Transcription
Le succès est plus dangereux que l'échec parce que le succès te donne souvent l'illusion d'être quelqu'un d'important, l'illusion que tu es arrivé quelque part alors que dans la vie ce qui compte, c'est de cheminer.
C'est toujours un plaisir pour moi d'accueillir Charles Pépin. C'est un philosophe que j'apprécie beaucoup. Il a le don de rendre la philosophie pratique de telle manière à ce qu'on puisse l'appliquer dans nos vies, et c'est le cas de l'épisode d'aujourd'hui.
"Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort." C'est faux. Bien sûr. Cette tarte à la crème nietzschéenne. Pauvre Nietzsche savait. On parle de ce qui nous donne de la force, de ce qui nous en prend, de ce que la force est et n'est pas. On peut être fort et fragile à la fois, évidemment. Et surtout, parfois dans la vie, on est fort dans un domaine et très fragile. On aborde les difficultés qu'on a pu rencontrer et comment on les a surmontées.
Non, la jalousie n'est pas du tout une preuve d'amour. Quand on est jaloux, il n'y a aucune honte à être jaloux, on l'est tous plus ou moins. Mais quand on est trop, de façon pathologique, et moi je l'ai parfois été trop, eh bien il faut se soigner, quoi.
Et comment la philosophie peut nous aider à nous relever ? La philosophie, c'est les deux : c'est l'art de la question, se laisser traverser par la question, mais aussi s'engager dans des réponses, des réponses existentielles, des réponses à vivre, des réponses pratiques.
Cet épisode vous plaît, n'hésitez pas à nous le dire, ça nous fait toujours plaisir, et à vous abonner à la chaîne, ça ne prend que quelques secondes et ça nous soutient beaucoup. Bonne écoute.
Bienvenue sur Inpower, le média qui donne du pouvoir aux idées. Bonjour Charles, bonjour Louise. Bienvenue sur Inpower et merci de m'accueillir à nouveau. C'est toujours un plaisir de te recevoir. Tu es quelqu'un avec qui j'aime beaucoup échanger, beaucoup réfléchir. Aujourd'hui, ne fera pas exception, parce qu'on va parler de plusieurs sujets philosophiques, notamment autour de la question de la force. Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que ça n'est pas ? Comment est-ce qu'on peut la développer ? Comment on peut peut-être aussi détourner les pièges qui se cachent. Avant de parler de tout ça, j'ai envie de te demander quelle est ta plus grande unpopular opinion ?
On n'est pas mal. Euh, je pensais à des choses aussi bien sur Johnny Hallyday que Emmanuel Macron. Mais à mon avis, plus intéressant pour ta communauté, c'est la question de la mort. Euh, je pense qu'il faut y penser le plus possible, en vérité, et que plus on pense à la mort, plus on est capable de bonheur. Plus on fait venir cette idée de la mort qui nous effraie, la mort des êtres chers, la mort qu'on fuit en fait, et plus finalement on va être serein au fond, moins on aura d'angoisse. C'est un peu contre-intuitif, parce qu'on pense que l'idée de la mort peut être angoissante, mais en vérité, ce qui est angoissant, c'est l'évitement de l'idée de la mort, parce qu'évidemment, cette idée qu'on a évité fait retour, un peu comme un retour du refoulé. Et d'ailleurs, c'est pourquoi Montaigne disait qu'il convoque le visage de ses amis morts le plus souvent possible pour s'habituer à l'idée et vivre à propos.
Donc, toi, tu penses souvent à la mort ? Ouais, tout à fait. Tu donnes des rendez-vous ? Non, j'ai pas besoin de me forcer. C'est, mais disons, je ne chasse pas le déni. Ouais. Et oui, c'est plutôt ça. C'est arrêter d'essayer de la fuir et plutôt l'accepter, parce qu'elle fait partie de la vie. Oui, je me souviens, mais ce n'est pas un exercice volontariste, c'est un accueil, c'est-à-dire, c'est un non-évitement. Et évidemment que cette pensée, elle vient tout le temps, à plein d'occasions, quand on frôle une voiture, quand on a un ané malade, quand on a un parent fatigué, et justement quand on a peur pour son enfant. Donc, il ne s'agit pas de se forcer à y penser, mais de ne pas éviter d'y penser et au fond, d'accueillir. Et on s'aperçoit que quand on l'accueille, bah, c'est angoissant juste au début. Et quand on insiste un peu dans cet accueil, quand on persévère un peu dans l'accueil, comme dans une méditation, du coup, ce qui au début était effrayant devient amical au fond.
Ce que je trouve surprenant, et je serais curieuse de creuser avec toi, c'est que associé à la mort, il y a beaucoup l'idée de peur. Ouais. Et la peur, c'est vraiment quelque chose qu'on ne peut pas contrôler, ou en tout cas, pour l'instant, c'est ce que je crois en tant qu'humble humaine. Et je me demande si, à des personnes qui nous écoutent, tu vois, et qui en fait ont vachement peur de leur propre mort, de la mort de leurs proches, euh, comment dissocier l'idée de la mort de peur ?
Peut-être faut distinguer la peur et l'angoisse. La peur est un objet assez précis, pas précis. On a peur de se faire licencier. On a peur d'être trahi. Voilà. Et l'angoisse n'a pas d'objet. Mais comme la mort, on ne sait pas exactement ce que c'est, puisque on est dans le deuil parfois, mais que la mort des autres, quand on est en deuil, ne nous dit rien sur la nature de la mort et ne nous dit pas ce que c'est que notre propre mort. Ça relèverait plutôt de l'angoisse. Et précisément, cette angoisse, elle se nourrit de l'évitement. Et ça, ça a été très montré par des études en psychologie, c'est que tout ce que tu évites revient. Ça, c'est une chose. Et l'autre chose, c'est, je sais pas si tu fais d'accord avec ce que tu as dit sur la peur. La peur, ça ça prévoise justement. Et d'ailleurs, toutes les grandes écoles de l'Antiquité grecque, les stoïciens, les épicuriens, les cyniques, les platoniciens, les aristotéliciens, toutes les écoles voulaient nous aider à faire avec les peurs. Soit à vaincre les peurs, ce qui à mon avis va trop loin, soit à en faire des amis. Et tout, toute l'idée, c'est justement d'être dans un rapport plutôt doux et tendre à ses peurs. Pas être dans un rapport de force, je vais ma peur, je vais être sans peur et sans reproche. Non, plutôt de faire en sorte que la peur ne soit plus paralysante et qu'elle soit vécue sans entraver l'action et sans entraver le courage de vivre, le courage de décider, le courage de s'engager. Et bien sûr, et c'est rappelé, c'est un des chapitres de mon livre, "Où trouver la force", que le courage, ce n'est pas du tout quand il n'y a pas de peur, c'est quand malgré la peur, on y va. C'est-à-dire, on a fait de cette peur quelque chose comme une complice, une alliée, presque une amie. Ça ne veut pas dire qu'on l'a vaincue.
Hm. Qu'est-ce que tu veux dire ? Écoute, en effet, dans le livre, il y a plusieurs passages qui m'ont pas mal parlé. Il y a vraiment que j'ai relevé au tout début. Je dis, enfin, tu écris : "Nous ne sommes jamais autant nous-mêmes que lorsque nous nous ouvrons à ce qui n'est pas nous." Tout de suite, je me suis dit : "OK, mais comment est-ce qu'on peut s'ouvrir à ce qui n'est pas nous ?" C'est tout l'objet d'un livre que j'avais écrit avant qui s'appelait "La Rencontre". Et avant de répondre à l'action du comment, il faut quand même s'arrêter un peu sur cette idée étonnante qui est que nous ne pouvons devenir nous-mêmes qu'à la condition de rencontrer ce qui n'est pas nous-même, c'est-à-dire le monde, la matière, une autre culture, un autre être humain, un animal. Et ça, c'est dingue. C'est-à-dire que la vie, mais c'est à dire, c'est pareil pour la vie animale, la vie végétale, elle ne peut se déployer qu'à la condition de rencontrer quelque chose qui l'intéresse, qui est autre.
Exactement. C'est très bien dit. Alors du coup, déjà, on pourrait parler des heures de cette vie, puisque elle ne se développe pas toute seule. Ce n'est pas comme un programme informatique ou génétique qui se déroulerait tout seul. Ça ne se déroule qu'en fonction des rencontres avec l'altérité. C'est déjà complètement fascinant de penser à ça. Et d'ailleurs, d'un point de vue métaphysique, s'il y a un Dieu qui a créé cette vie, il a quand même été assez bizarre, parce que on peut imaginer que Dieu crée une vie qui est ce qu'elle est, telle qu'elle est, et qui se développe comme elle doit se développer. Mais là, non, ça va dépendre des rencontres, donc du hasard. Qui je rencontre ? Être humain qui va me faire changer ? Qui je rencontre comme culture ou comme animal ou comme idée ? Donc déjà, c'est dingue. L'idée est dingue. Maintenant, j'ai compris ta question, c'est comment on fait ?
Alors euh, il y a plein de choses à dire, mais d'abord, la première chose, c'est qu'on se bouge tout simplement, c'est qu'on agit. Déjà, faire ouais, c'est de d'agir, de sortir de chez soi, et de sortir de chez soi au sens à la fois symbolique et concret. Concret, évidemment, sortir de chez soi et accueillir l'appel du large, la tentation de l'ailleurs, plutôt que la série Netflix. Trop souvent, ça, c'est un peu évident, mais ça fait aussi raisonner le sortir de soi au sens de ses préjugés, le sortir de soi au sens de ses rails de certitude idéologique, le sortir de soi au sens des habitudes aussi, qui peuvent être parfois délicieuses, mais qui, quand même, créent une sorte d'endormissement de la sensibilité et de la curiosité. Donc, première idée euh pour rencontrer ce qui n'est pas soi : sortir de soi et de chez soi.
Deuxième idée euh, c'est un peu bizarre, parce que si on sort de chez soi, c'est qu'on a une attente. Par exemple, devenir soi-même, rencontrer quelqu'un, tomber amoureux, changer de métier, changer de pays, déménager. Mais en général, si on est trop accroché à cette attente initiale, on va rater la rencontre de l'altérité, parce qu'on est accroché à son attente plus qu'au réel qui surgit. Du coup, la deuxième deuxième élément de réponse à ta question, c'est d'avoir un rapport relâché et souple à l'attente initiale. C'est un peu le contraire de ce que certains sportifs de haut niveau ou coach de vie te disent, quand ils disent : "Sois focus, focus, focus, manifeste, focus, tu vises, tu as une intention." Je ne suis pas du tout d'accord, je ne supporte pas cette idée, qui pourtant est une idée à la mode, une idée dominante. Moi, je pense que non, pas il faut pas ce que je dis. Oui, il ne faut pas être focus au sens comme un bourrin qui voit, qui visualise, qui vise. Il faut avoir une direction, une ambition, on va dire une attente, mais au moment de la rencontre, de la rencontre avec le réel, être souple, être flexible, être dans le pivot, dans le rebondissement, dans la curiosité, et être capable de saisir ce qui vient et qui est inattendu, donc qui ne correspond pas à l'attente initiale. Mais si tu es, comme on l'entend tout le temps, focus, tu ne vas pas saisir ce qui ne correspond pas à l'attente initiale et tu vas passer à côté de l'amour, par exemple. Et surtout, mais tu vas aussi passer à côté d'un job intéressant ou à côté d'une idée. Voilà, la plupart des artistes, ils ont une idée de départ et l'œuvre, elle a rien à voir. Donc, c'est bien qu'ils ont accueilli quelque chose qui a surgi et qui était de l'inattendu. Et finalement, on est envahi de messages comme ça qui ont les résidents. C'est sûr que quand tu vois sur Instagram, tel coach sportif hyper connu, je ne citerai pas le plus connu, par exemple, et qui dit : "Mais moi, ce que je dis aux champions, focus, focus, et non, c'est, c'est des choses qui sont fausses et simplement ça vrai." Et nous, notre travail de philosophe, on pourrait dire de prof de philo, ben, c'est de déconstruire ça en disant : "Mais non, c'est la vie, ça ne se passe pas comme ça." Donc, ça, c'est ça, c'est le deuxième élément de réponse : avoir un rapport relâché à l'attente initiale. Bref, la souplesse.
C'est vrai que ça va un peu à l'encontre de ce qu'on encourage à faire aujourd'hui, à savoir être dans le contrôle, parce que finalement, c'est tellement plus facile d'apprendre à chacun de maîtriser, de calculer. En tout cas, ça nous donne plus d'agentivité sur notre destin, et c'est très dur d'accepter l'incertitude de ce qui peut se présenter.
