Transcription
[Musique] ravi de retrouver sur haré pour un nouveau numéro du Dessous des Cartes. aujourd'hui, on vous emmène en Méditerranée, mais pas vraiment sur une plage de rêve. voici la plage de de la Gravette à Antibe, dans les Alpes Maritimes. certes, le soleil est au rendez-vous, la mer semble bleue et paisible, mais nous assistons là à un cas de surtourisme. un littoral saturé et des prélèvements effectués dans l'eau qui ont révélé récemment un taux de bactéries au-dessus de la moyenne.
la pollution méditerranéenne est de plus en plus alarmante, selon les observateurs, et notamment l'ONG WWF, qui a recensé 600 000 tonnes de matière plastique dans l'eau bleue trompeuse de cette mer mythique. l'occasion pour nous d'essayer de comprendre comment cet espace maritime, inspirant les plus grands auteurs, d'Homère à Camus, est devenue au fil du temps une mer poubelle, une mer saturée. même si, vous le verrez, la prise de conscience est là, et avec elle déjà quelques solutions. sortons nos cartes.
la mer Méditerranée apparaît au cours des ères secondaires et tertiaires, période géologique de la terre allant de - 250 à - 2,58 millions d'années. tout d'abord, le supercontinent nommé Pangée est sujet à une forte activité volcanique. elle provoque un début de cassure dans laquelle l'océan s'engouffre pour arriver dans la région de la future Méditerranée. ensuite, avec la dérive des continents, l'eau va se retrouver coincée entre les plaques africaines et eurasiatique. elle va alors s'évaporer et la future Méditerranée devient un grand lac salé. il y a 5,3 millions d'années, l'isthme reliant l'Afrique à l'Europe s'affaisse au niveau de l'actuel détroit de Gibraltar. l'eau remplit le bassin et le niveau de la mer monte de plus de 10 m par jour. cet épisode donne naissance à la mer Méditerranée telle que nous la connaissons aujourd'hui.
la Méditerranée a une surface de 2 511 000 km², soit 5 fois la France. elle s'étire sur une longueur de 3 800 km, de Bérou au Liban au détroit de Gibraltar. sa largeur est variable, de 800 km entre Gênes en Italie et Bizerte en Tunisie, à 138 km entre le Cap Granitola en Sicile et le Cap Bon, toujours en Tunisie. la Méditerranée compte trois rives : européenne au nord, africaine au sud, orientale à l'Est, qui forment 46 000 km de littoral. des rives qui partagent un climat chaud et sec durant l'été et des précipitations réparties entre octobre et mars.
du fait de son histoire géologique et de ses conditions climatiques, la mer Méditerranée renferme à elle seule entre 8 et 10 % de la biodiversité de l'océan mondial, alors qu'elle ne représente que 0,8 % de sa superficie. une richesse très utile, puisque les écosystèmes méditerranéens, ou herbiers marins, tels que la posidonie ou les formations coralligènes, offrent de nombreux services. il purifie l'eau par filtration et contribue à son oxygénation. il protège le littoral contre l'érosion. il constitue un habitat pour de nombreuses espèces. par ailleurs, ils agissent comme réservoir pour le carbone accumulé pendant des millénaires, atténuant ainsi l'impact du changement climatique.
mais cette incroyable richesse est en danger. on l'a dit, la Méditerranée relie 22 États et territoires riverains, rassemblant 512 millions d'habitants. un tiers d'entre eux habitent sur les côtes. conséquences : excès de l'urbanisme et forte pression démographique. à cela s'ajoute les quelque 360 millions de touristes par an, ainsi que les 26 millions de croisiéristes. prenons l'exemple de la Côte d'Azur en France. à partir des années 50, le développement du tourisme s'accélère, conduisant à l'artificialisation du littoral, c'est-à-dire des aménagements gagnés sur la mer. c'est ainsi que se développent des infrastructures de transport, des ports, des aéroports touristiques, des hôtels, des casinos et des grands projets d'urbanisme. on voit ici Villeneuve-Loubet plage avant et après le projet de Marina, dite Marina Baie des Anges. en 2023, 35 % du littoral du département des Alpes-Maritimes est artificialisé, provoquant une baisse de la biodiversité et la destruction irréversible de certaines espèces qui ne parviennent pas à s'adapter au nouvel environnement.
alors, on va maintenant s'intéresser à une autre conséquence de cette pression touristique et démographique : les déchets. ordures ménagères, métaux lourds, pesticides et surtout du plastique. à l'échelle de la Méditerranée, une étude estime qu'il y a entre 150 000 et 600 000 tonnes de plastique rejeté chaque année dans la mer. sur cette carte de 2020, on peut voir que l'Italie, la Turquie, l'Égypte et l'Algérie sont les pays avec les taux de rejet de plastique les plus élevés en tonnes par an. cette pollution plastique n'est pas uniquement le fait des zones côtières, mais aussi de certains pays qui ne bordent pas la Méditerranée, mais qui font partie de son système fluvial, comme le Soudan avec le Nil ou la Suisse avec le Rhône.
une ONG grecque a rassemblé une équipe de plongeurs bénévoles qui sillonnent les îles et les côtes pour ramasser les déchets. entre 2017 et 2022, ils ont ramassé 90 000 bouteilles d'eau, 21 tonnes de filets de pêche, 1 700 pneus. ils ont également découvert des déchets plastiques ingérés dans 20 à 45 % des poissons et moules testés.
