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DOSTOÏEVSKI - LES FRÈRES KARAMAZOV

Kosmos38:30

Transcription

[Musique] Bonjour à tous, et bienvenue sur Cosmos.

Dans le mythe de Sisyphe, Albert Camus écrit : « Tous les héros de Dostoïevski s’interrogent sur le sens de la vie. C’est en ce sens qu’ils sont modernes ; ils ne craignent pas le ridicule. » Fin de citation.

Si pour Camus les modernes ne craignent pas le ridicule, c’est parce qu’ils continuent à se poser des questions métaphysiques après avoir tué le père, c’est-à-dire après s’être débarrassé de Dieu. Le résultat, c’est que pour eux tout devient permis, dans la nuance de tristesse qui convient, ajout de Camus, et qu’à la fin ils deviennent fous.

Quand Camus dit ça, il a deux romans du grand écrivain russe en tête : Les Possédés et Les Frères Karamazov, lequel est sans doute le plus grand de tous, celui qui va inspirer non seulement Camus, mais aussi Nietzsche, c’est-à-dire le grand roman métaphysique qui, dans le même temps, est aussi celui qui reflète le plus la modernité tout entière.

Les Frères Karamazov sont un roman de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski, son tout dernier, d’abord publié en feuilleton dans le journal Le Messager russe entre janvier 1879 et novembre 1880, et ensuite en volume en 1880 pour la première édition. Dostoïevski mourra peu de temps après, au début de l’année suivante, sans avoir eu le temps d’écrire la suite, laquelle était pourtant déjà prévue et dont il avait même une idée assez précise.

Roman d’une portée universelle, il est difficile d’en cerner tous les aspects, tant ils sont nombreux et complexes. Mais pour le dire simplement, ce dont il s’agit, c’est une révolte des fils contre la figure du père : leur père biologique, bien sûr, Fiodor Karamazov, mais surtout contre Dieu en tant que père métaphysique de l’homme. De sorte qu’il ne s’agit pas simplement d’une révolte des personnages contre un père de chair et de sang, mais aussi contre un père de dimensions transcendantes, Dieu, dont il s’agit pour l’écrivain de définir la place au sein du monde moderne. On peut donc lire le roman sous cette double dimension : celle du meurtre bien réel du géniteur d’une part, et du meurtre symbolique du créateur d’autre part.

Mais alors, qui est ce père exactement, dont le meurtre est le premier objet du livre ? Ce père, c’est Fiodor Pavlovitch Karamazov, lequel, dans le fond, est plus un géniteur qu’un père véritable. C’est un personnage grossier, brutal, débauché, crapuleux, mesquin et égocentrique, qui est maître sur ses terres, qui possède de la fortune et qui ne s’intéresse qu’à une seule chose : jouir sexuellement, bien sûr, mais aussi jouir du mal qu’il peut faire autour de lui, et surtout à ses propres fils. Il les méprise et il les considère même comme des cafards, selon son propre mot. Il n’éprouve aucun amour pour eux et ne manque aucune occasion de les humilier, voire de les écraser. Ce qu’il leur reproche, c’est d’exister, car à ses propres yeux, il n’y a que lui qui existe vraiment, et c’est pourquoi il ne s’intéresse pas à eux.

Détail intéressant : certains spécialistes vont jusqu’à soutenir la thèse que Dostoïevski se serait inspiré de son propre père, qui était un homme cruel et débauché, connu pour avoir torturé sa femme, pour créer le personnage de Fiodor Karamazov. Son père, dit-on, aurait été assassiné par ses propres serfs quand l’écrivain lui-même n’était encore âgé que de 17 ans, et cela parce qu’il violait systématiquement leur fille. On imagine le personnage abject qu’il devait être, et dont Dostoïevski ne parlera quasiment jamais, mais dont on sait qu’il en éprouvait de la honte.

