Transcription
Salut les épicurieuses et les épicurieux. Aujourd'hui, je vais vous parler d'une île mystérieuse. Pas celle de Jules Verne, une île réelle, mais qui au 21e siècle reste toujours entourée de mystère. Il s'agit de l'île North Sentinel, dans l'océan Indien. Nul n'a pu s'aventurer à l'intérieur. Quelques-uns y ont posé le pied, mais ça s'est très, très mal terminé pour eux. Qui sont les hommes et les femmes qui vivent sur cette île, coupés du monde ? Et pourquoi refusent-ils tout contact avec l'extérieur ? Aujourd'hui, on va tenter de percer leurs secrets, mais avec beaucoup, beaucoup de précautions.
Lui, c'est John Allen Chau, un jeune Américain de 26 ans. Le 16 novembre 2018, il débarque sur une plage de North Sentinel Island, une petite île indienne appartenant à l'archipel des îles Andaman, située à l'est du golfe du Bengale. S'il a fait le voyage jusqu'ici, ce n'est pas pour s'offrir des vacances de rêve. John est missionnaire évangélique. Son but : évangéliser les habitants de cette île connue pour refuser tout contact avec le monde extérieur. Le défi est particulièrement risqué. En effet, 12 ans plus tôt, deux pêcheurs indiens ayant dérivé en bateau pendant leur sommeil jusqu'au rivage y ont été tués par la population locale. Leurs corps ont ensuite été suspendus à des pieux de bambou face à la mer. Des témoins ont assisté à la scène depuis le large. Avant le départ de John, des pêcheurs des îles voisines, marqués par cette macabre histoire, tentent de le dissuader, mais il ne les écoute pas. Il fonce.
Deux jours avant de débarquer, il tente une première approche à bord d'une pirogue, une bible serrée contre sa poitrine. Parvenu à une centaine de mètres de la plage, il crie pour attirer l'attention des habitants. Et comme il s'y attendait, l'accueil n'est pas des plus chaleureux. Un groupe d'hommes se présente sur la plage et le menace avec des lances et des arcs. Il renonce. Enfin, pas pour longtemps. Le lendemain, le jeune missionnaire fait une nouvelle tentative, mais cette fois, il change de stratégie. Il se présente avec des cadeaux, du poisson et quelques objets. Peine perdue. Les flèches fusent et l'une d'elles transperce la bible qu'il serre contre sa poitrine. L'Américain s'en sort miraculeusement. Cet épisode aurait dissuadé n'importe lequel d'entre nous d'aller plus loin. Pas John. Déterminé, il entend mener sa mission jusqu'au bout. Le lendemain donc, il tente à nouveau sa chance. Et cette fois, il met le pied à terre. La suite, elle est tout simplement tragique. John Chau est cueilli par une volée de flèches qui lui transpercent le corps. Il s'écroule, sans vie. Au large, des pêcheurs indiens assistent à la scène, impuissants. Ils aperçoivent les Sentinelles attacher une corde autour du cou du jeune Américain, puis traîner son corps jusque dans la jungle. Sa dépouille ne sera jamais rapatriée. Toutes les demandes de la famille auprès du gouvernement indien resteront lettre morte. Non par indifférence, mais par peur d'affronter la fureur de ces hommes.
Mais pourquoi les habitants de cette petite île en viennent-ils à tuer tous ceux qui s'approchent de trop près ? La réponse se cache peut-être dans le passé, à une époque lointaine où les contacts avec les étrangers ont laissé des souvenirs très douloureux. Mais d'abord, que sait-on exactement des Sentinelles ? À vrai dire, très peu de choses. Les anthropologues estiment que leurs ancêtres ont accosté dans cette région il y a moins de 60 000 ans et qu'ils faisaient partie d'un groupe d'Homo sapiens sorti d'Afrique plusieurs milliers d'années auparavant. Aujourd'hui, le groupe qui vit sur la petite île serait composé de 50 à 200 individus, mais cette fourchette est très incertaine, faute de recensement. Les Sentinelles ont-ils une religion, des croyances, un dieu ? Là encore, mystère. Même leur langue reste une énigme. En l'absence de contact, personne n'est parvenu à la déchiffrer. On ignore jusqu'au nom qu'ils donnent à leur peuple ou à leur terre. Les habitants des îles voisines, eux, l'appellent North Sentinel Island. Bref, une seule chose est certaine : ce peuple a conservé le mode de vie de ses lointains ancêtres : chasseurs, cueilleurs, pêcheurs.