Bah, disons que ce qui va être dur, c'est la vie quand on la voit comme ça, parce que le réel nous prend par surprise en général. Donc l'inattendu, c'est la norme en fait. Donc si on n'est pas capable d'accueillir cet inattendu, et si on est en panique au fond, parce que ça ne correspond pas à l'attente, ça ne correspond pas à la prévision, en fait, on va très mal réagir et finalement, on va souffrir, on va souffrir, puis on va se planter, surtout. Donc cette obsession du contrôle, elle est très douloureuse, elle fait du mal. Mais je ne dis pas qu'il faut être dans le lâcher-prise absolu, n'attendre rien, je ne dis pas ça. J'ai juste, il y a un travail de préparation, il peut y avoir un travail de visualisation pour reprendre ce mot, mais une fois qu'on l'a fait, ça nous lance dans l'aventure de la rencontre du réel. C'est très important, en effet, pour être lancé, parce qu'on ne se lance pas dans la vie, ou dans une soirée, ou dans un métier, ou dans un voyage, euh, si on n'a pas une attente. Mais ensuite, il faut la souplesse, voir le relâchement par rapport à l'attente initiale. Mais comme ta question le laisse entendre, c'est une dialectique complexe, parce que c'est plus simple de dire, en fait, il y a, les gens disent souvent deux choses : toi d'un côté, tu dois tout contrôler, tout prévoir et être focus sur l'objectif. Et si tu ne connais pas ce que tu vises, comment veux-tu l'atteindre ? Soit de notre côté, c'est quand tu n'attends plus rien que ça tombe du ciel. Mais ce sont deux excès symétriques. La vérité, elle est entre les deux. Ça vient, ça ne tombe pas du ciel quand tu attends rien, ce n'est pas vrai. Mais quand en revanche, tu as un rapport réel subtil et complexe qui fait que tu t'es engagé dans le réel parce que tu as une attente, que tu es capable d'abandonner un peu, ou d'avoir, de laisser patienter, ou même carrément de passer à autre chose. Et ça, ça, c'est la souplesse. Et on pourrait même dire aussi que cette souplesse, c'est la clé de la sagesse, et c'est aussi la clé du bon vieillissement, parce que au sens aussi bien articulaire que idéologique, finalement, c'est une des questions du livre : "Comment ne pas devenir un vieux con ?" Bah, la réponse, c'est la souplesse, la curiosité, et la souplesse idéologique et la souplesse euh physique, évidemment. Et enfin, dernière réponse, parce que c'est une réponse en trois temps. Donc, sortir de chez soi, avoir un rapport souple et relâché à ses attentes initiales, et puis, je dirais quand même, pour que cette rencontre ait lieu, tomber le masque, tomber le masque social qu'on arbore le plus souvent, sortir du storytelling habituel de ces petits succès. Et tomber le masque, ce n'est pas facile, parce que évidemment, on a un masque social. Et là aussi, c'est une sorte d'éthique du juste milieu, ce qui n'est pas très excitant quand on le présente comme ça, mais c'est pourtant, à mon avis, la vraie vie. Il faut être à égale distance de deux excès symétriques. Le premier qui est le storytelling successful tel qu'on le demande en France, on se présente par trois succès toujours de la même façon et cetera. Donc, c'est insupportable, ça fait fuir en fait. Mais ce qui fait fuir aussi, c'est de balancer tout de suite toutes ses casseroles, le rose immédiatement. Et entre les deux, je dirais que c'est tomber le masque et afficher sa complexité. C'est assez bizarre, mais je pense que moi, c'est la complexité qui est attirante. Par exemple, tu rencontres quelqu'un qui a l'air très sûr de lui et en même temps un peu vulnérable, et boum, c'est intéressant. Ou alors, tu rencontres quelqu'un qui est très timide et qui, à un moment, quand il parle d'un truc qui l'anime, devient charismatique. Ça, c'est intéressant. Et donc, c'est presque un conseil de rencontre : n'ayez pas peur d'assumer votre complexité et arrêtez de vous simplifier. La vie sociale exige de nous simplification, simplification identitaire, simplification professionnelle. Et ben non. Il faut assumer qu'on est complexe, et que c'est comme ça, et que c'est très bien. C'est vrai. Bon, ma réponse était un peu longue, mais tant mieux.
Écoute, tu l'as intitulé "Où trouver la force". Ce livre. La force de quoi et pourquoi ce titre ?
Alors euh, dans ce livre, qui est mon dernier livre, "Où trouver la force", c'est un livre différent. Il n'y a pas un seul thème. J'ai repris les 50 questions qui reviennent le plus depuis une dizaine d'années, mais partout : à France Inter, à Philo Magazine, au lycée, dans les conférences que je donne, dans mon entreprise. Et j'ai vraiment pris celle qui revenait le plus, et celle-là, elle revenait tout le temps : "Où trouver la force quand on est découragé ? Où trouver la force quand on est quitté ? Où trouver la force par rapport au péril climatique ?" Donc, déjà, elle s'est imposée à moi. Et ensuite, ce que je voulais dire, c'est la force de persévérer dans une vie quand elle est difficile. Et je voulais m'opposer à la réponse qu'on donne le plus souvent, qui est : "La force est en toi. Cherche la force en toi. Va chercher des ressources en toi. Va chercher la résilience en toi. Va chercher la volonté en toi." Je pense que cette réponse est en partie, mais elle est extrêmement dangereuse si c'est la première réponse, parce qu'un être humain, c'est d'abord un être de relation, c'est d'abord un être social, c'est d'abord un être soutenu, porté, enveloppé, aimé. Et d'ailleurs, le petit bébé, il ne peut pas survivre sans ça. Et donc, je pense que la première réponse, c'est de cultiver les bons liens avec d'autres que soi, de trancher les liens toxiques. On avait parlé ensemble d'infidélité qui m'avait aidé, de se méfier des personnes qui nous diminuent, nous prennent notre énergie, qui ne veulent se grandir qu'en nous rabaissant. Donc, trancher les liens toxiques et cultiver les bons liens. Il y a des gens, c'est ça aussi, une belle amitié, ça te fait du bien, ça te donne envie de te développer. C'est Aristote qui disait : "Un ami, c'est quelqu'un qui rend, qui te rend meilleur." Et Georges Agamben disait : "L'ami, il rend ta vie plus douce." Il y a des relations qui nous amènent à la force, et ça, c'est notre première. Après, on va aller encore plus loin du moi, de l'ego, de la personne, c'est que je crois que la force, elle est dans le monde, dans la nature, elle est dans le ciel, elle est dans l'élan vital, dans les plantes, elle est dans l'énergie. D'ailleurs, voilà pourquoi il faut prendre soin de la planète, c'est notre intérêt. Elle est dans l'énergie vitale, dans ce que Bergson appelait l'élan vital. Donc, on va encore plus loin du moi. Mais maintenant, une fois qu'on a dit ça, c'est un, ça s'articule en trois temps. Une fois qu'on a vu cultiver les relations humaines, sortir de soi pour contempler la beauté du monde, sentir l'énergie de la vie, contempler la nature, par exemple, aimer l'écoute de la musique, tout ce qui est sorti de soi. Évidemment, ensuite, il y a la force en soi. Il y a, et notamment, il y a deux choses cruciales dans la force en soi, c'est l'instinct de survie et la volonté. Évidemment, ça existe. Mais il faut faire très attention de ne pas solliciter d'abord cette réponse-là, parce qu'elle est très contre-productive. Et quand les gens, on leur dit ça et que ça ne marche pas, ils se sentent très coupables, très humiliés dans la vie. Si on leur dit aussi, comme le coach américain de base, "Le pouvoir est en toi, le pouvoir illimité est en toi", comme Tony Robbins. Il y a, tu n'as aucune limite. Sky is the limit. Va chercher en toi l'étoile, le feu. Et si la personne n'y arrive pas, elle se sent, elle se sent dévaluée, dévalorisée. C'est extrêmement douloureux. Et pour 20 % des gens qui écoutent ce genre de conseil, ça marche et qui en parlent beaucoup. Il y a beaucoup de victimes, en fait, de gens blessés par cette méthode. Alors que moi, je propose une approche beaucoup plus réparatrice. Et était aussi l'approche de mon livre sur la confiance en soi. Il y a une confiance qui vient du choix, une confiance qui vient des autres, et une confiance qui vient du monde. Et il faut articuler ces trois dimensions. Après, évidemment, en fonction des moments de la vie, il y a un truc qui va être plus bienvenu. Par exemple, les thérapeutes disent très bien, et tu sais que mon approche, c'est de ça beaucoup se rencontrer, la thérapie aussi, et la psychothérapie, et les neurosciences, et la psychanalyse, et et d'ailleurs, tu reçois souvent mon ami Albert Moubar, on aime bien parler de tout ça. Et évidemment, il y a des moments de vie où quand on va très mal, quand on est très blessé par la vie, si quelqu'un vous dit : "Va trouver la force dans les autres", on a trop peur, on est trop blessé, donc il faut aller se reconstituer dans un cabinet de thérapie, et parfois en reprenant des activités personnelles tout seul, calligraphie, dessins, écriture, peinture, ce que. Donc, ce n'est pas toujours dans le rapport à l'autre qu'on va trouver la force. On peut avoir besoin, dans certains cas, de se reconstituer un moi un peu solide à partir d'activités simples, et sur cette base-là, de repartir ensuite dans la rencontre des autres qui nous font très peur. Il y a d'autres cas où ce qui va être le levier de rétablissement, voire de guérison, et pourquoi pas dans de résilience, c'est justement même pas ça, ni même la relation, mais le monde. Il y a des gens qui sont sauvés par la beauté des paysages, réellement. Catherine Meurisse, elle raconte dans "La Légèreté", qu'après que ses amis aient été assassinés à Charlie Hebdo, elle a pu renaître grâce à la beauté de l'art en Italie. Ce n'est pas un détail. Et donc, il y a des cas où ce n'est pas d'abord la relation, ni d'abord le moi et les capacités propres, mais d'abord la beauté de ce qui est hors de soi. Et évidemment, le but d'un accompagnement, d'une thérapie, d'une introspection, c'est de savoir de quoi on a besoin à l'instant. Mais d'un point de vue philosophique plus global, il faut toujours articuler une dimension personnelle, une dimension relationnelle et une dimension métaphysique. Mais j'ajouterai un truc très important, c'est que les études ont montré quelque chose que vous n'avez pas assez développé dans le livre sur la confiance, qui est que les individus ont confiance en eux quand les sociétés donnent confiance. Et donc, on a beau travailler tout ce que je dis, si la justice dysfonctionne, si les femmes agressées vont voir la justice mais que personne ne les écoute, si l'école dysfonctionne, si la police dysfonctionne, on a beau travailler la confiance en soi individuelle et les belles relations humaines et et l'extase mystique dans la nature, on aura un mur social. Exactement. Et donc, quelque part, la vraie condition de la confiance et de la force, elle est souvent institutionnelle. Il faut vivre dans un pays où la démocratie fonctionne, où la justice fonctionne, où le droit est respecté. Et ça, on ne le dit pas assez. Et l'erreur devant nous, comme nous, toi et moi parfois, c'est d'oublier cette dimension institutionnelle, d'être trop dans le développement personnel ou la philosophie personnelle ou la psychanalyse ou la psychothérapie ou l'émotion esthétique, et d'oublier que le nerf de la guerre, c'est comment ça se passe, comment ça se passe dans les institutions ? Est-ce que le droit est respecté ? Est-ce que quand on porte plainte, on est écouté ? Est-ce qu'on obtient gain de cause ? Et sur les agresseurs, combien sont, combien vont en prison ? Et après, du coup, on se rend compte que quand on comprend que c'est ça le nerf de la guerre, et bien on repense un peu la question de la confiance et au fond la question de la force, parce que ce serait très dommage d'être trop axé sur la force individuelle en méconnaissant les conditions sociales objectives et les conditions institutionnelles de la force individuelle.
Quand est-ce que tu t'es rendu compte de cela, que la force n'était pas qu'interne, qu'elle était multiple ? Et est-ce qu'il y a un événement dans ta vie qui t'a aidé à le comprendre peut-être plus ?
