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Chapitre 5 L’oublier
Massa Bas tenaient toujours, mais son aspect avait changé. C’était une ville exsangue qui domine et maintenant la plaine. Les murs semblaient à tout moment sur le point de se rompre. Des réserves d’eau et de nourriture étaient quasiment épuisées, et des hordes d’oiseaux carnassiers tournaient au-dessus des murs. Elle est fondée sur des corps qui n’avaient pas été brûlés. La ville était sale, les habitants épuisés, les guerriers avaient le visage creusé. De vieux chevaux qui se perdaient parfois dans le désert avançaient d’études vers l’horizon jusqu’à ce que leur force les quitte et qu’ils s’effondrent pour de bon dans le sable chaud de la mort. Plus personne ne parlait, et chacun attendait que la ville cesse avec résignation.
Dans le palais, son corps, tous s’étaient dégradés. Une aile entière avait été ravagée par un incendie. Personne n’avait eu ni le temps ni l’énergie de la restaurer. C’était un amas de pierres brûlées, de poutres à fond écroulées et de murs noircis. Les couloirs étaient sales et vieillis, et des pièces entières, autrefois salles de réception, étaient maintenant des dortoirs où s’entassaient des corps fatigués. La grande terrasse du palais avait été aménagée en hôpital. On y soignait les blessés en contemplant les combats sous les murailles. Tout était à bout de forces, tout pouvait céder d’un moment à l’autre. Les rues n’étaient plus que des sentiers de terre. On avait utilisé les pavés pour les jeter sur l’ennemi. Des jardins avaient été saccagés pour nourrir les chevaux, puis, plus tard, la faim menaçant, on en avait tué des bêtes pour nourrir les hommes.
Depuis la mort de son frère Sakho, s’était transformé. Il avait tant maigri que les longues courroies qu’il portait sur le torse frappaient sa côte avec un bruit sec. Il s’était laissé pousser une longue barbe hirsute qui le faisait ressembler, par instants, au cadavre de son père. Les guerriers de Massa Bas avaient été décimés. Des forces d’autrefois, il ne restait plus guère que la garde spéciale et les fougères de Conomor, aux côtés desquels il ne restait qu’à rappeler par Nat et CMH heures/24. C’était tout, sans compter que ces hommes étaient épuisés par des mois ininterrompus de lutte. Qwam sentit que la défaite était là, qu’il tomberait ici avec Massa Bas, au milieu des cris de joie des assaillants.
Alors, une nuit, sans dire un mot à personne, et ce défi de son armure en douce, à une longue tunique sombre, il quitta la cité. La nuit était lourde et ne sentait rien. Il traversa, comme une ombre, la grande plaine qui avait été le lieu de tant de combats et monta vers les collines. Arrivé là, il se faufila à travers le campement, avec pour cela un poignard. Il passa au milieu des hommes et du bétail d’un pas décidé, et personne ne l’arrêta. Il ressemblait à un des guerriers voilés de Rafa Mille Hague. Il attendit encore un peu que le campement s’endorme, et doucement, sans faire de bruit, il pénétra dans la tente de 5 milliards. Il trouva Hanafi de Senghor à langer sur sa couche. Il enleva patiemment une dizaine de barrettes qui tenaient ses cheveux. « Qui es-tu ? » demanda-t-elle en tressautant. « Moi, le prince des terres du sel », répondit-il. Quoi ? Elle était debout, les yeux écarquillés et la voix tremblante. Il fit un pas dans la tente pour ne pas risquer d’être vu de l’extérieur, et il leva les voiles qui lui couvraient le visage. « Je ne m’étonne pas que tu ne me reconnaisses pas, Samilia, car je ne suis pas le même homme qu’autrefois. »
Il y eut un silence. On pensa que Samilia allait lui poser encore une question, mais elle ne le fit pas. Elle ne le pouvait pas, elle était tétanisée. « Ne tremble pas, Samilia, je suis là pour te… merci », reprit Qwam. « Il te suffit d’un cri pour me livrer aux tiens. Fais comme tu le voudras, peu m’importe, je serais mort demain. » Elle ne cria pas. Elle contempla cette figure qui grimaçait devant elle. Elle parvint à reconnaître Qwam, qu’elle avait vu autrefois. Le visage rond, large et confiant d’alors s’était creusé, ridé. C’était une face sèche et anguleuse qui semblait sous l’emprise de la fièvre. Seul le regard était le même, ce même regard qu’elle avait croisé au pied des bouts de Senghor, ce regard qui la mettait à jamais en feu. « Tu le sais, n’est-ce pas ? Retraités, ils ont dû te le dire. Nous agonisons doucement à Massa Bas. Demain, sûrement, tout sera fini, et c’est sur des piques que tu verras défiler la langue collante de nos têtes. C’est pour cela que je suis là. Que veux-tu ? » demanda-t-elle. « Tu sais bien, Samilia, regarde-moi, tu le sais, n’est-ce pas ? »
Elle sut, en effet, à l’instant où elle croisa à nouveau ses yeux. Il était venu pour elle, à travers les temps et la demi. Il s’était faufilé jusque ici pour la posséder. Elle le sut, et il lui sembla qu’il devait en être ainsi. Oui, ils étaient venus à elle, la veille de sa mort, et elle sut que ce qu’il voulait, elle le lui donnerait. Le désir ne l’avait jamais quittée depuis ce jour où elle l’avait vu pour la première fois, et malgré les choix qu’elle avait faits, pour qu’elle avait fait de rejoindre Sango Kerim, quelque chose l’avait poussée à céder. Quoi ? Elle avait choisi son groupe et Kerim par devoir, pour rester fidèle à son passé, mais lorsqu’elle le voyait, elle savait qu’elle appartenait à Qwam, malgré elle, malgré la guerre qui ne permettait jamais leur union. C’était ainsi. Elle ne bougeait pas. Il s’approcha d’elle. Elle pouvait sentir son souffle sur sa poitrine. « Je mourrai demain, mais peu m’importe si je connais d’ici là la saveur que tu as. » Elle ferma les yeux, et de sa main, Qwam enleva ses habits. Ils tombèrent sur sa couche, et il la prit là, dans la sueur de cette nuit, son vent au milieu des voies du contenu, me les allées et venues des soldats et du crépitement des feux de garde. Il la prit, et elle connut ce coup-là de plaisir pour la première fois. Elle s’écarquilla toute entière, morte dans les coussins pour ne pas risquer de hurler. Le long de ses cuisses, de l’humidité tremblante venait étancher la soif de Qwam, qui restait penché sur elle, la tête enfouie dans ses cheveux. Il lavait à son âme les blessures du combat. Il s’enivrait une dernière fois de l’odeur de la vie, l’attendrissant et du parfum lourd de leur étreinte. Et chaque fois qu’il faisait mine de se lever, elle le rappelait à elle et l’entraînait à nouveau dans le tréfonds de son corps où il puisait de plaisir dans un vertige secret.