alors, voyons maintenant comment la Méditerranée souffre aussi d'un trafic intense. la mer Méditerranée est le point de passage entre l'Asie et les Amériques avec le canal de Suez et Gibraltar, tout en étant aussi la porte de sortie des biens en provenance d'Europe centrale et d'Asie centrale à travers la mer Noire. un trafic intense qui a des conséquences sur l'environnement, tel que le déversement d'hydrocarbures, les déchets, mais aussi le bruit sous-marin et les collisions avec les mammifères marins.
l'augmentation des zones d'activité pétrolière et gazière, telles les opérations de forage et pose de pipeline, constituent une autre source de pression sur la Méditerranée. voici la réserve de gaz Léviathan, à 135 km au large des côtes israéliennes. une zone de forage en eau profonde. pourtant, cette zone abrite, selon le WWF, un écosystème marin unique et délicat, où l'on retrouve des espèces rares d'éponges, de vers, de mollusques et de coraux d'eau froide, dont certains sont âgés de plusieurs milliers d'années.
la Méditerranée est aussi menacée par la pêche intensive et l'aquaculture. ainsi, la Turquie est le pays méditerranéen qui pratique le plus l'aquaculture. dans la baie de Güllük, la culture intensive du bar entraîne la diminution de l'oxygène dans l'eau. l'excès de nutriments (aliments pour les poissons et excréments) augmente le niveau d'azote et de phosphore, qui entraîne la prolifération d'algues. résultat : des zones mortes où les organismes aquatiques ne peuvent plus survivre.
on l'aura compris, la longue et lente formation de la mer Méditerranée en a fait une mer exceptionnelle qui renferme des trésors de biodiversité. mais c'est aussi une mer terriblement menacée, dans un état avancé de dégradation environnementale. alors aujourd'hui, il existe une prise de conscience et des mesures de protection. voyons lesquelles, leur limite, mais aussi leur efficacité.
les aires marines protégées ou AMP ont vu le jour en 1962 à Seattle, à l'occasion de la première Conférence mondiale sur les parcs nationaux. ces AMP sont des zones où, par exemple, la pêche ou l'extraction d'hydrocarbures sont interdites. ce peut être aussi des zones où les mammifères marins font l'objet d'une attention particulière. sauf qu'en Méditerranée, ces AMP constituent parfois un véritable mirage. certaines aires sont volontairement implantées par les États dans des zones peu intéressantes en termes de biodiversité, afin de gonfler artificiellement le nombre d'aires marines protégées. mais surtout, elles sont souvent insuffisamment réglementées. ainsi, en 2020, les 1 062 aires marines protégées recouvraient seulement 6 % du bassin méditerranéen. mais si l'on observe de plus près les réglementations qui régissent ces aires, le pourcentage tombe à 0,23 % d'aires marines ayant des niveaux de protection efficaces, voire même à 0,06 % pour les zones entièrement protégées. des zones que l'on localise sur cette carte, mais qui en réalité sont invisibles à cette échelle.
il y a malgré tout, heureusement, des expériences réussies. ainsi, en France, le Parc marin de la Côte Bleue a mis en place deux zones marines intégralement protégées : la réserve de Carry-le-Rouet et la réserve du Cap Couronne. dans ces réserves, toutes les activités humaines, telles que la pêche, la plongée, le mouillage des navires et autres, sont totalement interdites. ces deux réserves sont délimitées en mer par des bouées de balisage de couleur jaune, surmontées d'une croix de Saint-André et d'un éclairage pour la nuit. à cela s'ajoute des panneaux situés à terre, aux points d'accès au littoral. enfin, les sites sont placés sous surveillance tout au long de l'année.
autre motif d'espoir dans ces zones : l'extraordinaire capacité de la vie marine à se restaurer dès lors que l'on réduit la pression humaine. la preuve, dans un autre espace maritime, le Pacifique. les récifs coralliens de certains atolls, détruits par les essais nucléaires réalisés par la France entre 76 et 95, ont pu se reconstituer en partie ces 40 dernières années.
s'il existe donc des raisons d'espérer pour empêcher la mer Méditerranée de devenir complètement une mer poubelle, il est encore un autre phénomène qui la menace : le dérèglement climatique. le bassin méditerranéen est désormais l'une des régions au monde les plus touchées par le réchauffement, avec à la clé des périodes de sécheresse de plus en plus longues, des incendies et des températures de l'eau qui grimpent. quand la température de la Méditerranée se met à dépasser 25°C, comme lors de l'été 2023, cela a bien sûr des conséquences pour l'écosystème marin, mais cela favorise aussi la formation de "médicanes", contraction de Méditerranée et "hurricanes", qui signifie ouragan en anglais. c'est ce genre de catastrophe qui a frappé la Libye en septembre 2023.
pour aller plus loin et revenir aux fondamentaux, cet ouvrage incontournable de Fernand Braudel, "Les Mémoires de la Méditerranée, préhistoire et antiquité". ainsi s'achève ce nouveau numéro du Dessous des Cartes. rendez-vous bien sûr la semaine prochaine, même endroit, même heure, et d'ici là, n'oubliez pas te.tv pour retrouver l'ensemble de nos vidéos. à bientôt. [Musique] [Musique]