En ce qui concerne le nom de Karamazov, Dostoïevski glisse quelques clés de compréhension au début du roman. Il s’agit d’un mélange de turc et de russe, et qui signifie littéralement « l’onction du noir », comme si celui qui portait ce nom, Karamazov, était marqué du sceau de l’infamie, comme s’il était porteur d’une marque maudite et qu’il était condamné à se comporter comme un être répugnant, mais aussi comme s’il avait été oint, c’est-à-dire consacré par une onction, ou si vous préférez, reconnu par une puissance supérieure. Il y a donc, en tout cas pour Karamazov, une ambiguïté originelle, celle de son patronyme, et qui fait de lui un être à part des autres hommes, entre la bête répugnante, comme le père et certains de ses fils, et l’ange irradiant de lumière, comme d’autres membres de la fratrie.

Une jolie famille, pour reprendre le titre chargé d’ironie du tout premier chapitre du roman, c’est-à-dire une famille dont la plupart des membres sont des bons à rien.

Mais alors justement, qui sont les frères Karamazov ? Maintenant, bien sûr, il faudrait des heures pour répondre à cette seule question, mais pour le dire simplement, disons qu’ils sont quatre, dont trois fils légitimes et un fils naturel. Le roman commence au moment où les trois premiers reviennent dans leur village natal. Ils n’ont pas grandi ensemble, se connaissent à peine, et surtout ils n’ont pas été élevés par leur père, lequel les avait presque oubliés.

Il y a d’abord Dimitri, l’aîné, âgé de 28 ans et issu d’un premier mariage. Il est celui qui ressemble le plus à son père, car il a hérité de son caractère jouisseur et crapuleux, malgré le profond dégoût que celui-ci lui inspire. Mais, à la différence de lui, Dimitri a conscience de ses propres défauts et en éprouve de la honte. Il a même du mal à supporter sa ressemblance psychologique avec son géniteur, et en ce sens il est moins rustre que son père. Simplement, il ne pense qu’à trouver de l’argent pour satisfaire ses désirs. C’est un Karamazov, un jouisseur, amoureux de la belle Grushenka que son père convoite également, lequel ne pense d’ailleurs qu’à la mettre dans son lit. Père et fils sont donc rivaux, mais au-delà de cette rivalité amoureuse, il se trouve également que la défunte mère de Dimitri, la première épouse de Fiodor, a laissé un héritage qu’il estime être son dû et qu’il vient réclamer, aidé en cela par ses frères. Il y a donc entre lui et son père non seulement une femme, mais aussi beaucoup d’argent que le vieux n’entend pas lâcher aussi facilement. De tous les frères, Dimitri est donc celui qui a le plus de raisons d’assassiner le patriarche, et d’ailleurs il n’hésite pas à le dire.

Ensuite, il y a le cadet, Ivan, âgé de 24 ans et qui est issu d’un second mariage. Lui aussi voue une haine terrible à son père, même s’il n’arrive pas à l’exprimer clairement et donc à l’extérioriser. Ce qui le ronge de l’intérieur, c’est un intellectuel, éduqué, brillant, même s’il nourrit une certaine conception nietzschéenne du monde qui le pousse à s’interroger et à remettre en question la toute-puissance de Dieu face à la souffrance des enfants notamment. En réalité, sa révolte à lui est nettement plus élevée que celle de Dimitri, et ce n’est pas tant son père, au sens physique du terme, qui lui pose un véritable problème et dont il conteste l’autorité, que celle de Dieu lui-même. On sent bien que son questionnement incessant et son incapacité à trouver des réponses peuvent le faire basculer à tout instant dans la folie, ce qui ne manquera pas d’arriver.

Et puis il y a Alyosha, que l’on surnomme Aliocha. Lui, c’est le saint ; troisième fils légitime, âgé de 20 ans, et que Dostoïevski considère comme son personnage principal, et dont la suite du roman devait raconter la trajectoire tragique. Un lieu, chat et novice au monastère proche du village familial où il suit l’enseignement du starets Zosime. Le starets, c’est un saint homme, un être spirituel orthodoxe de l’ancienne Russie. Le jeune homme est doué d’une intelligence quasi surnaturelle et d’une bonté qui irradie de tout son être. Il comprend les hommes et le monde sans jamais les juger ni leur vouloir du mal. Il les écoute et tente de les apaiser, même si, faute d’expérience, il n’y parvient pas toujours. Et quand il échoue, il passera à côté des appels à l’aide de son frère Ivan. Mais surtout, Aliocha fait le lien entre les trois univers décrits par l’auteur tout au long du roman, et qui sont : l’univers familial dominé par ce père obscène et grossier, l’univers religieux dans lequel il s’est retiré, et enfin la sphère de l’enfant dont il est à peine sorti, mais dont l’innocence constitue peut-être, aux yeux de Dostoïevski, un espoir pour l’avenir du monde.