Avant que le soleil ne se lève, Qwam quitta la couche de Samia pour se faufila à travers le campement et demi et rejoindre la cité. Samia lui caressa le visage. Il la laissa faire. Cette main sur sa joue lui disait adieu. Elle ne lui disait pas : « Il est temps de mourir maintenant. » Lorsqu’il eut disparu, elle resta longtemps immobile. Depuis qu’elle avait adopté le compte de son goût Kerim, quelque chose en elle était mort. Elle était là, au milieu de ses hommes qui se battaient pour elle. Elle était là, sans patience, attendant simplement l’issue de la guerre, pour qu’il n’y ait plus de souffrance et que le cours de la vie reprenne. La venue de Qwam avait fait tout chavirer, et « je n’ai pas pu, je n’ai pas su choisir », pensa-t-elle. « Où me suis-je trompée ? J’ai choisi le passé et l’obéissance. J’ai fait taire le désir que j’avais pour Qwam, et j’ai rejoint Kerim par fidélité. Mais il avait exigé Qwam, non, ce n’est pas cela. Si j’avais choisi Qwam, je serais en train de pleurer sur son corps. Kerim, ce n’est pas ça. Il n’y a pas de choix possible. J’appartiens aux deux. Oui, je suis aux deux. C’est mon châtiment. Il n’y a pas de bonheur pour moi. Je suis aux deux, dans la fièvre et le déchirement. C’est cela, je suis rien que cela : une femme de guerre malgré moi, qui ne fait naître que la haine et le combat. »
Lorsque Qwam s’était présenté à Samilia, il avait accepté la mort. Les combats de ces derniers mois avaient tué la défaite. La défaite semblait scellée. Il ne voyait tout autour de lui que des hommes épuisés et résignés. Il était allé trouver Samilia comme des condamnés à mort demandent une dernière faveur. Goûter à cette femme était l’unique moyen de quitter la vie sans regret, et il voulait la caresser avant d’être massacré, connaître son odeur, s’imprégner et la sentir encore sur son corps à l’instant où ils maîtriseraient le genou à terre. Ils pensaient qu’une fois qu’ils auraient traîné Samilia, plus rien ne pouvait les atteindre. Ils pensaient qu’ils seraient prêts à mourir, mais ce fut tout le contraire. Depuis qu’il était revenu à Massa Bas, une colère noire le rongeait. Son corps, pourtant épuisé, amaigri et sec, était secoué de gestes brusques et nerveux. Il se parlait à lui-même en s’insultant sans relâche. « J’étais prête à mourir hier, j’étais calme, et il pouvait venir. Plus rien ne me faisait peur. Je serais morte in man sans un regard pour mes ennemis, et maintenant, maintenant, je veux mourir, oui, mais ce sera à regret. Elle m’a couvert de baisers, elle m’a tenu serré entre ses cuisses. Son ventre était doux, et je dois reprendre ma place sur la muraille. Non, je sais ce que je perds maintenant, et il aurait mieux valu que je ne sache pas. »
Sur les murailles, il était le seul homme agité. Tous les autres étaient immobiles, ahuris de fatigue, des enfants réveillés en pleine nuit que l’on met debout et qui restent là où on les a posés. Et Qwam était prêt à mourir. Il n’avait plus envie de rien d’autre que de cette mort qui les soulagerait de leur épuisement. « Qu’ils viennent, qu’ils viennent, et qu’on en finisse ! » Il ne quittait pas des yeux les collines du contenu où il crut voir, au moment où l’armée des nomades se mit en marche, un petit point fixe qui le regardait. Et Samia, elle constatait : « Ils viennent regarder si nous nous rendons. » Ce jour-là, encore, les guerriers se ruèrent sur les rangs, pas avec ardeur, mais à l’instant où les premiers d’entre eux atteignirent l’enceinte, on entendit une clameur lointaine. De la colline du sud, dévala une armée que l’on ne pouvait pas encore distinguer. Cette fois, ça y est, pensa-t-il, « ça y est, ces fils de chiens, ou encore du renfort. » Du haut des murs, il observait le grand nuage de fumée que soulevait cette armée inconnue, avec la curiosité triste du condamné à mort qui regarde la cagoule du bourreau. Il voulait savoir qui allait les massacrer, mais ils virent brusquement l’armée nomade reculer et se mettre en position défensive. Et plus ils regardaient, plus ils voyaient distinctement que c’étaient bien sûr leurs ennemis qui chargeaient les renforts. Les silhouettes, maintenant, se précisèrent. « Mais ce sont des femmes », murmura Sakho. « Des femmes », confirma De Fieux. « Parnac Mazet But », murmura alors Qwam, et il répéta le nombre de plus en plus fort : « Mazet But, Mazet But ! » Et tous les hommes de Lamine Laye reprirent ce mot pour le crier sans en connaître la signification, comme un cri de guerre, comme un cri de soulagement, pour remercier les dieux : « Mazet But, Mazet But ! » Et ce mot étrange voulait dire que chacun d’entre eux ne mourrait peut-être pas aujourd’hui. « Mais qui est-ce ? » demanda Qwam. « Quoi ? » Et le prince des terres du sel répondit : « Ma mère. »
C’était en effet l’impératrice Malibu qui dévalait la pente à la tête de son armée. On l’appelait ainsi car elle les cajolait. Elle était la mère de son peuple, et elles étaient ses amazones, chevauchant des zébus aux longues cornes droites et pointues. C’était une femme énorme, couverte de bijoux, qui était le plus fin des esprits politiques de son royaume. Elle excellait dans les complots de cour et les négociations commerciales, mais à chaque guerre que déclarait son royaume, elle prenait elle-même la tête de son armée et se transformait en bête féroce. Elle proférait sans cesse la mort sur ses ennemis, et elle ne connaissait au combat ni mesure ni étude, ni compassion. Son armée n’était faite que d’amazones qui avaient appris l’art de combattre au galop. Elles tiraient à l’arc tout en chevauchant, et pour plus de facilité, elles avaient toutes le sein droit coupé.
La stupéfaction saisit l’armée nomade. Ils étaient si habitués au rythme quotidien de leurs attaques sur la ville, ils étaient aussi persuadés qu’un sabbat ne tarderait pas à tomber, que face à cette charge inattendue, menée par une armée qu’ils ne connaissaient pas, ils ne savaient tout simplement que faire. Prises ainsi en plein milieu de la plaine, coupés de leur campement, ils se sentirent infiniment vulnérables. Lorsqu’ils purent distinguer les amazones de Malibu, lorsqu’ils virent cette armée de femmes peinturlurées qui montaient des zébus, ils crurent à une sorte de farce macabre. Bientôt leur parvinrent les hurlements de Malibu. « On pique le flanc de sa monture ! Venez ici que je vous écrase ! Venez vous faire rouler dans la poussière ! Venez ici, bâtards ! C’est la fin de votre fortune ! Venez ! Mazet But ! Et là qui va vous châtier ! » Un ciel de flèches s’abattit sur les premiers guerriers nomades. Les amazones tiraient et avançaient sans cesse, et plus elles avançaient, plus le tir était étendu et meurtrier. [Musique] Lorsque le choc entre les deux armées eut lieu, les zébus, leurs longues cornes aiguisées en broches, firent d’innombrables victimes. Son goût Kerim comprit que s’il restait dans la plaine sans armée, il serait aisément vaincu, mais il leur donna alors le repli sur le campement, et ce fut la déroute. Les amazones ne se lancèrent pas à leur poursuite. Elles se salueraient les unes à côté des autres, et avec calme et concentration, elles décochaient des flèches qui foudroyaient les nomades dans leur fuite. Ils tombaient d’un seul coup, fauchés en plein de course, la face contre terre. Les arcs des amazones, sculptés dans le bois souple de cèdre, tiraient plus loin qu’aucun autre arc, et il fallut aux nomades traverser toute la plaine pour se mettre à l’abri.
Pour la première fois depuis des mois, ce jour-là, Massa Bas n’eut pas à combattre sur ses murailles. Pour la première fois depuis des mois, les armées de Massa Bas purent ressortir de la ville et reprendre position sur les trois et sept collines. Le siège de Massa Bas prit fin, et toute la ville bénit ce nom étrange qu’ils entendaient pour la première fois : Mazet But.
