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Gérald Bronner - Développer son esprit critique face au monde de la désinformation" (Conférence)

Faculté des Lettres de Sorbonne Université55:07

Transcription

Bonsoir à toutes et tous. Je suis très heureux de vous retrouver ici. Quelle aventure ! Comme dit, comme dit Éric, en effet. Bah, d'abord, je me présente quand même très brièvement. Je pense que beaucoup me connaissent, sinon vous ne seriez pas là. Et je m'appelle Gérald Brunner. Je suis professeur de sociologie, ben, ici à la Sorbonne. Et donc, moi aussi, évidemment, je tiens à remercier la Sorbonne, le service culturel, et tous ceux qui ont vraiment très activement permis une organisation qui n'est pas facile, hein. Voyez, parce qu'en plus, il y a une manifestation à côté. Donc, à tout moment, peut-être, il va y avoir une invasion de l'amphithéâtre, et on verra ce qu'on va faire. Bon, ça, c'est l'histoire.

Par ailleurs, grâce en partie donc à la Sorbonne, ce que nous faisons ce soir, c'est-à-dire, on initie une université populaire autour de la rationalité. Je vais vous en parler un tout petit peu. Et c'est rendu possible par sa gratuité. Vous êtes là ici ce soir gracieusement. Ben, grâce aussi à la Sorbonne qui prête cet amphithéâtre, et ça lui coûte de prêter cet amphithéâtre. Donc, merci à cette institution. Et merci aussi parce que malgré ça, ça ne serait pas tout à fait gratuit, parce que vous voyez, il y a du chauffage, il y a de l'électricité, il y a des gens qui ont filtré à l'entrée, et cetera. Il y a tout un personnel. Et donc, la Fondation Descartes a permis à ce que ça soit totalement gratuit. Sinon, j'aurais été obligé de vous demander quelques euros, et vous auriez pensé que je me serais mis dans la poche. Donc, je préférais pas, je préférais pas que ça, voilà, que ça puisse être interprété comme ça.

Donc, la Fondation Descartes, ben, c'est une fondation qui est particulièrement adéquate pour cela, puisque c'est la seule fondation, à ma connaissance, en France, qui s'intéresse à la qualité de l'information et, entre autres aussi, à la désinformation. Alors, je vous conseille, c'est librement téléchargeable. Tous les ans, c'est une de leurs activités, pas la seule, mais il y a un rapport, une étude scientifique qui est faite sur l'information, par exemple, en santé, l'information et la question du climat. Et le dernier numéro, si je puis dire, annuel, c'est l'information et les questions géopolitiques. Hein, donc ça, c'est librement téléchargeable. Et je, de, de mon point de vue, c'est une, c'est études de très haute qualité. Donc, voilà, merci à eux aussi. Et puis, surtout, merci à, à, à vous, évidemment, d'être venu, de participer un peu à cette aventure.

Vous avez compris un peu le principe, je crois que j'ai essayé de m'expliquer sur les réseaux sociaux. Et donc, il y aura quatre séminaires. Ceux-ci peuvent être vus indépendamment les uns des autres, mais ceux qui suivront les quatre, ben, c'est, c'est mieux d'une certaine façon. C'est pas obligatoire. Je sais qu'il y a eu des problèmes aussi de, de place, ça s'est rempli très vite. Bon, ça, c'est une bonne nouvelle. Ça veut dire qu'il y a une appétence pour discuter ensemble des questions de rationalité. Et je vous comprends. Et ces séminaires, donc, tout est gratuit. Et d'une certaine façon, j'ai envie de passer un contrat moral avec vous. Évidemment, il y aura aucun contrôle particulier, mais je crois que vous l'avez lu, parce que je l'ai écrit. J'ai envie de vous demander, parce que ce qu'on fait là, c'est bien, on est très nombreux, mais vous vous rendez bien compte que c'est quand même une goutte d'eau, en réalité. Et donc, l'idée, c'était que vous puissiez reproduire ce petit séminaire que je vais vous faire, qui a une introduction à la pensée critique, à, à, à l'éducation qu'on appelle des, des médias et de l'information, les EMI. Ça va ? La première session, ça va être surtout ça. Je vais vous expliquer. Puis les autres, ben, on va parcourir un peu le fonctionnement de notre cerveau face à la fausse information, les biais cognitifs, et cetera. Je pense que tout ça, tout ça vous intéresse. On va essayer de faire une exploration ensemble de cela. Mais ce que je souhaiterais moi, dans, dans, dans l'idéal, c'est que, donc, vous reproduisiez tout simplement ce séminaire auprès de vos proches, de votre famille, de vos amis, peut-être de vos, de vos collègues de bureau, que sais-je, n'importe où, pour qu'il y ait un ruissellement. Celui-ci, ce serait bien qu'il fonctionne, quoi.

Si, et donc, pour ce faire, tout va être filmé, hein. Pas seulement par nos amis canadiens documentaristes, mais aussi par la Sorbonne. Ça, ça va être filmé, monté, et diffusé sur la chaîne YouTube de la Sorbonne. Je, je, je ferai l'information, la Sorbonne le fera aussi. Et par ailleurs, je vais confier, bah, les slides que je vais utiliser, les images qui seront librement téléchargeables, et aussi des documents pour expliquer, que vous puissiez revoir éventuellement la, les conférences et refaire à votre sauce, hein, à votre façon. Vous pouvez prendre vos propres exemples, bah, auprès de vos proches. Puis vous allez voir, ici, on va pas dire qu'est-ce qu'il faut croire ou pas croire. C'est pas ça la question. Il y a plein de, de, de, de questions, de problèmes, mais j'en sais pas plus que vous. Vous n'en savez pas plus que moi. Et personne n'en sait plus que quiconque, au fond. Donc, il s'agit pas de dire aux gens qu'est-ce qu'il faut penser. Mais par contre, parier sur une chose, c'est que nous avons tous des dispositions, en quelque sorte, à la pensée rationnelle. C'est-à-dire, à penser méthodiquement le monde. Et le problème, c'est que ces dispositions, elles sont concurrencées en nous-mêmes par d'autres personnages, dont je vais vous parler tout au long de ce séminaire, qui nous incite à penser parfois trop vite, trop, trop intuitivement, et donc à endosser des idées qui vont peut-être dans le sens de ce que nous avons envie de croire.