Ah, c'est une super bonne question. D'abord, avant l'élément personnel, j'en ai eu plein. Mais il y a évidemment les théories de l'attachement. C'est que ces théories, assez uniques, qui nous montrent que des petits enfants, des nouveau-nés, ont beau avoir à manger, à boire, un lit, s'il n'y a pas, s'ils ne sont pas enveloppés de soins humains, s'ils ne sont pas enveloppés de relation, s'ils ne sont pas rendus forts, non pas parce qu'il y a à l'intérieur d'eux, mais par une qualité de tissu relationnel, alors ils ne pourront pas trouver la force, ils ne pourront pas se développer. C'est donc d'abord, il y avait cette connaissance théorique. Et d'ailleurs, le bonheur, c'est une qualité de relation, hein. Dans toutes les études sur le bonheur qu'on appelle l'économie du bonheur, l'invariant de toutes les cultures, c'est que le premier critère des satisfactions de déclaration de satisfaction existentielle, c'est la qualité relationnelle au quotidien. Autrement dit, il y a plein de critères du bonheur possible, mais peut-être qu'il n'existe pas. Mais le point commun de toutes les cultures, c'est que le premier critère, c'est la qualité de quotidien. C'est le premier critère. Ensuite, d'un point de vue personnel, euh, bah j'ai eu euh euh, j'ai deux choses qui me viennent comme ça. C'est marrant ta question. Euh, la première, c'est l'amitié à l'adolescence. En fait, moi, je me sentais très fragile, je, je n'avais pas beaucoup confiance. Et puis, dès lors que avec mes amis, on s'est mis à se retrouver le soir pour lire nos poèmes, nos nouvelles, avec cette passion de la littérature, c'est les autres qui m'ont donné la confiance. C'est dingue. Et d'ailleurs, j'ai un souvenir aussi au collège, ou peut-être au début du lycée, je ne sais plus où, je suis très, très timide. Moi, je rougissais beaucoup, c'est un nom que que je... Ouais. Et mais j'ai, je me suis toujours fait violence. Donc, j'allais sur scène, mais je rougissais, et puis je parlais très vite. Les gens, j'avais un peu honte de ma voix. C'est ex, maintenant je fais que parler. Et en fait, je me souviens que j'allais raconter l'histoire de Zatopek, le coureur de fond, mais un peu comme une déclamation d'un slameur, un peu. Et que j'ai vu les autres, en fait, tu vois, me donner confiance. Et aussi par la passion sur un sujet. Je ne parlais pas de moi, je parlais d'un autre. Donc, tu vois, tout ça, c'est vraiment les autres, l'autre dont je parlais, les autres qui trouvaient ça intéressant. Et ensuite, j'ai un autre que j'aime bien, c'est que j'ai fait une dépression quand j'avais, j'en avais fait qu'une pour l'instant, et euh, mais une vraie dépression vers 26 ans, je crois. Et euh, au bout de, je dirais, de 2 mois, aller, aller vraiment euh, paralysé, figé sur mon lit, sans pouvoir manger, en ris pas, dormir, je découvre la psychanalyse. Et la première séance a été dingue. Cette alliance thérapeutique qui s'est nouée. Je suis arrivé dans un logis, tout de suite, allongez-vous. Je suis allongé, j'ai parlé, j'ai parlé. Il s'est levé, il a mis sa main sur mon épaule. Lui, il était debout, moi allongé. Une main, déjà, c'était fou, comme geste, très apaisant, très posé, très, très calme. Et il m'a dit un truc que je ne pouvais pas dire, parce que c'est intime, et puis on ne comprendrait pas le sens que ça. Mais il m'a dit un truc, et ça m'a apaisé, ça m'a désangoissé, ça a fluidifié mon corps immédiatement. Le soir même, j'ai remangé, j'ai dormi. Il y a eu l'autre. Et tout, et franchement, euh, là, je me suis dit : "Mais c'est dingue, en fait, la libération quoi, est venue non pas d'un autre, mais d'une relation." Ce qu'on appelle en thérapie, l'alliance thérapeutique. Et c'était dingue. Voilà. Donc, c'est deux exemples, mais j'ai mille exemples. Je me souviens aussi que plus jeune, je découvre Rilke. Et quand je suis timide, angoissé et tout, et je marche dans la rue en découvrant Rilke, et ses œuvres, elles me donnent une force folle. En fait, j'ai quand même l'impression que la force personnelle, elle vient quand même beaucoup des autres, d'autres choses que soi, des autres qu'on admire, des autres qui nous soutiennent, des autres qui nous acceptent comme on est, des autres qui nous demandent d'être meilleur qu'on est, des profs qui sont exigeants, qui nous demandent d'être meilleurs, des amis qui nous aiment sans nous demander d'être meilleurs. Tout ça, c'est quand même de la relation, quoi. C'est vrai.
Le seul risque que je vois à ce que tu partages, c'est de devenir dépendant à cette reconnaissance.
Alors, très bonne question, parce qu'elle est double. Dépendant, nous le sommes, et nous le savons toujours. Alain disait, le philosophe Alain : "Être, c'est dépendre." Et d'ailleurs, c'est un chapitre du livre "Où trouver la force", la différence entre l'indépendance et l'autonomie. Et j'explique que l'indépendance est à l'heure. Nous dépendons des autres pour être heureux. Nous dépendons du texto de l'être aimé pour aller bien. C'est comme ça. Nous dépendons des autres dans une démocratie par rapport au vote. Nous dépendons des médecins. Nous dépendons de notre capital génétique. Nous dépendons de notre corps, du climat. Donc, on ne sera jamais indépendant. On est dans une relation de dépendance qui commence bien sûr dans les premières années de la vie, puisque sans, on ne peut pas survivre tout seul. C'est vraiment évident. Euh, mais on est dans une relation de dépendance aux autres. Mais ça ne veut pas dire qu'on doit être dépendant de la reconnaissance par les autres. C'est là, c'est là la nuance. D'abord, ce qu'il faut dire, c'est que cette relation de dépendance ne doit pas nous empêcher de viser l'autonomie, c'est-à-dire autonomie de pensée, le sens critique. C'est moi qui décide de ma vie. Donc, je suis dépendant pour plein de raisons sociales, physiologiques, génétiques, conjoncturelles, climatiques, c'est comme ça. Mais cette non-indépendance ne doit pas m'empêcher de viser l'autonomie. Je réfléchis avec mes valeurs. Je me donne moi-même la norme de mon comportement au sens kantien des Lumières, je m'oriente dans l'existence selon ma propre raison. Ça, c'est la première idée. Et par contre, l'autre point de ta question, c'est la reconnaissance. Et là, c'est extrêmement complexe, parce que d'un côté, on a besoin de reconnaissance. Toute l'œuvre de Hegel ne parle que de ça. Mais en même temps, comme le montrera très bien Sartre, qui vulgarisera de l'hégélianisme, il ne faut pas qu'on attende tout du regard des autres. Autrement dit, pour aller vite, parce qu'on n'a pas tant de temps que ça, il faut prendre le regard des autres comme un très bon indicateur, comme un indice très important de sa valeur, mais sans le sacraliser et le diviniser. Et du coup, il y a deux choses qui ne sont pas possibles. La première chose, c'est de penser que les autres ont raison. Et la deuxième chose, c'est de nous dire, comme plein de gens : "Moi, je me fous du regard des autres, ça ne m'intéresse pas, je trace mon chemin, je sais si c'est bien." Ça, ce n'est pas vrai. On est des êtres sociaux en quête de reconnaissance, parce qu'on va mourir, que cette mort est une négation anticipée de notre valeur, et qu'on a besoin que les autres nous reconnaissent avant de mourir. Attention, dans l'époque, je le demande, il y a un problème, c'est la confusion de la reconnaissance et la reconnaissance objective. Ce dont on a besoin, c'est de reconnaissance objective par rapport à ce qu'on a fait, à ce qu'on a produit, à ce qu'on a affiché objectivement sur la scène sociale, sur la scène du monde : ton travail, tes livres, ton podcast, même ton couple, tes enfants, ta parole. Mais attention, les gens, ils veulent être likés tout court, ils veulent être reconnus tout court, et ils veulent être finalement reconnus de façon subjective, et ils réclament le droit à la reconnaissance tout court. Et ça, c'est très dangereux, parce que ça rend fou. En fait, ce qui est apaisant, ce qui amène une forme de bonheur, c'est que ce n'est pas moi qui suis reconnu, parce que c'est trop demandé. Les autres ne sont pas des dieux, ils ne vont pas reconnaître ma vérité éternelle. Je veux juste que soit reconnu ce que j'ai fait : mon travail, mon geste d'amour par rapport à quelqu'un que j'aime, le cadeau que je lui ai fait, un engagement, une concession. Et pour moi, auteur évidemment des livres. Et moi, je ne demande pas aux gens de me reconnaître moi dans ma valeur absolue, mon essence éternelle, pas du tout. Je ne sais pas ce que je vaux, eux non plus, et peut-être Dieu non plus, même s'il existe. En revanche, quand je donne un livre, bah voilà, on parle de ça, et ben c'est ça dont parle Hegel. Et donc, on est dépendant, ça ne doit pas nous empêcher de viser l'autonomie et d'assumer notre besoin de reconnaissance, mais attention, de reconnaissance objective, non pas subjective. Et c'est une invitation à se battre, à produire des choses que les autres peuvent attester avec leurs yeux. C'est pour ça que chez Sartre, il y a tout le temps des yeux dans toutes ses pièces, tous ses romans. Il est obsédé par les yeux, les yeux des crabes, les yeux des humains, parce qu'on vit sous le regard des autres. Et d'ailleurs, on peut même penser que dans l'histoire de l'humain, le regard de Dieu et après est devenu le regard des autres, puis puis mon propre regard en tant que conscience morale sur moi-même. Et finalement, quand on parle de l'œil de Dieu, je te souviens, et l'œil de Caïn était dans la tombe et regardait Abel. Est-ce que c'est l'œil de la conséquence morale ? Est-ce que c'est l'œil des autres hommes ? Est-ce que c'est l'œil de Dieu ? Peu importe, c'est un œil. Et ce qui compte, c'est
Que cet œil, il faut qu'entre lui et moi, il y ait un intermédiaire. Et cet intermédiaire, c'est ce que j'ai fait. Et dans tout mon travail, mon travail sur l'échec, sur la confiance, sur la rencontre, j'explique tout le temps la même chose, c'est que c'est une philosophie de l'action. C'est trop dur. C'est pas parce que voilà, j'ai j'ai réussi ça. Et ben c'est ça qu'on va admirer, pas moi. Et j'ai raté ça mais je ne suis pas un raté. C'est juste mon projet, mon livre, ma conférence, euh mon initiative, mon intervention et ça change tout de voir les choses comme ça.
Mais comment ça ça apaise beaucoup et les thérapeutes racontent beaucoup que dans l'accompagnement des gens qui ont souffert d'échec qu'ils commencent à aller mieux quand ils arrêtent de tout mélanger et de s'identifier à leurs échecs. Et la règle d'or, c'est de dissocier l'échec de ton projet, de l'échec de ta personne. Et attention, c'est avec le succès. Ce qui fait que tu deviens con, arrogant, odieux, suffisant, que tu te prends pour n'importe qui, que tu crois que c'est toi qui est qui est qui est le succès en fait. Non, c'est juste un truc que tu as tenté.
Puis il faut pas oublier un truc, Louise, ça existe le hasard. Il y a beaucoup de hasard dans la vie. Il y a beaucoup de chance. Il y a plein de gens, ils réussissent justement de la chance, d'autres ils ont pas de chance. Et quand on intègre cette dimension de contingence, on fait la part des choses et on s'identifie ni à ses succès ni à ses échecs.
Je suis d'accord sur la théorie. Ouais. Dans la pratique, comment tu fais pour ne pas t'identifier à ce que tu as accompli ? Surtout quand ça prend une si grande place dans ta vie. Et bien, tu penses que tu vas faire d'autres choses après qui vont permettre de rectifier le tir. Tant que tu es vivant, et bien ce qui va te définir, ce n'est pas cette œuvre mais la somme de tes œuvres. Ce n'est pas ce travail, ce n'est pas cet acte mais la somme de tes actions. À l'heure de mourir, c'est ça qui résumera ça en disant : un homme n'est que la somme de ses actes.
Tu peux aussi te dire qu'il y a tout ce que tu n'as pas fait mais que tu as failli faire qui compte. Euh, ces personnes qui dit très joliment : tout ce que nous avons entrepris et abandonné en chemin, nous le ressaisissons dans notre personnalité au fur et à mesure de notre vie jusqu'à la mort. Et donc notre personnalité, elle est faite de tout ce qu'on a fait et aussi de tout ce qu'on n'a pas fait, qu'on a imaginé, qu'on a projeté, qu'on n'a pas osé. Et puis finalement, ça laisse un truc qui va sédimenter et produire une action plus tard. Et donc, c'est comme ça qu'on ouvre les yeux et qu'on change de regard et que du coup, on peut être plus désabusé en disant : voilà, ça sur ce coup-là, si vous regardez que ça, ça n'a pas l'air terrible, mais la personne, elle excède largement ce que j'ai fait. Mais attention, c'est quand même la question de la reconnaissance. Il faut quand même partir de ce qu'on a fait tout en sachant que notre vérité excède l'action.