Pendant toute la journée et une partie de la nuit encore, une activité frénétique occupa la cité. On sortit les morts, on les accumula sur les bûchers que l’on avait improvisés sur chaque place, on creusa des fosses à l’extérieur et on les laissa enterrer pour ne plus risquer d’épidémie. Des guerriers se précipitèrent sur la plaine pour récupérer les armes, les casques, les armures des nomades tués par les amazones. D’autres allèrent chercher de l’herbe et du blé pour nourrir les bêtes et les hommes. On transporta les blessés à l’hôpital de fortune dans les caves du palais, plus fraîches, mieux protégées, plus faciles d’accès. Et enfin, alors que la lune était déjà haute, on organisa un énorme banquet sur la terrasse de Massa Bas, et ce fut comme si la ville entière poussait un grand soupir de soulagement. Mazet But trônait au milieu d’eux, guerriers et amazones mélangés. Elle voulait connaître le nom de chacun, s’inquiéter de la moindre blessure. Puis, lorsqu’enfin ils se trouvèrent un instant seuls, elle et son fils, elle le prit dans ses bras, le serra longtemps et lui dit : « Tu as maigri, mon fils. » « Cela fait des mois que le siège dure, mère », répondit-il. « Tu as vieilli aussi », dit-elle. « Nous n’avons pas cessé de donner la mort et de la recevoir », répondit-il. « C’est la marque de Samia que je vois sur ton visage. Je te regarde et je fais connaissance avec elle. » Elle ne tarda à rien ajouter. Elle invita son fils à boire, et ils firent taire ensemble ce jour-là qui n’avait pas vu la chute de Mme Assabah.
Souba poursuivit son chemin à travers le royaume, ses moments d’errance, qui au début lui faisaient peur, il apprenait à les aimer de plus en plus. Il ne se hâtait plus de rejoindre une ville ou de trouver un site de nouveaux tombeaux. Il parcourait les routes, allant d’un point à un autre dans l’indifférence du monde, et cette indifférence lui faisait du bien. Il n’avait plus ni nom ni histoire. Il vivait en silence. Pour ceux qu’il croisait, il n’était qu’un voyageur. Des terres nouvelles défilaient devant lui. Il se laissait bercer par le pas de sa mule, heureux de n’avoir rien d’autre à faire dans ces instants que de contempler le monde et se laisser envahir par sa lumière. Lentement, il se dirigea vers Solano, la ville du fleuve Tanak. Le fleuve traverse un grand désert de pierres, et là, à l’endroit où enfin il se jetait à la mer, la nature subitement changeait. Les berges se couvraient de palmiers dattiers, comme une oasis au milieu de la rocaille. C’est à cet endroit que les hommes avaient construit Solano. Souba connaissait la ville de nom. C’était le lieu d’une des plus fameuses batailles de son père. On racontait que l’armée du roi Tsongor avait traversé le désert pour surprendre le peuple de Solano. Ce qu’ils pensaient voir arriver rapidement par le fleuve, il avait subi l’épreuve dure du soleil intraitable qui faisait se fissurer les roches. Épuisés de fatigue, ils étaient venus à manger leurs chevaux. Certains étaient devenus fous, d’autres étaient restés à jamais aveugles. Plus les jours passaient et plus la colonne de Tsongor diminuait. Ces Tsongors, lorsqu’ils étaient arrivés aux pieds de Solano, la légende disait que cela n’en savait alors connu la colère de son corps, mais ce n’était pas exact. Ce n’était pas la colère qui avait fait se ruer les hommes du roi sur la ville avec une rage forcenée, c’était l’épuisement, l’attitude d’errance et la folie. Les jours du désert les avaient terrassés dans leur esprit, et ils s’étaient rués avec sauvagerie sur Solano. Il ne restait bientôt plus rien de la ville. Souba voulait aller jusque là pour voir ces murs dont il avait tant entendu parler dans son enfance.
Il enjamba le fleuve aux eaux épaisses. Lorsqu’il arriva à Solano, et qu’il se présenta aux sages de la ville, il sentit qu’une agitation régnait partout, une agitation étrange dont il n’était pas la cause. Quelque chose était advenu qui faisait bruire jusqu’au pavé des rues. On le nomma, et on le reçut avec tous les égards dus à son rang. On lui proposa des appartements et on lui offrit un repas, mais Souba, malgré ces égards, continua à sentir que sa venue était éclipsée par autre chose. Cela attisait sa curiosité. Il interrogea son hôte. « Que se passe-t-il ? demanda-t-il. Pourquoi est-ce que toute la ville frémit d’une telle agitation ? » « Il est revenu », répondirent-ils. « Heureusement », son hôte demanda à Souba, « Galache, le cavalier du fleuve, il est revenu ! » Cela faisait des dizaines d’années que personne ne l’avait vu. On le croyait mort, mais il était là, ce matin, sorti de nulle part, il était là à nouveau. Comme Souba, ils voulaient en savoir plus. Calmement, il invita son hôte à s’installer à ses côtés, à se désaltérer et à lui raconter qui était ce cavalier dont le retour était si étrange. L’hôte accepta son invitation et raconta ce qu’il savait. C’était à l’époque du siège de Solano. On racontait que le soir même de la victoire, un soldat sortit des rangs et demanda à parler au roi Tsongor. La fête était à son comble : la destruction de la ville, au milieu de sa garde, dans l’odeur du miel des dattiers et du sucre. Le soldat se présenta et se surnomma Galache. Personne ne le connaissait. Il avait l’air d’un fou, mais Tsongor ne s’inquiéta pas. Toute son armée avait les yeux exorbités après la traversée du désert, et les combats furieux qui avaient suivi avaient pris tous ces hommes d’une même folie. Tous avaient eu la joie de détruire. Le soldat se présenta au roi Tsongor. « Tsongor, je ne suis pas venu te demander quelques faveurs. Non, ce n’est pas cela. J’ai demandé à te voir, ton corps, car ce que j’ai à dire, je veux te le dire en face. J’ai cru à ton génie militaire, j’ai suivi ton chef depuis le premier jour, sans rien demander : ni promotion, ni faveur. J’étais un de tes soldats, et cela me suffisait, un parmi tant d’autres. Mais aujourd’hui, encore aujourd’hui, je suis venu devant toi pour te maudire. Je crache sur ton nom, ton trône et ton pouvoir. J’ai traversé avec toi le désert, j’ai vu tomber un à un mes amis, le visage dans le sable. Je pensais que tu nous récompenserait de notre fidélité, de notre endurance. Tu nous as offert une ville… oui, un massacre ! Tel fut ton cadeau, Tsongor, et je te crache dessus ! Tu nous as lâchés sur Solano comme une meute de chiens fous. Tu savais que nous étions exsangues, ivres et hors de nous. C’est ce que tu voulais. Tu nous as lâchés sur Solano, et nous avons éventré la ville comme des monstres. Tu le sais. Tu étais parmi nous. C’est cela que tu nous as offert : la démence, les mains à jamais hors de l’odeur épaisse du sang. Je te maudis, Tsongor, pour ce que tu as fait de moi ! Ce que je viens de dire, je vais désormais aller le dire partout où j’irai, dans le royaume, à tous ceux que je croiserai. Je te quitte, Tsongor, je sais maintenant qui tu es. »
Ainsi parla le soldat Galache, et il allait partir lorsque Tsongor ordonna qu’on le rattrape et qu’on le force à s’agenouiller devant lui. La colère faisait trembler Tsongor. Il s’était levé de son trône. « Tu n’iras nulle part, soldat, répondit-il. Nulle part, car tout autour de toi est à moi. Tu es sur mes terres. Je pourrais te tuer pour avoir dit ce que tu as dit. Je pourrais t’arracher la langue pour m’avoir insulté devant ma maison. Mais ce n’est pas ce que je vais faire, par égard pour ta fidélité durant toutes ces années de combat. Ce n’est pas ce que je ferai. Tu te trompes. Je sais me montrer reconnaissant. Tu auras la vie sauve, mais ne foule plus jamais une terre qui m’appartient. Si tu restes sur mon royaume, je te donnerai la mort. Il te reste le monde inexploré, les terres sauvages où aucun homme ne vit. Traverse le fleuve Tana, tu es libre, c’est ce qu’il te reste. »
Ce fut fait selon la volonté de Tsongor. Le soir même, le soldat Galache traversa à la nage le grand fleuve et disparut dans la nuit. Mais le lendemain, il réapparut là, sur la berge d’en face. On distinguait parfaitement sa silhouette sur son cheval, et comment il hurlait de l’autre côté du fleuve ! Il hurlait de toutes ses forces pour dire tout ce qu’il avait à dire sur Tsongor, pour que les soldats et les habitants l’entendent. Ils entendirent, c’est-à-dire à tue-tête, le roi, mais les bruits du fleuve couvraient sa voix, et tout ce que l’on entendait était un sourd murmure d’eau. Il resta ainsi plusieurs mois, revenant tous les jours, essayant de crier plus fort que le fleuve, tous les jours avec la même colère, comme un cavalier démon qui haranguait les esprits. Puis, un jour enfin, il disparut, et plus personne ne le vit.