Mais revenons à la question la plus intrigante. Pourquoi les Sentinelles refusent-ils tout contact avec le monde extérieur au point d'éliminer les intrus ? Car, chose surprenante, d'autres peuples des îles Andaman, les Jarawas, les Onges ou encore les Grands Andamanais, ont, eux, établi des relations pacifiques avec le monde extérieur. Alors pourquoi pas les Sentinelles ? Pour le comprendre, il faut remonter à la fin du 19e siècle. À cette époque, les Britanniques qui ont colonisé la région cherchent à cartographier les îles Andaman, mais aussi à étudier les mœurs et les coutumes de leurs habitants. C'est dans ce contexte qu'en 1879, un jeune officier de la marine de 19 ans, passionné d'anthropologie, est envoyé sur place. Il s'appelle Maurice Vidal Portman. Sa mission : entrer en contact avec les tribus locales, gagner leur confiance et rapporter un maximum d'informations sur leur mode de vie. Portman se jette à corps perdu dans sa mission. Il parcourt les îles de l'archipel les unes après les autres. Il s'immerge dans le quotidien des habitants, observe leurs coutumes, leurs techniques de chasse, la façon dont ils élèvent leurs enfants. Puis, vient le tour d'une île que les Britanniques ont surnommée North Sentinel.
En janvier 1880, Maurice Vidal Portman organise une expédition pour s'y rendre. Il s'attend à y être accueilli comme ailleurs. Mais une fois sur place, c'est la déception. Pas un bruit. Aucun signe de vie humaine. L'île semble déserte. Avec ses hommes, l'Anglais inspecte les lieux. Il finit par découvrir quelques outils abandonnés, des armes, ainsi que plusieurs huttes désertes. Les habitants se sont-ils cachés dans la jungle pour échapper aux regards ? Finalement, on rebrousse chemin sans avoir établi le contact. Mais Vidal Portman est un homme déterminé. Alors, quelques jours plus tard, il tente à nouveau sa chance. Et cette fois, c'est la bonne. L'expédition débusque une famille cachée dans la forêt : un couple et leurs quatre enfants. Le père, surpris, bande son arc. Une bagarre éclate, mais mieux équipés, les Britanniques prennent rapidement le dessus. La famille est capturée et Portman décide de ramener les prisonniers à Port Blair, la capitale des îles Andaman. Le but : percer les secrets de leur langue, de leur mode de vie, de leurs coutumes. Mais rien ne se passe comme prévu. Au bout de quelques jours, les six membres de la famille tombent malades. Grippe, rougeole, simple rhume, mystère. Mais ce qui est certain, c'est que les deux adultes succombent rapidement. Portman est très ennuyé. Que faire des enfants ? Il décide alors de les renvoyer tous les quatre sur leur île, les bras chargés de cadeaux, espérant ainsi apaiser la colère des habitants. Mais ce qu'il ignore, c'est qu'ils reviennent chez eux porteurs des virus qui ont tué leurs parents. Contre ces maladies, les Sentinelles adultes n'ont aucune défense. On ne saura jamais combien d'individus ont péri dans les semaines qui ont suivi le retour des quatre enfants. Mais pour les spécialistes, il ne fait aucun doute que le nombre de victimes a été important. Et c'est cet événement tragique, selon eux, qui expliquerait en grande partie l'hostilité féroce des sentinelles envers les étrangers. Portman lui-même le reconnaît dans son journal. Il écrit : "Mes actions ont contribué à accroître la crainte et l'hostilité du peuple sentinelle vis-à-vis de toutes les personnes de l'extérieur.".
Résultat, au cours du 20e siècle, la plupart des tentatives de contact avec ce peuple échouent les unes après les autres. En 1967, l'Inde organise une expédition sur l'île, mais sur place, il n'y a personne. La plage est vide, les habitants se sont cachés. Demi-tour. En 1974, une équipe du National Geographic tente sa chance pour tourner un documentaire. Des journalistes arrivent les bras chargés : noix de coco, cochon, poupée, petite voiture en plastique pour les enfants. C'est peine perdue. À leur approche, les sentinelles répondent par une volée de flèches, l'une d'elles atteint même le réalisateur à la cheville. Toutefois, l'équipe ne rentre pas bredouille. Un photographe parvient à capturer les toutes premières images des habitants de l'île. Elles feront le tour du monde. En 1981, c'est le Primrose, un cargo qui s'échoue sur les récifs au large de l'île. Bloqué à bord, l'équipage observe les sentinelles qui s'agitent sur la plage. Ils construisent des radeaux. Ils sont armés. Leur intention ne fait aucun doute. Les marins ne doivent leur salut qu'à une évacuation de dernière minute. Tout semble donc confirmer, ces autochtones sont prêts à tout pour interdire l'accès de leur île.