H, c'est c'est rassurant, c'est rassurant. C'est vrai qu'est-ce qui te rend plus fort aujourd'hui qu'à 20 ans ? C'est une rare. Euh, c'est c'est sûr, je suis plus fort qu'à 20 ans, ça c'est sûr. Mais pourquoi ? Alors il y a plein, j'ai plein de trucs qui arrivent dans la tête en même temps, mais j'ai l'impression que ce qui l'emporte, c'est de passer d'une quête du bonheur à la conscience de la joie. Autrement dit, quand j'avais 20 ans, j'attendais pour être heureux d'être heureux. Donc, il fallait que je je différais mon bonheur au fait d'avoir atteint tout ce que je voulais atteindre. Donc évidemment, ça marchait pas. Et j'avais pas compris qu'en fait, il y aura toujours quelque chose qui va pas. Il y aura toujours une difficulté, une âpreté de l'existence. Et j'avais pas compris que la vie est difficile non pas par accident mais par essence. Ce n'est pas qu'elle est difficile parce que mes rend parce que j'ai une maladie, parce qu'elle m'a quitté ou parce que j'ai raté un truc, c'est qu'elle est difficile dans dans sa vérité.
Et du coup, euh, bah je pense que la vie a appris à savoir nous réjouir de l'existence avant que les problèmes soient réglés. Et pour moi, c'est la définition de la joie. La vraie joie, c'est ça. C'est une joie dont parle très bien Clément Rosset, dont parlait très bien Spinoza ou Nietzsche, qui est une joie qui est compatible avec ce qui ne va pas, avec l'angoisse, avec la désillusion, avec la maladie, avec la blessure d'ego, par laquelle tu peux dire : "Mais en fait, j'aime la vie quand même, mais je n'attends pas que ces problèmes soient réglés pour pour lui dire ce grand oui." Non, pas le Nietzsche. Je dis oui maintenant. Et ça, c'est je comprenais pas les choses du tout. Je voulais je voulais régler tous les en fait, moi j'étais j'étais un volontariste et d'ailleurs, c'est pour rien que c'est devenu un des axes principaux de mon travail de livre en livre de valoriser la volonté tout en étant très méfiant à l'égard de l'excès de la crispation volontariste parce que la vérité, c'est que je suis tombé dans cette baramine à à 15 ans et ayant plein de problèmes et et puis j'ai entendu : "Quand tu veux, tu peux." Une des phrases qu'aujourd'hui, je reconnais comme étant une des phrases les plus bêtes de tous les temps, mais elle m'a parlé, j'ai adoré cette phrase et elle m'a fait du bien. C'est séduisant. C'est séduisant et c'est peut-être bien à un certain âge, jeune, de se dire ça, mais après il faut être lucide et il faut faut connaître, faut savoir que ce n'est pas vrai. Il y a des conditions sociales, économiques, biologiques que voilà. Bon, ce n'est pas vrai.
Et du coup, j'ai guéri de ça et j'ai découvert cette joie dont Clément Rosset dit qu'elle n'est pas adoptable puisque tu es joyeux alors que tu as plein de raisons de ne pas l'être et que finalement chante très bien Renaud dans sa chanson "Mistral Gagnant" quand il te dit : "Aimer la vie et l'aimer même." Et après il poursuit : "Même si le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants." Mais "Aimer la vie et l'aimer même" aussi, c'est le titre d'un épisode de mon podcast. Pour moi, c'est un résumé de la joie et ça, ça vraiment, je le sentais déjà à 20 ans, je le vivais déjà par moments, mais je ne l'avais pas compris finalement. Et là, je l'ai compris, j'en ai même fait un roman qui s'appelle "La Joie" et qui raconte exactement cette prise de conscience.
C'est marrant, je trouve qu'il y a un parallèle qui peut être dressé avec le courage. C'est le courage, ce n'est pas de ne pas avoir peur, d'avoir peur, mais d'y aller quand même. Et ce que j'entends par la joie, c'est ne pas éviter les problèmes, c'est les accueillir, enfin les vivre, mais être heureux quand même. H, tu as tout à fait raison. De la même manière que que le courage peut être complice de la peur, la joie peut être complice de tout ce qui la menace. Et donc, c'est faire avec en fait, pas c'est pas dépasser et pas de contre. Ouais.
C'est quoi pour toi l'inverse de la force ? Quel est son opposé réel ? Alors justement, il y a un opposé langagier qui serait la la faiblesse quoi. Mais vu tout ce que je dis, ce n'est pas vrai. Je pense que la force, ce n'est pas de ne pas avoir de faiblesse. C'est d'avoir le bon rapport à sa faiblesse, à ses faiblesses, à sa facilité, à sa vulnérabilité et d'ailleurs, euh, d'abord de l'accepter, ensuite de se laisser traverser par elle, ensuite peut-être de partir d'elle aussi pour développer un art de la relation. Et après, ça m'amène aussi à une autre marque un peu différente, c'est que euh, dans la vie, il vaut mieux travailler ses forces qu'essayer de corriger ses faiblesses. Ouais, je suis tout à fait. L'autre manière de dire que faut pas combattre les faiblesses tout le temps et que la force, ce n'est pas de combattre une faiblesse. Et d'ailleurs, c'est tout à fait confirmé dans le sport de haut niveau. En fait, quelqu'un devient champion non pas en corrigeant son défaut, il devient champion en misant sur son point fort. Et une fois qu'il a il a misé dessus, qu'il l'a développé, qu'il l'a assumé, qu'il en est fier, joyeux, s'il a un peu de temps, il peut essayer de corriger ses ses défauts. Et ça, c'est ce que le système scolaire français ne comprend pas. Hmm.
Et pour avoir assisté à des conseils de classe pendant les 25 années où j'étais prof de lycée, même beaucoup, et 25 années à raison de que je vois 4 ou 5 ou 6 classes par an, trois trimestres par an. Donc je fais beaucoup, beaucoup de conseils de classe. C'est dingue. On a des élèves qui, ils ont cinq bonnes matières. Il y en a une où ça va pas et tout le conseil de classe à se centrer sur comment on fait pour le faire progresser là où ça va pas. Et c'est dingue. Ouais. Il faudrait d'abord prendre du temps pour dire : "Ça, c'est bien, là, tu es bon, là, tu as un talent, là, il faut le faire kiffer." Et d'ailleurs, c'est un peu bizarre que tu sois si nul en anglais ou en maths vu ton talent, qu'est-ce qu'on pourrait faire pour corriger ce problème ? Mais en général, on se focus, pardon, d'abord sur le problème de la corrigé. Et d'ailleurs, on le voit bien dans la question du corps aussi, de la musculation ou du renforcement musculaire, choix du gainage. Et si vous avez naturellement, je sais pas, une zone du corps, les bras par exemple, qui est naturellement facile, dès que vous le développez un peu, ça se développe très facilement. Et si vous avez une zone, par exemple, je sais pas, le ventre, qui est relâché et vous allez devoir faire des efforts énormes pour avoir un ventre à peine correct. Et ça prouve que la vie nous dit de travailler là où c'est facile, là où on a notre talent, là où c'est de la force et de ne pas se focaliser sur là où c'est difficile. Et là aussi, c'est contre-intuitif. Ouais.
Et c'est d'ailleurs pas une apologie de la persévérance, mais plutôt une apologie de de la fluidité, quoi. Il faut prendre les choses là où elles viennent bien. Quelque part, les stoïciens d'antiquité disaient déjà ça. Alors eux, ils se réfèrent à l'énergie cosmique, c'est autre chose. Mais c'était pour arriver au même résultat, c'est que quand tu mets en œuvre un projet, quand tu vas dans le réel, tu vois tout de suite si ça se passe bien. Alors pour eux, si ça se passe bien, c'est que ça va dans le sens de l'énergie cosmique. Ça, ça on ne garde pas l'énergie cosmique, mais on garde l'idée que on voit si ça si c'est facile, ça se sent tout de suite et si c'est le cas, il faut y aller. Il faut appeler des gens, il faut y aller à fond, il faut tenter sa chance. Mais si dès le début, c'est difficile, c'est valable pour tous les projets, pour tous les types de projets scolaires, entrepreneurs, ce que vous voulez, et ben peut-être avant d'insister, faut se demander pourquoi c'est si difficile. Peut-être qu'on n'est pas sur son désir, qu'on n'est pas à sa place. Et euh, donc ça.
Pourquoi est-ce qu'on associe souvent la vulnérabilité à la faiblesse ? Et quand est-ce que toi, tu as réalisé qu'elle n'en était pas une ? J'ai réalisé ça euh, je pense d'abord comme lecteur de de littérature puisque en général euh les héros, les personnages qui nous touchent ne sont pas tout-puissants. Bah, alors on on vient que des des Supermans et des Marvels. Mais moi, j'ai adoré des personnages littéraires, des gens avec des failles, avec de la vulnérabilité, avec des colères absurdes, avec de la jalousie complètement démesurée. Et ça m'a toujours attiré cette la faille, la vulnérabilité, la fragilité et puis bien sûr ce qu'on peut en tirer comme lumière, ce qu'on peut en tirer comme beauté. Euh, donc ça, c'est ça, c'est une chose que j'ai d'abord vue dans la littérature avant évidemment de m'observer autour de moi euh chez des amis, en moi évidemment, et puis c'est c'est comme ça qu'on entre en lien.
Je vais maintenant te faire lire. Tu peux lire différents noms. Ce sont chacun des philosophes qui vont parler de la force. Ah oui, chacun à leur manière. Est-ce que tu peux nous lire les différents noms et ensuite tu peux en choisir qu'un. Ouais. Et tu nous diras pourquoi tu l'as choisi. Alors, Socrate, Nietzsche, Spinoza, Montaigne, Hess, Camus. Alors, c'est très intéressant ces six post-it que je découvre. On peut peut-être faire un peu de pédagogie dans les six post-it. Donc, la force pour Socrate, elle est dialectique, de la maïeutique, c'est l'art d'accoucher les esprits, une capacité d'écoute et de relance, un peu comme tu sais très bien le faire, Louise. Pour Nietzsche, la force, c'est le grand oui à la vie, c'est de consentir à la vie et de savoir dire oui au tout de la vie. Pour Spinoza, on pourrait presque dire que la force, c'est la raison qui éclaire le monde par sa compréhension et la joie qui a la conséquence cet accroissement de l'intelligence et de l'être. Pour Montaigne, c'est peut-être l'amitié. À Montaigne, la Boétie. Ça pour Hess, c'est une force très viriliste de compétition et au fond d'agressivité. Et pour Camus, qui est mon préféré, qui prolonge le grand geste nietzschéen, c'est un c'est un amour de la vie tel qu'on l'entend à la fin de "L'Étranger" quand Meursault comprend combien il a aimé ce monde à l'heure de le quitter, combien il a il a aimé cette terre dans sa sensualité, ce soleil. Euh, il dit : "Il n'y a pas euh, toutes ces toutes les plus grandes idées ne valent pas un cheveu de femme, le réel sensuel à à quoi il faut dire oui." Et évidemment, donc Camus reprend le grand oui à la vie, mais de façon presque plus sensuelle et pour moi, il y a une vraie force comme ça dans dans le soleil, dans notre capacité à avoir l'impression que chaque instant a une valeur d'éternité parce que même si la lumière change et que dans un beau paysage, on a l'impression que justement rien ne dure, en fait, chaque instant a une valeur éternelle puisque rien ne pourra jamais faire qu'il n'ait pas été et au fond, il a été pour l'éternité. D'ailleurs, c'est aussi comme ça qu'on peut vivre des deuils en disant : "Voilà, en fait, peut-être que tu n'es plus là, mais ce que nous avons vécu a une valeur d'éternité, vaut pour l'éternité et rien ne pourra jamais faire que cela n'ait pas été." Et quand on comprend cette force de vie là, d'approbation, de consentement et de contact avec l'éternité de toute chose, on ne peut plus être nostalgique parce que on est nostalgique parce qu'on pense que ce qui a été n'est plus. Ouais. Mais quand on comprend Camus, Nietzsche ou même Proust, alors on comprend que ce qui a été est pour toujours et donc on ne peut pas être nostalgique par définition.
Et à ce moment-là, l'idée du bonheur change. Au lieu de sortir le cliché de Prévert qu'on sort tout le temps : "J'ai reconnu le bonheur au bruit qu'il a fait en partant." Sous-entendu, j'étais heureux, je ne savais pas et maintenant je ne le suis plus, je comprends, je l'ai été. Moi, j'ai envie d'opposer à cette phrase plutôt que de dire : "J'ai reconnu le bonheur au bruit qu'il a fait en partant", j'ai envie de de dire : "J'ai reconnu le bonheur au bruit qu'il a fait en revenant." Quand je comprends par la réminiscence, par la pensée, par le souvenir qu'en fait, c'est encore là. Peut-être on s'est aimé il y a 20 ans, on s'est quitté il y a 18 ans, mais c'est encore là. C'est en moi, ça constitue la personne que je suis. Et quand j'y pense, au lieu d'éviter le le bon souvenir parce qu'il pourrait me rendre nostalgique, j'insiste. C'est la méthode de Proust. J'insiste dans la réminiscence. Je fais un petit effort et finalement, je suis rattrapé au présent par le passé. Je revis au présent et du coup, il n'y a plus de nostalgie. Voilà.