Les années passèrent. On le pensa mort, le jour où, cela était arrivé à Solano, que pour la première fois depuis des années, Galache avait réapparu, comme sorti du passé. C’était lui à nouveau, toujours sur son cheval, veillant à l’extrême. La colère qui l’animait semblait intacte. Le cavalier du fleuve était revenu. Le jour même où le fils du roi Tsongor quitta les terres de Solano, Souba écouta l’histoire avec curiosité. Il n’avait jamais entendu parler de cet homme et sentit qu’il devait aller à sa rencontre, sans qu’il sache pourquoi. Il lui semblait que Galache ne faisait rien d’autre que de l’appeler.
Dès les premières lueurs de l’aube, Souba monta sur sa mule et se dirigea vers le fleuve. Il vit Galache, tel qu’il lui avait été décrit, à cheval, allant et venant sur la rive d’en face, gesticulant comme un démon. Il piqua les flancs de sa mule et pénétra dans les eaux du fleuve. Il voyait, au fur et à mesure qu’il avançait, la silhouette du cavalier grandir. Il le distinguait parfaitement maintenant, mais n’entendait toujours rien. Il avança encore. La mule eut enfin pied à nouveau. Galache était là, Souba, stupéfait par ce qu’il voyait : celui qui se tenait devant lui était un vieillard famélique, torse nu, les flancs et le visage flétris par les années. Il avait l’air d’un démon. Il était maigre, voûté, et il roulait des yeux hallucinés. Souba le contempla longuement. Il observa cet être que le temps avait brisé. Ce qu’il fit de pied ferme, c’est qu’ils n’entendaient rien. Galache avait repris ses cris et ses imprécations. Il roulait des yeux sévères, mais de sa bouche aucun cri ne sortait. Ses poumons se gonflaient et envoyaient les veines de son cou grossir, mais Souba n’entendait qu’un filet de…
Voix brisée. Ce n'était pas le bruit du fleuve qui vous couvrez la voix. De Gallés H, durant toutes ces années, il avait hurlé de toutes ses forces jusqu'à se déchirer les cordes vocales. Il avait passé des dizaines d'années à s'époumoner dans la rage. Il ne sortait de lui maintenant plus qu'un souffle culturel, et lointain, mais petit à petit, sous le pas oublié de son étrange et comptant plat, le visage du cavalier et ce qu'ils ne pouvaient pas comprendre par la voix, il lui sur les traits du dan et ses rides profondes disait tout: que ces années interminables d'exil, la façon dont qu'il avait de se tordre les lèvres, les expressions qui passaient sur sa face, tout cela traduisait les souffrances et les peurs, la sauvagerie et la solitude.
Kalash pleurait, se tordait, et les mains faisaient des gestes saccadés, poussée de son violent et se mordait les avant-bras. Ils restèrent longtemps ainsi, face à face, s'apprivoisant l'un l'autre. Puis, d'un geste de la tête, elle hocha, avec sa soupe, à le suivre. Il piqua son cheval et se dirigea vers un chemin qu'ils avaient quitté la berge du fleuve. Le fils de Senghor n'hésita pas à commencer une marche silencieuse le long des sentiers des terres inexplorées. Les bêtes avancèrent au pas sur un chemin d'Européens. Il monta le long d'une colline. Après plusieurs heures de voyage, le cavalier s'arrêta enfin. Il était arrivé au sommet d'une butte. À leurs pieds, s'étendaient des as, une cire, une crique en demi-cercle, une hauteur pétri de mantes à sonnée de Sumba. À ses pieds, sur des centaines de mètres, se jouait un spectacle horrible: des milliers de tortues géantes croupissaient sur un sable nauséeux. Certaines étaient mortes, d'autres agonisaient, d'autres enfin essayaient encore de se débattre. Ce n'était qu'un amas de carapaces vides de chair putréfiée. L'air était vicié, plein d'odeurs; des oiseaux charognards venaient perçant les carapaces de leur bec aiguisé. Le spectacle était intenable. Les tortues étaient poussées dans cette crique par des courants souterrains; elles échouaient ici, sur cette plage mortifère, qui n'offrait ni frais, ni abri, ni nourriture. Elles étaient là, sans avoir la force d'affronter à nouveau le courant pour repartir, et les oiseaux voraces fondaient sur elles. C'était un vaste cimetière animal, un piège de la nature contre lequel les grands reptiles marins ne pouvaient rien. Il en arrivait sans cesse, et le sable était disparu sous les ossements et les carapaces sèches.
Souba porta sa main à sa bouche pour ne plus respirer l'odeur de mort qui montait jusqu'à lui. Kalash ne disait plus rien; ils ne pleuraient plus et semblaient apaisés. Souba contemplait le mouvement des vagues, lent et régulier, et les efforts vains des tortues géantes pour échapper au courant; les oiseaux tournaient inlassablement. Il contemplait le flux et le reflux de la mer, le mouvement de la mort. Il y avait dans ce spectacle quelque chose d'absurde et de révoltant, comme un grand carnage inutile. Kalash l'avait mené jusqu'ici, et Souba comprit pourquoi: il fallait construire un tombeau ici, dans cet endroit putride où venaient gémir depuis si longtemps ces grands reptiles, prisonniers des eaux. Un tombeau pour Tangorre, le tueur sanglant qui avait mené à la mort tant d'hommes, Tangorre qui avait rasé les villes et brûlé des pays entiers. Un tombeau pour Tangorre, sauvage, que le sens n'effrayait pas. Un tombeau qui serait son visage de guerre. C'était ici qu'il fallait construire le sixième temps beau, pour que le portrait de Senghor soit complet. Il fallait une grimace d'horreur, un temps beau maudit, au milieu des ossements et des oiseaux dévorant de la chair.
Avec l'arrivée de Ma début, ce fut une nouvelle guerre, une nouvelle plainte de Mme Assabah. Se gorge à 200. Les jours et les mois étaient rythmés par le va-et-vient des guerriers. Les positions étaient prises, puis perdues, puis reprises. Des milliers de pas dessinèrent dans la poussière de la plaine des chemins de souffrance, en avance, en recul, en mourir. Des cadavres séchaient au sol, devenaient squelettes, puis les os, blanchis par le temps, s'effritaient, et d'autres guerriers venaient mourir dans ces tas de poussière. Ce fut la plus grande boucherie qu'ait connue le continent. Les hommes vieillissaient et maigrissaient; c'est la guerre. Leur donner à tous un terrain sableux de statues de marbre. Mais malgré les coups et les fatigues, leur vigueur ne diminuait pas, et ils se jetaient sans cesse les uns sur les autres avec la même rage, comme des chiens enragés, rendus fous par la vue du sang, qui ne pensent plus qu'à mort, sans sentir qu'ils meurent doucement.