Voilà, je vous ai dit tout pour l'introduction. Donc, lors de ce premier séminaire, ben, je vais essayer de répondre à la question : pourquoi un séminaire sur le développement de l'esprit critique ? Et vous parler de la situation contemporaine. Alors, il y a plein de choses que vous saurez déjà, mais on va essayer quand même de rentrer dans le cœur du problème, de pourquoi nous en sommes là où nous en sommes. Parce que si vous avez répondu avec tant d'enthousiasme et si nombreux ce soir, c'est que je pense qu'on est tous à peu près conscients du même problème. Mais nous ne sommes pas les seuls à être conscients de ce problème, à, à vrai dire, puisque de, à peu près toutes les grandes institutions internationales ont pointé le risque qu'on appelle aujourd'hui de fake news, de fausse information, de désinformation, de mésinformation. Ça ne veut pas tout à fait dire la même chose, mais en tout cas, nous sommes en danger de croyance, en quelque sorte. Je dirais que l'actualité la plus récente, celle qui nous vient d'outre-Atlantique, n'est pas de nature à nous rassurer. Peut-être qu'on en parlera un petit peu. En tout cas, parmi toutes ces grandes institutions, bah, l'OMS, l'ONU, le Conseil de l'Europe, qui ont pris conscience de ce danger, il y en a une qui est intéressante parmi les autres, qui est le Forum Économique Mondial. Parce que le Forum Économique Mondial, tous les deux ans, fait une enquête auprès de 1500 experts qui soient académiques, du monde de l'entreprise, et cetera. Et on leur demande simplement : à votre avis, quel est le plus grand danger qui pèse sur l'humanité à court terme, à moyen terme, et à long terme ? Et vous allez voir, comme le montre cette slide, c'est que à court terme, ces 1500 experts ont estimé que c'était la mésinformation et la désinformation qui était le risque prioritaire qui pèse sur l'humanité. Ça peut sembler quand même un peu bizarre, parce que on est dans une période de perturbation climatique dont on voit les effets quasiment tous les jours dans l'actualité. Mais à mon avis, ce qu'ils ont voulu dire, et c'est ce qui est écrit d'ailleurs dans le rapport que vous pouvez librement télécharger, hein, vous avez, vous avez les références ici, mais encore une fois, vous les retrouverez donc lors de la diffusion du séminaire. Ce qu'ils ont voulu dire, c'est qu'en fait, aucun des autres problèmes qui menacent l'humanité ne peut trouver une solution si, ne nous, nous ne nous mettons pas d'accord sur la réalité de ce problème. Nous avons le droit de nous disputer, notamment en démocratie. C'est peut-être même un peu le cœur de la démocratie, la dispute dans l'espace public, mais à condition que nos arguments soient commensurables, c'est-à-dire que nous soyons d'accord sur un espace intellectuel commun. Or, le risque que courent nos sociétés, et en particulier les sociétés démocratiques aujourd'hui, c'est que nous vivions tous dans la même société, mais plus tout à fait dans le même monde. Le socle épistémique commun est en train de se fracturer. C'est aussi un des aspects qu'on appelle la polarisation des sociétés, et qui a d'ailleurs mentionné en troisième partie, vous voyez, parmi ces risques.

Alors, tout ce que je vais vous dire est inspiré globalement de trois livres que j'ai publiés et d'un que je suis en train d'écrire, mais que je ne peux pas vous conseiller, dont les titres sont assez explicites, n'est-ce pas ? Et voyez, par exemple, "La Démocratie des Crédules", c'est un livre que j'ai publié il y a 12 ans, et qui, à l'époque, a suscité un peu de controverse, n'est-ce pas ? On me disait parfois que j'étais un peu dans une panique morale, que j'exagérais, et cetera. Et c'était tout à fait audible, hein, c'était un débat. Mais seulement, ce genre de débats sont aujourd'hui, à mon avis, dépassés. La démocratie des crédules, nous y sommes. La démocratie des crédules, elle est là. Par exemple, outre-Atlantique, la réélection de Donald Trump fait aboutir une démocratie décrédule avec un casting parmi les des ministres, je ne veux pas faire le détail, mais par exemple, l'équivalent du ministre de la Santé, vous l'avez peut-être vu, qui est quelqu'un qui défend des positions antivaccin, conspirationnistes, et cetera. On a l'impression qu'on rentre effectivement dans un autre monde. Alors, comment est-ce qu'on en est arrivé là ? Bah, c'est ça que je vais vous raconter ce soir en introduction. Et puis, je vous l'ai dit, dans les autres séminaires, dans le deuxième, et bien, on va penser ce qu'on appelle les conditions métacognitives, c'est les conditions de notre environnement mental. Donc, faire de la métacognition, apprendre le fonctionnement de son esprit dans l'environnement, bah, c'est déjà commencer à faire de l'esprit critique. Et puis, les deux dernières séances seront plus exactement consacrées à des exercices, en quelque sorte, d'esprit critique, des problèmes qui sont très contre-intuitifs et amusants, hein, vous verrez pour ceux qui, qui, qui reviendront dans les séances suivantes, et que vous pourrez justement facilement faire autour de vous, parce que c'est beaucoup plus facile de montrer des raisonnements fautifs sur des problèmes amusants et neutres que de montrer un raisonnement fautif sur une théorie du complot qu'on vous oppose. Donc, moi, vous ferez comme vous voudrez, mais quand on aime bien quelqu'un, on peut lui consacrer du temps. Et quand on voit quelqu'un dériver, on n'est pas obligé de s'opposer ou d'essayer de l'humilier intellectuellement. Moi, ce n'est pas du tout la méthode que je vous propose. La méthode que je vous propose, c'est de regarder ensemble, de se rappeler de notre commune humanité. On n'a pas d'ennemis à proprement parler. Mais s'il y a une divergence d'interprétation, parfois, c'est peut-être dû aussi à des mauvais types de raisonnement. Et c'est peut-être un des leviers, j'y reviendrai, qu'on peut encore activer, parce qu'il y a plus beaucoup de leviers qu'on peut activer, malheureusement.

Alors, cette histoire, ben, elle commence d'abord, bah, par un fait historique majeur dans l'histoire de l'humanité, qui est, ben, simplement la disponibilité de l'information. Jamais dans l'histoire de l'humanité, nous n'avons eu autant d'information disponible. Et ça, c'est une très bonne nouvelle en soi. Et c'est pour ça d'ailleurs que au début des années 2000, on applaudissait en disant : "Grâce à Internet, on va arriver à la société de la connaissance, vers les sociétés de la connaissance". C'était le titre d'un grand rapport de l'UNESCO, hein, dans les années 2012, si je me rappelle bien. Et on appelait à la, la démocratie Internet, on espérait que ça amènerait nos démocraties vers un âge de maturité, en quelque sorte, et cetera. Il y a beaucoup d'auteurs qui ont écrit avec d'excellentes raisons, je comprends parfaitement leur raison. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. Et pourquoi ce n'est pas ce qui s'est passé ? Bah, parce que cette disponibilité de l'information, qu'on peut, par exemple, bah, voir par le nombre d'internautes dans le monde, hein, ce n'est pas toutes les innovations technologiques qui se déploient comme ça, hein, dans le, dans l'espace public. Alors là, vous voyez mon graphique qui date un peu. Aujourd'hui, il y a plus de 5 milliards d'internautes. Donc, ça commence, ça a continué à augmenter. Et ça, c'est un proxy, si vous voulez, de la disponibilité de l'information. En 2005, on avait produit 150 exaoctets de données, ce qui est tout à fait considérable. En 2010, on en avait produit 8 fois plus. Et dans les deux dernières années qui viennent de s'écouler, on a produit 90 % de l'information disponible. Alors, ça, par information, c'est évidemment des, éventuellement, ça. Quand, quand ce séminaire sera retranscrit sur YouTube, c'est de l'information, des cours de physique quantique, de philosophie, le prix de, de la pizzeria, la prochaine séance de cinéma, et puis, ben, toutes sortes de représentations du monde. Ce que ça a créé, c'est aussi, pour la première fois de l'humanité, une pression concurrentielle sur le marché des idées, comme il n'y en a jamais eu, tout simplement. C'est-à-dire que tous les modèles d'interprétation du monde se proposent librement sur ce marché des idées. Et la question qu'on doit se poser, c'est : dans cette cacophonie, qu'est-ce qui va l'emporter ? Parce qu'on a longtemps cru que ce, c'est les propositions fondées sur la rationalité qui l'emporteraient. En tout cas, c'est ce qu'on espérait au siècle des Lumières. Il suffisait d'éduquer et puis de rendre l'information disponible, et naturellement, des sociétés de la connaissance émergeraient. Parce que sur la concurrence, marché concurrentiel des idées, et bien, la rationalité, la vérité finirait par s'imposer. Thomas Jefferson, un des fondateurs de la démocratie américaine, justement, dont on parle le temps, hein, qui met en épigraphe d'un de ses textes : "La vérité peut se défendre toute seule". J'ai une mauvaise nouvelle : en fait, c'est non, pas vraiment. Et donc, nous allons voir pourquoi. Bah, parce que, par exemple, premièrement, cette disponibilité de l'information, et donc, elle est évidemment corrélée à un volume d'information. Et plus il y a d'information disponible, plus la possibilité que j'ai d'aller chercher une information qui va dans le sens de mes croyances préalables est importante. C'est ce que j'ai proposé d'appeler le paradoxe de l'information, le paradoxe informationnel. On aurait pu croire, plus il y a d'infos, plus les gens vont, vont s'éduquer, et cetera. C'est pas ce qui se passe. Plus il y a d'information, plus la probabilité de chance de trouver une information qui va dans le sens de mes compulsions personnelles est importante. Et va jouer un biais dont on parlera dans les prochaines séances, le biais de confirmation, évidemment, ce qui était largement documenté par les sciences sociales contemporaines qui s'intéressent à ces questions.