Il y a certains moments dans la vie où ça peut être difficile de se rappeler euh ce bonheur ou en tout cas de le faire revenir, notamment euh quand on traverse des échecs. On en a beaucoup parlé, d'ailleurs. Ouais. Je me demande en lien avec la force, qu'est-ce qui fait que certaines personnes ressortent beaucoup plus fortes de leurs échecs quand certaines personnes ont beaucoup plus de mal ? Alors, tu poses une question tellement vaste parce qu'il y a plein de secteurs qui font que les uns rebondissent plus vite et que les autres euh sont très mal, très blessés. Mais euh pour identifier euh un élément de réponse qu'on peut développer, je pense que c'est le perfectionnisme le problème. Hm, c'est que les gens perfectionnistes, ils supportent pas l'échec et ils le vivent très mal parce que dans leur logiciel mental, il n'y a pas de place et d'ailleurs, c'est pour ça qu'ils mettent des heures avant de s'y mettre, qu'ils veulent tout le temps attendre demain pour être davantage prêts parce qu'ils ont peur de l'échec. Et donc la façon de mieux vivre l'échec, c'est d'accepter l'imperfection et vraiment d'accepter vraiment de faire au mieux, de vouloir se perfectionner, mais d'accepter qu'on est imparfait. Et d'ailleurs, c'est aussi très important par rapport à l'IA parce que si on veut être perfectionniste, on a perdu sur plein de tâches, on est 1000 fois moins efficace que les IA. Donc si on veut préserver une humanité capable de rivaliser avec les IA, ce sera cette humanité de l'imperfection, du petit bug, du petit truc qui est rapeux, qui est ataraxique.
Et je peux prendre un exemple si tu veux dans ma vie personnelle. À un moment, je me suis amusé avec mon équipe à France Inter. Moi, quand je fais mes émissions de radio et que je reçois des personnes, les grands entretiens d'été, au début, je fais un édito. C'est-à-dire que je fais une narration où je raconte la vie d'un personnage fictif et en lien avec le thème de l'invité. Donc, j'ai demandé à Claude de faire mon édito sur un invité et c'était mal. C'était Claude a fait une sorte d'inférence statistique sur tous mes éditos depuis 5 ans. Ils ont fait un truc à la Charles Binet, mais qui est juste la même chose que le passé et c'était d'abord déjà vu, mais c'était surtout parfait au sens où il n'y avait pas de répétition, il n'y avait pas de petites fautes, il n'y avait pas un truc bancal, il n'y avait pas d'émotion, il n'y avait pas de trouble. Et donc, j'ai j'étais très surpris. Ça m'a fait mal. Je dis : "C'est quand même bien, c'est dingue ça. Ça a pris 10 secondes et après je ne l'ai pas pris évidemment, je l'ai fait moi et dans ma façon d'accueillir l'invité, il y avait il y avait plein d'imperfections. À un moment, j'ai j'ai je me suis trompé sur une date, je me suis trompé sur un mot, j'ai eu un trac qui m'a envahi de l'admiration ou de la jalousie et en fait, ça change tout." Et ben, ça, c'est grâce à ça si on aime cette humanité-là. L'humanité qui hésite, qui se corrige, qui se rectifie, qui avance, qui aime progresser, mais qui accepte d'être imparfaite. Non seulement on vivra bien nos échecs, mais en plus, on aura un élément de résistance par rapport aux IA. Si on est perfectionniste, on va perdre les deux tableaux. D'abord, on va mal le vivre dès qu'on aura un échec, surtout on ne va pas se lancer parce qu'on va différer le lancement parce qu'on est trop perfectionniste et qu'on a peur de l'échec. Mais en plus, quand bien même on réussirait, on serait toujours moins parfait sur plein de tâches que les résultats des IA, donc on disparaîtrait de l'humanité en fait.
Est-ce qu'il y a un échec dans ta vie qui t'a permis ? Ahou ! Il y en a plein, euh, plein. Je crois quand même que ça a commencé par les échecs amoureux dans l'enfance. D'accord. Ouais, je crois vraiment ça a commencé comme ça. Ou alors, peut-être comme j'étais au catéchisme, moi, je suis double culture, mère juive, père catholique, mais j'ai été baptisé à 7 ans. Enfin, mes parents m'ont demandé de choisir entre les deux religions. Bon, bref, je me suis retrouvé au catéchisme et il est possible aussi. où j'ai adoré euh la Bible et tout ça, même si je ne suis pas croyant, mais j'ai adoré tout tout ces récits, toutes ces histoires. Et il est possible que avant les les échecs amoureux, au fond, ou les échecs du sentiment amoureux, il y a eu cette figure de Jésus quand même qui est condamné ou Socrate, ce sont des figures qui sont qui sont qui échouent, qui vont réussir parce qu'elles échouent, hein. La réussite de Jésus ne va pas sans son échec d'homme condamné par ses contemporains, crucifié. Et la sublime réussite de Socrate commence par son échec puisqu'il est condamné à mort par ses contemporains et que c'est ça qui lancera Platon dans l'aventure philosophique et qui fera de Platon le plus grand philosophe de tous les temps parce que la mort de Socrate a semblé scandaleuse.
Et ensuite, parallèlement à cette découverte intellectuelle, il y a eu euh, j'étais un enfant très amoureux, très idéaliste, mais à répétition quoi. Donc à chaque fois, j'avais une nouvelle amoureuse, parfois on était ensemble et puis le plus souvent, j'étais un amoureux et conduit et conduit ou transit, mais le plus souvent parce qu'elle ne savait pas, j'osais pas, galerie quoi et donc je j'entassais des mallettes de dédicaces et des lettres d'amour et donc j'avais un très fort sentiment d'échec de me dire : "Mais j'y suis encore pas allé." Mais je veux dire, j'avais 8 ans, 10 ans, dans l'enfance quoi. Et très probablement, ça m'a vacciné parce que ensuite, j'ai développé une capacité à y aller dans les relations humaines comme dans le travail, dans les conférences, dans la vie quoi, dans les enjeux de la vie. Et je crois que j'ai tellement souffert de me retrouver dans mon lit tout seul enfant à me dire : "Mais j'y suis pas allé, l'anniversaire, je suis pas allé lui parler. J'ai attendu 4 heures le ventre noué et d'autres ils sont allés à la place et au moins même s'ils sont plantés, au moins ils l'ont tenté. Mais moi, j'ai la double peine parce que j'ai échoué à rencontrer, j'ai échoué à dire mon amour, j'ai même échoué à essayer. Donc donc, j'ai j'ai connu ces échecs là.
Après, j'ai eu beaucoup d'échecs très intéressants dans les études parce que j'ai fait beaucoup de très bonnes études et à chaque fois, c'est lié à un échec. J'ai intégré Sciences Po Paris après avoir complètement raté mon bac français et mon bac tout court. J'ai intégré HEC après avoir raté l'ESSEC. J'ai eu l'agrégation de philo après avoir raté le CAPES. Euh et surtout, je me suis mis à écrire de la philo après avoir raté le rapport le public dans mes romans. Et c'est dingue parce qu'en France, on raconte beaucoup les succès. Donc, je suis souvent présenté par des journalistes comme quelqu'un qui a fait des très bonnes études, qui a eu des gros best-sellers. En fait, les échecs sont plus nombreux, ils sont complètement engommés du storytelling et en plus, c'est d'autant plus bête que évidemment les succès qui sont mis en avant doivent aux échecs passés. Ils ont ils sont en dette par rapport aux échecs passés. Donc voilà.
Après, j'ai vécu quand j'ai commencé mes romans, j'ai commencé par mes romans à 25 et 30 ans et la façon dont ça s'est passé, j'ai vraiment vécu avec un très fort sentiment d'échec. Ça m'a attiré beaucoup d'ennuis personnels, très peu de reconnaissance et puis peu d'argent. Et du coup, j'ai je me suis dit devant ce que je vivais avec un sentiment d'échec, bah puisque je suis prof de philo, mais j'étais prof de philo à la base pour des romans, et ben je vais faire des livres de philo parce que en comme ça, ça a marché très vite. La philo, ça s'est a tout de suite rencontré un public beaucoup plus grand et plus heureux en quelque sorte. Donc en fait, je n'ai cessé d'être dans la façon dont l'échec donne du succès, mais surtout le plus important, c'est que j'ai connu des échecs qui sont des échecs qui ne donnent pas de succès et je me suis mis et j'ai appris à les aimer car le vrai sujet, c'est ça. Et il faut surtout pas ne valoriser que les échecs rétroactivement qui ont donné des succès. La vie, c'est aussi de savoir rater tout court, de se planter, d'échouer, que ça ne donne rien, que ce soit juste désagréable, un peu humiliant, mais franchement, on s'en remet et et d'ailleurs, comme on en vivra d'autres dans l'avenir, et ça, c'est quelque chose que je n'ai pas assez dit dans mon livre "Les Vertus de l'échec", c'est qu'il y a il y a la vertu de l'échec, de persévérance, la vertu de compétence, ça nous apprend des choses, la vertu de bifurcation, on fait autre chose, la vertu d'humilité, mais la principale vertu, j'en parle, on mais pas assez, c'est de nous préparer de choc parce qu'on sait que ce n'est pas grave, on voit qu'on s'en remet alors qu'avant de le vivre, on psychote, on anticipe et on pense que ce sera horrible alors que dans la plupart des cas, ce n'est pas horrible, c'est juste très désagréable et la vie, c'est ça. Voilà, il faut accepter qu'on n'est pas tout-puissant, que nos projets rencontrent le réel de manière plus ou moins heureuse et pas du tout uniquement en fonction de notre talent, en fonction de la conjoncture, en fonction de beaucoup du hasard évidemment et puis aussi des conditions économiques, sociales et d'or.
Ce que je me demande, c'est comment tu fais pour être qui tu es et non pas ce que les autres aimeraient que tu sois quand ce que tu voulais faire, le roman, ne fonctionne pas et que tu te mets à écrire des livres de philo. Tu vois ce que je veux dire ? Très bonne question. En fait, c'est peut-être dur à assumer, mais je crois que c'est la vérité de ce qui m'est arrivé. J'ai accordé du crédit au retour des gens et je me suis dit : "En fait, il y a bien une raison. Si les gens me disent : ce livre de philosophie me parle." Les élèves, j'ai été prof dans je sais pas 25 lycées différents et pour moi, j'avais pas la vocation et j'adorais la philosophie comme un passe-temps, comme une passion, un hobby, mais ma vocation était plutôt littéraire. Et du coup, bah quand je me suis mis à écrire de la philosophie, au début un peu pédagogique, puis des essais, et que le public a été au rendez-vous, ben j'ai essayé d'accueillir ça et de me dire : "En fait, c'est c'est une autre part de moi que j'aime bien aussi." Et évidemment, je n'ai pas abandonné mon désir puisque j'ai essayé de mettre de la littérature dans mes essais, d'écrire de plus en plus littéraire et au fond, le but de mon travail, c'est de trouver un genre qui synthétise les deux en fait. D'ailleurs, je fais beaucoup de narrations littéraires dans mes essais et je vais aller plus loin. Donc, je vais essayer de réconcilier euh ces deux ces deux dimensions de mon cœur. Voilà, la littérature et la philosophie. Mais après, il y a toute une histoire en France de philosophes romanciers. Alors, je ne me compare pas à eux, mais je m'inscris dans cette lignée. Camus, Sartre, Diderot, Vercors, il y a plein de philosophes qui qui ont qui sont très littéraires. Et moi, c'est ça que j'ai envie de travailler et je je cherche à inventer un genre qui soit vraiment le mien, une patte. C'est ça mon projet en fait d'auteur, de dans un livre qui pour le coup n'existe pas encore, qui serait vraiment de la littérature et de la philosophie de façon indissociable. C'est ça ma ma quête personnelle, c'est ça qui me motive. Bah, c'est toujours bien de, après 16 livres, je me dis : "Il faut, c'est ça ma direction." Alors, j'ai quelques idées et puis j'ai quelques quelques grands anciens. Kundera, quand même, c'est un peu ça. Mais j'ai envie de le faire à ma façon et donc, je n'ai pas du tout abandonné mon premier désir, mais j'essaie juste de l'intégrer dans l'accueil de ce que les autres m'ont envoyé qui leur faisait du bien. C'est le principe de l'alignement. Ouais. Ouais, c'est vrai. Ouais.