Enfin, ce tableau de famille est complété par un fils naturel que le père a eu en violant une simple d’esprit, une pauvre fille des rues, et pour laquelle il a éprouvé un violent désir sur l’instant, malgré la puanteur de la malheureuse, laquelle est morte peu après l’accouchement. Le fils issu de ce viol et qu’il a engagé comme domestique porte le nom de Smerdiakov, qui, en russe, vient d’une racine qui signifie littéralement « puant », et c’est un fait qu’il pue, ce qui contribue à éloigner les autres qui le méprisent. Le jeune homme, maintenant âgé de 24 ans, n’est donc pas du tout reconnu comme un frère et encore moins comme un fils par le père Karamazov. Il est même traité comme une sorte de sous-homme. En apparence, il tente simplement de survivre dans l’indifférence générale, mais Smerdiakov, qui est tenu par sa position de dépendance car il ne possède aucune ressource, nourrit en silence, et on comprend pourquoi, les plus funestes projets de vengeance.

Alors, il faut dire qu’on ressort de la lecture de la présentation de cette famille avec un certain dégoût, et Dostoïevski ne manque pas de renforcer cette impression chez son lecteur, de la cultiver même, notamment en faisant de nombreuses allusions olfactives tout au long du roman pour souligner à quel point cette famille, sa psychologie profonde, les caractères de ses membres, mais plus largement le village où ils vivent tous, représentent un environnement qui rappelle l’odeur du fumier. De sorte que tout nous amène au meurtre, et le rend presque inéluctable.

Cependant, le projet de Dostoïevski dans Les Frères Karamazov ne tient pas simplement dans la description d’une famille dont le meurtre serait l’aboutissement logique ou encore la conséquence naturelle. Il déteste leur père, il le tue, fin de l’histoire. Non, les choses ne sont pas aussi simples, car il s’agit ensuite pour l’auteur d’explorer le sentiment de culpabilité des frères après la mort de leur père, et par extension de sonder ce sentiment de manière plus large chez tout homme. Pourquoi ? Et bien d’abord parce que c’est un sentiment qu’il a lui-même éprouvé sur le plan personnel, même si son père était un être abject comme je le disais tout à l’heure. Et ensuite parce que la culpabilité est un sentiment qu’il envisage déjà, en cette fin de XIXe siècle, comme la cause de l’angoisse métaphysique de l’homme civilisé. Or, c’est exactement ce que dira Freud environ 30 ans plus tard, lequel verra dans le parricide la véritable origine, l’acte fondateur de la civilisation.

Il faut donc faire ici le détour par Freud pour comprendre ce que cela veut dire, pour saisir le propos de Dostoïevski en l’occurrence. Dans son livre Totem et tabou, publié en 1913, Freud s’interroge sur l’origine des interdits, notamment celui de l’inceste dans les sociétés humaines, sur la base d’une importante littérature ethnologique, mais aussi en reprenant les travaux de Charles Darwin. Il entend remonter aux toutes premières formes d’organisation sociale que l’humanité ait connues. C’est ainsi qu’il expose la théorie dite de la horde primitive, laquelle est un récit symbolique qui dit qu’au commencement de la socialisation humaine, un père tyrannique aurait interdit à ses fils l’accès aux femmes. Pour se libérer de son joug autoritaire et aussi pour accéder à la maturité, les fils se libèrent pour tuer le père, et ensuite pour le manger. Cependant, après le repas, ils éprouvèrent un profond remords devant leur crime. Le meurtre du père les avait certes délivrés, et ainsi ils pouvaient accéder aux femmes et fonder leur famille, mais dans le même temps les avait condamnés à porter le poids de leur culpabilité. Le père disparu était par conséquent d’autant plus présent et plus tyrannique qu’il ne le fut jamais, leur imposant une véritable torture alors même qu’il n’était plus là. Il était devenu un totem, c’est-à-dire un principe sacré suscitant la crainte et imposant aux fils une nouvelle forme de loi. Le parricide et la culpabilité qui en découle étaient désormais à l’origine du processus social et, au-delà, de la civilisation elle-même, comme une sorte de péché originel.

