solides pour comprendre ce que signifient les notions de possibilités et de nécessité. À partir de la théorie de Lewis, on dira que quelque chose est possible seulement si cela peut se produire dans au moins un autre monde. Et on dira que quelque chose est nécessaire si cela peut se produire dans tous les mondes sans exception. Pour rendre cette idée plus simple, on va prendre un exemple. Considérons cette proposition: 2 + 2 = 4. Selon David Lewis, cette proposition est nécessaire car elle est vraie dans tous les mondes possibles. Il n'existe aucun monde, aussi étrange soit-il, où 2 + 2 ne ferait pas 4. Maintenant, prenons une autre proposition: "Il pleut à Paris aujourd'hui". Cette proposition n'est pas nécessaire car il existe des mondes où il ne pleut pas à Paris aujourd'hui, mais elle est possible car il existe au moins un monde où cette proposition est vraie. Ainsi, quand on dit, par exemple: "Cet accident aurait pu être évité", ou bien "Il fallait que cela arrive", on exprime spontanément des idées de possibilités ou de nécessité. Mais ces énoncés restent très flous. Ils ne reposent sur rien, alors qu'avec la théorie des mondes multiples, ils deviennent aussi précis que des formules mathématiques. Et il y a aussi un autre domaine encore plus subtil dans lequel la théorie de Lewis est très utile. C'est celui des relations conditionnelles. Une relation conditionnelle, c'est quand je dis: "Si l'événement A s'était produit, alors l'événement B aussi se serait produit". Par exemple: "Si Michael Jackson n'était pas mort, il aurait pu enregistrer un nouvel album". Avec la théorie de Lewis, on peut évaluer ce type de relation. On considère les mondes possibles qui ressemblent le plus au nôtre où A est vrai et on se demande si dans ces mondes-là, B est vrai aussi. Ça peut avoir l'air un peu futile à première vue, mais c'est ce qui permet, par exemple, de déterminer à quel point une théorie scientifique, même si elle est fausse, est proche de la vérité. Et c'est en s'appuyant sur ce type d'utilité que David Lewis justifie le réalisme de sa théorie. Son pari, c'est qu'on peut prendre au sérieux l'existence des mondes multiples, non pas parce qu'ils sont observables, mais parce qu'ils rendent notre raisonnement logique plus cohérent et plus solide. Et David Lewis va même jusqu'à écrire, je cite: "Je considère que c'est une bonne raison de penser que ma théorie est vraie, tout comme l'utilité de la théorie des ensembles en mathématiques est une bonne raison de croire à l'existence des ensembles." Fin de citation. Donc pour David Lewis, la seule preuve que les autres mondes existent, c'est l'utilité explicative de cette hypothèse. Mais ça ne va pas plus loin. Au-delà de la cohérence logique, l'existence des autres mondes reste totalement invérifiable. Et vous serez d'accord avec moi, c'est quand même un peu décevant parce qu'on aimerait avoir une preuve ou au moins un indice plus concret que ces mondes multiples n'ont pas seulement une réalité logique, mais qu'ils ont une réalité physique. Sauf qu'on ne peut pas demander à la philosophie de prouver quelque chose de physique. Ce n'est pas son rôle. Dès lors qu'on cherche à savoir si ces mondes possibles existent physiquement, c'est vers la science qu'il faut se tourner.