Le deuxième élément, non moins important et non moins positif, c'est que tout le monde aujourd'hui peut intervenir sur ce marché de l'information par l'intermédiaire des réseaux sociaux, d'un commentaire qu'on peut laisser après un film ou sur un article de presse, et cetera, et cetera. Auparavant, ce n'était pas très démocratique, le marché de l'information. Il était filtré, en quelque sorte, par ceux qu'on appelait les "gatekeepers" en théorie de la communication, c'est-à-dire des journalistes, des professeurs d'université comme moi, ou des syndicalistes, des responsables politiques. Bref, pas tout le monde. Des gens qui étaient considérés comme légitimes. Aujourd'hui, tout le monde peut intervenir, ce qui contribue à créer cette cacophonie. D'ailleurs, j'aime bien cette image qui est assez connue, parce qu'elle montre le même lieu en 2005 et en 2013, où vous voyez, il s'est passé un petit quelque chose, hein. Et c'était il y a plus de 10 ans, ça. Donc, effectivement, vous avez tous dans la poche un outil, même si on vous a peut-être demandé de l'éteindre, ce qui, ce qui serait bien, qui vous permet de filmer, de prendre une photographie d'un segment de réalité, et de le verser dans l'espace public, en réalité. Et donc, certains ont dit, comme je vous disais, qu'Internet allait démocratiser la démocratie. Et c'est vrai, d'une certaine façon. Mais d'un autre côté, ce qu'ils n'ont pas vu, c'est que ce serait une drôle de démocratie, c'est-à-dire que certains voteraient 1000 fois, tandis que d'autres ne voteraient jamais ou presque. Et donc, ça, c'est une des premières leçons, et quelque chose dont on doit prendre conscience dans notre information, dans notre univers informationnel, c'est la présence d'individus qui parlent plus fort et plus que tout le monde. C'est ce que la littérature appelle des "super-spreaders", c'est-à-dire des super diffuseurs d'information. Et là aussi, c'est peut-être une des données les plus solides des sciences sociales computationnelles, puisqu'on a pu évaluer que 1 % des comptes sur les réseaux sociaux produisent à peu près 33 % de l'information disponible. Bon, ben, c'est pas très grave si ce 1 % c'est les prix Nobel, les prix de, de philo, et cetera. Deuxième mauvaise nouvelle : non, ceux qui sont les plus actifs sur les réseaux sociaux et partout d'ailleurs ailleurs, c'est ceux qui sont porteurs d'une forme de radicalité. Ça ne veut pas dire qu'ils ont tort, mais ça veut dire qu'ils sont plus motivés que quiconque pour prendre la parole. La motivation, c'est ce qui explique leur surreprésence, leur surintervention un peu partout où ils peuvent le faire, surtout si, apparemment, avant, ils avaient l'impression d'être censurés, par exemple. Donc, Internet a été un grand espace de liberté, dont on sait très bien, parce que là aussi, c'est documenté, que les premiers qui ont pu en jouir, ce sont les plus radicaux dans notre, d'entre nos concitoyens. Et ça, cela se mesure de 1000 façons. J'ai pris un exemple parmi tant d'autres, par exemple, les antivaccins, ceux qui sont contre la vaccination. Alors, je sais bien que le sentiment de méfiance vaccinale peut être très répandu en France, selon certains sondages, il a pu atteindre jusqu'à 60 % de la population, ce qui est considérable au pays de Pasteur. Bon, mais en réalité, les vrais antivaccins militants sont très peu nombreux. Par contre, ils ont réussi justement par leur suractivité à sortir de leur zone, disons, de radicalité. Ils ont essaimé dans l'espace public leurs arguments. Et ça aussi, on peut le voir quasiment visuellement par cette, par cette enquête qui a été menée sur le Facebook américain. C'est intéressant cette enquête, je vais vous l'expliquer, c'est parce que c'était avant la Covid, avant la pandémie de Covid-19. Donc, là, vous voyez, ils ont regardé les points. Ce sont des pages Facebook. Donc, ça veut dire que pour monter une page Facebook sur un thème, il faut quand même être assez motivé. Donc, ce sont des pages Facebook qui sont soit pro-vaccin, c'est les points bleus, soit anti-vaccin, c'est les points rouges, soit neutres du point de vue du vaccin, c'est les points verts. Et qu'est-ce qui se passe ? Bah, d'abord, il y a plus de points rouges que de points bleus, alors que dans une population, il y a plus de gens qui sont quand même pro-vaccin que anti-vaccin, en réalité. Ce qui montre leur suractivité. Et en plus, vous voyez qu'il y a plus de points rouges parmi les points verts, c'est-à-dire qu'ils font plus de prosélytisme que les autres. Ils vont chercher nos concitoyens pour les convaincre. Ça veut dire que la crédulité, dans ce cas de figure, elle a une très bonne équipe de VRP, hein. Voilà comment un type de proposition sur ce marché des idées peut gagner un avantage concurrentiel, parce que ceux qui supportent ces idées sont plus motivés que les autres à faire valoir leur point de vue. Vous connaissez cette célèbre phrase : "Le mal n'a besoin de rien d'autre pour s'imposer que de l'apathie des gens de bien et de raison." C'est de notre faute, nous les laissons faire. Voilà. Moi, je ne demande pas spécialement qu'on censure ces individus, ils ont le droit, à la limite, dans les, dans le cadre de la loi, de s'exprimer. Le problème, c'est nous. Nous ne faisons rien. Nous les laissons faire. Et nous avons de bonnes raisons pour ça, on va voir pourquoi ensuite. Mais c'est un, c'est un peu aussi pourquoi j'ai voulu faire ce séminaire, en espérant que vous, voilà, que vous le diffuserez autour de vous, parce que c'est une façon de combattre aujourd'hui, d'être un citoyen aujourd'hui, c'est une forme de militance de dire : "Ben non, on va pas se laisser faire, on va pas se laisser faire, on va pas les laisser gagner peu à peu l'espace public jusqu'à ce qu'il soit trop tard." Dans certains pays, on dirait que c'est trop tard, en tout cas provisoirement. On verra ce que la suite dit, parce qu'en plus, ils vont très vite. Auparavant, les théories, par exemple, du complot, elles ont toujours existé, ce n'est pas Internet qui les a inventées. Songez, par exemple, à la résolution, je sais pas moi, du, du, du procès des Templiers, qui était fondé sur une théorie du complot. Toutes les grandes épidémies, peste, choléra, il n'y a pas, ce n'est pas seulement la pandémie de Covid-19, a été accompagnée, ont été accompagnées de théories du complot. Mais pendant longtemps, il fallait un certain temps d'incubation sociale entre un événement et l'apparition d'une théorie du complot, parce que ces théories, elles se diffusaient par le bouche à oreille. Elles n'avaient pas accès justement aux grands médias de diffusion. Et donc, l'interlocution ralenti la diffusion d'une proposition intellectuelle dans l'espace public. Aujourd'hui, c'est un petit travail que je fais pour vous montrer que, bah, c'est plus du tout ça. L'assassinat de Kennedy, ah, je sais pas s'il y a eu un complot ou pas, je tranche pas de la question. En tout cas, il a fallu attendre 27 jours après cet assassinat pour voir une théorie alternative à celle qui était livrée dans les médias. Les attentats du 11 septembre, qui ont donné lieu aussi à pas mal de théories du complot, bah, c'est intéressant, parce que c'est le même, la même, le même temps d'incubation : 27 jours. Puis, là, je passe un peu vite, tremblement de terre d'Haïti, et cetera. Et les attentats de Charlie Hebdo, qui est un sujet sur lequel j'ai particulièrement travaillé, et bien, il a fallu tout simplement zéro jours, c'est-à-dire qu'une heure après ces attentats, avant même qu'on sache exactement de quoi il retournait, il y avait déjà des gens qui écrivaient : "Vous allez voir, on va vous dire que c'est un attentat islamiste, mais en fait, c'est un attentat sous faux drapeau", et cetera. Alors que personne n'avait encore rien dit, parce qu'on ne savait pas exactement. On avait des images, des films qui commençaient à arriver, qui donnaient des suspicions d'interprétation, mais il n'y avait pas encore de version officielle. Donc, là, voyez, la rapidité de diffusion d'une théorie alternative, c'est déjà un peu la perte de la bataille pour nous. Pourquoi ? Parce que la première information que nous rencontrons en général, notre cerveau est ainsi fait, c'est ce qu'on appelle l'effet de primauté. On en reparlera aussi plus tard. Et bien, l'effet de primauté imprime en nous une impression qui sera durable, même quand on a le démenti de cette information. Ça laisse des traces, la première information que l'on trouve. Et les plus radicaux, donc, parmi ceux qui diffusent ce type de théorie, l'ont parfaitement intégré maintenant sous forme stratégique. C'est ce qu'on appelle l'exploitation des "data voids", c'est-à-dire des vides de données. Ce qui se passe systématiquement, donc, quand il y a, par exemple, un attentat, ou aux États-Unis, une fusillade, par exemple, dans une université ou une école, comme il s'en produit trop souvent là-bas, et bien, immédiatement, vous avez des gens qui vont vous dire : "Vous allez voir que on va vous dire que c'est encore un étudiant qui a pété les plombs et qui a tiré", et cetera, alors qu'on sait que ce sont des acteurs, il n'y a personne, il n'y a pas de mort, en réalité, c'est pour faire interdire les ventes d'armes, hein, voilà. Donc, là, on retrouve l'extrême droite américaine, l'ALR américaine. Ça, c'est aussi, c'est, c'est documenté. Tout ce que je vous dis, donc, bah, en fait, c'est illustré par des, par des références scientifiques que je vous donnerai dans les documents quand, quand, si vous voulez les, les télécharger, comme ça, vous irez regarder. Tout ça est très, très.