Quelques années après Totem et tabou, en 1928, Freud publiera un article intitulé Dostoïevski et le parricide, article controversé parce qu’au message obscur et à l’organisation décousue, selon la plupart des spécialistes. Mais Freud, il explique que pour lui Les Frères Karamazov représente l’illustration parfaite de la théorie de la horde primitive, plus encore et de manière plus précise que le mythe d’Œdipe roi par Sophocle ou que Hamlet de Shakespeare. Comme dans le récit symbolique de la horde primitive, il y est question d’un parricide sur fond d’accès à une femme et de culpabilité. Autrement dit, la littérature donnerait ici, de manière d’autant plus claire et directe qu’elle se passe de tout discours théorique, une clé de lecture de la civilisation, à savoir son origine ainsi que la réactualisation permanente de celle-ci à travers les générations. Tout son propos est de dire que l’homme civilisé est marqué du sceau d’une infamie originale, en l’occurrence un meurtre dont il ne peut pas sortir et dont il doit continuer à payer le prix et à en supporter les terribles et traumatisantes conséquences, c’est-à-dire un sentiment de culpabilité qui le ronge de l’intérieur comme un acide. Dans ces conditions, tout homme est coupable et il ne peut s’en laver les mains. Il le sait et ne peut fuir nulle part pour tenter d’oublier. Pourquoi ? Parce que pour Freud, la culpabilité vis-à-vis du père ne tient pas forcément au fait de l’avoir tué, car tous les hommes ne se sont pas livrés à des parricides, heureusement, mais elle tient au fait de l’avoir désiré à un moment donné, ce qui est le cas de tous, selon lui, toujours pour une raison ou pour une autre, même par une brève pensée. Tout homme serait coupable d’avoir souhaité la disparition, voire la non-existence du père, ce qui, au moment de la mort de ce dernier, le ferait terriblement souffrir.

Or, dans le roman, le père Karamazov, avant qu’il ne soit tué, est le premier à rappeler à ses fils, et même à leur envoyer à la figure, qu’ils ne peuvent pas jouer les innocents. Ils sont coupables, leur dit-il, pas encore de meurtre, mais d’être de sales petits intéressés qui gravitent autour de lui pour son argent et qui souhaitent sa non-existence, exactement de la même manière d’ailleurs que lui-même souhaite que ses fils ne soient plus là. Aliocha lui-même est rappelé à l’ordre, car il vit dans un monastère où, selon le père Karamazov, les soi-disant sages font courir les rumeurs les plus sales sur la vie du village et ne pensent qu’à leurs petits intérêts. Il leur dit qu’ils ne sont que des cafards, et que lui-même en est un, car telle est la condition humaine, mais à cette différence près que lui l’avoue et le reconnaît sans chercher à se cacher et sans en éprouver de honte.

C’est ainsi que la question de la culpabilité, plus encore que celle de la présence du mal dans le monde, traverse le roman, et que Dostoïevski amène ses personnages à préciser leur position afin de nous dévoiler, par la même occasion mais subtilement, les siennes : montrer que tout homme est coupable, s’imposer la question du mal qui se cache derrière la culpabilité. Cette question du mal représente le point le plus important de tout le roman, car l’auteur se demande non seulement pourquoi le mal existe, mais aussi comment y répondre et parvenir à vivre avec.