Et pourtant, 10 ans plus tard, une femme hors du commun va accomplir l'impensable. Madhumala Chattopadhyay est une anthropologue indienne. À l'époque, elle est âgée de 29 ans. Depuis son enfance, elle se passionne pour les peuples des îles Andaman et surtout pour les mystérieux sentinelles. En 1990, elle apprend qu'une expédition est organisée sur leur île par les autorités indiennes. Sans hésiter, elle propose ses services. Mais on hésite. Envoyer une femme au contact du peuple le plus hostile de la planète, l'idée paraît insensée. Madhumala ne se démonte pas. Elle met en avant ses compétences, elle argumente, insiste et elle finit par obtenir l'autorisation. C'est ainsi que le 4 janvier 1991, elle embarque à bord du navire MV Tarmugli, direction North Sentinel Island. Madhumala trépigne d'impatience à l'idée de rencontrer enfin les fameuses sentinelles. Arrivé au large, le navire jette l'ancre, à bonne distance par précaution. Puis, en compagnie de 12 autres personnes, elle embarque dans une chaloupe que l'on remplit à sa demande de sacs de noix de coco. Ce détail, vous le verrez, aura son importance. Le bateau avance doucement pour ne pas effrayer les habitants. Il longe une plage durant de longues minutes qui semble déserte. Chacun retient son souffle, les yeux rivés sur la forêt, guettant le moindre mouvement. Mais toujours personne.
Alors, pour tenter d'établir le contact, Madhumala va mettre son plan à exécution et il va s'avérer payant. Vous vous souvenez des sacs de noix de coco qu'elle avait embarqués ? Ce n'était pas pour les déposer sur la plage. L'anthropologue est persuadée que les sentinelles n'en voudront pas. Ils dédaignent les cadeaux et en plus, ils ne connaissent pas ce fruit qui ne pousse pas sur leur île. Elle va plutôt s'en servir pour leur proposer un petit jeu amusant, un moyen astucieux de briser la glace. Avec précaution, elle fait rouler les noix de coco une par une sur l'eau. Et ça fonctionne. Très vite, quelques hommes sortent de la jungle et se précipitent à la nage pour s'emparer des objets flottants. Le contact est établi. Mais l'ambiance est extrêmement tendue. On se regarde, on se jauge. Chaque mouvement de l'autre est épié et analysé. Tout à coup, un jeune guerrier assis sur le rivage se lève. Il bande son arc en direction de Madhumala. Elle ne bronche pas, fixe l'homme droit dans les yeux. Puis, d'un geste calme, lui fait signe d'approcher pour prendre sa part du butin. Madhumala doit la vie à une femme sentinelle qui a baissé l'arme de l'homme juste avant qu'il ne tire. Pourquoi s'est-elle interposée ? L'anthropologue a sa petite idée. Sa présence dans l'équipe, en tant que femme, a probablement été perçue par les sentinelles comme un signe de paix. En attendant, elle a eu chaud. L'interaction avec les habitants se poursuit encore quelques minutes, puis les scientifiques font demi-tour. Ils sont tous sains et saufs.
Un mois et demi plus tard, le 21 février 1991, l'équipe revient sur l'île. Cette fois, les sentinelles accourent à leur rencontre, sans armes. Certains montent même sur le bateau pour s'emparer des noix de coco. Madhumala et quelques autres en profitent pour mettre le pied à terre. Ces deux contacts, bien que brefs, sont de véritables succès. Ils n'ont pas permis aux scientifiques de décrypter le mode de vie des sentinelles. Mais ils ont montré que ces hommes et ces femmes peuvent être pacifiques. La rencontre a aussi permis de savoir qu'ils fabriquent leurs armes et leurs outils à partir du métal récupéré sur les épaves échouées au large. Mais rien de plus. Et depuis, aucun autre contact n'a pu être établi.
En décembre 2004, un gigantesque tsunami ravage les îles et les côtes d'Asie du Sud-Est, suite à un séisme survenu au large de Sumatra. Trois jours après la catastrophe, un hélicoptère de secours survole North Sentinel afin de savoir si les habitants de l'île ont besoin d'aide. Mais à peine l'appareil entame-t-il sa descente qu'un guerrier surgit sur la plage et décoche une flèche en direction de l'hélicoptère. Aussitôt, l'appareil reprend de l'altitude. Le survol se poursuit malgré tout. Depuis le ciel, aucune victime n'est visible. Les pilotes constatent que les habitants ont anticipé la catastrophe en se réfugiant au cœur de l'île avant l'arrivée des vagues. Manifestement, ce peuple n'a besoin de personne pour survivre. Une réalité que le gouvernement indien avait déjà actée dès 1996 en interdisant toute nouvelle tentative de contact. Objectif : leur éviter le sort tragique des Onges et des Grands Andamanais, décimés par les maladies et ravagés par l'alcoolisme après avoir ouvert leurs portes au monde extérieur. Aujourd'hui, il est interdit de s'approcher à moins de 5000 nautiques de l'île des sentinelles et bien sûr, d'y débarquer sous peine de poursuites judiciaires. John Allen Chau, le jeune missionnaire dont je vous ai raconté l'histoire tragique au début de la vidéo, connaissait-il la loi ? Probablement, mais il avait choisi de l'ignorer.
Avant de vous laisser, un chiffre : 196. C'est le nombre de peuples qui vivent toujours en isolement volontaire à travers le monde, comme les sentinelles. Malheureusement, selon l'ONG Survival International, 64 % d'entre eux sont menacés par l'industrie forestière et la moitié risque de disparaître d'ici 10 ans. Moralité : pour vivre heureux, vivons cachés.