Un soir, Mazet But qu'on vous qu'à son fils sur la terrasse de Massat Bas. Il faisait chaud, et elle se tenait droite, l'air des idées, et elle parla à Kouamé avec autorité: Écoute-moi, Kouamé, et ne m'interromps pas. Voici longtemps que je suis là, longtemps que je livre bataille est et côté, longtemps que je connais chaque jour la colère et des privations. Lorsque je suis arrivé, j'ai sauvé ma sapin au repos, ce chien de son rauque et rime. Mais depuis, chacun de mes assauts est resté vain. J'étais convoqué pour te dire cela, Kouamé. Aujourd'hui, je m'arrête; je repars demain pour le rayon du ciel. Il n'est pas bon de laisser plus longtemps le pays sans chef pour le diriger. Ne crains rien, je repartirai seul; je te laisse, mais Amazon, je ne veux pas que ma s'abattre tombe parce que je me retire. Écoute ceci, Kouamé, écoute ce que j'ai à te dire. Ta mère, tu as voulu cette femme, et tu as lutté pour elle; est-ce que tu n'as pas pu obtenir jusqu'à présent? L'avenir ne te l'offrira pas; si Samia n'est pas déjà à toi, elle ne le sera jamais. Les dieux sûrement ont décidé de vous en priver tous les deux; vous êtes de force et de rage, vous vous épuisez l'un l'autre, et la guerre vous a seuls grandi avant. Donne quoi? Il n'y a pas de honte à cela. En terre des morts, crache sur cette ville qui t'a coûté, crache sur Samia au visage. Descendre, la vie ici ne fait que s'écouler doucement hors de toi; tu perds tes années sur les murets de Massat Bat. C'est j'ai tant d'autres choses pour toi là. Cette femme à son côté, Rim, ou acquis quand on vous voudra, il n'y a rien à attendre d'elle que les cris et le sang dans les draps. Je vois comment tu me regardes, et je sais ce que tu penses. Non, je n'ai pas peur de Sango Kerim; non, je ne fuis pas le combat. Je suis venu ici pour sauver et pour essayer de laver ton enfance. Il n'est pas lâche celui qui fait cela, mais il n'y a pas de gloire à mener les siens au trépas. Resine, toi quoi tient à moi. Nous offrirons à Sakho et aussi un d'hospitalité en notre royaume, pour qu'il ne soit pas égorgé ici après notre départ. Nous quitterons tous Massat Bas de nuit, sans rien dire, et au matin, c'est d'une ville morte que ces chiens prendront position. Et crois-moi, tu n'entendras au loin aucun cri de joie; car à l'instant même où ils pénétreront dans les rues mornes et sans vie de Massat Bas, ils comprendront qu'il n'y a pas de victoire. Ils comprendront, même en serrant les poings de rage, que nous avons quitté la guerre pour embrasser la vie, et que nous les laissons là, dans les poussières des batailles, au milieu de la mort et des chimères.
Ainsi parla Mazet But, comme les quotas, sans rien dire, le visage fermé. Il ne la quitta pas des yeux lorsqu'elle lui finit. Il lui dit simplement: Tu m'as donné la vie, ô mère, le jour où tu as accouché de Souba; le jour où tu as sové Ma Saba, tu n'as à rougir de rien. La gloire marche devant toi; rentre en paix au royaume, mais ne me demande pas de te suivre. Il me reste une femme à prendre et un an à Matthew, l'impératrice.
Mazet But quitta Massat Bas de nuit, sur son début royal, escorté par une dizaine d'Amazones. Elle laissa derrière elle son fils, qui rêvait de noces sanglantes. Elle laissa les sept collines plongées dans une mort lente. La guerre reprit, et la victoire ne choisit pas son camp. Les deux armées devenaient de plus en plus crasseuses et maigres, et c'était partout des pauvres silhouettes décharnées, des corps saignants, usés par le deuil et les années de misères. Plusieurs nuits, le cadavre de Senghor était remonté; il était secoué de soubresauts comme un enfant sous la fièvre dans son sommeil de mort. Les grimaces passaient sur son visage. Il arrivait souvent que Khattab aux Longues À le voit se boucher les oreilles de ses deux mains. Deux squelettes. Leurs enfants ne savaient que faire. Quelque chose se jouait là qui lui échappait, et il ne pouvait que contempler la progression de l'anxiété sur le corps du vieux souverain. Et nuit enfin. Senghor, à bout de force, au free des huées, se mit à parler. Sa voix avait changé; c'était la voix d'un homme vaincu.
«Le rire de mon père est revenu», dit-il. «Tu paires de tongs hors cat à baulon gars ne savaient rien, jamais il n'en avait parlé. Il lui avait toujours semblé que ton corps était né de l'union d'un cheval et d'une cité. Ne resta silencieux et encore continua le rire de mon père. Je l'entends sans cesse résonner dans mon esprit, avec les mêmes intonations que le dernier jour où je le vis. Il était sur son lit; on m'avait fait chercher en me disant qu'il ne tarderait plus à mourir. À peine le vit-il, qu'il se mit à rire, un horrible rire de mépris qui a secoué tout son vieux visage, fatigué, grillé. Avec ils riaient pour m'insulter. Je ne suis pas resté; je ne l'ai plus revu. C'est à cet instant là que j'ai décidé de ne rien entendre de ce bruit sans rire. Me disaient qu'ils ne cèderaient rien. Il rit et sur mon espoir hérité, ils se trompent. Et quand bien même il aurait légué son petit royaume borné, je n'aurais pas voulu. Je voulais plus; je voulais bâtir un empire qui ferait oublier le sien, pour effacer ce rire. Tout ce que j'ai fait depuis ce jour, les campagnes et marches forcées, les conquêtes de ville, je les fais pour me tenir loin du rire de mon père. Mais il revient. Aujourd'hui, je l'entends dans ma nuit comme je l'entendais autrefois, avec la même sauvagerie. Sais-tu ce que me dit ce rire, à ta peau l'onda? Il me dit que j'ai rien transmis aux miens. J'ai bâti cette cité, tu le sais mieux que quiconque, tu as été à mes côtés. Elle était faite pour durer. Qu'en reste-t-il maintenant? Ces lamelles, c'est la malédiction des Tiger Cats Apollons gars, de père en fils, rien que de la poussière et du mépris. J'ai joué, je voulais avoir un empire argué que mes enfants l'agrandissent encore. Mais mon père est revenu; il rit, et il a raison. Il rit sur la mort de l'Ibo; il rit sur l'incendie de Massat Bas. Il rit. Tout s'effondre et tombe autour de moi. J'ai été présomptueux; je sais que j'aurais dû faire ce que j'aurais dû faire pour transmettre à mes enfants ce que j'étais. J'aurais dû leur transmettre le rire de mon père. Je les aurais convoqués tous à la veille de ma mort, et ordonné que l'on brûle Assabah sous leurs yeux, qu'il ne reste plus rien. J'aurais dû faire cela. Irie, répandant l'incendie comme mon père Guy autrefois à ma mort, il n'aurait eu qu'un petit tas de cendres en héritage, et un appétit féroce. Ils auraient tous pu reconstruire pour retrouver le bonheur de la vie d'autrefois. Je leur aurais transmis le désir de faire mieux que moi, rien d'autre en héritage, de 7 à peu d'appétit qui leur aurait serré le ventre. Ils mourraient, peut-être, comme j'ai détesté le rire de ce vieillard, tu m'insultes sur son lit de mort. Mais par cette haine des pères, nous aurions été proches. Il aurait été mes fils. Aujourd'hui, que sont-ils? De rire, la raison… J'aurais dû tout détruire.»