Et c’est à peu près au milieu du roman que se trouve un passage qui pourrait à lui seul constituer une œuvre, voire un traité de philosophie, et où certains personnages posent des questions très simples. Alors, de quoi s’agit-il exactement ? Pour le comprendre, il faut garder en mémoire que les frères Karamazov ne se connaissent pas vraiment, ils ont grandi chacun de leur côté, et tout au long du roman ils tentent de se comprendre sans jamais y parvenir totalement. Or, lors d’une conversation dans un cabaret, Ivan et Aliocha essaient de faire connaissance et exposent certaines de leurs idées. Ivan, qui n’est pas exactement un athée, mais qui remet en cause l’existence et la possibilité même d’une harmonie universelle au sein de l’univers, donne, pour appuyer son argumentation, des exemples concrets et précis. Il explique qu’on ne peut justifier un soi-disant plan divin pour le bien de l’humanité et qui constituerait un horizon général pour le bonheur des hommes, dès lors que pour y arriver il faut passer par la souffrance d’un enfant. Comment justifier un quelconque plan de Dieu dès lors qu’il existe dans le monde des innocents qui souffrent, en l’occurrence des enfants martyrisés ou tués ? Pour Ivan, devant la douleur d’un être sans défense, tous les arguments en faveur d’une volonté divine qui vise un bien plus grand s’effondrent tout simplement parce que la souffrance d’un enfant innocent est injustifiable. L’argument est puissant, car il attire notre attention sur la réalité de l’existence du mal dans le monde. Le mal est présent dans le monde, et c’est une réalité. Or, si Dieu existe, alors pourquoi le laisse-t-il faire ? Pourquoi reste-t-il sans réaction ? La question ici, sous la plume de Dostoïevski, n’est pas nouvelle, car dans l’histoire de la philosophie elle avait déjà été posée par le philosophe allemand Leibniz, notamment dans son livre Essais de théodicée, paru en 1710. Pour Leibniz, la théodicée, qui est un terme d’origine grecque et qui veut dire littéralement « justice de Dieu », consistait justement à justifier la présence du mal par une volonté divine, un plan de Dieu orienté vers une fin qui échappe aux hommes, mais qui, pour se réaliser, a besoin d’en passer par la souffrance de certains. Or, c’est bien ce problème-là qui semble injustifiable, pour ne pas dire insupportable, à Ivan. Pour lui, il ne peut y avoir de salut général de l’humanité si le prix à payer est la douleur d’un enfant, c’est-à-dire d’un être parfaitement innocent. C’est comme si Dieu se moquait des hommes et était méchant avec eux, exactement de la même manière que le père Karamazov se moque de ses fils. À partir de là, c’est aussi la morale religieuse que le personnage remet en cause, puisque celle-ci est fondée sur le même principe, celui d’une harmonie universelle voulue par Dieu et dans laquelle un mal peut être justifié s’il permet d’accomplir les desseins de la volonté divine.

Laissons-lui la parole à l’instant, au moment où il exprime cette idée face à Aliocha. C’est l’un des passages les plus importants du roman, et la traduction est celle d’André Markovics : « Pourquoi tu me mets à l’épreuve, s’exclama Alyosha dans une espèce d’hystérie de douleur ? Est-ce que tu finiras enfin par me le dire ? Bien sûr que je te le dirai, c’est à ça que je veux en venir, te le dire. Je tiens à toi, je ne veux pas te manquer, et je ne céderai pas à ton aussi, ma… » Ivan se tut un petit instant, son visage devint soudain très triste. « Écoute-moi, j’ai pris juste les enfants pour que ça soit plus évident. Existe-t-il dans le monde entier un être qui puisse, qui ait le droit de pardonner ? Je ne veux pas de l’harmonie. C’est par amour de l’humanité que je n’en veux pas. Je préfère rester avec mes souffrances non vengées. Mieux vaut que je reste avec mes souffrances non vengées et mon indignation insatiable, quand bien même j’aurai tort. Et on l’a estimé trop cher, cette harmonie. C’est au-dessus de nos moyens de payer un droit d’entrée pareil. Et donc moi, mon billet d’entrée, je le retourne. Ce n’est pas Dieu que je n’accepte pas, Aliocha, je lui rends juste mon billet, avec tout le respect qui lui est dû. » « C’est une rébellion, murmura Aliocha d’une voix basse, la tête penchée. » « Une rébellion ? Je ne voudrais pas que tu me dises ce mot-là, dit Ivan avec émotion. Peut-on vivre d’une rébellion ? Alors, quelques mots. Je veux vivre. Dis-le-moi franchement, je t’y appelle, réponds. Imagine que c’est toi-même qui mènes toute cette entreprise d’édification du destin de l’humanité dans le but, au final, de faire le bonheur des hommes, de leur donner au bout du compte le bonheur et le repos, mais que pour cela il serait indispensable, inévitable, de martyriser rien qu’une seule toute petite créature, tiens, ce tout petit enfant là, qui se frappait la poitrine avec son petit point, et de baser cette entreprise sur ses larmes non vengées. Toi, est-ce que tu accepterais d’être l’architecte dans ces conditions ? Dis-le, et ne mens pas. » « Non, je n’accepterai pas, répondit doucement Aliocha. » Fin de citation.