Ce pour quoi tu es fait, ce que les gens aiment aussi, apprécient et ce qui peut te permettre de vivre, c'est l'équilibre. Exactement. Ouais. Exactement. Et pour revenir à ce qu'on disait tout à l'heure sur la reconnaissance, je je la mets à la juste place, c'est-à-dire je vois bien que j'ai beaucoup de lecteurs et qui sont que mes livres les aident et je l'accepte et j'aime ça. Mais quand les gens me voient comme un philosophe, comme un sage, je tu les calmes. Non, non, je je sais que c'est une vision qu'il faut prendre comme un indice au sens de l'indicateur que il faut l'interpréter, que c'est intéressant, mais que c'est moi qui sais aussi de manière intime ce que je suis. Et à vrai dire, je me sens plus écrivain que philosophe. Et d'ailleurs, je fais partie des philosophes qui vont beaucoup ailleurs. Beaucoup dans les neurosciences, beaucoup dans la psychanalyse, beaucoup dans les nouvelles nouvelles formes de psychothérapie. Dans mon dernier livre, enfin l'avant-dernier, "Vivre avec son passé", j'ai vraiment montré comment les découvertes récentes en neurosciences sur la mémoire changent l'approche des psychothérapies. Je m'intéresse aussi beaucoup à la musique, à la littérature et je mets tout ça dans mes livres de philosophie finalement qui sont plus des essais au sens propre que des livres de philosophie classique. Donc voilà, c'est ce que je disais au début, la façon dont les autres te voient n'est pas fausse, mais elle ne dit pas non plus ta vérité. Peut-être entre les deux, on pourrait parler d'objectivité dans un sens hégélien. Il y a on a une reconnaissance objective qui passe par tous les objets que tu produis, des livres, des conférences, des prises de parole. Ce n'est pas pour autant la vérité. C'est une distinction intéressante, hein. L'objectivité n'est pas la vérité. La vérité excède l'objectivité. Donc je prends ça, ça m'intéresse. Je sais que c'est en partie vrai, mais en partie seulement et le reste m'appartient.
La vérité existe-t-elle ? Ben, je pense que la vérité peut exister. Euh, en tout cas, pour un projet d'auteur, tu peux avoir une quête de ta vérité, tu peux avoir une quête de même de ta sincérité, avoir quelque chose qui te drive, eu quelque chose à quoi tu aspires, quoi. Mais en tout cas, euh, ça nous ramène à cette très belle question de la reconnaissance. On a besoin de reconnaissance. D'ailleurs, tous les artistes qui n'en ont pas souffrent extraordinairement. C'est vraiment, mais ce n'est plus à démontrer, ouais. Mais ce qui est paradoxal, c'est qu'on souffre aussi de trop en avoir. On souffre de trop en avoir quand on quand on ne comprend pas. C'est c'est le poème de Kipling. "Tu seras un homme, mon fils." Si tu sais prendre l'échec et le succès, ces deux menteurs d'un même front. Autrement dit, l'échec te ment s'il te dit que tu es nul, mais le succès te ment s'il te dit que tu es génial. Donc, en fait, trop de reconnaissance, ce n'est pas tellement trop de reconnaissance dans l'absolu. C'est c'est la façon dont tu vis cette reconnaissance en confondant finalement le succès de ce que tu as fait avec ton succès en tant que personne. Et là, c'est très grave, c'est comme ça que tu vis complètement.
Et tu sais, j'ai remarqué un truc avec le temps quand même, 53 ans, c'est que les gens vraiment bons, ils sont vraiment humbles, ils ont un ego tranquille. Je veux dire, Bono de U2, tu vois, très simple. Lenny Kravitz, les grands philosophes que j'ai rencontrés, simples, pas en train de la ramener tout le temps. Et quand tu as vu ça, et même j'avais Martin Solveig, le DJ qui a travaillé avec Madonna, m'a raconté dans l'émission de radio que je faisais sur France Inter, que voilà, lui, il mixait souvent devant 100 000 personnes, donc il pouvait avoir un shoot d'ego. Il m'a dit : "Mais quand j'ai vu, quand j'ai bossé sur l'album de Madonna et que j'ai vu comme elle est sympa, comme elle dit bonjour aux gens, comme elle a un rapport apaisé à son ego, ça calme." Voilà, quand tu as vu les grands, les très grands et qu'ils ont un rapport à leur ego simple, en fait, tu es vacciné. Tu es vacciné et tu te dis : "Ce n'est pas moi, tout petit, qui vais me prendre comme ça pour moi. C'est impossible, tu vois." Mais pour ça, il faut les avoir vu. Et d'ailleurs, dans mon chemin de philosophe, ben j'ai quand même croisé beaucoup de philosophes contemporains et en général, plus ils sont puissants, plus ils sont simples dans la relation humaine. Et ceux qui sont arrogants, qui se prennent pour pour des grands penseurs, qui qui répondent de façon hautaine, et ben ils sont moins bons en fait. Ils sont moins bons dans le concept. Ils sont moins bons dans leur œuvre. C'est dingue.
Et ça, ça me rappelle aussi euh, il y a des gens qui ont beaucoup, beaucoup réussi, qui sont restés très sympas. Ça, ça arrive comme par hasard, ils ont aussi beaucoup échoué avant. Donc ça les a humanisés. Euh, ils ont eu le temps de de voir euh voilà, ce que je disais tout à l'heure aussi, la part du hasard, de la contingence et puis et puis ils savent mieux apprécier la vie parce que au fond, l'essentiel, ce n'est pas échouer ou réussir. L'essentiel, c'est accomplir ton humanité. L'essentiel, c'est de de t'ouvrir à toutes les facettes de ton humanité, de rester curieux, à l'écoute des des autres, du monde, émerveillé, de ne pas penser que tu sais tout. Et d'ailleurs, de ce point de vue-là, j'aurais presque envie de te dire que le succès est plus dangereux que l'échec parce que le succès te donne souvent l'illusion d'être quelqu'un d'important, l'illusion que tu es arrivé quelque part alors que dans la
Vie, ce qui compte, c'est de cheminer et, au fond, dans tous les sens du terme, d'être en chemin. Et le drame du succès, c'est qu'il peut te donner l'illusion que tu es arrivé quelque part. En fait, c'est juste une victoire d'étape. L'essentiel, c'est la suite du chemin, quoi.
C'est un mythe à déconstruire, et j'en ai quelques autres à te proposer. Je vais te lire différentes affirmations, et tu vas me dire si, selon toi, elles sont vraies ou fausses, et pourquoi.
"Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort." C'est faux. Bien sûr. Cette tarte à la crème nichéenne, pauvre Nietzsche, il savait. Euh, c'est totalement faux. Il y a plein de choses qui ne nous tuent pas et nous détruisent. Enfin, voilà, je ne vais pas mettre les pieds dans le plat, mais dites ça à une femme violée par son beau-père. Ouais, ce qui ne te tue pas te rend plus fort, alors que ça fait 40 ans qu'elle essaie de se rétablir péniblement. C'est une phrase odieuse, en fait. C'est un déni. C'est... Alors attention, parce que Nietzsche, il prétendait produire des énoncés qui ne sont pas vrais, mais qui sont faits pour produire des conséquences existentielles, comme des bâtons de dynamite qui te font bouger. Donc, le drame, c'est de prendre des citations nichennes comme si c'était la vérité. Non, lui, c'est un joueur, il provoque, il envoie des bâtons de dynamite. Et cette phrase, "ce qui ne te tue pas te rend plus fort", c'est un bâton de dynamite. C'est fait pour te faire exploser un truc dans ta vie, mais ce n'est pas fait pour être vrai. Et, en l'occurrence, c'est faux.
On peut être fort et fragile à la fois, évidemment. Et surtout que parfois, dans la vie, on est fort dans un domaine et très fragile. Il y a des gens, par exemple, qui sont très forts pour traverser une tempête en tant que manager, et ultra fragiles dans la relation amoureuse, parce que ça réveille des blessures abandoniques qui font des crises de jalousie absurdes, alors que ce sont des gens solides comme un roc dans la tempête professionnelle. Ouais, c'est évident.
"Les personnes courageuses ont moins peur que les autres." Ben oui, c'est un peu vrai. Elles n'ont pas plus peur du tout, mais elles ont moins peur parce qu'à force d'avoir un meilleur rapport à leur peur, infiniment, elles ont moins peur. C'est une chose de dire le courage n'est pas l'absence de peur, c'est le fait de réussir à entreprendre l'action risquée malgré la peur. Mais la vérité, c'est que l'action dissipe beaucoup la peur. L'action dissipe beaucoup l'angoisse, plus que la réflexion d'ailleurs. Donc, ce faisant, on a de moins en moins peur. C'est vrai. Et d'ailleurs, c'est pour ça que sur les gens qui ont de la phobie sociale, de l'anxiété sociale, qui ont peur du regard des autres, qui n'arrivent pas à y aller, il y a un cercle vicieux, parce que moins ils y vont, plus ils ont peur, et plus ils ont peur, moins ils y vont. Et la magie de l'action, c'est que ça fait progresser et on apprivoise sa peur. Donc oui, oui, on a de moins en moins peur à force de courage effectif, finalement. Mais attention, on a quand même peur.
"Il faut oublier pour être heureux." Oui et non. Il faut oublier et se souvenir. C'est un peu vrai que si on s'encombre tout le temps de tous les souvenirs douloureux, ça devient invivable. Et la vie, c'est une phrase de Nietzsche, de Zarathoustra, la vie exige l'oubli. Il faut un peu se désencombrer. Alors, soit se désencombrer dans la légèreté, on arrête d'y penser, sans que ce soit un évitement problématique, soit se désencombrer avec un traitement thérapeutique où on va en thérapie de la cohérence, thérapie des schémas, EMDR, on va retraiter des souvenirs douloureux pour peut-être arriver à un oubli qui soit une conquête thérapeutique. Mais évidemment, il faut aussi se souvenir pour être heureux, se souvenir des grands monuments de son passé, se souvenir des jours heureux, comme on l'a évoqué, et savoir les revivre au présent dans cette méditation du bon souvenir que j'ai évoqué tout à l'heure, se réchauffer à la flamme des bonnes heures passées. Et ça, ça s'apprend avec une sorte de méthode proustienne, on pourrait dire. Méthode, c'est un peu mal dit. Donc voilà, il faut, il faut pour être heureux, en tout cas pour être le moins malheureux possible, il faut la bonne dose d'oubli et la bonne dose de mémoire. Et j'ajouterai que c'est à chacun de trouver son dosage, en fait. Et c'est Nietzsche qui disait : "Les individus sont comme les nations. Chacune, chacun doit trouver la quantité de passés qu'il est capable de supporter." Trop, c'est trop. Trop de ressassement, trop de rumination, trop de déterminisme. Mais trop peu, c'est trop peu. Pas assez d'identité. Je ne sais pas d'où je viens, je ne connais pas mon histoire, je ne sais pas de quoi je suis l'héritier. Donc voilà, bah c'est compliqué. J'ai fait un livre entier dessus. Vivre avec son passé, c'est associer mémoire et oubli dans une dialectique qui fait que je n'oublie jamais que le but est d'aller de l'avant. Même si on parle du rapport au passé, quelle quantité de mémoire, quelle mémoire, quel oubli ? Est-ce que c'est un oubli volontaire ? Est-ce qu'il est possible ? Est-ce que c'est un oubli inconscient ? Mais pour aller de l'avant, évidemment.
"Seule l'action donne confiance en soi." Alors non, pas seule l'action, parce qu'il y a aussi le regard aimant de parents, il y a aussi l'alliance thérapeutique, il y a aussi la foi, parfois, des choses comme ça. Donc, ce n'est pas seule l'action, mais c'est surtout l'action qui donne confiance en soi. On peut aussi agir et ce n'est pas terrible, mais les autres viennent à notre secours pour compléter l'action. Donc ça, c'est super agréable. Ou alors, on agit, on se plante, mais on rectifie et après ça marche. Et puis, parfois, on agit, on n'a pas encore de résultats, mais on se sent déjà bien d'avoir fait sa part. Donc, il n'y a pas que l'action qui donne confiance, mais c'est quand même surtout dans l'action qu'on développe une confiance. Et d'ailleurs, ça m'amène à une idée que je développe dans mon livre sur la confiance, qui est que on a souvent confiance en l'action, en fait, plus qu'en soi. Ce n'est pas que j'ai confiance en moi parce que mon ego, parce que mes qualités, ça c'est vague, c'est abstrait. Mais j'ai confiance dans le fait que de le tenter, c'est mieux que de ne pas le tenter. J'ai confiance dans la capacité de l'action à générer des choses positives, quand bien même ce ne serait pas un succès. Et, et ben, peut-être que si on était moins obsédé de confiance en soi, confiance en soi, et qu'on disait : "Est-ce que j'ai confiance en l'action ? Est-ce que j'ai confiance en la vie ?" Ça nous aiderait.