Donc, org is. Et de sorte que si vous faites des recherches, vous entendez parler à la radio d'un "mass shooting", et vous avez envie de savoir, vous êtes inquiet, peut-être vous connaissez des gens, ben, les premières recherches Google vont d'abord vous orienter vers des trous de, de lapin, en fait, qui vont vous proposer un type d'interprétation. Vous n'êtes pas obligé d'y adhérer, bien entendu, mais si vous êtes indécis sur ces questions, il y a une probabilité qu'ils vous amadouent. Et c'est ça le but, n'est-ce pas ? C'est d'amadouer un certain nombre d'indécis qui vont grossir peu à peu les, des interprétations alternatives. Alors, vous allez me dire : "Bon, d'accord, tout ça, c'est très bien, mais quand même, ce n'est pas crédible, les histoires en général." Donc, moi, je me sens pas tellement menacé par cela. Ben, en fait, il faut surtout pas, pardon, mais sous-estimer la puissance argumentative de, de ces raisonnements. En fait, bien sûr, certains de leurs arguments sont ridicules, mais d'autres peuvent être très troublants. Je vous l'ai dit, par exemple, pour les attentats de Charlie Hebdo, dès la première heure, il y avait déjà des arguments, n'est-ce pas ? Alors, certains disaient : "Bah, par exemple, François Hollande, il était président à l'époque, il est arrivé trop tôt sur les lieux." Ils avaient calculé, il est arrivé trop tôt, il s'est pas possible, donc ça veut dire qu'il savait avant. Imaginez l'ampleur de la bêtise à ce moment-là, quoi. Je veux dire, il forme un attentat sous faux drapeau, et il ne peut pas s'empêcher d'arriver trop vite par ce qu'il le dévoile. Bon, mais en même temps, c'est un argument qui n'est pas complètement stupide. Il est arrivé très vite. On pourrait dire : "Oui, c'est vrai, ça fait un peu rapide." On se souvient qu'un des frères Kouachi avait oublié ou laissé volontairement, on ne sait pas, sa carte d'identité dans la voiture. Tout ça forme, forme quoi ? Bah, ce que j'appelle un millefeuille argumentatif, c'est-à-dire un nombre d'arguments qui devient extrêmement impressionnant grâce justement au travail en essaim que permet aujourd'hui les mondes numériques. Alors là aussi, j'ai, j'ai dénombré un à un les arguments en faveur de la théorie du complot dans l'affaire de Charlie Hebdo, hein. Donc, le premier jour, il y avait 26 arguments en faveur de la théorie du complot. Quatre jours après, il y en avait plus de 100. Voyez ? Évidemment, certains de ces arguments sont à proprement parler ridicules. Par exemple, certains ont remarqué que la manifestation en soutien à Charlie Hebdo faisait un mouvement autour de la place de la République, et ils ont regardé le graphique que ça faisait, et c'était la carte d'Israël, quoi. Bon, moyennement convaincant, d'accord. Bon, mais dans ces dizaines et ces dizaines d'arguments, il y en a certains qui sont plus troublants. Et il ne faut pas, il ne faut pas prendre les gens qui croient ces théories pour des imbéciles. La plupart du temps, ils sont, l'imbécilité, ça existe, mais ils ne sont pas plus bêtes que vous et moi. Il ne faut pas être dans le mépris, en réalité. Il y a un certain nombre d'arguments qui s'agrègent les uns aux autres, et qui peu à peu leur fait dire : "Je n'y crois pas forcément complètement, mais il y a un truc bizarre." Et ça, c'est la porte d'entrée. Si en plus vous êtes en colère contre le gouvernement, vous êtes en colère contre les institutions, et cetera, qui vous fait dire : "J'ai quand même l'impression qu'il se passe quelque chose." En plus, évidemment, vous vous sentez plus intelligent, et cetera. Il y a toute une série de choses qui peuvent vous trouver, peuvent rendre désirable ces théories, hein. Et puis, il y a des variables sociales aussi. On sait que les gens qui se sentent déclassés, ou les gens qui ont une perception des inégalités sociales, par exemple, sont plus sensibles aux théories du complot. Il y a plein de variables, il n'y a pas une variable qui explique tout ça, c'est un phénomène hautement multivariable, sociologique complexe. Mais en même temps, ben, ce que ça crée, c'est d'abord une intimidation intellectuelle. Quand vous avez des dizaines et des dizaines d'arguments, et que vous n'êtes pas préparé, ça va mal se passer pour vous, hein. Essayez de contredire un antivaccin si vous n'êtes pas préparé, vous allez être ridicule. Et si une troisième personne qui écoute, qui est neutre sur cette question, elle va croire la personne qui a le plus d'arguments. C'est logique, il n'y a pas besoin d'être irrationnel. Il y a une logique à dire : "Bah oui, parce que si vous vous opposez simplement, tu es débile, n'importe quoi, des sourires, ça suffit pas." Et à un moment donné, c'est la personne, vous parle de, de l'aluminium avec des, des éléments scientifiques, et cetera, que vous maîtrisez pas, ben, ça va être difficile, en réalité. Donc, ce que nous faisons la plupart du temps, c'est parce que nous sommes moins motivés queux. Qu'est-ce qu'on fait ? Bah, rien. Rien. Parce qu'en plus, ils sont très agressifs, croyez-moi, très agressifs. Même quand on essaie d'être gentil comme moi, ça suffit pas. Tant, vous avez vu le nombre de précautions que je prends, hein. Mais ceci dit, ils sont effectivement très agressifs, ils peuvent vous harceler. Mais bon, je ne suis pas le plus à plaindre, il y a des collègues qui ont vraiment subi des, des désagréments. Moi, je ne me plaindrai pas. Mais de ce fait, on comprend que chacun d'entre nous n'a pas intérêt à intervenir, sauf si ça fait partie de son identité. Mais maintenant, vous êtes venu ici ce soir, vous êtes impliqué, en plus, vous avez, vous êtes filmé, hein. Je plaisante. Et donc, en l'occurrence, ça crée donc un double effet : une impression que peut-être tout n'est pas faux, et en même temps, une intimidation intellectuelle qui explique cette asymétrie de visibilité des points de vue. Et puis, il y a autre chose qui facilite leur tâche, mais que vous devez connaître sans doute, mais je ne peux pas ne pas en parler, c'est la fameuse loi de Brandolini, n'est-ce pas ? La loi de Brandolini, c'est une loi qui établit que il faut moins de temps pour diffuser une ânerie que pour la défaire. Il faut beaucoup de temps, parfois, pour défaire une sottise, et pas tellement de temps pour la diffuser dans l'espace public. Alors, je vais vous donner un exemple qui me semble intéressant, un exemple de théorie du complot, la kiné, voyez. Je vous explique un peu, parce que c'est en anglais. Je vous explique le contexte. C'est le film Captain America qui a été tourné en 2011. Et vous voyez là, c'est une scène à Times Square, un endroit célèbre de New York. Et là, il y a un internaute qui dit : "Oh, il y a un truc bizarre." Donc, je sais pas si vous voyez à gauche, il y a une bière, c'est la bière Corona. Je sais pas si vous voyez arriver le truc. Et à droite, regardez, on dirait un truc avec des spikes comme ça, on dirait éventuellement un virus, un coronavirus, quoi. Ouais. Ah, ben, il ne lui a pas fallu longtemps pour remarquer ça. Mais par contre, il y a un autre, parce que c'était un de ses amis qui a voulu lui répondre, il a dit : "OK, ça, je ne laisse pas passer, d'accord." Donc, gardez bien la loi de Brandolini en tête, hein. Dit : "Mais le problème, c'est que ce n'est pas assez clair. Je ne peux pas voir, c'est exactement ce que c'est que cette pub à droite. Qu'est-ce que c'est que cette publicité ? Est-ce que c'est vraiment quelque chose qui avertit du coronavirus ? Je ne sais pas. C'est de la prévention de l'OMS, par exemple, ou autre ?" Alors, il dit : "Bah, c'est bien parce que comme c'est à Times Square, je vais regarder tous les films qui se sont tournés à Times Square dans cette période." Il y en a pas mal, mais ça fait beaucoup de temps et ça ne sert à rien parce qu'il n'a rien trouvé. Donc, il désespère un peu. Puis, ah si, j'ai une idée. En fait, il n'y a pas que les films de cinéma, parce que Times Square, c'est aussi un lieu surtout touristique, donc il y a plein de gens qui ont dû filmer Times Square. J'ai me servir du moteur de recherche sur YouTube pour voir toutes les vidéos de Times Square. Il y en a beaucoup, beaucoup. Je vous rappelle qu'on cherche ça, n'est-ce pas ? Et tout à coup, miracle, il tombe sur cette image où voit, voyez, c'est beaucoup plus clair à, à droite, hein, c'est beaucoup plus clair. Et donc, est-ce que c'est, je ne sais pas, une publicité pour l'OMS, coronavirus ? En fait, non, c'est une publicité, voilà, pour les pas de baril, là. Bon, voilà. Ça, c'est une illustration de la loi de Brandolini. Et je comprends complètement mes concitoyens qui n'ont pas forcément le temps, l'envie, l'énergie pour aller faire ça. Mais en même temps, faut voir le prix qui est payé en retour.