Khattab aux Longues À ne parlait pas; il ne savait que dire. Saaba avait été détruite. Libre qu'tu es, peut-être. Senghor avait-il raison? Peut-être n'avait-il réussi à transmettre aux siens que la violence sauvage du cheval de guerre, le goût des flammes et du sang. Son corps avait cela en lui. Khattab aux Longues À le savait mieux que quiconque. «Tu dis vrai. Son corps répond», dit-il doucement. «Crois-tu as échoué? Des enfants, des votes en empire, et nous garderons rien de toi. Mais je suis là, moi, et tu m'as légué Assouba.» D'abord, son corps ne comprit pas; il ne voyait pas comment Khattab aux Longues À pouvait penser qu'il avait été offert en héritage à son fils. Mais petit à petit, il lui sembla, sans qu'il puisse dire pourquoi, que cela était juste. Tout allait être détruit, tout. Il ne resterait plus que 4 Bollanga, impassible dans les ruines, détenant lui-même tout l'héritage de ton corps. La fidélité de Khattab aux Longues À, qui attendaient sous bas, avec sa patience têtue et inébranlable. Il avait peut-être transmis cela à Souba, oui, sans même que son fils ne sache. La fidélité, cannes de Khattab aux Longues À. Il ferma les yeux. Oui, son ami devait avoir raison, car le rire de son père ne résonnait plus sous son crâne. Non, la victoire ne venait pas.
Mal bu avait quitté Ma Sabah, et Kouamé commença à penser qu'elle avait raison. Jamais il ne vaincraient. Il ne pouvait se résoudre à partir comme le lui avait conseillé sa mère. Ce n'était pas par peur d'être traités de lâches; ils se moquaient de cela. Mais l'idée qu'il laissait derrière lui Sango Kerim jouissant de sa fille faisait horreur. Il imaginait leur étreinte à venir, et cela provoquait en lui des hoquets de dégoût. L'envie de se battre pourtant l'avait abandonnée. Il était devenu moins ingénieux; il montait à la charge avec moins de rage. Un soir, en revenant du combat qui, encore une fois, avait été une pauvre bataille dont personnes étaient sortis vainqueurs, il contempla ses compagnons. Le vieux Bar Nat s'était courbé avec le temps; il avançait le dos voûté, vous voyez ses omoplates poindre à travers la peau. Il parlait seul, et plus rien désormais ne pouvait le distraire de ses rêves en fumée. Harkat la suit, ne quittait plus ses habits de guerre. Il rit, et le soir, dans sa tente, au fantôme qui l'entourait, Sakho était encore vigoureux, mais la barbe qu'il s'était laissé pousser durant toutes ces années lui donnait des airs de vieil ermite. Seul Go No More peut être n'avait pas changé, mais c'est qu'ils étaient deux prêtres des dieux; il que deux tombent sur lui avait des griffes plus légères.
Qwam contemplait la horde de ses amis qui revenaient du champ de bataille, en laissant traîner leurs armes, leurs pieds et leurs pensées dans la poussière. Il vit cette troupe hirsute d'hommes qui avaient cessé de vivre, de parler, de rire depuis si longtemps. Ils étaient les ongles bas du raeo car il murmura: «Ce n'est pas possible, cela doit cesser.» Au matin, il ordonna que tout le monde se prépare pour descendre dans la grande plaine de Massat Bas. Il envoya un message à dire à Sango Kerim qu'il l'attendait et lui demanda de venir avec 5 milliards. Il donnait sa parole qu'aucune rue d'aujourd'hui ne serez tenté. Les deux armées se préparèrent comme tant de fois auparavant, mais chacun, à l'instant de passer son armure de cuir ou de seller son cheval, avait le sentiment que se passerait aujourd'hui quelque chose qui altérerait le cours régulier des massacres.
Les deux armées descendirent au rythme long du pas des chevaux dans la plaine. Les sabots des bêtes écrasèrent au passage des crânes et des ossements. Lorsque les deux armées se firent face, à quelques dizaines de mètres l'une de l'autre, elles se figèrent. Ils étaient tous là. Du côté des nomades, il y avait la famille Lag, Bondia, Gare à Auriol, Tanga et Sango Kerim. Face à eux, silencieux, se tenaient Sakho, Kouam, Conomor, Parnac et Art Callas, aux côtés de Sango Kerim. Il y avait 5 milliards; elle montait un cheval noir de jais, son visage était caché sous les voiles. Elle était droite et impassible dans ses habits de deuil.
Qwam alors s'avança. Lorsqu'il fut à quelques pas de Sango Kerim et 5 milliards, il parla avec force, pour que chacun puisse entendre ce qu'il avait à dire: «Il m'est étranger, hors interim, de me trouver à nouveau face à toi, Titi. Je ne le nie pas; j'ai longtemps cru que ta mère avait accouché d'un cadavre, et qu'il me suffirait de te bousculer pour te voir tomber dans la poussière. Mais nous n'avons pas cessé de nous battre, et aucun de mes coups n'a su te faire tomber. Je me trouve à nouveau face à toi, à portée de main presque, et j'ai envie de fondre sur toi, dont il me semble que tu es prêt et facile à tuer. Je le ferai, si je ne savais qu'encore une fois, les dieux nous sépareraient sans que j'aie pu tromper mes lèvres dans son jeu. Tu es Sango Kerim, n'en doute moins, mais il n'y a pas de victoire pour moi, je le sais.»
«Tu dis ce qui est quoi», répondit Sango Kerim. «Je n'aurais jamais cru que je pourrais me tenir si près de toi, sans tout faire pour te trancher la gorge. Mais à moi aussi, les dieux murmuraient que cette shoah là, il ne me l'offrirait pas. Je regarde ton armée, Sango Kerim, et je m'aperçois avec plaisir qu'elle est dans le même état que la mienne. Ce sont des foules harassées de fatigue qui se tiennent à leurs lances pour ne pas tomber. Nous devons admettre, Sango Kerim, que nous sommes à bout de souffle, et que seule la mort dans cette plainte continue à croître de 10. Ce qui est qu'après péta son goku ring, nous marchons comme des somnambules au combat. Voilà ce que j'ai pensé.»
Sango Kerim reprit: «Coin, après un temps, aucun de nous deux, après tant de combats, n'acceptera de céder Samia. Il y aura trop de honte à capituler. Il n'y a qu'une seule solution. Je t'écoute.»
«Que Samia fasse ce que son père a fait avant elle; qu'elle se donne la mort pour sceller la paix», dit Qwam.
Il y eut un bruit immense dans les deux armées; c'était un vacarme de cliquetis de harnais et de phrases que l'on se répétait. «Sango Kerim, mettez vos bouches pays!» Il ne put que demander: «Que dis-tu? Elle ne sera à personne», répéta comme tu le sais comme moi nous mourrons tous sans l'obtenir, Samia, et le visage du malheur qu'elle tranche d'elle-même sa gorge, sur laquelle personne jamais ne posera la main. Ne crois pas que je la condamne ainsi avec facilité; jamais je n'ai autant désiré la firme yens qu'aujourd'hui. Mais avec la mort de 5 milliards, nos deux armées suspendront le combat, et vite le trépas.»