« Je rends mon billet, » vient de dire Ivan Karamazov. Rendre son billet, c’est-à-dire refuser les règles d’un jeu injuste, et donc faire comme si Dieu n’existait pas. Or, toujours selon Ivan, que se passe-t-il dès qu’on refuse les règles et qu’on s’émancipe de Dieu ? Et bien simplement, tout acte devient possible. C’est le fameux : « Si Dieu n’existe pas, alors c’est que tout est permis », tout y compris le meurtre. Et ainsi s’ouvre lentement la porte à l’assassinat du père Karamazov, puisque aussi bien Ivan vient déjà de tuer théoriquement Dieu lui-même, c’est-à-dire le père dans sa dimension métaphysique. Mais comprenons bien ici que Dostoïevski lui-même ne partage pas cette position qui justifie le parricide dès lors qu’on refuse la morale. Il ne fait que décrire son personnage, au travers duquel se dévoile une forme de nihilisme radical et destructeur qui est au cœur de toutes les formes d’action terroristes, mais que lui-même, Dostoïevski, déplore.

De son côté, Aliocha, qui n’entend pas en rester à l’argument de son frère, lui répond que le mal a déjà été racheté sur la croix par un autre innocent, le Christ, qui, parce qu’il s’est sacrifié, est le seul à avoir le droit de pardonner et donc le seul en position de justifier ce qui arrive dans le monde et que les hommes eux ne voient que comme un mal. Pour Aliocha, l’édifice continue donc à tenir dès lors que l’on fait confiance au Christ. Or, voilà qui fait sourire Ivan, car pour lui cet argument du Christ en croix ne résout rien. C’est à ce moment qu’il soumet à Aliocha un texte qu’il a lui-même écrit et qui s’intitule Le Grand Inquisiteur, sorte de fiction à vocation symbolique et argumentative et qui apparaît dans le roman sous la forme d’un chapitre. Son propos consiste à dire que le Christ a fait le malheur des hommes en leur donnant la liberté de choisir leurs actes, et que donc si le mal existe, c’est précisément la conséquence de la volonté et des agissements du Christ.

Je raconte rapidement ce que le texte d’Ivan contient, car il est très intéressant. Son récit nous plonge dans l’Espagne du XVIe siècle, assez vire. Il raconte que, revenu parmi les hommes, Jésus, qui a recommencé à faire des miracles, est arrêté pour atteinte à l’ordre public, et alors qu’il attend son jugement au fond de son cachot, il reçoit la visite du Grand Inquisiteur, lequel lui explique que les hommes sont beaucoup plus heureux sans lui, c’est-à-dire sans le Christ. Pourquoi ? Et bien simplement parce qu’ils ne sont plus libres de faire le bien ou le mal. Ils sont placés sous l’autorité de l’Église et ils font ce que les évêques leur disent, point. Et c’est précisément dans la mesure où ils n’ont plus aucune liberté qu’ils sont heureux. Tout le mal, dit-il, vient de ce que le Christ leur avait donné la possibilité de choisir, les condamnant ainsi à une véritable torture psychologique entre leurs désirs et leurs devoirs. Mais s’ils n’ont plus la possibilité du choix, alors tout devient simple. Ce que défend Ivan ici, c’est l’idée que la liberté rend les hommes malheureux et qu’il vaut mieux les encadrer par des institutions, ici l’Église, mais on pourrait en imaginer d’autres, pour les priver de liberté tout en faisant leur bonheur à leur place. Pour lui, le mal vient du fait que les hommes sont libres, et de fait l’argument préfigure les totalitarismes du XXe siècle. Ivan est, en ce sens, l’homme de la modernité, car il porte en lui toute l’angoisse qu’implique la liberté. Simplement, ce qu’Ivan ne comprend pas, c’est que la liberté est toujours un risque à courir. La liberté d’autrui, c’est la possibilité qu’il me fasse du mal, mais pour autant, cela veut-il dire qu’il faut la faire disparaître ?