Et justement, certaines théories physiques très sérieuses semblent elles aussi conduire à l'idée d'une multiplicité de mondes. Pour commencer, on va parler de la théorie développée par Everett qui se base sur la physique quantique. Et bien sûr, ai-je besoin de le préciser, on va en parler très simplement. Tout part d'un phénomène étrange, mais aujourd'hui parfaitement attesté par l'expérience scientifique. À une toute petite échelle, l'échelle quantique, on trouve les briques fondamentales avec lesquelles est construite la matière. Ces particules élémentaires déterminent donc la structure de tout ce qui compose la réalité observable. Or, ces particules ne se comportent pas du tout comme des objets ordinaires. Supposons qu'on lance une balle vers une cible. Dans notre monde à nous, disons à notre échelle, cette balle va forcément suivre une trajectoire bien définie. Elle passe soit à gauche, soit à droite, soit en plein milieu. Une seule trajectoire, un seul résultat. Mais à l'échelle quantique, ça ne se passe pas comme ça. La particule, tant qu'on ne l'observe pas, se comporte comme si elle empruntait toutes les trajectoires à la fois. Elle ne choisit pas entre gauche, droite ou milieu. Elle se trouve dans une condition étrange, une superposition d'état où toutes les possibilités coexistent. Et ce n'est que lorsqu'on l'observe, autrement dit lorsqu'un appareil mesure ce qui se passe, que la situation change brusquement. La superposition d'état disparaît et on ne trouve plus qu'une seule trajectoire, comme si la particule avait choisi un seul chemin. Donc un système quantique, par exemple un électron, peut être ici et là simultanément, mais dès qu'on le mesure, on le trouve soit ici, soit là, jamais les deux. Mais alors, que sont devenus à ce moment-là les autres états dans lesquels se trouvait la particule avant qu'on ne l'observe? Ont-ils disparu ou bien ont-ils continué à exister ailleurs? Et bien, c'est cette dernière hypothèse qu'avance le physicien Everett. Selon lui, les autres possibilités ne disparaissent pas, elles ne s'effondrent pas, elles se réalisent toutes, mais dans des branches différentes de l'univers. Chaque fois qu'un événement quantique possède plusieurs résultats possibles, l'univers se dédouble, il se ramifie. Et comme il existe un nombre incommensurable de particules dans l'univers et qu'elles interagissent sans cesse, ce dédoublement se produit à chaque instant, en chaque point de l'espace. L'univers se divise ainsi à une cadence inimaginable en une infinité de versions alternatives de lui-même. Et à cette échelle-là, la somme de ces branches finit par recouvrir l'ensemble de ce qui est physiquement possible. Ce ne sont pas seulement quelques scénarios alternatifs qui deviennent réels, mais la totalité des possibles compatibles avec les lois de la physique. Et là, d'une certaine manière, la théorie physique d'Everett converge avec la théorie philosophique de David Lewis. Bien sûr, chez Lewis, ce sont des mondes parallèles qui n'ont aucune origine commune. Alors que pour Everett, ces mondes partagent la même origine physique puisqu'ils sont des ramifications d'un même univers fondamental. Mais au final, dans les deux cas, il n'y a pas qu'un seul monde réel. Chaque monde possible est pleinement réalisé. Et le mot même de "possible" change de sens. Il ne désigne plus ce qui pourrait arriver, mais ce qui arrive réellement, ailleurs, dans un autre monde.

Alors, on vient de parler d'un modèle qui décrit ce qui pourrait se passer à l'échelle quantique, dans l'infiniment petit. Mais pour pouvoir répondre à la question "Tous les possibles sont-ils réalisés?", il faudrait, dans l'idéal, une théorie physique qui permette aussi d'envisager une pluralité de mondes à l'échelle de l'infiniment grand. Et bien, elle existe, cette théorie. Il s'agit d'un modèle cosmologique que l'on appelle la théorie des univerbules. Elle a été développée dans les années 1980 par Andrei Linde et Alex Vilankin, deux cosmologistes qui cherchaient à comprendre ce qui s'est passé au tout début de l'histoire de l'univers. Concrètement, leur théorie des univerbules vient de ce qu'on appelle l'inflation cosmique, qui est désormais un scénario très largement accepté par la communauté scientifique. L'inflation cosmique, c'est le fait que juste après le Big Bang, l'espace s'est mis à gonfler à une vitesse gigantesque, bien plus rapide que celle de la lumière. Et selon Linde et Vilankin, cette expansion ne s'est jamais arrêtée. Dans certaines régions extrêmement lointaines, l'expansion continuerait indéfiniment. Ainsi, chaque fois qu'une zone de l'espace sort de cette phase de gonflement, elle devient une bulle, un nouvel univers. Et notre univers, celui que nous observons, ne serait qu'une de ces bulles. Mais d'autres bulles continuent à apparaître encore et encore dans d'autres régions. Ces univers-bulles seraient donc infiniment nombreux, mais tellement éloignés les uns des autres qu'ils ne pourraient jamais entrer en contact. Et ce que ça implique bien sûr, c'est que toutes les configurations possibles doivent se produire. Alors, si tout ça est un peu abstrait, vous pouvez penser au loto. Le nombre de tirages possibles est immense, mais il est fini. Donc, si vous faites tourner la machine une infinité de fois, toutes les combinaisons possibles finiront par sortir. Vous êtes d'accord? Et bien de la même manière, dans un multivers infini, chaque univerbule, chaque arrangement de galaxies, chaque planète et même chaque personne, chaque situation doit exister quelque part dans un autre univerbule. Certains seraient totalement différents du nôtre, d'autres presque identiques. Parfois, la seule différence serait un détail minuscule. Par exemple, le fait que vous soyez en train de cligner des yeux ou de ne pas cligner des yeux.