Et alors, sur quel levier jouer, vous allez me dire ? Ben, c'est ça qui nous réunit. Il nous reste quand même un levier possible. Et il y a un article qui est très célèbre, qui est apparu maintenant en 2018, donc en mai 2018, ça, ça date un peu, qui a été publié par Science, et voyez, "How Lies Spread", comment le mensonge se diffuse, et qui était spécifiquement, comme c'est bizarre, une étude sur Twitter à ce moment-là, qui a étudié 138 000 histoires en concurrence, et qui a montré que certaines histoires, dans certaines conditions, fausses, se diffusent mieux, plus profondément, six fois plus profondément que des histoires vraies. Donc, il y a une terrible, un terrible avantage concurrentiel dans certaines circonstances pour le faux versus le vrai. Donc, pardon Thomas Jefferson, mais non, la vérité ne peut pas se défendre toute seule. Et puis, euh, on avait plusieurs, disons, manettes possibles. Vous savez peut-être, le président de la République m'a demandé de présider une commission sur ces questions. Donc, on s'est réuni à 14 pour trouver des solutions. On a proposé pas mal de solutions, et certaines d'entre elles relevaient de la modération, parce que je vous ai pas parlé des algorithmes, bien sûr, mais ça fait partie de l'environnement. Ces algorithmes sur les réseaux sociaux, ben, ils vont mettre sur le devant un certain nombre.

D'informations fondé sur la conflictualité par exemple, et donc ça va contribuer à nous polariser. Par exemple, Facebook, pendant longtemps, un message qui était assorti de l'émoticône colère était cinq fois plus visible qu'un message assorti de l'émoticône like. Et on a observé exactement la même chose sur le web chinois. Donc vous voyez, ce n'est pas culturel.

Il y a des sonnages de notre attention, parce que n'oubliez pas que ces entreprises, elles ont pour but de convertir notre disponibilité mentale en capital économique par l'entremise de la publicité. C'est leur business model. Je, je, je critique pas, si je peux dire. Mais le problème, c'est que leur intérêt économique n'est pas toujours convergent avec les intérêts de la démocratie. Parce que leur intérêt à eux, c'est que vous restiez le plus longtemps possible sur YouTube, et cetera, et cetera. Sauf que peut-être que vous allez rester plus longtemps s'il y a, par exemple, des vidéos d'un politique qui se fait entartrer, et cetera, que plutôt un cours de physique quantique. Enfin, pas nous ici, je veux dire, mais les autres dehors, ils sont comme ça.

Et donc, peu à peu, notre espace public est grignoté par la conflictualité, par de la fausse information, et ce, et ça se passe doucement, mais ça se passe assez sûrement. Mais on espérait quand même raisonner les grands propriétaires de réseaux sociaux pour qu'ils fassent de la modération. Et vous savez qu'ici, en Europe, on est une citadelle, d'une certaine façon. On a le Digital Services Act, qui peut punir très vertement des grandes entreprises si elles ne montent pas un peu P de blanche, même si c'est, on peut discuter des moyens de contrôle, mais peu importe, ça va dans le bon sens. Et puis, et puis, et puis voilà.

Et puis tout à coup, les choses ont basculé, et on ne sait plus tellement. Je ne vois pas dans l'avenir, mais on ne sait plus tellement si on peut compter sur ces puissants leviers qui étaient la modération sur les réseaux sociaux. Alors, qu'est-ce qu'il nous reste nous ? C'est-à-dire notre cerveau. Les meilleurs régulateurs, les meilleurs modérateurs, c'est nous. Si nous ne partageons pas de la fausse information, si nous ne la likons pas, si éventuellement nous contreargumentons sur notre, disons, zone de compétence, bien, c'est ce que nous pouvons faire de mieux.