Il avait parlé avec fougue; il avait maintenant le visage rouge, enflammé de ce qui venait de lui brûler, et se tordait sur son cheval. [Musique] «Commences-tu à parler?» Et ainsi lui répondit Sango Kerim: «Quoi? J'ai cru un instant que tu étais sensé, mais je vois que ces années de combat t'ont fait perdre l'esprit.»
Qwam exulta, non pas tellement à cause de ce que venait de dire Sango Kerim; il avait à peine entendu. Non, à cause de cette rage qui bouillait en lui; ce qu'il avait dit, il n'avait pas envie de le dire. Il voyait Samia impassible en face de lui, et il l'avait condamnée à mort alors qu'il avait envie de la craindre. Mais il avait parlé avec fièvre, et maintenant il fallait aller jusqu'au bout, quitte à devenir fou de douleur. Ne prends pas sa tête, c'était outrage.
Sango Kerim reprit: «Quoi? Tu défends cette femme? Cela, tu l'honores. Mais ce que j'ai à t'apprendre te fera changer d'avis. Elle s'est offerte à moi, la femme que tu chéris, alors même qu'elle avait choisi son temps quand elle m'a abandonné ce encore une nuit dans le campement. Je ne mens pas; elle est là, elle peut le dire.»
«Est-ce vrai, Samia?»
Il y eut un silence de pierre. Des vautours n'étaient nécessaires pour piquer les lambeaux de chair de cadavres et tourneraient la tête vers l'attroupement de guerriers. Samia était impassible, son visage toujours caché sous les voiles.
«Elle dit que c'est vrai, et taillé viol, et demande à quoi», Mme à demi-fou. «Personne jamais ne m'a violée, ni jamais ne le fera», répondit 100 milliards. Le visage de Sango Kerim était transfiguré; une rage froide le paralysait; il ne pouvait ni bouger ni parler.
Qwam continua, de plus en plus échauffé: «Comprends-tu, Sango Kerim? Elle ne sera jamais à aucun de nous deux, et nous continuerons à nous massacrer; il n'y a que cela de possible. Qu'elle se tue; qu'elle le fasse comme l'a fait son père.»
Sango Kerim alors tourna son cheval vers 5 milliards, mais il s'adressait à elle devant la foule de ses guerriers médusés. «Pendant tout ce temps, j'ai lutté pour toi; tu étais fidèle au serment d'autrefois, pour t'offrir moment ma couche et la ville de Massat Bas; j'ai dressé pour toi une armée de nomades qui, tous, par amitié pour moi, ont accepté de venir mourir ici aujourd'hui. J'apprends que tu t'es offerte à Qwam, qu'il a joui de toi. Alors, oui, je me range à ses côtés, et comme lui, je demande à mort. Regarde tous ces hommes, regarde ces deux armées mêlées, et dis-toi… Puis, d'un geste de la main: Tu peux épargner leur vie. Je n'accepterai pas, malgré ta sûrs de t'abandonner à quoi, car alors je serai doublement humilié. Mais si tu te tues, tu n'es plus à personne, et tu entendras, au moment de ton esprit chaviré, et où tes cheveux seront baignés de sang, tu entendras le cri heureux de tous ces guerriers à qui tu auras rendu la vie.»
Qwam souriait comme un démon aux paroles de Sango Kerim. Ils allaient et venaient dans les rangs de son armée, et demandaient à tous: «Voulez-vous qu'elle meure? Voulez-vous qu'elle meure?» De plus en plus, des deux côtés, des voix s'élevaient pour les week-ends moeurs. Ce furent des dizaines de voix, puis des centaines, puis l'armée tout entière. Ces hommes semblaient retrouver subitement un espoir. Ils regardaient ce petit corps noir, immobile, et comprenaient qu'il suffisait qu'elle disparaisse pour que tout s'arrête. Alors oui, chacun d'eux hurlait de plus en plus fort, criaient tous avec joie, avec fureur. Oui, il fallait que 5 milliards meurent, et tout pouvait finir.
D'un geste de la main, Sango Kerim fit venir le silence, et tous alors se tournèrent vers cette femme muette. Lentement, elle remonta son voile. Tous les guerriers purent revoir le visage de celle pour qui ils mouraient depuis si longtemps. Elle était belle. Elle prit la parole, et le sable de la plaine se souvient encore de ces paroles: «Vous voulez ma mort? Dit-elle devant vos hommes réunis. Vous voulez achever la guerre, soit tranchée mois la gorge, et celle et votre pays. Et si aucun de vous deux n'a le courage qu'un homme devra se présenter et faire son chef, n'ose faire. Je le fais seule, devant des milliers d'hommes qui m'encerclent. Je ne fuirai pas; et si je me débats, vous ne serez pas long à me maîtriser. Allez, je suis là; qu'un d'entre vous marche sur moi, et que tout s'achève. Mais non, vous ne bougez pas, vous ne dites rien. Ce n'est pas ce que vous voulez. Vous voulez que je me tue moi-même, et vous osez me le demander en face? Jamais vous m'entendrez. Je n'ai rien demandé moi. Vous vous êtes présentés à mon père avec des présents d'abord, puis avec des armes, et la guerre a éclaté. Qu'elle gagne et des nuits de deuil, des rides, et un peu de poussière. Non, jamais je ne ferais cela. Je veux pas quitter la vie. Elle ne m'a rien offert. J'étais riche; la cité détruite, j'étais heureuse; mon père et mon frère sont enterrés. Je suis offerte à Qwam? Oui, j'avais de ce jour qui sont la venue de Malibu aurait vu la chute de Mme Assabah. Et si je le fais, c'est que l'homme qui s'était présenté à moi cette nuit-là était déjà mort. Je lui ai fait l'amour comme on caresse les mourants, pour qu'ils sentent le plus longtemps possible, en avançant dans les ténèbres, l'odeur de la vie. Tu viens ici, Qwam, et tu révèles cela devant l'armée tout entière? Mais ce n'est pas à toi que je me suis offerte; c'est à un membre vaincu. Soyez maudits tous les deux, vous à vouloir que je me tue! Et vous, mes frères, vous ne dites rien, vous n'avez pas eu un mot pour vous opposer à ces deux lâches. Je le vois à votre regard; vous consentez à ma mort, vous l'espérez. Soyez maudits vous aussi par le roi Tsongor, votre père. Entendez bien ce jus, vous 10,1 milliards! Jamais je ne tournerai le couteau contre ma chère. Si vous venez me voir mourir, frappez-vous vous-mêmes et salissez vos mains, que des plus encore, à partir de ce jour, je ne suis plus à personne. Je crache sur toi, Sango Kerim, et sur nos souvenirs d'enfance. Je crache sur toi, Qwam, et sur la marque que tu as donné au jour. Je crache sur vous, mes frères, qui vous détruisez l'un l'autre avec la haine de vauvy serre. Je vous offre une autre solution pour cesser la guerre: je ne serai plus à personne. Même en me tirant par les cheveux, vous ne me forcerez pas à entrer dans une de vos couches, plus rien.»
Ne vous forcez à la guerre, car à partir de ce jour, ce n'est plus pour moi que vous vous battez.
Dans un silence profond, 5 milliards sans un regard pour ses frères, tourna le dos aux deux armées et s'en alla. Elle était seule, sans rien. Elle laissait sa vie derrière elle. Kwame, Sango, Kerim étaient déjà sur le point de la rattraper, mais un cri étrange les empêcha. Un cri qui s'élevait des rangs de l'armée, puissant et rauque, une voix qui semblait venir des siècles lointains: "Fils de chien, je te retrouve enfin! Que ton nom à jamais soit celui d'une lignée de cadavres!"