D’ailleurs, dans la suite du récit d’Ivan, une fois que le Grand Inquisiteur a fini de parler, le Christ, qui a souri pendant tout ce temps en l’écoutant, non par mépris mais par compassion, se lève, embrasse celui qui voulait le condamner et s’en va. Devant ce geste, l’Inquisiteur reste sans voix et le laisse faire. Pourquoi est-ce finalement le Christ qui gagne, par un simple geste et sans même avoir eu à prendre la parole ? Et c’est d’ailleurs ce que ne manque pas de faire remarquer Aliocha à son frère : « Tu vois bien, tu l’écris toi-même, il le laisse partir malgré tout ce que tu as dit. » Et d’ailleurs, la liberté ne peut pas faire l’objet d’un discours, elle est tout entière dans un acte, celui du Christ ici. L’Inquisiteur aura beau dire, la vérité, c’est qu’au fond de son désespoir, Ivan, qui malgré toute sa critique de la liberté humaine et son dégoût pour le mal qui en découle, ne peut s’empêcher d’espérer qu’un miracle soit possible. Aliocha, c’est être pur et innocent, lui offre une réponse qui soit aussi une lumière pour le réconforter, une chaleur, une réponse à son problème, à savoir comment accepter le mal dans le monde tout en conservant l’amour du Christ. Mais peut-être qu’Aliocha est encore trop jeune pour le voir, pour comprendre l’appel au secours de son frère qu’au fond il ne connaît pas très bien. Et les frères se quittent, l’un retournant vers son monastère, certain d’avoir triomphé d’une simple joute oratoire, et l’autre au bord du malheur et allant vers son destin. Quand je dis son destin, n’en déduisons pas forcément qu’Ivan soit le criminel, et d’ailleurs peut-être que les responsabilités sont multiples, et qu’au fond, tout comme avec la Horde dont j’ai parlé tout à l’heure, la fratrie Karamazov ne laisse aucun innocent. Tous les hommes ne sont-ils pas…

Coupables, comme le pense le vieux Karamazov lui-même, tous y compris les enfants, qui du moins peuvent l'être. Comme un lieu chat qui n'a pas su comprendre son frère, ou comme il y eucha un autre gamin qui, dans le roman, mourra de culpabilité pour avoir tué son chien. En clair, faire le mal est inévitable, et face à cela, aucune solution n'est possible. La culpabilité de l'homme, c'est donc sa condition même, et il ne peut jamais ni en sortir ni trouver de solution pour simplement l'éviter. Exister, c'est prendre le risque de mal faire, et plus encore de faire le mal même sans le vouloir. Et en ce sens, toute tentative de solution politique, en supprimant la liberté d'agir par exemple, ne fera qu'accroître le mal. C'est ici le sens quasi prophétique du roman sur ce qui va accoucher de la modernité. Celle-ci, à l'image du Grand Inquisiteur, pense qu'à la porte des solutions, mais en réalité, pour Dostoïevski, elle ne fait qu'aggraver le problème.