"La jalousie est une preuve d'amour." Surtout pas. C'est un des chapitres de mon livre, et ça montre d'ailleurs la méthode que j'ai dans ce livre, "Où trouver la force", c'est que je réponds parfois très cash. Ouais. Et je montre que la philosophie, c'est aussi ça, de s'engager dans des réponses. Et ben non, la jalousie n'est pas du tout une preuve d'amour. Au contraire, je pense que la preuve d'amour, quand on est jaloux, il n'y a aucune honte à être jaloux, on l'est tous plus ou moins. Mais quand on est trop, de façon pathologique, et moi je l'ai parfois été trop, et ben il faut, il faut soigner, se soigner quoi. Et la preuve d'amour, c'est plutôt de guérir de sa jalousie, et figurez-vous que c'est un champ où les thérapies marchent très bien. Et ça, c'est parfois dingue. On voit des gens avoir leur vie détruite par la jalousie, alors qu'ils pourraient faire une thérapie des schémas, une thérapie, ça se soigne très bien, et il y a plusieurs façons d'appréhender la jalousie. Elle peut être lacanienne avec le regard du grand autre, elle peut être liée aux thérapies des schémas, des blessures abandoniques de l'enfance, et ça se règle assez bien. Donc voilà, je vous réponds très cash : la preuve d'amour, c'est plutôt de rendre sa jalousie compatible avec l'histoire d'amour. Voilà. Et ce n'est pas la jalousie qui est une preuve d'amour, c'est plutôt une preuve de blessure abandonique. Et, et d'ailleurs, souvent, quand on comprend qu'on a cette blessure abandonique, on comprend qu'on est peut-être pas tombé amoureux pour les bonnes raisons. Donc, c'est plutôt inquiétant par rapport à l'histoire d'amour qu'une preuve d'amour.
"Comment tu cultives ta force intérieure ?" Ben, je la cultive beaucoup en la pensant pas comme une force intérieure, comme on l'a dit, mais plutôt comme une force de relation et comme une force d'accueil du monde, de contemplation, presque un peu métaphysique, ou même un peu mystique. Et pour cette partie qui existe vraiment, fini, je n'ai pas fini, mais je sais, tu as raison, que ça finit par devenir une force intérieure. Ça finit par devenir toi. Et du coup, je me nourris beaucoup de tout ce qui n'est pas moi pour devenir fort. Tu vois, par exemple, quand je prépare une conférence, bon, je prépare un peu tout seul, je réfléchis, je prends des notes, mais ça ça coince quoi. Et j'ai besoin d'appeler Guillaume Alar, mon meilleur ami, mon éditeur, d'appeler Émilie Deby, qui m'accompagne et qui est psychothérapeute, d'appeler Sylvain Aurel, un de mes meilleurs amis, qui est musicien, d'appeler Jules le dessinateur, d'appeler Philippe Nassif, avant, mais maintenant il est mort, mais c'était surtout lui que j'appelais. Et c'est dingue, parce que quand je parle d'un sujet avec les autres, je préfère en général les idées des autres aux miennes, parce qu'elles sont plus étranges. Il y a de l'affect, j'essaie de comprendre. Et c'est dans ce contact avec la pensée des autres que soudain le visage de la conférence apparaît, l'architecture, la dramaturgie, alors que tout seul, je suis fatigué, je tourne en rond. C'est très étonnant. Et donc, j'ai, je ne sais pas si ce n'est pas un peu pathologique, si ça ne va pas un peu trop loin dans mon cas, mais j'ai vraiment besoin des autres, en fait, pour me sentir fort, et des bons autres, mes amis, mes compagnons de route. Et après, est-ce qu'il y a quand même une petite force intérieure ? Bah, après, il y a les enfants, l'amour, évidemment, mais il y a le pourquoi derrière aussi. Ouais. Enfin, ça, j'imagine que si ça te donne la motivation.
"Comment tu distinguerais force et motivation ?" J'ai quand même, la motivation est une force. J'ai quand même l'impression, pour répondre à ta question d'avant, et après j'arrive sur force et motivation, que quand tu as un jour éprouvé le fait que la vie est plutôt une bonne chose malgré tout, ça donne une force folle. Voilà. Et moi, j'ai rencontré ça, voilà, de façon un peu mystique quoi. Je l'ai rencontrée souvent dans certaines expériences de vie. Je me souviens précisément une fois dans le Radastan, devant un lac, ou dans d'autres moments d'épreuves. Donc, quand tu as un jour senti qu'au cœur de la vie, même quand elle est dure, injurieuse, violente, il y a quelque chose de tendre, ça te nourrit vraiment de force pour longtemps. Et après, force et motivation, non, c'est très différent, parce que dans la motivation, il faut distinguer la motivation intérieure et extérieure. Donc ta motivation intérieure, c'est quand ça te fait plaisir, ça te nourrit, c'est toi qui en as vraiment envie. Et la motivation extérieure, c'est pour plaire à quelqu'un, pour satisfaire une attente, pour avoir une récompense. Donc, la motivation, c'est plus technique, c'est plus précis, et c'est aussi plus partiel. La force, c'est d'ailleurs, c'est mon livre s'appelle "Où trouver la force", il ne s'appelle pas "Comment se motiver" quoi, ou "Comment être motivé". Et j'ai un soupçon aussi par rapport au "motivé". Être motivé, c'est comme si ce n'était pas assez motivant pour qu'il faille se motiver. Tu vois, c'est comme les managers qui disent : "On va motiver les équipes." Je dis : "Mais si tu veux motiver les équipes, c'est qu'elles ne le sont pas suffisamment, que le travail n'est pas suffisamment intéressant." Souvent, c'est le cas, le travail, malheureusement, n'est pas suffisamment intéressant. Dans le capitalisme, bien souvent, les gens ont plus de neurones que ce que leur métier requiert. C'est pourquoi ils s'ennuient, c'est pourquoi ils vont faire des burn-outs, notamment, parce que ce n'est pas assez intéressant. Et donc, quand on voit des gens qui veulent motiver leur troupe, on leur dit : "Mais tu tires une balle dans le pied, tu comprends que d'un point de vue lexical, ça ne va pas." Bon, voilà, donc j'ai un petit problème avec la motivation, mais par contre, j'aime bien la force. Voilà.
H, on a parlé de ce qui pouvait donner de la force, mais pas forcément de ce qui la menace. Je sais que dans mon cas, ce qui la menace pas mal, c'est la comparaison. Comment est-ce qu'on peut empêcher la comparaison d'altérer trop notre force ? Et bien, la comparaison est souvent un poison, hein. Comparaison n'est pas raison. Euh, je vois souvent sur les réseaux sociaux des psy ou coach, je ne sais pas comment les appeler, qui disent : "Arrêtez de vous comparer à meilleur que vous, vous vous faites du mal, comparez-vous à moins bon que vous." Pitié, c'est un mauvais conseil. Il faut se comparer ni à meilleur, ni à moins bon. Il faut bien être sur la saisie de son caractère singulier. Et évidemment, si on est conformiste, qu'on pense qu'à respecter une consigne ou à épouser un modèle, bah dans ce cas, on va se comparer comment on épouse ce modèle les uns par rapport aux autres, vu que c'est le même. Mais si on a abandonné ce modèle conformiste normatif et qu'on se dit : "Ce qui est beau, c'est la singularité. Ce qui est beau chez les élèves dans une copie de philo, c'est la singularité, pas le respect des consignes. Si on se dit que dans la vie, dans le style personnel, alors la comparaison n'a plus de sens." On ne se compare pas, en fait, parce que on ne compare pas deux étoiles singulières. Chacune brille d'un éclat singulier intéressant. Ensuite, cette base existentielle étant posée, ça peut être intéressant d'avoir des éléments de comparaison. Mais voilà, scolairement, on peut avoir des éléments de comparaison, dans une entreprise, on peut avoir des éléments de comparaison entre deux produits. Mais franchement, c'est ça fait mal. Et surtout que ce qui fait mal, c'est qu'en général, on se compare à un fantasme. Donc, on compare sa réalité à un fantasme, à une idée. Et évidemment, c'est le drame de beaucoup d'ados qui comparent leur existence concrète avec un fantasme de vie mise en scène sur Instagram, et qui du coup se sentent minables, ont l'impression que leur vie est inintéressante, qui vont découvrir quatre ans après que telle instagrameuse star, en fait, s'est suicidée alors qu'elle avait prétendu avoir une vie parfaite. Tu connais cette histoire, et en fait, malgré ça, ils comprennent toujours pas, et un mois après, ils vont de nouveau scroller le soir et de nouveau se faire du mal en comparant une vie fictionnelle mise en scène avec une vie réelle. Donc, je pense que le piège de la comparaison, il est double. Soit tu compares deux réalités et tu tues la singularité, soit tu compares la réalité à un idéal ou à un fantasme, et tu es toujours perdant. Donc, voilà, il faut essayer de se comparer le moins possible et essayer de se dire, peut-être, se comparer à soi avant, éventuellement, comment j'ai progressé quoi sur tel champ, comment j'avance sur mon chemin. Et c'est vrai que j'aime bien cette idée assez cliché, mais quand même, je l'aime bien, je la trouve motivante pour le coup, qui est que si j'ai chaque jour, si chaque jour je progresse un peu, je vais, ça va me satisfaire au fond, comme le dit Camus. Ça va remplir un cœur d'homme d'être sur un chemin de progression.
"Qu'est-ce que tu as découvert récemment qui menaçait la force ?" J'imagine qu'il y a des choses dont tu avais déjà conscience, mais quelles sont tes découvertes récentes ? Une découverte récente, c'est que de vouloir trop, trop faire pour les autres, ça sert à rien et on s'épuise, parce qu'il faut que l'autre ait envie lui-même de progresser, de se rétablir, de s'en sortir, de guérir. Et j'ai pu avoir tendance par le passé à être trop dans une position de sauveur, en fait. Et ça, ça sert à rien et ça nuit à la relation. Et donc, j'ai pu m'épuiser un peu et perdre de ma force en voulant parfois aider l'autre contre son gré, finalement, dans différents champs de la vie, dans différentes occasions. Et en vérité, il faut que les gens saisissent eux-mêmes. Nous, on peut être que des occasions, des "kaïros", comme disaient les Grecs, donner envie, mais c'est à l'individu de prendre en charge lui-même son histoire. En fait, on ne sauve personne, c'est chacun qui se sauve lui-même.
"Comment on fait pour ne pas reproduire les mêmes erreurs ?" Déjà, le problème, c'est de reproduire les mêmes erreurs à l'identique. Mais si on les reproduit en progressant, c'est la phrase de Beckett : "Tu as échoué, essaie encore, échoue encore, mais échoue mieux." Et donc, déjà, quand on répète un scénario d'échec dans le métier, enfin au travail, pardon, dans la vie amoureuse, il faut être très attentif pour se demander si on le répète à l'identique ou pas. Et parfois, on n'est pas assez attentif, on croit qu'on le répète à l'identique, alors qu'en fait, il y a eu du progrès. D'accord ? Donc, déjà, ouvrir sa qualité d'attention pour ne pas répéter le scénario d'échec à l'identique. Ensuite, parfois, on le répète à l'identique, et dans ce cas-là, bah, il faut faire une vraie thérapie, parce qu'il y a un problème, parce que ça veut dire qu'on va quelque part chercher cette répétition, que même si elle nous fait souffrir, elle nous apporte quelque chose sur le plan inconscient, et c'est ça qu'il faut aller dénouer pour se libérer de cette répétition.