Alors, à ce stade de notre exposé, ce que l'on peut remarquer, c'est que les théories dont nous avons parlé, celles de David Lewis en philosophie, celle d'Everett en physique quantique et enfin celle des univerbules en cosmologie, sont toutes, sans exception, des théories qui ont été formulées au 20e siècle, et même si elles sont différentes, elles sont liées entre elles. David Lewis, tout comme Andrei Linde et Alex Vilankin, connaissaient parfaitement la théorie d'Everett. Ce qui soulève une question importante. Est-ce que le fait d'envisager que tous les possibles sont réalisés est lié à une certaine manière de penser le réel qui a émergé à notre époque? Autrement dit, fallait-il attendre les progrès scientifiques du 20e siècle pour que la pensée humaine soit prête à prendre au sérieux une idée aussi étonnante? Et bien la réponse est non. En fait, cette idée était déjà présente dès l'origine de la philosophie et de la science. Pour vous en donner la preuve, je vais vous lire un fragment qui a été écrit il y a 2500 ans. Je ne vous dis pas tout de suite qui est l'auteur, mais je pense que certains vont le deviner. Je cite: "Rien ne vient du néant et rien, après avoir été détruit, n'y retourne. Les principes de toute chose sont les atomes et le vide. Tout le reste n'est qu'opinion. Les mondes sont infinis en nombre, ils sont engendrés et périssables." Fin de citation. Et c'est une citation de Démocrite, que l'on présente généralement comme l'un des premiers philosophes à avoir affirmé que la matière était constituée d'atomes. Or, il y a un lien décisif entre l'idée d'une réalité faite d'éléments simples comme les atomes et celle d'une infinité de mondes possibles. Pourquoi? Et bien tout simplement parce qu'à partir du moment où la réalité est constituée d'une infinité de briques élémentaires qui se recombinent sans cesse, alors rien n'interdit en principe que ces briques puissent se recombiner d'une infinité de façons différentes. Pour le dire très simplement, selon Démocrite, l'infinité de la matière et de l'espace implique l'infinité des mondes. Et là, ce qui devient fascinant, c'est le renversement de perspective. L'idée que tous les possibles sont réalisés, qui pouvait nous sembler à première vue déroutante et contre-intuitive, devient presque naturelle. Et à l'inverse, l'idée que seul notre univers existe réellement, que parmi toutes les combinaisons possibles, une seule aurait eu le droit d'exister, commence à apparaître comme arbitraire, presque improbable.

Alors bien sûr, on est encore loin de pouvoir trancher sur une telle question, et peut-être qu'on ne le pourra jamais. Mais ce qui me semble important, c'est l'effet qu'elle produit. Car cette question renouvelle la grande expérience que fait l'humanité chaque fois qu'elle découvre que ce qui lui semblait évident ne l'est pas: que la Terre n'est pas au centre de l'univers, que l'univers n'a pas surgi du néant, que le temps ne s'écoule pas partout de la même façon. Ces grandes découvertes sont plus que des conquêtes de notre rationalité. Ce sont aussi des prises de conscience qui régénèrent en profondeur notre spiritualité. Leibniz pouvait rêver à un Dieu parfait qui aurait créé un seul univers dans lequel il n'existerait qu'un seul mal. Mais Démocrite, lorsqu'il s'endort, peut rêver qu'il existe une infinité de mondes dans lesquels vivent une infinité de Démocrites. Et personnellement, si j'avais à choisir entre ces deux rêves, je préférerais celui de Démocrite. Peut-être parce qu'il réalise ce vœu magnifique qu'avait formulé le poète Pindare lorsqu'il écrivait: "Oh mon âme, n'aspire pas à la vie immortelle, mais laisse-moi explorer le champ des possibles." Parole de philosophe.