Mais le problème, il y a encore une petite étape, c'est précisément pouvoir voir assez clairement dans le fonctionnement de son propre processus cognitif. Et c'est pour cela que, encore une fois, j'ai fait ce séminaire, c'est pour essayer d'apprendre ensemble à dompter certains mécanismes dont on est tout, tous victimes, moi-même qui vous parle, tous les jours. Il n'y a pas un coup de baguette magique où vous viendrez tout à coup comme ça. C'est, faut pas espérer ça.

Mais par contre, peut-être qu'à force d'exercice, à force de lucidité sur certaines structures de situation, vous vous direz : "Ah, ça me rappelle quelque chose. Attention, ne me précipitons pas trop sur cette information, parce que comme par hasard, elle va dans le sens de mes préférences politiques, par exemple, ou religieuses, ou ce que vous voulez." Donc, mon désir peut contaminer mon croire. Faut que je me méfie. Et en plus, quand mon désir va de pair avec des formes de raisonnement intuitif qui vont dans le sens de, de ma pensée spontanée, alors je dois être très méfiant.

Parce que notre cerveau est un outil formidable, mais il nous trompe systématiquement dans certains cas. L'illustration la plus simple, c'est par exemple les illusions d'optique. J'en ai trouvé une récente et très belle. Voyez ces deux personnages féminins. On dirait, je sais pas s'ils sont féminins, appelons-les féminins. Ces deux personnages ont la même couleur de peau. Mais c'est incroyable, c'est scandaleux. Voilà, ça, c'est une vérité scandaleuse, et pourtant, c'est vrai. Ils ont vraiment la même couleur de peau.

Alors, je ne suis pas un très bon bricoleur, mais j'ai coupé l'image en deux, et puis je l'ai collée pour vous le montrer. Hein, voyez, c'est la même couleur. Même si à la droite et à la gauche, on a l'impression que ça varie encore. Non, non, c'est vraiment la même couleur. Hein. Donc, je vous remets l'image. C'est une, c'est une illusion d'optique très résistante. Bon, mais évidemment, les illusions d'optique, ce n'est pas ce qui va nous intéresser ici. C'est passionnant, mais ce n'est pas mon domaine de compétence.

Ce qui va nous intéresser beaucoup plus, c'est un peu les illusions mentales, n'est-ce pas ? Parce que ces illusions, elles sont moins fortes que les illusions d'optique. Ça, c'est la bonne nouvelle. Nous pouvons rétrojuger sur ces illusions mentales. D'ailleurs, j'aime pas tellement le terme d'illusion mentale, parce que c'est pas aussi mécanique qu'une illusion d'optique. C'est plutôt une tentation mentale, je dirais. C'est une tentation à laquelle on peut résister. Et ça tombe bien, il est urgent de le faire.

Parce que la littérature a montré qu'entre toutes les variables qui prédisent la diffusion de fausse information, il y en a beaucoup. Les variables politiques, et cetera. Par les radicalités politiques diffusent plus d'information que les autres positions politiques. Tout ça est très documenté, et c'est un peu près partout dans le monde. Donc, maintenant, on a une littérature internationale. Il y a le niveau d'étude, il y a plein de variables qui expliquent une partie de la variance du, du, du phénomène, hein. Mais ce qui explique le plus, ce qui prédit le plus, et c'est une bonne nouvelle en fait pour nous, c'est ce qu'on appelle la lazy thinking, c'est-à-dire la pensée paresseuse.

En nous tous, il y a un paresseux, en quelque sorte. Hein. La littérature avait appelé ça aussi à un moment l'avarice cognitive. J'aime bien ce terme, c'est Fiske et Taylor, l'avarice cognitive. Nous sommes avares. Qu'est-ce que ça veut dire ? Bah, ça veut dire qu'en fait, on ne veut pas dépenser trop d'énergie mentale, et on veut bien avoir un produit satisfaisant. On ne cherche pas l'optimalité. Mais le problème, justement, c'est que quelquefois la vérité, c'est une recherche d'optimalité. Aujourd'hui, c'est le vraisemblable qui l'emporte sur le vrai, et c'est cette bataille qu'on est en train de perdre.

Et donc, en effet, on ne peut pas être toujours dans un système analytique, ça nous épuiserait. C'est pour ça qu'il faut essayer d'apprendre à reconnaître les situations typiques où nous avons des chances de nous tromper, et où ça vaut le coup de dépenser, en quelque sorte, un peu d'énergie mentale. Et c'est donc, encore une fois, l'objet de ce séminaire. Nous allons voir un certain nombre d'exemples. Mais quand même, je vais vous en donner un. Puisque parmi ces tentations mentales, ben la littérature en a dénombré pour l'instant à peu près 150, qu'on appelle des biais cognitifs, n'est-ce pas ?

Et avec une cinquantaine de collègues, on est en train d'essayer de les lister, de les illustrer, et cetera. Ça, c'est un autre, un autre travail. Et on en découvre à chaque fois. C'est-à-dire, il y en a toujours un peu plus. Et puis ces biais cognitifs, ils peuvent s'hybrider avec des stéréotypes sociaux, et cetera. Ce n'est pas des choses qui, qui font, qui sont comme ça dans l'air. Évidemment, c'est un carnet socialement, selon ses préférences politiques. Tout ça se, se mélange et forme une très grande complexité. Donc, c'est seulement une partie de l'explication, hein. C'est biais cognitif, pas expliquer les fake news seulement, ou le complotisme seulement avec ces biais cognitifs, mais c'est une partie de l'explication. C'est ce que montre la littérature, par la lazy thinking, n'est-ce pas ?

Alors, ben, par exemple, au moment de la Covid-19, prenons un, un à cet exemple, qui, encore, qu'on a tous vécu, je pense. Il n'y a pas de petit de 2 ans dans la salle. Il y a une vidéo qui a été vue plus d'un million de fois, et qui a été faite, en l'occurrence, par un Belge. Rien à voir, qu'il soit belge. Mais ce monsieur montre que la Covid-19, en fait, c'était comme par hasard, diffusé en même temps et dans les mêmes lieux que les antennes 5G. Et c'est vrai. Regardez, c'est un montage que j'ai fait. Ce n'est pas très, voyez, je ne suis pas très à droit, mais à gauche, vous avez les zones au départ de la pandémie, les zones de diffusion, rouge là, avec l'ampleur, l'ampleur de la diffusion du virus. Et à droite, vous avez l'implantation de l'antenne 5G. C'est vrai que ça se recouvre un peu. On va dire qu'il y a une corrélation entre les deux phénomènes, d'accord ?

Et qu'est-ce que fait notre cerveau quand il voit une corrélation ? Il a envie, il nous suggère, c'est ça la tentation mentale, il nous dit : "C'est peut-être une causalité. Peut-être que l'un a causé l'autre." C'est possible, ouais. Bah, pas toujours. Parfois, en effet, une corrélation, c'est une causalité, mais pas toujours. Et certainement pas là, évidemment. Puisque oui, il y avait bien une corrélation. Et en plus, il disait que les premières antennes 5G avaient été créées, posées à, à Wuhan, je crois que c'est comme ça que la, la ville. Évidemment, ça collait assez bien. Ce qui n'était pas vrai, en fait. Il y en a, il y a plusieurs villes, dont Wuhan, mais bon, bref. Il s'arrangeait un petit peu avec la réalité pour faire quoi ? Bah, pour faire un effet de dévoilement. On se dire : "Ah, ben non, ça ne peut pas être une coïncidence." Là, alors, ce n'est pas une coïncidence. En effet, puisqu'en fait, une épidémie se diffuse beaucoup plus facilement quand il y a de la compacité humaine. Par là, ce soir, j'espère qu'il n'y a pas de grippe, parce que sinon, on est mal. Bon.