"Ce qui peut donner de la force aussi, c'est le sens. Le sens qu'on donne à sa vie." Ouais. Comment est-ce que toi, il a évolué ce sens ? Alors, je ne suis pas tout à fait d'accord avec ça. OK. Euh, parce que peut-être que la vie n'a pas de sens et qu'elle est belle quand même. OK. Et qu'on peut trouver une vraie force d'aimer la vie, même absurde, en fait. Et d'ailleurs, il y a toute une tradition du théâtre, de la littérature, de la philosophie qui va dans cette direction. Et j'ai l'impression que si tu réserves ta force de vie et de consentement à la vie au fait d'avoir trouvé le sens de la vie, tu risques d'être très en désarroi si soudain la vie t'apparaît dans son absurdité. Or, elle est peut-être absurde, hein. Peut-être que l'être n'a aucune raison d'être, qu'il est là par hasard, qu'il n'y a aucun Dieu qui a voulu ça, qu'on souffre pour rien, qu'après la mort, il n'y a rien, qu'on est un bug de l'évolution. C'est, ce n'est pas exclu. Mais ça n'empêche pas qu'il y a de l'amour, de la beauté. Ça n'empêche pas qu'on lui donne un sens. Ouais. Ou mais j'y viens, j'y viens. On peut donner du sens après. Mais ce que je veux dire, c'est que il faut, il faut aimer la vie de façon folle. En fait, la joie est souvent folle. On est fou de joie, on dit. Ça veut dire que la question du sens de la vie, elle est peut-être soit trop rationnelle, soit même trop, trop conceptualisée. Peut-être qu'il y a d'abord la vie qui est qui est à aimer avant même qu'elle ait du sens. En fait, ça, c'est une première idée. Après, évidemment, dans les situations très dures, il y a toute une, toute une, le, une partie de la thérapie, la logothérapie de Victor Frankl, qui parle de ça, où ce qui fait que tu vas tenir, c'est le sens que tu donnes à la vie, le sens que tu donnes à ta survie, notamment. Et évidemment que ça peut être un ressort hallucinant de force, mais ce que je veux dire, c'est que ce n'est pas le seul. Il y a des gens qui ont une force souveraine dans l'existence alors qu'ils pensent profondément que l'existence est absurde. Et l'autre méfiance que j'ai par rapport au sens, c'est que d'abord, il y a peut-être plusieurs sens. C'est une polysémie du sens. Peut-être que la vie ne va pas d'un début à une fin de façon linéaire. Et j'ai aussi une grande méfiance par rapport au monde du travail, en fait. Et là, c'est juste que moi, j'ai un effet de champ, une lassitude, parce que quand on est philosophe en France, moi ça fait maintenant presque 30 ans que j'interviens en entreprise. Vu que dès que je suis devenu prof de philo, comme j'avais fait une école de commerce avant, je m'intéressais à l'entreprise. Donc, depuis le début que j'enseigne la philo, j'interviens en entreprise. Je fais des formations, des conférences, des séminaires, et j'en peux plus qu'on me demande d'intervenir sur le sens des valeurs de la boîte, le sens du métier. Mais je leur dis : "Mais écoutez, si vous demandez à quelqu'un d'extérieur quel est le sens de votre métier, vous êtes mal barré, quoi. C'est à vous de savoir le sens de votre métier. Moi, je ne suis pas là pour donner du sens comme on donne un paquet cadeau ou à la fin, quand on arrive à un dîner, on amène une bouteille. Moi, j'amène pas du sens comme ça, quoi." Et, et puis surtout, il y a beaucoup de métiers qui n'ont pas de sens. Quand vous avez une conscience écologique, et aujourd'hui, ce serait bien d'en avoir une, et que votre métier produit du réchauffement climatique et qu'il est en désaccord avec vos valeurs, et ben, ça n'a pas de sens, en fait. Il vaut mieux essayer d'en trouver un autre. Donc, donc j'ai une méfiance généralisée par rapport à ça. Et cette méfiance, elle raisonne aussi de la différence entre la religion, qui parfois me fatigue, et la mystique, qui m'attire. Souvent, la religion, elle sauve, elle donne trop de sens à la création du monde, à l'existence des humains. Et la mystique pose les mêmes questions, l'existence de Dieu, le sens du monde, mais sans répondre. Et moi, j'aime bien ça. J'aime bien qu'on reste au niveau de la question et qu'on ne tombe pas dans la réponse. Car souvent, en tombant dans la réponse, on va tomber dans la religion ou l'idéologie. Mais attention, du coup, je crois, Louis, que ce qui donne de la force, c'est de se poser la question du sens, mais pas d'y répondre. C'était ça ma réponse. Et j'ai tellement vécu ça comme prof de lycée. C'est-à-dire que les grandes questions métaphysiques, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Une des questions du livre. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Et ben, ça rend les élèves présents. C'est marrant, parce qu'on imagine les élèves de lycée, 16 ans, qu'ils préféreraient parler des réseaux sociaux et du bonheur. Mais pas du tout. Les quand, quand les élèves sont inattentifs, c'est un truc que j'ai remarqué, les grandes questions métaphysiques, ça les captive. Par exemple, l'être a-t-il une raison d'être ? Ça les captive. Même ceux qui ne parlent pas très bien, voyez ? Et je l'ai aussi beaucoup vécu dans mon séminaire, au les lundis philo que j'anime depuis 14 ans, tous les lundis. Et les gens viennent pas pour la réponse, ils viennent pour la question. Et tout mon travail, c'est quand même souvent de répondre à la fin, de proposer une réponse, mais de la différer et de se laisser traverser par la question. Voilà. La semaine dernière, c'était "Comment ne pas devenir un vieux con ?" Bah, c'est la question qui compte, et après, on aura des propositions de réponse. Ou "Qu'est-ce que, qu'est-ce qu'un véritable ami ?" Voilà, c'est aussi une des questions du livre. Et dans ce livre, bah, je me fais un peu violence, parce que moi, je suis plutôt habitué à la question, le prof de philo de lycée, quelle est la bonne question, quelle est la problématique derrière la question, et cetera. Et je me suis rendu compte aussi qu'il y a un moment, c'est trop facile de ne pas répondre. Et donc, je réponds dans ce livre dans des formats courts. Je m'engage dans des réponses, et c'était une façon de dire qu'en fait, la philosophie, c'est les deux. C'est l'art de la question, se laisser traverser par la question, mais aussi s'engager dans des réponses, des réponses existentielles, des réponses à vivre, des réponses pratiques. Donc, voilà, je suis ravi que tu parles des questions existentielles, parce que j'en ai deux pour toi. Avant de te demander si le bonheur est une question de volonté, j'aimerais savoir si la force est une question de volonté.
Alors, très, tu me prends à un endroit compliqué pour moi, parce que je t'ai déjà confessé que je venais du volontarisme et que j'essayais d'en guérir. Alors, je dirais que au sein de l'approche pluriforielle que j'ai développée, où il y a beaucoup de choses qui relèvent pas de la volonté, les rencontres, l'accueil, la disponibilité, la contemplation, parmi tout ça, oui, la volonté est une faculté importante, et pour une raison particulière, c'est que tu peux toujours la développer. Or, les facultés humaines, elles sont souvent plafonnées. Par exemple, du point de vue de la réflexion, à un moment, tu plafonnes, tu ne peux plus, tu en peux plus. La sensibilité, à un moment, tu en peux plus, c'est trop chaud, c'est trop froid, tu tombes dans les pommes. L'imagination, c'est limité. Toutes les études montrent qu'on imagine à partir de ce qu'on connaît. Donc, c'est limité. Et comme l'a bien montré Descartes, la volonté, c'est une faculté incroyable. C'est que quand tu veux, tu peux toujours vouloir plus, à la différence de penser, ressentir ou imaginer. C'est ce que dit Descartes. Du coup, c'est un piège, mais c'est génial. C'est un piège, parce que tu peux t'entêter dans l'insistance volontariste et t'épuiser. Mais ça peut être magnifique, parce que si tu es fidèle à ton désir, si tu veux dans la bonne direction, en écoutant les autres et tout, bah, du coup, tu peux effectivement déplacer des montagnes. Donc, j'ai amené des bémols, mais ma réponse est quand même que oui, cultiver la force relève en partie d'un travail de la volonté. Oui.
"Qu'en est-il pour le bonheur ?" Alors, je dirais un peu moins, parce que le bonheur, c'est quand même, ainsi que le dit l'étymologie, heureux hasard, plutôt lié à la capacité de disponibilité à ce qui vient, plus que de l'insistance volontariste. Et souvent, on n'est juste pas capable, quoi, d'être disponible à une rencontre, à un instant, à un surgissement, à une beauté, à une lumière. Et pour le coup, ça nous rendrait heureux, en tout cas un instant de bonheur. Et ce n'est pas du tout une affaire de volonté, c'est davantage une affaire de disponibilité. J'irai même plus loin : de trop valoriser la volonté risque de me rendre indisponible à ce surgissement et à cette occasion, pour une raison très simple, c'est que quand tu veux, tu sais ce que tu veux. H, donc tu te situes dans une optique de linéarité où tu mets un effort et tu mets des moyens en vue d'une fin. Tu vises un but et tu veux l'atteindre. Ça risque, cette tension vers le but, de te rendre inattentif et indisponible à ce qui surgit et qui pourrait te rendre heureux un instant, une discussion, un regard, une rencontre. Donc, je dirais plutôt non.
J'ai une dernière question pour toi, Charles, qui vient d'une auditrice d'Inpower, et ça a été dur de choisir, parce qu'il y avait beaucoup de questions intéressantes, mais tu dois connaître ça avec toutes les questions des élèves que tu reçois. J'ai trouvé celle-ci, celle-ci m'a particulièrement parlé. "Tout est-il politique ?" C'est une question qui vient de Morgan. Alors, ça aurait pu être une question du livre. Ça, c'est une très bonne question, et c'est indirectement dans le livre. Euh, en fait, beaucoup de choses qu'on croit ne pas être politiques sont politiques. Par exemple, l'argent dans le couple, en fait, c'est politique. Euh, la même la confiance des individus, en fait, c'est politique. Parce que si la démocratie ne fonctionne pas, si la justice ne fonctionne pas, on ne peut pas avoir confiance. Donc, il y a plein de choses qui sont politiques alors qu'on croirait qu'elles ne le sont pas. Mais, mais il y a des choses qui ne sont pas politiques. Par exemple, tout ce qu'on a appelé métaphysique ou mystique, ce n'est pas politique. La question : l'être a-t-il une raison d'être ou est-il là par hasard, n'est pas une question politique. Voilà. Donc, il faut reconnaître que ce n'est pas pour rien qu'il y a la philosophie politique, la philosophie morale, la philosophie métaphysique. Tout ne relève pas de la question politique.
Allez, une question bonus que j'ai envie de te poser. Est-ce qu'il y a une question que tu aimerais qu'on me pose plus souvent ? Oui. Oui. J'aimerais qu'on parle plus souvent de la mort. Ouais. Au lieu de l'éviter. J'aimerais que, d'ailleurs, j'ai fait beaucoup d'émissions de radio là-dessus, sur le deuil traumatique, sur comment appréhender la, maintenir la relation avec les défunts. Et beaucoup de gens ont peur de cette question, alors qu'elle les hante et que parfois elle leur pourrit la vie. Il y a beaucoup d'existences qui sont drivées pendant des décennies par la peur de la mort, mais sans s'y confronter vraiment. Donc, je pense, faut pas oser, faut pas hésiter, pardon, à poser ces questions, à essayer de nommer la mort, à essayer de dire : est-ce qu'il n'y a pas des morts plus injustes que d'autres, à essayer d'anticiper. Parce qu'en plus, il y a un autre enjeu, c'est que les gens qui accompagnent les hommes et les femmes en fin de vie, ils remarquent que la peur de la mort est très forte chez certaines personnes et pas trop forte chez d'autres, et que c'est étonnant de savoir pourquoi ce qui distingue les uns des autres. Il apparaît que la réponse, c'est le sentiment de s'être accompli dans l'existence. Ouais. Quand même, si tu meurs plus tôt que d'autres, si tu as le sentiment de t'être accompli, c'est moins inacceptable. En gros, tu vis mieux cette chose. Et donc, ça, ça m'amène à une autre réponse, c'est que Michel Foucault, c'est que les gens devraient plus oser demander clairement : comment on fait pour s'accomplir en tant qu'humain singulier dans un monde de conformisme, de followers, de normes, d'injonction ? Comment on fait pour s'accomplir ? Et je finirai avec ce cliché. Bah, tu es obligé de donner une piste de réponse, mais que j'adore. B, je, je vais te la, te la donner. C'est, il y a, vous savez, il y a Oscar Wilde et Paul Valéry, c'est eux qui font toutes les citations sur les mugs, les t-shirts, toujours les mêmes. Donc, on peut, on peut en être lassé. Et il y a, il y a un cliché d'Oscar Wilde, mais pour le coup, j'adore ce cliché, et qu'on voit sur des t-shirts, des tasses et tout, c'est : "Soyez vous-même, les autres sont déjà pris." Et ben, quand même, je trouve que c'est très vrai et c'est très beau de dire que, en fait, c'est un chemin de vie très intéressant d'essayer de devenir soi. C'est Nietzsche qui disait : "Deviens ce que tu es." C'est-à-dire de saisir les occasions, les "kaïros" en grec, que la vie te donne pour faire les choses à ta manière. Que ça te ressemble, voilà, que ça te ressemble. Et Bergson, c'est pour compléter avec Oscar Wilde, mais c'est la même idée, disait : "Il faut que tes actions te ressemblent comme les œuvres d'un artiste lui ressemblent et expriment sa personnalité, et que la mélodie intérieure de ta subjectivité, tu arrives à l'extérioriser et à ce que les autres et toi-même l'entendent et la reconnaissent."
Merci Charles. Louise. Merci d'être venu échanger avec nous. C'est toujours vraiment passionnant de t'écouter. Donc merci pour ça. Et ben merci à toi pour. Je mettrai dans les notes où est-ce que tu veux qu'on redirige les auditeurs, les auditrices qui maintenant veulent suivre tes prochaines actualités. J'ai une actualité qui est la pièce de théâtre que j'ai écrite pour Thierry Lhermitte, "La Rencontre", adaptée de mon livre, et qui sera jouée à Paris au Studio des Champs-Élysées tout l'automne. OK, génial. Merci d'être venu sur In Power, et puis j'espère à très bientôt. Merci cet accueil, nous avons ensemble bravé la canicule.