Ce problème consiste, encore une fois, à savoir quel espoir reste-t-il dans une société qui a tué le père, c'est-à-dire qui s'est débarrassée de Dieu pour le remplacer par les valeurs politiques et sociales modernes. Et en ce sens, même si les Frères Karamazov restent d'abord et avant tout un grand roman métaphysique, c'est donc aussi la modernité, au sens de ces valeurs sociales et politiques, qui est au cœur du problème. Le génie de l'écrivain est de lier les deux dimensions l'une à l'autre. La modernité, c'est pour le dire vite, l'idée d'une émancipation par rapport à toutes les instances d'autorité politique ou religieuses en vigueur dans une société, et plus largement dans le cadre d'une civilisation, en l'occurrence la civilisation occidentale. Or, Dostoïevski observe l'intrusion de toutes les valeurs de l'Occident, c'est-à-dire ces idéologies qui prônent le bonheur de l'humanité depuis la Révolution française, et par la même occasion, leur nihilisme angoissé dans la réussite. Son époque, celle des années 1870, comprenons que c'est dans ce contexte qu'il écrit son roman, c'est-à-dire celui d'un bouleversement à la fois politique et spirituel. Dans lequel les valeurs traditionnelles de la Russie, qui était jusque-là préservée des idéologies et de la modernisation, sont contestées au nom de la liberté. Bien sûr, il s'en inquiète, lui qui reste un homme profondément conservateur, attaché aux traditions russes et autres arts.

À ses yeux, le crime n’est en lui-même rien d'autre que le symptôme d'un mal, celui de la civilisation moderne qui arrive en Russie, emportant dans son cortège des croyances nouvelles et le sentiment terrible que, pour les défendre, les hommes ont tous les droits. La croyance en un idéal, c'est en ce sens de la glace dans laquelle les intellectuels et les révolutionnaires plongent le peuple, en lui faisant croire que c'est pour son bien et en le punissant s'il proteste. Le crime est le symptôme des hommes qui pensent qu'ils ont le droit de tuer au nom d'un idéal. Et ainsi, pour Dostoïevski, tuer le père, renverser le maître, assassiner le tsar (il ne vivra pas assez longtemps pour le voir), ou encore faire tomber Dieu du ciel, ne rendra pas l'homme plus heureux, simplement plus angoissé et plus coupable. Bref, ce que le grand écrivain dénonce au soir de sa vie, ce sont les utopies mortifères, telles qu'elles se développent sous ses yeux au 19e et qui prendront vraiment forme au 20e, quelques années plus tard. Lesquelles font de l'homme un idéal à construire, à un horizon général pour l'existence, mais qui, dans le même temps, préparent des moyens terribles pour y parvenir. Ce qu'il pointe du doigt, c'est la croyance que l'homme est tout et que les hommes ne sont rien, qu'ils peuvent bien disparaître au nom de l'idéologie et des lois de l'histoire, car leur souffrance importe peu face aux grands idéaux.

C'est pourquoi Dostoïevski, s'il fut annulé de son vivant par la grande majorité des Russes, fut également l'un des écrivains les plus détestés par d'autres, notamment les socialistes. Il ne partage donc pas les idées de ces personnages, ni celle d'Ivan, ni celle d'Aliocha d'ailleurs. L'écrivain avait prévu de faire évoluer le lieu chat dans une dérive nihiliste, et même d'en faire un terroriste comme dans Les Possédés, assassin du tsar, dans la suite du roman qui devait prendre place 20 ans après l'intrigue des Frères Karamazov. Pour lui, il y a bien un moyen de vivre avec la culpabilité existentielle qui est le fait de notre liberté, sans pour autant tomber dans les dérives de la modernité. Celui-ci consiste dans la reconnaissance de sa responsabilité, dans le fait d'admettre le mal qu'on a fait, et par cet acte même, refonder le monde sur une base éthique et non sur un bouleversement politique. Changer le monde, cela commence déjà par se réformer soi-même, par une simple acceptation de ce que l'on est, c'est-à-dire un être qui, parce qu'il est libre, porte en lui la possibilité du meilleur comme du pire. Précisément ce que les personnages du roman n'ont pas pu envisager, ou peut-être à la fin, laquelle est ouverte sur toutes les possibilités, et que bien sûr je vous invite à lire. Merci à tous et à très bientôt sur Cosmos.