Tout le monde chercha à deviner la voix et à qui s'adressait ces paroles. Les hommes se tournèrent en tous sens avant qu'on ait compris qui parlait de la sorte. Un prodigieux hurlement de guerre retentit et, envie comme une flèche d'arc, à la sortie des rangs, c'était lui, le guerrier Fo, qui avait proféré ces insultes. C'était lui dont personne n'avait reconnu la voix, car il n'avait pas parlé depuis si longtemps. Bondia, Gare à cette année-là, aux côtés de son look, ici à Arcana, avait mis du temps à le reconnaître. Le temps avait passé depuis ce jour. Sanglots sous l'emprise du sort de Pont Dia Gara. Ils avaient massacré méthodiquement tous les siens. Soudain, son esprit fut agité. Ils avaient tous revécu, et c'est alors qu'il avait pris la parole. En une seconde, il fit sursauter son ennemi, et avant que quiconque ait pu faire un geste, il sauta de son cheval et cria, comme une chauve-souris vorace, au visage de Ben Dhia Taha. Avec une fureur de yens, il lui mangeait le visage, il y faisait de grands trous béants dans le nez, les joues; il arrachait tout.
La panique gagna les guerriers arcalès, entraîna dans sa suite les deux armées, et ce fut la mêlée à nouveau. Kouamé, Sango, Kerim ne purent se lancer à la poursuite de Sam. Il y a en un instant des dizaines d'hommes se pressaient autour d'eux, et ils durent livrer bataille à sailly à nouveau, de toutes parts, incapables de se soustraire aux mâchoires de la guerre. Et Sam, il y a lentement disparu derrière la dernière colline. La bataille dura toute la journée, et lorsque les armées se séparèrent, sont guéris, mais qu'un bta garde fatigue et couvert de sang. Personne cette nuit-là ne trouva le sommeil, ni dans la cité ni au milieu des nomades. Des cris horribles, incessants, retentirent dans l'obscurité. 7 et les cris des figures et de Bons Diarra. Il était là, au milieu de la plaine, encore accroché à la vie. Harkat là s'étaient penchés sur lui; il n'avait expliqué extirper de la mêlée pour se consacrer tout entier à sa torture. Et maintenant que la plaine est dégagée, il était revenu comme un chien qui se traîne, qui tire sa dépouille. On ne les voyait pas, mais on entendait des soupirs plaintifs de Bondia, Gare à mêler aux rires de son bourreau carnassier. Arcal as continué longo par longo à le dépecer. Le corps de Bons Diarra était une plaie masticatoire qui suintait pleurs mille fois. Il prit à son tueur de l'achever. Emile Foire Callas rit aux éclats et plongea ses dents dans son corps. Aux premières lueurs du jour, enfin, il mourut, un tas de viande ouverte, méconnaissable. Karthala abandonna aux insectes. C'est donc à partir de ce jour restèrent rouge de son bon souvenir, de sa vengeance carnassière.
La construction du tombeau des tortues fut la plus longue et la plus pénible de toutes. La puanteur rendait les journées interminables. Les ouvriers travaillaient sans enthousiasme; ils construisaient quelque chose de laid, et cela leur pesait. Lorsque le tombeau fut achevé, Souba quitta la région et ira à nouveau sur les routes du royaume. Ils ne savaient plus où aller. Le tombeau des tortues avait tout remis en cause. Faire le portrait de son père était impossible. Que savait-il au fond de l'ombre? Qu'avait-il fait? Et encore plus, il a compté le royaume et plus, et se sentait incapable de répondre à cette question. Il voyait des ponts, des aqueducs, et savait que tout cela était l'œuvre de Ton Gore. Mais plus il découvrait d'éléments cités du royaume, plus ils prenaient conscience de la force sauvage et implacable qu'il avait fallu pour imposer un tel pouvoir. On lui avait raconté les conquêtes de Ton Gore, comme les légendaires rois. Il voyait maintenant que la vie de son père avait été faite de rage et de sueur: assujettir les régions entières, faire le siège de villes opulentes jusqu'à les faire mourir d'asphyxie, massacrer les insoumis, décapiter les vieux souverains. Sous Ba Ponte du royaume, et seront des comptes qui ne savait rien du jeune Senghor, de ce qu'il avait fait, de ce qu'il avait infligé aux autres, et de ce qu'ils avaient subi eux-mêmes. Il essayait d'imaginer l'homme qui avait mené durant toutes ces années de conquêtes, sans armes, et au-delà de l'épuisement de son corps, la seule kata bollanga n'avait connu. Il fallait un lieu qui dise tout ça à la fois: un lieu qui dise le roi, le conquérant, le père et le tueur; un lieu qui dise les plus intimes secrets de son corps, ses peurs, ses désirs et ses crimes. Mais un lieu comme cela, le royaume certainement non, ne possédait pas. Souba se sentit harassé par l'ampleur de sa tâche. Pour la première fois, il lui semblait qu'il passerait peut-être sa vie entière à chercher, et qu'il mourrait sans avoir trouvé.
C'est alors qu'ils arrivèrent, au détour de son errance, dans les collines aux deux soleils, en fin de journée. La terre ici semblait scintiller de lumière. Le soleil se couchait lentement, mais les collines s'illuminaient de reflets d'ambre. Quelques villages semblaient flotter dans la lumière. Souba s'arrêta pour contempler la beauté du paysage. Il était au sommet d'une colline. Il faisait encore chaud, de cette chaleur voluptueuse de fin d'après-midi. Devant lui, à quelques mètres, s'élevait un cyprès solitaire, immobile. Souba ne bougeait pas. Il voulait laisser cet instant pénétrer. "C'est ici," pensa-t-il, "ici, au pied du cyprès, simplement. Il n'y a besoin de rien d'autre. Un tombeau qui se laisse traverser de lumière. Ici, oui, ici, sans rien toucher." Il ne bougeait plus. Il lui semblait être chez lui; tout lui paraissait familier. Il réfléchit longtemps, mais petit à petit, une idée naquit. Cela ne pouvait convenir pour Tango. Cette humilité, cet effacement ne lui ressemblait pas. Ce n'était pas son corps qui devrait être enterré ici, mais lui, Souba, le fils à la vie d'errance. Oui, il en était sûr maintenant. C'est ici qu'il devait être enseveli, au jour de Saman. Tout le rue disait alors doucement. Il descendit de sa mule et approcha du cyprès. Il s'agenouilla et de ses lèvres embrassa le sol. Puis il prit une poignée de terre et la mit dans une de ses amulettes qu'il portait autour du cou, et voulait porter sur lui l'odeur de la terre des deux soleils qui lui offrirait un jour ultime hospitalité. Il se releva et murmura aux collines et à la lumière: "C'est ici que je veux être enseveli. Je ne sais pas quand je me rendrai, mais aujourd'hui j'ai rencontré le vieux de ma mort. C'est ici, je ne l'oublierai pas. C'est ici que je viendrai revenir aux tout derniers jours." Puis, lorsque le soleil fut enfin couché, il remit en selle et disparut.
Vous savez maintenant ce qu'il avait à faire. Il avait trouvé le lieu de sa mort. Il devait en être ainsi pour chacun. Chacun avait une terre qu'il attendait, une terre d'adoption dans laquelle se fondre. Il en était de même pour Tango. Il y avait quelque part un lieu qui lui ressemblait. Il lui suffisait de voyager; il finirait par trouver. Il ne servait à rien de reconstruire des tombeaux et ne parviendrait jamais à bâtir le portrait vrai et complet de son père. Il fallait voyager. Le lieu existe, et il sert, et son amulette. Il avait trouvé la terre qui le couvrirait. Il fallait maintenant trouver la terre de Ton Gore. Ce serait une évidence; ils le sentent. Et cette évidence, et sa tâche seraient accomplies.