Et évidemment que, donc, dans les grandes villes, et c'est normal aussi, que les innovations technologiques se développent pour des raisons économiques, prioritairement dans les grandes villes. Puis après, on équipe les zones où il y a un peu moins de gens. Donc, qui a une corrélation, c'est tout à fait naturel. Mais ça ne veut pas dire que l'antenne 5G a le moindre rapport, évidemment. Mais ceci dit, ça a abouti à des antennes qu'on a, qu'on a incendiées un peu partout en Europe, et à des gens qui se sont fait tabasser, hein, des opérateurs de ces antennes 5G qui ont été agressés physiquement. Je pourrais dire la même chose pour le vaccin, un peu partout, et cetera, hein. Donc, ces choses-là, qui sont un peu amusantes, elles débordent, hein, des mondes numériques, et elles s'incarnent suite, regardez l'invasion du Capitole, lors de l'avant-dernière, enfin, la dernière élection avant celle-ci, n'est-ce pas ?

Alors, oui, ben, corrélation n'est pas causalité. Un de nos maîtres en sociologie rappelait cette, cette anecdote. Vous savez que plus il y a de cigognes dans une ville, et plus il y a de bébés qui naissent. Tout le monde est au courant de, de, comment ça se passe. Bon. Donc, vous savez que ce n'est pas les cigognes, a priori, qui, qui a. Moi, je suis du Nord-Est, hein, donc, c'est, je sais pas si ça vous parle, les cigognes. Mais en réalité, évidemment, plus il y a de bébés qui naissent, plus il y a de construction immobilière. On construit pour, voilà. Plus il y a de construction immobilière, plus il y a de surface de toit. Plus il y a de surface de toit, plus il y a d'opportunités de nidification pour les cigognes. Voilà. Donc, il y a bien une corrélation, mais qui, qui n'est pas directement liée au fait que les cigognes apportent les bébés, ou l'inverse, hein. Ça aurait pu être les bébés qui apportent les cigognes. Vous n'avez pas pensé à ça ? Mais ça aurait pu être tout à fait ça.

Donc, en fait, oui, non, corrélation n'est pas causalité. Comme vous le voyez sur cette, sur cette image, deux événements surviennent ensemble, mais probable, ce n'est pas le canard qui a défoncé la porte.

Alors nous voici arrivés à notre conclusion, que je vais faire durer un, un tout petit peu. Ça déborde un petit peu, pardon, sur le temps, parce qu'on a commencé 10 minutes après. Mais bon, ceux qui doivent partir, bien sûr, vous pouvez partir. Vous serez filmé. Encore une fois, euh, où nous en sommes aujourd'hui ? On a des interrogations presque métaphysiques, en ce moment, sur notre civilisation. Est-ce qu'on est au bout ? Qu'est-ce qui va se passer ? Euh, je sais pas pour vous, mais moi, je confesse que je suis inquiet, hein. Même si, vous voyez, je fais beaucoup de blagues, mais en réalité, nous sommes un peu tous portés par cette inquiétude. C'est peut-être aussi pour ça que vous êtes si nombreux aujourd'hui, hein. Il y a quelque chose, il y a une demande de, de réaction.

Et ça m'a rappelé, ça m'a rappelé une interrogation d'un, d'Enrico Fermi, hein, qui est un prix Nobel de physique en 1938, et qui, en 1950, il était des collègues à Los Alamos, et il, il sort, et il regarde le ciel, et il dit, après une longue conversation : "Mais alors, où sont-ils ? Où sont-ils ?" Vous savez de quoi il parlait ? Des extraterrestres. Où sont-ils ? Ça, c'est Fermi, le paradoxe. Donc, de Fermi, que, oui, il avait calculé. Il faut dire que c'était un virtuose, en fait, Fermi, dans bien des domaines, puisqu'il a été prix Nobel, mais aussi dans l'évaluation des ordres de grandeur. Il était capable, paraît-il, si vous voyez une salle comme ça, de dire combien de petits cubes de, je sais pas, de 30 cm cube, pourraient remplir. Il était capable de le calculer très vite. Une sorte de virtuose de ça.

Et donc, il a appliqué sa virtuosité à l'immensité du ciel. Il s'est dit : "Mais nous ne sommes probablement pas seuls dans l'Univers." Étant donné, on ne connaissait pas encore le nombre d'exoplanètes qui, dont la détection explose en ce moment. Donc, la vie existe probablement, en toute probabilité, ailleurs. Ça, on n'en sait rien, mais c'est une conjecture qui est raisonnable. Mais s'ils existent, s'il y a des civilisations plus avancées que les nôtres, pourquoi elles ne sont pas venues jusqu'à nous ? Ça, c'est une question qui, qui se pose.

Et alors, qui a été beaucoup repris, et qui a même donné lieu, en fait, à des développements, notamment par quelqu'un qui s'appelle Drake, et qui a fait une, une équation, et qui établit, en fait, que, bah, supposons qu'une civilisation dure 10 000 ans, ce qui est déjà pas mal, ce qui est beaucoup plus que la plupart des civilisations qu'on a pu établir sur la Terre, parce que, cherchez, a fait un calcul, c'est à peu près 420 ans, la durée d'une civilisation. Donc, la question que je pose, c'est : est-ce que notre civilisation va durer, et combien de temps ? N'est-ce pas ? Parce que malheureusement, une interprétation du paradoxe de Fermi, pas la seule, mais une interprétation très pessimiste, c'est qu'il n'y a aucune civilisation, tout simplement, qui a réussi à atteindre un stade où elle aurait pu nous envoyer des signes qu'on aurait pu capter, par exemple, radio, parce qu'il y a un programme qui s'appelle le programme SETI, qui, depuis des décennies, scrute, écoute le ciel, plutôt, et n'a rien entendu que du vide.

Alors, évidemment, c'est extrêmement perturbant, au moment où nous sommes confrontés à ces interrogations sur notre civilisation. D'ailleurs, il y a un historien qui s'appelle Tainter, qui a beaucoup travaillé sur la chute des civilisations, c'est bien Maya, Rome, et il a, il en a fait une équation, comme ça, un peu informelle, en disant que finalement, une civilisation, elle s'écroule quand le poids de gestion de sa complexité excède les avantages de cette complexité, hein. Évidemment, c'est quelque chose qu'on, qu'on pourrait craindre.

Mais sinon, il y a une autre explication du paradoxe de Fermi, c'est tout simplement que oui, ils sont venus jusqu'à nous, ils sont là, et simplement, nous ne les avons pas vu. Alors, alors, d'abord, ce n'est pas vrai. Certains nous les ont vu, et c'est là-dessus que je veux terminer mon, mon intervention. Et d'ailleurs, c'est une croyance qui a, en quelque sorte, un regain nouveau, hein. C'est quelque chose qui avait un peu disparu, qui était très à la mode, alors à la fin des années 40, on va voir pourquoi, dans les années 50, puis dans les années 70, ça remonte comme ça par vagues, et ça, c'est très intéressant. C'est-à-dire qu'il y a une forme de mode, en fait, de croyance aux extraterrestres.

Et là, c'est en train de, c'est en train de revenir. Parce que, par exemple, en, en 1996, il y avait 26 % des gens aux États-Unis qui croyaient que les, les phénomènes volants non identifiés, les OVNI, disons, étaient en fait des présences d'extraterrestres. Et aujourd'hui, ils sont 34 %. Donc, ça, ça augmente un peu. Et à peu près dans tous les pays, on a entre 20 et 30 %. Alors, dans certains pays, c'est un peu plus, mais entre 20 et 30 % des gens qui croient que les extraterrestres sont venus déjà jusqu'à nous, qui sont parmi nous.

Et un des premiers, il y a beaucoup de visualisations, mais vous avez peut-être entendu parler du terme de soucoupe volante. Et bien, ce terme, on le doit à quelqu'un qui s'appelle Kenneth Arnold. Alors lui, ben, il est, un des premiers, précisément, à avoir vu, dans son avion, parce qu'il survolait comme ça, un petit monde, il a vu en 1947, un certain nombre, ben, d'objets volants qui avaient cette forme-là. Alors, retenez bien, regardez, hein, elle était un peu comme ça, comme un, comme un petit boomerang, en quelque sorte, je sais pas comment dire, un peu discoïdal à l'avant, et puis, en fait, à l'arrière, bien, c'était incurvé.

Et donc, ben, son témoignage, parce que, il y avait une attente, il y avait toute une série de, il y avait une littérature de science-fiction beaucoup sur ces questions, son témoignage a fait le tour du monde, en fait. Mais dès le début, ça donnait lieu à un malentendu, hein. Parce que lui, ce qu'il a dit, c'est que vous avez vu, hein, les formes qu'il a décrites, mais pour décrire leur mouvement, il a dit : "C'était comme des soucoupes qui ricochaient dans l'air." Il n'a jamais vu des soucoupes volantes, hein. Mais après cet article, tout le monde a vu des soucoupes volantes.

Ce qui est très intéressant, c'est que les témoignages ensuite décrivaient des soucoupes volantes, alors que c'était une mésinterprétation, un malentendu entre Kenneth Arnold et les journalistes. Alors, ce qui est intéressant du point de vue plus sociologique, parce que c'est un fait sociologique, en fait, ces croyances-là, c'est peut-être un des grands mythes du 20e siècle, un nouveau grand mythe. Il y a, dans la littérature avant le 20e siècle, des, des, des imaginaires littéraires qui ont, qui ont supposé qu'il y avait d'autres, d'autres vies intelligentes ailleurs. Mais c'est vraiment au 20e siècle que c'est devenu une croyance des gens, qui n'en faisaient pas un objet de littérature, mais bien une, une conviction éventuelle, avec des théories du complot que vous connaissez. La vérité est ailleurs. Les gouvernements, éventuellement, marchent main dans la main avec des reptiliens qui sont parmi nous. Il y a toutes sortes d'expressions de ces croyances.

Mais quand on regarde comment ça a fonctionné, alors à la fin des années 40, il y a une grande mode aux États-Unis, puis ça s'est un peu éteint. Et à l'époque, fallait un certain temps pour que les modes arrivent, passent l'Atlantique. Et ben, c'est venu en Europe en 1954, hein. C'est là qu'on a vu le plus grand pic d'observation en France. Il y avait 200 témoignages par jour, c'est quand même pas mal. À tel point, d'ailleurs, que le maire de Châteauneuf-du-Pape, dans le Vaucluse, vous connaissez, a rédigé un arrêté municipal pour interdire le survol de la commune par les soucoupes volantes. Bon.

Alors, ce qui est très intéressant dans cette affaire, c'est que Aimé Michel, qui était un écrivain justement à succès autour de ces questions de soucoupe volante, a fait une prédiction. Parce qu'à l'époque, il faut bien se rendre compte qu'on pensait encore que si venaient de quelque part, les extraterrestres, c'était de Mars. On croyait aux Martiens, d'une histoire un peu longue, les canaux martiens, et cetera. Mais passons sur cette histoire un peu longue. Et on se disait : "Ben, ils viennent forcément plus souvent quand Mars est proche de la Terre, hein, parce que Mars se rapproche de la Terre, donc il y a moins de distance à faire pour eux." Bon, ok, ils ont de la technologie, mais ils vont venir plus souvent. Ce qui permettait à ses croyances, si je puis dire, et donc notamment à Michel, de faire des prédictions.

Et al, j'ai retrouvé une de ces prédictions dans Paris Match de l'époque, c'est-à-dire, à grosse diffusion. Et il dit à tous les gens : "Regardez le ciel cet été, vous allez voir des soucoupes volantes." Et alors, ça, c'est très intéressant pour l'analyser justement rationnellement, pour comprendre pourquoi il y a des flux, en fait, pourquoi est-ce qu'il y a des modes, et pourquoi c'est oscillatoire. Ben, tout simplement, parce qu'on peut supposer que, d'ailleurs, on voit plus de soucoupes volantes en été qu'en hiver. Pourquoi ? Parce qu'il y a plus de gens qui regardent le ciel en été qu'en hiver. Et là, il y a eu particulièrement beaucoup de gens qui ont regardé le ciel.

Faut savoir, faut avoir en tête que même pour les soucoupistes convaincus, qui croient aux soucoupes volantes, on les appelle comme ça, les soucoupistes, ils admettent, c'est pas moi, ils admettent que 80 % des témoignages sont en fait des mésinterprétations de la lune, ou truc comme ça, ou de ballons, je sais pas, thaïlandais, comme on dit là, lanternes thaïlandaises, et cetera. Ils admettent ça. Donc, c'est normal que si vous avez 1000 gens qui observent, il y a 80 % d'entre eux, bah, qui vont se tromper. Si vous en avez un million, il y a beaucoup plus de témoignages. Donc, en fait, quand vous suscitez socialement de l'observation, ben mécaniquement, vous allez créer un témoignage, et donc un va-et-vient entre l'expression de ces croyances. Ce n'est pas que ces gens mentent, ce n'est pas qu'ils sont mythomanes, ce n'est pas qu'ils sont atteints de psychose collective, comme on le disait à l'époque. C'est tout simplement un phénomène social où on va susciter de l'observation, et donc probablement de la mésinterprétation.

Sauf bien sûr, s'ils ont vraiment vu des soucoupes volantes, et qu'elle venait à heure fixe, quand effectivement Mars était plus rapprochée. Mais c'est bizarre, maintenant, on croit plus tellement à la théorie des oppositions martiennes, et donc on n'observe plus cela, n'est-ce pas ? Mais je me suis posé une question, et je terminerai vraiment un peu là-dessus. Je me suis posé une question, en fait, c'est si en réalité, le nombre de vues de d'extraterrestres était dépendante des observateurs, et s'ils existaient vraiment. Voilà. Parce qu'il reste ses 20 %. OK, 80 % de confusion, mais il reste 20 %. On aurait probablement des preuves aujourd'hui. Et normalement, pardon, mais ces preuves, en toute logique, je ne sais pas moi, si les soucoupes volantes existent ou pas. Voilà.

C'est ce que je veux vous expliquer. Avoir une position rationaliste, ce n'est pas trancher cette question. Je n'en sais rien. Par contre, j'évalue les arguments qui sont mis dans l'espace public, et je me dis, compte tenu de ce que je vous ai déjà dit, que normalement, les preuves de l'existence de soucoupes volantes devraient être proportionnées au nombre de photographies que l'on prend dans le ciel. Et malheureusement, pour ceux qui croient ça, il y a une progression géométrique du nombre de photos. Et encore, je me suis arrêté un peu tôt, voyez, dans le, dans le graphique. Et pourtant, on ne trouve pas plus de preuves d'existence des soucoupes volantes, ce qui me fait un peu douter de l'existence de ce phénomène.

Mais pour finir tout à fait sur une anecdote que je ne manque jamais de raconter, donc vous n'y couperez pas. Pour finir tout à fait, encore une fois, il ne s'agit pas d'humilier les personnes, mais simplement de présenter des arguments éventuellement rationnels, pour que chacun prenne conscience de l'environnement intellectuel dans lequel il se trouve, éventuellement de raisonnement. Et puis, ne croyez pas que les croyants, dont on moque les croyances folles, expriment toujours une adhésion inconditionnelle à leurs idées. Prenez même les platistes, ceux qui croient que la Terre est plate, donc, hein. Il y en a un certain nombre, et ils se réunissent en, en congrès. Ils sont plus nombreux que nous, hein. Et pour que ça nous fasse méditer sur l'ambivalence de la croyance, sachez que le président de cette association, donc, a fait ce congrès, a tweeté, tellement content après ce congrès, qu'ils avaient des membres tout autour du globe. Je vous remercie. [Applaudissements] [Musique]